‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiens (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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Quand on a étudié profondément l'histoire d'une nation , et quand , à une époque rapprochée de nous, cette même nation a étonné le monde par des actions d'éclat; quand , moins par la force des choses que par son incontestable génie, elle s'est placée à la tôte de la civilisation , il est naturel que Ton désire connaître ces hommes qui ont , ou par leurs ancêtres ou par eux-mêmes, accompli

ces magnifiques travaux , objet d'admiration éternelle pour les siècles à venir.

Sans nul doute, parmi les peuples qui ont des droits réels à être étudiés et qui méritent d'être connus , les Français se placent au premier rang. Les motifs en sont trop présents à la pensée de tous pour qu'il y ait besoin de les déduire. Aussi , quand arrivant à Paris l'étranger observateur a satisfait autant que possible cette première fièvre de curiosité qui le conduit partout et le pousse à tout voir, à tout examiner ; quand les premières impressions commencent à se classer, si surtout le séjour de cette ville doit être forcément trèslong , il cherche à connaître le caractère de ceux avec qui ses relations doivent être fréquentes ; il tâche de former des liaisons de société.

Pour l'étranger, la société à Paris est de deux sortes : celle dans laquelle il ne peut pénétrer qu'avec grande difficulté , et celle où il est admis sans obstacle , aussitôt qu'il en a le désir.

La première est la société choisie. Si vous êtes muni de lettres de recommandation, rien n'est plus facile ; dans le cas contraire , la chose devient d'une difficulté extrême , presque insurmontable. De là, si l'on voulait conclure que les Français n'exercent pas les droits de l'hospitalité envers les étrangers ou que les Parisiens sont peu sociables ,

on se tromperait grandement. Les motifs de la difficulté naissent tout simplement des exigences de la vie dans une grande ville. Il est tout naturel qu'avant d'ouvrir à quelqu'un la porte de sa maison , avant que de livrer à la discrétion d'un étranger sa vie intérieure et de l'associer à ses réunions de famille, on désire savoir à qui l'on a affaire. Dans cette capitale, où Ton peut facilement dérober ses actions à la curiosité publique, où un escroc, un homme taré, un aventurier peut facilement cacher ses antécédents fâcheux ou ses méfaits de tous les jours , il serait imprudent de se livrer à la merci du premier venu , et de l'admettre dans son intimité. Il n'est donc nullement étonnant que les Parisiens de cette classe , quoique faisant partie d'une nation franche , cordiale , pleine des plus nobles penchants, conservent quelque froideur dans les premiers moments d'une connaissance faite accidentellement , et se donnent le temps nécessaire pour apprécier celui qui désire être reçu chez eux. Mais une fois ces premières formalités de réserve accomplies , la glace se fond, la sincérité nationale reparaît, et l'on n'est plus qu'un ami , un frère \ un enfant de la maison. Une fois présenté dans une pareille société, un homme bien élevé , un gentleman , comme disent les Anglais, y sera reçu toutes les fois qu'il von-

dra la fréquenter, et dans toutes les saisons , même pendant l'été, si, ce qui est rare, ces personnes sont alors à Paris.

La deuxième société ouvre ses portes à tout étranger qui a de l'apparence, c'est-à-dire qui possède un habit noir, des bottes vernies, des gants paille , et un ruban de n'importe quel ordre (voire même celui maçonnique) à la boutonnière. Une dame entre deux âges, ordinairement veuve d'un magistrat ou d'un ancien officier supérieur, amie intime d'un député, ayant quelque influence dans les bureaux des ministères, et dont l'étranger a fait connaissance par hasard, l'introduit dans ce genre de société, et en fait son cornac obligé, ou bien, si elle danse encore, elle en fait son partner patenté pour toutes les valses échevelées ; car la femme entre deux âges a une passion prononcée pour ce genre d'exercice. Ces sociétés n'ont d'existence réelle qu'en hiver, à l'époque des soirées. A ces réunions, on invite dix fois plus de monde que le local n'en peut contenir, des personnes connues et inconnues. C'est là que l'étranger trouve à entrer facilement; c'est là qu'il fait des connaissances, et souvent, s'il sait s'y prendre et être discret, c'est là qu'il fait des conquêtes. Si, comme je le dis, il est adroit et sait se faire des amies parmi les dames, il tirera parti de ces rela-

