ÉMEUTE DES 4 ET 5 JUIN
A la fin de 1831 et au commencement de Tannée suivante , les émeutes à Paris passèrent pour ainsi dire à l'état chronique. Le gouvernement avait , à cette époque, besoin de toute sa fermeté, de toute sa vigilance , pour contenir le débordement des partis, qui ne laissaient échapper aucune occasion pour descendre dans l'arène et essayer, les armes à la main, leurs forces respectives. Ces bouleversements sont presque inévitables après une grande secousse politique , qui ne peut jamais se faire sans un déplacement forcé de la puissance; car, semblable à un torrent impétueux,
qui , longtemps comprimé, brise enfin ses entraves , et, roulant ses eaux avec fracas, inonde la contrée , la ravage , la dévaste , sans qu'aucune force humaine puisse lui opposer une résistance salutaire , ainsi la révolution , redoutable dans son élan , ne peut pas tout à coup abandonner le champ de la victoire pour rentrer tranquillement dans les limites dont un mauvais gouvernement l'a forcé violemment de sortir.
Dans de semblables occasions il y a nécessaire^ ment bien des mécomptes. Les rivalités, les amourspropres, les passions haineuses, ayant beau jeu par %la possession momentanée de la force brutale, que rien ne comprime encore, il y a lutte, lutte inévitable des exigences immodérées contre le pouvoir organisateur qui, tenant son origine de ce chaos suprême et grandiose , ne pouvant pas se reconnaître au début, a besoin de calculer d'abord ses chances pour maintenir l'ordre et s'opposer à l'anarchie. Or, comme il est impossible de satisfaire toutes ces avidités insatiables, on crée des catégories de mécontents qui, pleins de colère contre ceux qui veulent tenir le timon de l'Étal d'une main vigoureuse, descendent dans la rue et veulent prolonger , au gré de leur désir , l'anarchie hideuse, eu tentant toutes les chances , en faisant tous les efforts pour accomplir leurs uto-
pies patriotiques ou satisfaire leurs ambitions démesurées.
Paris , comme je l'ai dit plus haut, était à cette époque dans une agitation continuelle. Des échauffourées , des émeutes , des conspirations, s'ourdissaient de tous côtés et harcelaient le pouvoir avec acharnement. La plus petite occasion qui pouvait donner lieu à un attroupement quelconque , était saisie et exploitée. Que l'on juge donc si un événement tel que la mort et les obsèques du général Lamarque pouvait passer sans jeter dans les rues une faction armée , sans une lutte des partis , sans effusion de sang. Non, assurément. — Aussi l'attente d'un mouvement prochain , inévitable , provoquait-il un malaise visible dans toute la ville. Des groupes se formaient , des colloques s'établissaient ; les marchands , sur les portes de leurs boutiques, tournaient de tous côtés des regards craintifs , effrayés , se tenant tout prêts à fermer leurs magasins pour se barricader ; les patrouilles étaient plus nombreuses et plus fréquentes. Le grand événement qui privait la France d'un de ses plus illustres citoyens préoccupait tout le monde; une vague inquiétude régnait dans la foule. Tout Paris était sur le qui-vive !
A mon réveil du lendemain , il me fut facile de constater cette sourde agitation , et je fus saisi
d'un véritable désir de suivre les phases des événements, pour étudier de plus près, dans ses jours de colère , cette population parisienne , dont le bras vigoureux venait de renverser un trône. J'étais surtout curieux de connaître ces rues étroites qui se croisent en tous sens vers les confins des rues Saint-Denis et Saint-Martin , terrain choisi de préférence pour les émeutes , par la facilité qu'elles présentent pour la défense, pour rétablissement des barricades, pour les communications entre les insurgés , et par l'extrême difficulté qu'ont les troupes d'y pénétrer et de les déloger de leurs formidables redoutes. Effectivement, j'ai compris à la première inspection du théâtre de la lutte, où je m'étais hardiment engagé à la suite de quelques groupes d'hommes, que la position avait des avantages réels, surtout si les gens du mouvement avaient les sympathies des habitants; et dans ce quartier populeux, pour la plupart occupé par des ouvriers, elles ne leur manquaient certes pas.
La journée était belle, la chaleur très-supportable, et , vers deux heures de l'après-midi , l'agitation devenait plus distincte. Un peuple immense se portait vers la maison mortuaire pour former COltége au grand citoyen. — Je suivis le torrent,
et, pour la première fois , je fus frappé de la masse
imposante de cette multitude que la grande ville
abrite dans ses murs. C'étaient des flots immenses d'hommes, des ondulations de têtes à perte de vue; c'était un Océan vivant prêt à rugir et à soulever d'épouvantables tempêtes. J'eus pour la première fois de ma vie une idée réelle de la foule dans une ville, et je compris que, quand cette multitude est unanime dans sa colère, toute résistance est impossible.
