IMPRESSIONS DE LA PREMIERE JOURNEE
Par la rue Neuve- des-Petits-Champs, qui se présenta la première devant moi, j'arrivai à celle de la Paix, et je me trouvai devant la colonne de la place Vendôme. Le hasard me servait à merveille , car quel est l'homme, quel que soit le pays auquel il appartient, devant qui la grande figure de Napoléon ne se retrace pas à chaque instant à Paris. Plongé dans une profonde réflexion , je regardais cette colonne, veuve de son plus bel ornement; car chacun sait qu'à cette époque la statue de Napoléon, abattue par la Restauration, n'était pas encore replacée , et je recevais , pour ainsi dire , ma première et grande leçon sur l'aveuglement des partis; je voyais combien il faut se défier des passions du moment, et combien le môme événement, diversement envisagé , peut produire de conclusions différentes. — Une riche végétation m'apparaissant au bout d'une rue, me fit deviner le jardin des Tuileries; je dirigeai mes pas vers cetto
création de Le Nôtre. J'y pénétrai, et, me reportant à mes souvenirs, je trouvai que ce jardin tant vanté est inférieur à celui de Saxe, à Varsovie. II y a dans ce dernier plus d'ombre, plus de variété. Cette régularité symétrique des massifs , à laquelle je n'étais pas encore habitué , m'offusquait , et si plus tard ma manière de voir et de sentir s'est, sous plus d'un rapport, complètement transformée, j'ai de la peine à revenir de ce premier jugement.
Après avoir parcouru la terrasse qui longe la rue de Rivoli, et que Ton nomme la terrasse des Feuillants , je montai l'escalier qui conduit à la plateforme donnant sur la place de la Concorde. Un carré, formé de planches entourant un piédestal non achevé, s'offrit à mes regards. — Je frissonnai en pensant à l'infortuné Louis XVI . — Cette place, si belle maintenant, la plus belle peut-être qui existe en Europe, était alors négligée et mal pavée. Elle ressemblait à la place du Carrousel, qui aussi était dans un état d'abandon indigne d'un grand pays et d'une ville telle que Paris, et qui dégradait la demeure royale. Au delà de la place de la Concorde , l'œil plonge dans la profondeur des Champs-Elysées, et cette grande avenue, si noblement terminée à présent par l'arc de l'Étoile, produisait déjà un effet pittoresque de perspective. —
INTRODUCTION. 2lJ
A droite, le ministère de la marine et le gardemeuble de la couronne attiraient mes regards par leur gracieuse structure; à gauche se dressait le magnifique palais législatif; un pont solidement jeté sur la rivière , orné de statues gigantesques , liait les deux rives de la Seine. De magnifiques quais, encaissant le lit du fleuve, ajoutaient à l'attrait pittoresque de ses bords animés. — En passant sur la terrasse du bord de Feau, je cheminais lentement , l'œil attaché sur le palais des Tuileries, fantaisie royale de Catherine de Médicis, achevée et embellie par Louis XIV, qui, comme Napoléon, savait donner un cachet de grandeur à tout ce qu'il touchait. — En sortant du jardin , je me trouvai sur le quai du Louvre, et saluai en passant le palais de l'Institut, cet asile des gloires scientifiques de la France. J'admirai la fameuse colonnade du Louvre , et je remarquai sur sa façade les traces profondes de la colère populaire. Des drapeaux tricolores ombrageaient les tombes de ceux qui sont morts en défendant la liberté. Repos à leur cendre !
Voici le Pont-Neuf, le plus ancien des ponts de Paris ; inclinons-nous devant la statue équestre de Henri IV, le seul roi de France, comme dit Voltaire, dont le peuple ait gardé le souvenir et dont il respecte la mémoire. — Voilà le pont d'Arcole, nom
doublement glorieux dans l'histoire de France; voilà l'hôtel de ville, avec son beau cadran et son redoutable beffroi. Un peu en avant, à droite, dans l'île formée par la Seine , deux imposantes tours , sur lesquelles flotte le drapeau national , dressent hardiment leur front superbe : c'est Notre-Dame de Paris, — c'est l'église métropolitaine de la ville, une des plus grandioses conceptions de l'art gothique, sur laquelle une récente publication du roman de Victor Hugo attirait l'attention des archéologues; sur son parvis, l'Hôtel-Dieu ouvre ses portes à l'humanité souffrante et pauvre. C'est là que des milliers de malades sont traités par les plus grandes illustrations médicales de l'époque.
En retournant sur mes pas , par la cour du Louvre, j'arrivai au Palais-Royal ; l'heure du dîner m'y appelait. — En parcourant ce magnifique parallélogramme, on est frappé, ébloui par cette diversité d'objets qui s'offrent à la vue à chaque pas dans ce caravansérail du monde. C'est le rendez-vous universel de tous les voyageurs qui , partant quelquefois de contrées tout à fait opposées, se retrouvent devant le café de la Rotonde, point central où aboutissent toutes les routes de l'Univers.