fions dans l'avenir, ostensiblement ou à l'ombre du mystère ; mais s'il ne sait pas mettre ces occasions à profit, il sera fort étonné de voir que la porte lui est fermée lorsqu'il viendra faire une visite après le bal. Il apprendra alors qu'il n'a été introduit ou invité que pour une ou plusieurs soirées, que pour faire nombre, pour servir de danseur, ou pour faire tapisserie s'il est titré ou décoré. Le Français est parfait à l'égard des étrangers; il tient compte des préjugés que ceux-ci apportent de leur pays; il ne les humilie pas en leur imposant sa manière de voir d'une façon tranchante, il excuse leurs erreurs de langage , il les aide à trouver le mot propre , et ne rit jamais à leur barbe des attentats commis contre la grammaire, ni du burlesque de la plus excentrique prononciation. L'Anglais aussi vous écoutera froidement, mais sans vous souffler le moindre mot; il vous laissera patauger à votre aise pendant le temps que vous voudrez bien prendre ; après quoi il vous dira le plus glacialement possible qu'il n'y a rien compris. L'Allemand sera, dans une circonstance semblable, tellement troublé et gêné, que vous perdrez contenance au bout de quelques instante envoyant la torture morale que vous lui infligez, ou bien il vous fera répéter plusieurs ibis la même chose sans voaa faire avancer d'une ligne vos af-

faires. Quant au Polonais, il éclatera de rire, car il ne sait rien dissimuler ; il trouve rarement la force nécessaire pour se contenir, et la meilleure éducation possible ne vous garantira pas toujours contre les écarts de cette intempestive gaieté , dont il s'excuse avec empressement et franchise; mais le coup est porté.

En France, grâce à cette bienveillance innée, universelle , les étrangers n'ont pas à souffrir dans leur amour-propre , et Ton pourrait presque assurer que c'est à cela que Ton doit que la langue française tend à devenir universelle.

Dans la poitrine du Français le cœur est haut placé ; il bat généreusement ; son sang coule chaudement, sa tête s'exalte facilement. Il ne calcule pas les difficultés , il nie les impossibilités , mais à la condition que l'affaire qui l'occupe marchera vite , que rien ne traînera en longueur, car il est très-facile, sinon à se décourager, du moins à se lasser de sa persévérance. Ce caractère distinct appartenant à toute la nation , est surtout particulier au soldat. Dans l'attaque, il est admirable, intelligent , impétueux ; mais si on le tient dans une inaction prolongée , il n'est plus le même , il se refroidit visiblement.

Le Français a une pénétration vive , pétulante ; il saisit à merveille les conséquences d'un fait, de

la pensée la plus cachée, mais il manque de patience laborieuse, méthodique et minutieuse. Aussi les travaux d'érudition sont-ils rares chez ces hommes pleins de sève et de vie. Mais s'ils se refusent aux froides spéculations d'une métaphysique dans laquelle les Allemands excellent , ils reculent les bornes de la philosophie sociale, et agissent ardemment dans tout ce qui touche de près ou de loin à la régénération de l'humanité.

La conversation française est vive, colorée, étincelante d'esprit, pleine d'une variété charmante ; et quoique les gens âgés se plaignent en disant qu'en France la conversation et la bonne causerie s'en vont, il en reste assez, je vous assure, pour suffire à la plus ample consommation. Pourtant ce reproche que la gaieté y disparaît de plus en plus pourrait être tant soit peu fondé, car depuis que les intérêts positifs, matériels, ont fait irruption et ont envahi la société moderne , les visages deviennent graves , la parole plus posée; on voit à chaque instant les préoccupations mercantiles chasser peu à peu les gais élans du cœur, et donner une teinte de froideur aux physionomies les plus joyeuses.