Heureusement pour le gouvernement établi, cette masse de population n'était unanime ni dans ses vœux ni dans sa colère* Mais je dois dire d'abord, pour ne plus y revenir, que jamais à aucune époque, le gouvernement de Juillet ne fut plus sérieusement menacé que dans les journées des 4 et 5 juin ; jamais la secousse ne fut aussi forte, jamais la lutte aussi acharnée, le danger aussi réel. La mise de Paris en état de siège le prouve surabondamment.
A la vue de cet imposant cortège qui se déployait majestueusement dans toute la longueur des boulevards; à la vue de ce calme unanime, de ce recueillement dans les rangs, je jugeai, dans mon expérience d'alors , que tout se passerait sans aucun mouvement; et, fatigué de mes courses de la matinée , je fus chez moi pour prendre un peu de repos. Il était cinq heures après midi à peu près. Bientôt un bruit vague se répand dans l'immense
cité. On dit qu'il y a une collision du côté de la place de la Bastille. Ce bruit grandit , éclate ; — en un clin d'œil toutes les boutiques se ferment ; le cri : « Aux armes!» retentit, et Paris vomit en un instant tout le flot de sa population sur les boulevards.
Gardez-vous pourtant de croire que tout ce peuple qui , en un instant , se répandit de tous côtés , eût des intentions hostiles, et qu'il se préparât a renverser son propre ouvrage. Non. Mais le peuple de Paris est éminemment curieux, il s'agite, il se pousse, il se précipite en avant sans aucun autre motif que celui de savoir ce qui se passe, d'écouter ce qu'on dit de nouveau, et de voir de ses propres yeux les événements. Le peuple de Paris s'intéresse à tout, il s'amuse de tout, et il a gagné depuis longtemps le sobriquet de badaud. J'aurai , dans la suite , l'occasion de parler de lui ; je me borne, pour le moment, à dire que cette curiosité est surprenante et inconcevable dans de pareils moments. Partout il y a foule , et cette foule est cause que très-souvent les agents de la police, voyant des attroupements, les prennent pour des mal veillants , et se ruent l'épée ou le gourdin au poing pour les dissiper. Les coups, pour la plupart, pleuvent sur des -ens tout à fait inolïensifs, ce qui donne le lendemain un texte inépuisable de récri-
minations dans les journaux , de plaintes sur la brutalité de l'agression; et certes il y a des cas où cette brutalité est sans excuse , où , par excès de zèle, des agents occultes vont , loin du danger, se mettre à la queue des gens curieux, et là , sans motif, se donner le cruel mérite de maltraiter la foule ; mais dans les moments d'effervescence , et lorsque les sommations légales des autorités demeurent sans effet, ces attaques rapides toutes brutales, sont exécutées comme un mal nécessaire pouvant seul empêcher des maux plus graves encore. La foule est mobile, elle est impressionnable ; avec le caractère français , on la dirige facilement au gré des passions, quand on sait lui parler un langage qui lui est propre. Or, quand cette masse compacte se trouve là par pure curiosité, et qu'une poignée d'individus hardis, entreprenants, se mettent à prêcher la révolte; surtout quand il se trouve déjà quelques hommes blessés dans une première escarmouche parmi eux , bientôt cette foule, à la vue du sang, se met à s'émouvoir, à s'agiter, à crier , puis à hurler ; et voilà des gens sortis sans idée arrêtée de chez eux , se trouvant fortuitement transformés en agresseurs, en ennemis dangereux. Il faut donc à tout prix rompre les masses sourdes à l'appel de la loi. Prises à l'improviste, elles se débandent, elles fuient ;
1MK0DUCTI0N. 45
le terrain se déblaye, et Ton voit avec qui l'on est aux prises.
Ces motifs, je n'ai pu les comprendre qu'à la longue , après bien des orages politiques , car j'avoue, en toute humilité, que ce jour-là j'étais tout à fait Parisien : je voulais tout voir par moi-même, et entre autres choses, comment se font les émeutes à Paris.
Au premier roulement du tambour qui battait la générale , je sortis de chez moi ; et, suivant le torrent , je me trouvai sur le boulevard des Italiens, le plus proche de ma demeure. Ce boulevard, deux heures auparavant, je l'avais vu encombré par la foule quand le cortège funéraire passait; mais dans cet instant, cette foule était triplée, quadruplée même , et sa physionomie avait un tout autre aspect. Une inexprimable curiosité était peinte sur toutes les figures. On s'abordait, on s'interrogeait, on s'entretenait des événements avec cette chaleur fiévreuse que les Français mettent à tout ce qui les concerne de près ou* de loin. Des groupes de gens armés à la hâte doublaient le pas pour rejoindre leurs camarades dans le dédale des rues où l'on avait pris position. La circulation était interrompue ; les gardes nationaux isolés, obéissant au son du tambour, se frayaient difficilement un passage pour se trouver à leurs pQfttes que les tambours eux-
mêmes leur indiquaient à haute voix ; la troupe de ligne , le sac au dos , la baïonnette au bout du fusil , marchait silencieuse, précédée des éclaireurs ; de nombreux escadrons déblayaient la chaussée , et cette masse compacte d'hommes qui l'encombrait, se refoulant dans les contre-allées, cédait comme la marée qui fuit , et se reformait en arrière, immédiatement après le passage des troupes.