Le soir approche , il faut employer convenablement son temps ; ce n'est point jour d'Opéra , allons au Théâtre-Français.
La littérature du siècle de Louis XIV est tellement connue en Europe, qu'il n'y a aucune contrée, si éloignée qu'elle soit, où ses admirables chefs-d'œuvre ne soient parvenus. Corneille, Racine, Molière, ont jeté un tel éclat sur la littérature française, qu'ils resteront éternellement des modèles incomparables dans l'art d'écrire. Il n'est pas étonnant qu'une nation qui est dotée de telles richesses, ait trouvé de tous temps de dignes interprètes de ces sublimes créations; et, quoique le goût se transforme continuellement, quoique l'art, sous beaucoup de rapports , dégénère et s'abâtardisse , le Théâtre-Français jouit encore, à l'étranger surtout, de toute son ancienne renommée. Les gens de lettres de tous les pays , ainsi que tous les artistes , sont convaincus qu'on ne joue la véritable comédie qu'au Théâtre- Français, et si l'Opéra possède le privilège de frapper l'imagination par la pompe qu'il déploie dans ses décors, par le faste de ses costumes, par la féerie de ses ballets , le Théâtre-Français attire les littérateurs.
Le hasard continua à me favoriser dans toute cette journée : j'avais un temps superbe; j'avais parcouru une grande portion de Paris sans là'4gftrer dans le dédale de ses rues; j'avais assisté au réveil de ce corps immense, au mouvement continuel de ce panorama vivant, sans être accroché
par aucun porteur d'eau , sans être renversé par aucune voiture , éclaboussé par aucun cabriolet , et même , chose rare , mais non pas sans exemple , j'avais les poches dans le même état qu'à ma sortie.
Ce soir-là t on donnait aux Français le Mariage d'argent, de M. Scribe, et mademoiselle Mars jouait le rôle de la jeune veuve. J'aurai plus tard à passer en revue tous les théâtres de Paris, avec leur personnel. Placé dans la suite, pendant quelque temps, à la tête d'un journal, j'ai eu l'occasion de voir de près toutes les célébrités artistiques ; mais , pour le moment, je ne parle que des premières impressions ; je reproduis mes souvenirs, je ne juge pas encore.
A la porte du théâtre, je trouvai une foule compacte; un immense cordon l'entourait de tous côtés. A voir cette multitude d'individus , je désespérais de pouvoir pénétrer à l'intérieur, s'il m'eut fallu à mon tour allonger cette queue déjà si longue. Un peu au courant des habitudes théâtrales , et connaissant les traditions de l'endroit par un bon nombre de relations de voyages , je regardai autour de moi , en cherchant si quelque honnête industriel n'allait pas me proposer de me céder son billet. J'étais décidé à me laisser plumer, mais à la condition d'entrer de suite. Mon espoir ne m'avait pas trompé , et , à quelques pas du théâtre , je trouvai un revendeur qui me céda une stalle louée
d'avance pour le triple de son prix. La salle était déjà aux trois quarts remplie, et il y avait le double de monde à la porte. Je demandai à un très-obligeant voisin si le théâtre était journellement aussi plein. — «Toutes les fois que mademoiselle Mars joue. Aujourd'hui, il y a un motif de plus à cette affluence , c'est que mademoiselle Mars prend son congé demain ; et, pendant trois mois, nous serons privés de cet inimitable talent. »
La renommée de mademoiselle Mars était européenne. Tout le monde savait que c'était la pierre la plus précieuse du diadème de la Comédie-Française, et je subissais, malgré moi, une prédilection anticipée pour elle. — Enfin , le rideau se lève : un monsieur paraît, parle, et je ne comprends rien ; — un autre arrive , je ne l'entends pas , il parlait dans le fond; — un troisième fait son entrée , il parle haut celui-là, mais mon oreille ne saisit que la moitié des mots , le monsieur prend le soin d'avaler le reste. Au moment où le quatrième paraissait, je me disais : 0 vanité des vanités! moi, qui croyais savoir le français, je ne comprends rien , et vais passer une jolie soirée ! Mais ce quatrième, arrivant avec sa voix grêle et perçante, prononce admirablement bien; je le comprends à merveille, rien ne m'échappe. Oh! alors, je me raccommode avec moi-même , et je commence à
écouter. — Voulez-vous à présent savoir quels étaient ces acteurs? — Le premier n'avait pas de nom sur l'affiche ; le second était Menjaud ; le troisième, Perrier; et le quatrième, Samson. C'est à ce dernier que je devais le pouvoir de ne pas désespérer de mes facultés intellectuelles.
La pièce s'acheva pour moi de la manière la plus heureuse. Mademoiselle Mars fut sublime; son organe mélodieux ressemblait à une ravissante harmonie. Je sortis on ne peut plus satisfait. Mademoiselle Mars ne resta pas au-dessous de l'idée que je m'étais faite de son talent, et si les autres me laissèrent un peu à désirer, ils étaient pourtant déjà, dans mon opinion, des artistes d'élite.