Le Français arrange sa vie d'une telle manière qu'il trouve du temps pour tout : pour la politique comme pour la littérature, pour les affaires

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comme pour les plaisirs. En le suivant dans l'emploi de sa journée , on peut dire hardiment qu'il travaille et vit trois fois plus qu'un Allemand , chez qui les nombreux repas dans la journée , la grande consommation de bière, et l'usage immodéré du tabac, paralysent les forces physiques et ôtent à l'âme toute énergie , toute vigueur. De neuf heures du matin jusqu'à six heures, les affaires occupent le Français, car l'excellente habitude qu'il a de dîner à six heures du soir le rend apte à bien travailler jusque-là; le reste du temps est laissé au hasard. La causerie, le spectacle, la lecture ou d'autres plaisirs, le conduisent au delà de minuit ; et il sait tellement varier ses amusements , que l'ennui trouve très- difficilement accès dans son habitation.

Le monde entier est, comme chacun le sait, tributaire des modes françaises, et pourtant, à Paris, les modes de tout l'univers ont droit de cité. Chacun ici s'habille à sa guise, invente les coupes, les habits, les chapeaux, ou les importe de l'étranger; mais chacun peut hardiment adopter la mode la plus excentrique, sans que qui que ce soit s'en étonne. Les barbes , les favoris , les moustaches, les chevelures, se portent comme on veut, et c'est à peine si un coup d'œil oblique va suivre au loin le possesseur de ces bizarreries;

car tout le monde ici non-seulement comprend, mais encore pratique l'amour de la liberté absolue qui s'étend à tout : à la pensée comme à l'habit, à l'opinion comme à la barbe, aux actions comme aux favoris.

A Londres, si vous avez le malheur d'avoir un collier, une barbe, vous risquez d'être grossièrement insulté par la populace. Un large pantalon à plis deviendra là-bas un sujet de scandale ou de risée, et les gens qui ne se révolteront pas contre vos moustaches, votre longue chevelure ou votre chapeau, si ses bords ont plus d'un pouce et demi de largeur, croiront vous donner la preuve d'une extrême bienveillance envers vous, d'un tact exquis des relations sociales.

On pourrait dire que la galanterie est une des principales occupations du Français; le caractère national s'y prête beaucoup, les femmes sont ravissantes de grâces, et il n'est pas étonnant que J'on succombe à la tentation. Malheureusement il faut avouer que cette galanterie va droit au but , sans s'inquiéter de rien. Poli, aimable, causeur spirituel, étincelant de verve, le Français se soucie peu si l'objet de sa flamme est une demoiselle, une veuve ou une femme mariée; et si l'Anglais, l'Allemand, ^arrêtent avec scrupule r\ conscience devant cette dernière pour respecter la

propriété d' autrui , ce n'est quelquefois , pour le Français, qu'un attrait de plus ; on pourrait même affirmer qu'il a le plus grand goiit pour le fruit défendu. Mais il faut dire aussi que les Françaises s'abusent rarement sur le véritable but de cette galanterie, elles connaissent très-bien , pour la plupart, la valeur de toutes ces belles choses qu'on leur dit; et, s'il y en a qui succombent, c'est que la chair est faible, et que l'esprit de celles-là est... comme la chair. Du reste, tout cela se passe avec convenance. L'affaire la plus scabreuse trouvera toujours un vernis honnête qui la couvrira, et la sauvera du scandale.