Poussé, ballotté, porté, j'arrivai en face de la rue du Sentier. — De loin, un feu de peloton et de file m'annonçait la lutte ; les toits se garnissaient de curieux et de spectateurs hostiles ; on brisait les réverbères, on renversait les voitures, on dépavait les rues , on se barricadait. Pour un observateur calme , étranger à toutes ces passions , c'était un spectacle entraînant et triste sous plus d'un rapport; mais dans ces situations, on n'a pas le temps de réfléchir , on est tout yeux , tout oreilles ; le cœur bat , le sang monte à la tête , une excitation inexprimable s'empare de l'homme, une puissance invisible semble presque le pousser à se jeter tête baissée dans la mêlée.
Pour tourner la position des insurgés, la troupe devait s'engager dans la rue Poissonnière, la longer; puis celle du Petit-Carreau, celle de Montorgueil, et se diriger vers le point culminant pour enlever les barricades. Aux premiers pas que fit
une compagnie de voltigeurs dans cette rue , une grêle de pierres , suivie d'une vive fusillade , tomba sur elle, tandis que le reste du régiment soutenait un choc contre les gens postés entre la porte Saint- Denis et celle Saint-Martin. Une charge de cavalerie nettoya encore la chaussée ; et un officier d'ordonnance, suivi d'un dragon, se porta en avant au galop pour communiquer les ordres. Arrivé à l'endroit où la rue du Sentier donne sur le boulevard, deux coups de fusil partirent du haut des maisons. L'officier passa, le dragon roula blessé sous son cheval tué du coup. — Ces deux balles sifflèrent à mon oreille, à un demi-mètre à peu près de ma tête. Ma position n'était pas agréable, d'autant plus qu'un détachement , prenant la foule par la queue, débouchait de la rue sur le boulevard , et un nouvel escadron chargeait, en venant du côté de la Madeleine. Dire comment la foule se trouva dispersée, je ne le saurais jamais ; mais partout où, quelques minutes auparavant, on aurait pu jeter une épingle en l'air sans qu'elle tombât à terre, tout avait disparu , et je me retrouvai littéralement seul , la troupe de ligne en arrière , la cavalerie en avant. J'avais donc la jolie perspective d'être fusillé ou foulé par les chevaux. Mon calcul fat immédiate* ment fait. le pria le parti de raser, sur le rebord extérieur du trottoir, l'escadron, en prenant la
précaution de croiser mes bras sur ma poitrine, les mains en vue , pour prouver qu'elles étaient vides et ne portaient aucune arme; et c'est ainsi que, sans autre accident, je sortis de la bagarre où mon imprudente curiosité m'avait jeté.
Il n'entre pas dans mon plan de poursuivre l'émeute républicaine des 4 et 5 juin dans toutes ses phases; les journaux du temps en ont donné d'assez amples détails ; je ne parle ici que de mes premières impressions reçues à Paris, et je ferme cette Introduction par un souvenir qui restera toujours présent à ma pensée :
Le lendemain 5, dans l'après-midi, où la lutte était le plus acharnée , je vis pour la première fois le roi Louis-Philippe , à cheval, ayant à ses côtés ses deux fils aînés. Il était grave, calme, et triste. Il parcourait les boulevards à la tête de son étatmajor, s'arrêtant près de l'ambulance, adressant des paroles d'encouragement aux blessés , faisant inscrire les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués , et recueillant sur son chemin des témoignages non équivoques de l'amour de ce peuple qui l'avait fait roi et qui voulait le maintenir.
Entre la fin de cette Introduction et l'objet des suivants Chapitres , un espace de quinze années se
trouve consacré à bien des observations, bien des réflexions, bien des études. La tâche que je me suis imposée est multiple , immense. Je chercherai à détacher de ce kaléidoscope des tableaux aussi ressemblants qu'il est possible de les tracer en parlant de cette ville de progrès où tout change, tout se perfectionne , tout s'oublie même ; sur laquelle les révolutions passent comme les modes, imprimant un cachet nouveau à chaque œuvre du jour, donnant une nouvelle direction aux idées, influant sur la politique et sur le progrès , et entraînant dans son immense tourbillon les célébrités, les fortunes , les crimes ou les gloires ! — Celui qui aurait quitté pour dix ans Paris , ne reconnaîtrait à son retour ni les choses, ni les hommes. Tout marche ici à pas de géants ! Je suivrai donc aussi ce torrent avec rapidité , faisant ce qui est possible, laissant aux âges futurs leur labeur de tous les jours, car, où le progrès s'arrétera-t-il? Dieu seul le sait !