Celui qui a vu Paris le jour doit aspirer à le voir la nuit ; en conséquence, ayant prévenu les gens de l'hôtel que je rentrerais tard, je m'aventurai seul le long des boulevards.
Quoique, à cette époque, l'emploi du gaz ne fut pas aussi général que dans ce moment, les boulevards , cette véritable merveille de Paris, qu'aucune capitale ne possède, présentaient déjà un coup d'œil vraiment admirable. — Figurez-vous, dans la longueur d'une lieue, de superbes maisons au bas desquelles une illumination continuelle répand ses féeriques flambeaux. — Placez-vous à la hauteur du boulevard du Temple , en négligeant cette im-
mensc portion qui conduit à la place de la Bastille, où maintenant une élégante colonne s'élance dans les airs; placez-vous, dis-je, à la hauteur dudit boulevard, descendez lentement, et regardez ce ruban de feu qui se déroule devant vous; voyez cette myriade de lumineux météores qui apparaissent, disparaissent, se joignent , se séparent et se réunissent en gerbes étincelantes. Voyez d'abord , à votre droite, cette rangée de petits théâtres où toute une population d'ouvriers juge les productions de ses auteurs favoris. Entendez-vous ce bourdonnement continuel d'une foule de gamins qui guettent la sortie de quelque spectateur, pour obtenir sa contre-marque, qu'on leur abandonne toujours; car, autrement, gare l'explosion de quolibets! Le gamin parisien est pétri d'audace, d'esprit et de hardiesse. — Voici une fontaine imposante surnommée Chàtcau-d'Eau. Une gerbe immense coule d'une vasque supérieure, et déverse son tropplein, par la gueule de huit lions, dans un bassin sur le bord duquel les bonnes d'enfants viennent s'asseoir, et lilent le parfait amour avec des guerriers français vulgairement appelés Tourlouroujc. Quand cette masse d'eau , en tombant, se divise et s'éparpille en rosée, ci (jiiand les candélabres des boutiques s'y reflètent, on dirai! qu'une pluie de diamants inonde toute celle population que les
émanations rafraîchissantes de l'eau appellent dans ses environs.
Cette masse sombre qui se dresse en face de la fontaine, c'est le théâtre de l'Ambigu. Plus loin est celui de la Porte-Saint-Martin , jadis l'Opéra , bâti en cinquante jours pour l'infortunée Marie- Antoinette. — Voici l'arc triomphal de la porte Saint-Martin, suivi de sa sœur aînée la porte Saint- Denis. Tous les deux témoignent de la grandeur guerrière de Louis XIV, surnommé le Grand. En descendant un plan incliné, toujours à votre droite, vous verrez le Gymnase dramatique , jadis théâtre de Madame, où, jadis aussi, les colonels à l'eau de rose et les veuves de M. Scribe, riches à millions, distillaient leur précieux langage et chantaient leurs chastes amours. Un peu plus loin, à gauche, le joyeux théâtre des Variétés, toujours fidèle à sa devise, variant à l'infini ses tableaux et même ses directeurs. — Ces deux étincelants passages du côté droit conduisent à l'Académie royale de Musique, dont les premières représentations font époque presque toujours. Ici, cette large rue qui s'ouvre au boulevard et se termine à la place Vendôme , c'est la rue de la Paix , jadis la rue Napoléon. C'est la plus belle, la plus riche, la plus propre de tout Paris. Voici l'hôtel des Capucines, où le ministre des affaires étrangères décide de la
paix du monde ou jette son défi de guerre. Plus loin , la Madeleine , dont la façade regarde le palais législatif et termine cette courbe majestueuse que forment les boulevards. Dans tout ce périmètre, la lumière vous inonde et chatoie sur de riches étoffes , sur des objets d'art que d'innombrables magasins étalent orgueilleusement devant vous. Dans toute cette longueur, une immense population se livre à une promenade processionnelle ou court à ses affaires, et jusqu'à minuit tout est vie ici, tout est plaisir, tout est enchantement. — Puis, peu à peu les lumières s'éteignent, les magasins se ferment, le monde rentre, les voitures s'éloignent, les trottoirs se dégarnissent, le silence s'établit, et le repos de quelques heures commence. Les réverbères seuls restent allumés de distance en distance.— Puis, comme des ombres silencieuses, les pa trouilles grises (sans calembour) s'avancent; — le pas cadencé des gardes nationaux , marchant dans le même but, retentit sur le pavé et avertit les malfaiteurs qu'il est temps de se sauver. — J'assistai plus tard à ce bruit , à ce mouvement et au commencement de ce repos , plus d'une fois, et toujours avec un nouvel attrait; mais cette nuil-là le mouvement se prolongeait, minuit semblait n'avoir sonné pour personne , un frémissement mystérieux agitait la foule; car un grand événement
préoccupait tous les esprits. Dans la journée, le général Lamarque avait terminé sa glorieuse carrière; la France avait perdu un de ses illustres fils, la liberté un de ses plus chaleureux défenseurs !