Les Français accordent facilement crédit; car, chez cette nation , la foi en l'honneur d'autrui est passée dans le sang. Nulle part un étranger ne trouvera autant de sympathie qu'ici. — Si, par l'effet des circonstances , il se trouve gêné ; si les ressources du travail lui manquent, l'appui de l'État vient à son secours, les particuliers le reçoivent, l'aident ; les maîtres d'hôtel même , race peu sensible de sa nature, s'adoucissent, attendent, le logent et le nourrissent , et lui facilitent même parfois les moyens de s'acquitter et de se tirer d'affaire. En Angleterre, les comptes se règlent dans les hôtels toutes les semaines ; si l'on manque : en prison ! — En Allemagne, l'étranger pauvre est chassé du ter-

ritoire; et, dans certaine capitale, on demande à tout étranger, avant de lui délivrer un permis de séjour : « De quoi vivrez-vous ici ?» — L'exhibition d'une bourse bien garnie n'est pas considérée comme une réponse suffisante, il faut en outre produire la garantie d'un banquier de la localité.

La générosité politique de la nation française est digne du plus éclatant hommage. Dans aucun pays du monde un étranger, émigré , ne trouvera des cœurs plus chaleureux , plus compatissants à ses souffrances. Toutes les prévenances lui sont acquises , et aussitôt qu'il touche le sol de la France, il devient, pour ainsi dire, l'enfant du pays; car, non-seulement il y trouve l'hospitalité la plus cordiale , mais aussi la protection la plus efficace. On ne lui demande pas compte de ses opinions, ni de sa nationalité ; il est proscrit , cela suffit ; et il jouit, sinon de toutes les sympathies, du moins de toute l'estime que l'on accorde à des convictions vraies et pour lesquelles il souffre. Sous ce rapport, comme sous le rapport de la plus chevaleresque assistance , la France sera toujours le plus pur, le plus noble modèle pour l'univers.

On ne peut assez louer en France l'extrême tolérance d'opinion. Ici, deux adversaires politiques peuvent vi\ i e et vivent dans une estime réciproque, car chacun suppose dans l'autre une con-

viciion sincère, et sait la respecter. Cela ne dit pas que les Français n'aient point de partis , qu'ils ne sentent pas vivement, et qu'ils cèdent facilement le terrain. Nullement. — Ils se haïssent cordialement en masse; ils combattent sincèrement ce qu'ils croient les erreurs des croyances en religion , comme en politique; mais pris individuellement ils discutent , et ne s'injurient pas ou n'en viennent point aux voies de fait. Ce sentiment inné de la dignité de l'homme se trouve tout aussi bien dans la classe élevée de la société que dans le peuple. On dit ici communément : « Les injures ne sont pas des raisons ; » et même dans les disputes des rues, les rixes, les coups sont bien moins fréquents qu'à Londres, Berlin ou Varsovie, où, chez l'homme du peuple, des mots aux coups il n'y a que la main. Parmi les nombreux écrivains qui émettent leurs opinions sur la France et les Français dans les journaux allemands, et surtout dans la célèbre Gazelle d'Augs bourg, et qui, pour la plupart, semblent rivaliser de zèle à se prononcer sur ce sujet dans un esprit plutôt hostile que bienveillant, j'ai trouvé, le 29 juin 1847, dans un article sur mademoiselle Rachel , ces lignes , si contraires aux habitudes de cette feuille , qui dénotent un jugement d'observateur aussi impartial qu'original — L'auteur, M. W — 1, s'y exprime ainsi :

« Madame de Staël a déjà dit : « te français

est toujours en société, mc'nie lorsqu'il^ écrit un livre. » De même on pourrait dire que le Français estr toujours attaché aux règles de la société , si c'est un Dieu ou un démon qui parle par lui. Dans la rage du délire, il se débat encore avec convenance, et il ne lui coûte aucun effort de mettre quelqu'un à la porte avec grâce , ou de lui plonger l'épée dans le sein, le gant jaune à la main. Ses sentiments sont vifs , hardis et fiers ; leur expression peut être aiguë, mais jamais tranchante; rude, mais jamais grossière. — Les dehors! ce cri vous arrive tant sur la scène que dans la vie de tous les jours. Les politesses, même dans le plus grand désespoir, doivent nous paraître, à nous Allemands, ou aux Anglais, comme des simagrées , puisqu'elles ressemblent chez nous à un habit qui n'est pas en harmonie avec les formes de la nature; mais elles sont propres au Français, et lorsqu'il découvre sa poitrine, elles y sont toutes gravées. »

