LA BOUQUETIÈRE
Il est triste de dire qae les penchants de la fille du peuple proprement dite, de celle dont les parents, absents toute la journée , s'exténuent à force de travail, et la laissent seule et livrée à ellemême, sont en général trës-vicieux. Le bas peuple, comme chacun le sait, est, par sa position précaire, dans la triste nécessité de s'entasser dans des cloaques infects, sans air, sans lumière; dans des bouges affreux que la spéculation parisienne
âOO LA FILLE DU PEUPLE.
lui livre à des prix trop élevés pour ce qu'ils valent y et hors de proportion avec le mince salaire que le pauvre ouvrier retire de son travail pour se nourrir, lui , sa femme et souvent une nombreuse famille. Les mœurs , qui, chez le peuple, devraient être pures et patriarcales, y sont plus mauvaises que dans la classe aisée , car celleci a les moyens de cacher ses turpitudes et d'en dérober la vue aux enfants. Il en est autrement de l'ouvrier. Quand il se livre à la crapule, à la débauche, il associe forcément sa famille à ce tableau dégoûtant. Les enfants , ayant de pareils exemples constamment sous les yeux , finissent par en prendre le goût; soit qu'ils regardent cela comme une conséquence naturelle de leur existence, soit que le mauvais germe les pénètre et pervertisse les natures les plus généreusement douées. Les filles du peuple grandissent , pour la plupart, dans ce honteux désordre. Elles trouvent même sur leur passage d'infâmes créatures qui, développant en elles le triste penchant du libertinage pour en tirer profit, livrent à une corruption prématurée tous ces petits êtres,' qui ne demanderaient pas mieux que d'avoir de meilleurs exemples sous les yeux. Aussi est-il horrible de voir ces chétives créatures, à peine couvertes de lambeaux, de sales vêlements, allant à la recherche d'un salaire
impur, que les mains avides de leurs afTreux parents leur arrachent pour satisfaire leurs propres débordements. Peu de jeunes filles de cette classe échappent à cette triste nécessité, et je ne la mentionne ici que pour ne pas passer sous silence une des plaies les plus hideuses de Tétat social d'un peuple si avancé dans la civilisation.
La fille du peuple , à Paris y sous les haillons mêmes qui la couvrent, laisse apercevoir encore le cachet particulier aux Françaises; cette vivacité intelligente, cette facilité de conception et d'exécution qui les distingue. Sa réplique est prompte , marquée au coin de cet esprit qu'on ne retrouve nulle part ailleurs; sa hardiesse, quoique excessive, est pourtant, à de rares exceptions près, loin d'être cynique. Toute la coquetterie de sa toilette délabrée gtt dans le mouchoir qu'elle porte sur la tête : c'est un madras ou une cotonnade vulgaire , rarement un foulard ; mais elle sait draper avec goût ce mouchoir, qui donne à son regard vif et spirituel et à toute sa tête un cachet très-pittoresque. Sa désinvolture est plus que leste, son Imaginative rare. Elle sait tirer quelquefois un très-bon parti de sa triste position ; et quand elle a amassé de quoi s'acheter un petit bonnet et un fichu, elle se mettra en campagne pour en avoir davantage. — Voici un exemple qui m*a été
raconté par un de mes amis parisiens, victime de sa crédulité et de son cœur généreux.
a £n me promenant une fois au jardin des Tuileries, dit mon ami, j'aperçus, dans une allée écartée, une jeune fille assez gentille, plus que pauvrement vêtue, qui, la tète penchée sur la poitrine, était plongée dans une profonde rêverie. Les soupirs qui, de temps en temps, s'échappaient de sa poitrine , les larmes qui coulaient sur sa pâle figure et qu'elle essuyait furtivement, presque machinalement, ^ns jamais ou lever ou tourner la tête, me frappèrent vivement. Ému de compassion, et devinant un malheur à secourir, une misère à soulager, je m'approchai d'elle, et m'asseyant à ses côtés, sur le banc où elle était placée, je lui demandai le motif de son afQiction. Ma question resta sans réponse; la jeune fille ne bougea pas; elle paraissait ne m'avoir pas même entendu. Ne me rebutant pas de mon insuccès, je parvins à attirer son attention, lui adressant de nouveau la parole, en lui secouant le bras. C^est alors que, sortant de sa rêverie, et me regardant presque sans me voir, d'un œil égaré par la douleur et la souffrance , elle se replia sur elle-même, se recula de moi, et attendit. Après bien des nouvelles instances, je finis par savoir, qu'orpheline, san^ appui, sans parents, sans travail, réduite à la plus affreuse
misère, dévorée parla faim, elle ne voyait pour elle d^autre ressource que le déshonneur on la mort. Mais en redressant sa tête avec un accent impossible à décrire, elle s'écria : « Plutôt la mort, « cent fois! t>
€ Je suis très-incrédule de ma nature (il se calomniait, Texcellent homme!), mais je vous avoue, poursuivit-il , que ce langage simple, résolu , sans déclamation, avait un tel air de triste vérité, qu'ému jusqu'aux larmes, je tâchai de la consoler; et sans m'embarrasser du qu*en dirait-on , je la décidai enfin à me suivre , et la conduisant à mon hôtel, je lui fis servir à dtner dans ma chambre; puis, la laissant seule, j'allai, pour la tranquilliser et la laisser reposer, demander l'hospitalité à un de mes amis. — Que vous dirai-je? Lui acheter quelques vêtements, lui louer une petite chambrette , la meubler proprement, et lui procurer de l'ouvrage, fut l'affaire de quelques jours, et je me réjouissais de la protéger, de la soutenir, de la sauver d'un crime. La pauvre petite baignait mes mains des larmes de la reconnaissance, et j'étais fier de penser que tout ce que j'avais fait pour elle était dégagé de toute pensée personnelle. — Quand elle fut bien installée, je fis un voyage de quelques jours, en lui laissant un peu d'argent pour qu^elle pût attendre patiemment l'ouvrage que, sur ma
recommandation, une dame de mes amies lui avait promis. — A mon retour, je courus voir ma prot^ée ; j'appris avec stupéfaction que le lendemain de mon départ , elle avait appelé un marchand de meubles, lui avait tout vendu, et avait ensuite quitté la maison. -— Quelque temps après, je la rencontrai sur le boulevard du Temple au bras d^un mauvais garnement en blouse , véritable type d^un forçat libéré; ils étaient ivres tous les deux. Ah ! quelle école, et quelle leçon ! » — Vous croyez peut-être que ce digne ami fut , par cette expérience, guéri de son penchant à la philanthropie? — Nullement. — Toujours accessible à ses impressions compatissantes, il fut, à quelque temps de là , mieux trompé encore , et cela encore par une fille du peuple, née à Paris, et élevée, sans doute, au Tapis-francy par une Chouette.