‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiens (volume 3)Chapitre 15 sur 19 · ARMEE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ARMEE FRANÇAISE

Une nation peut être forte de deux manières : par la force numérique de ses habitants ou par la force intellectuelle ; mais celle-là seule est réellement grande qui réunit en elle ces deux forces. On peut même soutenir que le véritable empire du monde n'est que dans la puissance civilisatrice; car, ainsi qu'on Ta dit il y a longtemps, on ne peut pas tuer une idée à coups de canon; aussitôt qu'elle tombe sur la terre , elle germe dans les

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cœurs des hommes , elle pousse et fructifie. Jésus- Christ et ses apôtres renversèrent le monde païen ; Luther réforma le christianisme ; Guttemberg éclaira l'univers et jeta les bases indestructibles de sa liberté future; et pourtant, que de sangn'a-t-on pas versé pour arrêter le progrès invincible de ces idées profondes ! — La persécution ne manqua jamais à ces hommes courageux qui proclamaient une vérité au prix de leurs souffrances ; mais le temps marche , Terreur disparaît , la vérité reste , et l'homme avance continuellement , dans cette voie mystérieuse tracée par la Providence, vers un but qui lui apparaît comme un météore éloigné qui le rapproche de la liberté.

Mais avant de parvenir à ce but unique , qui , relevant l'homme de l'abaissement, lui promet un bien-être assuré, des siècles s'écouleront peut-être, les passions bouillonneront longtemps, et l'on devra pendant longtemps encore se prémunir contre les envahissements et le désordre par la force des baïonnettes. Aussi, quand toutes les puissances, grandes ou petites, organisent à l'envi leurs armées, il est important d'étudier sous ce point de vue la France, dont l'avis, quoi que l'on dise et que l'on fasse, ne cessera jamais de l'emporter dans la balance des affaires européennes.

Nul ne peut contester la mission providentielle

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de la nation française. Elle jette dans le monde plus d'idées libérales que toutes les autres nations ensemble, sans en excepter même l'Angleterre, dont l'égoïsme est tout dans son commerce , et qui n'est libérale qu'autant que cela lui fournit un débouché de plus pour les produits de ses manufactures, pour ses cotons, ses aciers, etc. Cette propagande intellectuelle de la France a dû être placée sous l'égide d'une force armée pouvant répondre à toutes les provocations et à toutes les agressions qui menaceraient son indépendance, et prouver que l'antique esprit de chevalerie, qui a vu le jour dans ce pays, se conserve toujours vivace dans le cœur de ses enfants.

Une loi met chaque année à la disposition du gouvernement quatre-vingt mille hommes appelés sous les drapeaux , et entretient une armée, qui, sur le pied de paix, se monte à environ quatre cent mille hommes. Cette armée est composée d'infanterie de ligne, d'infanterie légère, de chasseurs à cheval , de lanciers, de hussards, de dragons, de carabiniers, de l'artillerie, du génie, etc. Elle présente dans son organisation un ensemble parfait. — Une loi du 14 avril 1832 règle le mode d'avancement de la manière suivante :

Le soldat ne peut devenir caporal ou brigadier qu'après six mois de semée.

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Le caporal ou brigadier ne peut devenir sousofficier qu'après six mois de service.

Le sous-officier ne peut devenir sous-lieutenant qu'après deux années de service dans son grade.

Le sous-lieutenant ne peut devenir lieutenant qu'après deux années de service dans son grade (et il doit avoir au moins dix-huit ans d'âgej.

Le lieutenant ne peut devenir capitaine qu'après deux années de service dans son grade.

Le capitaine ne peut devenir chef de bataillon, d'escadron ou major qu'après quatre années de service dans son grade.

Le chef de bataillon, etc. , ne peut devenir lieutenant-colonel qu'après trois ans de service dans son grade.

Le lieutenant-colonel ne peut devenir colonel qu'après deux années de service dans son grade.

Le colonel ne peut devenir maréchal de camp qu'après trois années de service dans son grade.

Le maréchal de camp ne peut devenir lieutenant général qu'après trois années de service dans son grade.

11 résulte de cette disposition que le simple soldat peut , après vingt-deux ans de service , parvenir au grade de lieutenant général. Il fallait autrefois trente-deux années pour y arriver. — A la guerre ou dans les colonies , le temps de service

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exigé peut être réduit de moitié. 11 peut être dérogé à ces dispositions pour une action d'éclat mise à Tordre du jour de l'armée, ou bien lorsqu'il n'est pas possible de pourvoir autrement à l'avancement en face de l'ennemi. — Les avancements s'opèrent de deux manières : au choix et à l'ancienneté, qui y entrent chacun pour moitié jusqu'au grade de chef de bataillon ou d'escadron , inclusivement. Passé ce grade, l'avancement à l'ancienneté n'est plus obligatoire, et il est complètement réservé au choix. Au premier abord, cette disposition de la loi semble ne pas présenter assez de garanties et ouvrir une large porte au favoritisme ; mais en y réfléchissant, on ne peut méconnaître que c'est presque une nécessité. Les fonctions réelles du commandement commencent aux grades supérieurs, et il est toujours bon et important d'avoir des officiers capables à ces postes. Si l'ancienneté était forcément une règle sans exception , il pourrait arriver que des officiers appelés ainsi à exercer une autorité demandant beaucoup de capacité ne seraient pas toujours aptes à ces fonctions; car, corn nie dans tous les états, il arrive aussi dans l'état militaire que les années s'ajoutent au service sans quelquefois modifier ou développer l'intelligence. Si l'on suivait donc rigoureusement la loi d'ancienneté, on pourrait peupler l'armée de chefs incapa-

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blés, et on irait contre la volonté du législateur, qui n'a vu que l'expérience acquise dans les années de service. Ceux qui craignent de voir le favoritisme exclusif envahir les hauts grades de l'armée, ne réfléchissent pas que les gouvernants sont les premiers et les plus intéressés à ce que la médiocrité ne désorganise pas le plus fort appui de leur pouvoir.

Pour être nommé maréchal de France, il faut avoir commandé comme général en chef, et avoir remporté une victoire éclatante. C'est une dignité que l'on ne perd plus. Son traitement est de trente mille francs, et il est excepté de la loi sur le cumul; c'est-à-dire qu'un maréchal peut exercer d'autres fonctions dans l'Etat, et son traitement reste intact et ne se confond pas avec la rétribution attachée à ses autres fonctions. Les maréchaux de France et les savants jouissent seuls de ce privilège ; car le pays a compris que ceux qui le défendent et l'éclairent doivent être honorés et récompensés d'une manière spéciale.

Le cadre des maréchaux de France a été, en 1847, composé comme suit :

Maréchal général : Soult , duc de Dalmatie.

Maréchaux : comte Molitor, gouverneur de l'hôtel royal des invalides.

Comte Gérard, grand chancelier

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