Plus on marche dans la vie parisienne , plus on est frappé des effets de la civilisation dans les rapports journaliers entre toutes les sociétés que rapproche la communauté de ces intérêts dont j'ai parlé plus haut. Les relations réciproques transforment les caractères, dans ce sens pourtant que

la classe éclairée ne se dépolit pas dans ce frottement, et que la classe inférieure gagne toujours quelque chose à ce contact. Aussi voyez comme partout on est plein de politesse, à commencer par le commissionnaire qui , au coin d'une rue, vous indique votre chemin , jusqu'aux plus hautes sommités de l'échelle sociale.

Pourtant , comme dans chaque tableau il y a des ombres, cette politesse exquise, ces manières gracieuses commencent à se perdre un peu en France. Une nouvelle génération s'élève, regardant tous ces soins comme superflus , comme indignes d'un homme indépendant. Le monstrueux développement que prend à Paris la consommation du tabac, commence à donner d'autres manières , et l'on pourrait dire que cette fumée a la propriété de ternir l'éclat du bon ton. Garder un chapeau sur la tête, même dans l'intérieur d'un appartement , singer la nonchalance d'un planteur américain, souffler dans la rue la fumée d'un cigare au visage d'une dame , est un passe-temps un peu brutal et que la jeunesse se permet volontiers ; mais il faut espérer que ce genre grossier n'aura pas une longue durée, et que l'on reviendra à ces anciennes belles manières, à cette convenance pleine d'amabilité et de galanterie , qui ont fait le charme de la société française.

« La femme règne en France, » — est l'opinion la plus accréditée dans le monde ; aussi les femmes des autres pays envient-elles cette royauté, et soupirent-elles après l'exercice de cette souveraineté chez elles. Mais un de mes amis, grand contempteur des usages et des expressions reçues, veut, à cette maxime inscrite plus haut, en substituer une autre, qui, selon lui, est beaucoup plus vraie, surtout à Paris. La voici. — (Je commence cependant par demander d'avance un bien humble pardon à ces

dames, et je livre le barbare détracteur à leur juste colère , quoiqu'il soit mou ami ; car je préfère me brouiller avec lui, ayant toujours été leur plus fidèle sujet et leur admirateur le plus zélé.) — A la vue de ces occupations multiples, confiées uniquement aux femmes, et que partout ailleurs il a vues confiées aux hommes, il a dit : « La femme est un meuble bien utile en France. » La voilà donc cette indigne maxime, cette révoltante opinion ! Je l'ai condamné tout d'abord, mais il demande le bénéfice de la défense, chose qui ne peut pas être refusée même aux plus grands criminels. Écoutons-le donc : « La femme, dit le vieux dicton, règne en France; « la chose pouvait être vraie il y a deux cents ans, ■ mais au temps présent elle est, sinon absolument « fausse, au moins excessivement sujette à contesce tation. Il ne s'agit que de distinguer : si, par le « mot régner, on entend recevoir les hommages , a avoir des courtisans, des sujets, et ne rien faire , « la maxime n'est applicable qu'à une certaine clas- « se , à deux au plus : à la haute aristocratie d'a- « bord : là, la femme est reine. . . . jusqu'à un certain g point, nous dirons comment ; et puis à une autre « que nous ne voulons pas encore nommer , mais « qui se loge dans les quartiers de Notre-Dame de « Lorette , de la Boule-Rouge , de la Madeleine et

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« de la rue Bréda. Quant aux autres classes de la « société, dites comment et où elles régnent ?

« Le Français qui est malin, comme vous savez, a et qui a inventé le vaudeville, à ce que dit Boileau, « ayant entendu dire que la femme était le plus bel a ornement de F univers, a réfléchi profondément « sur ce mot, et, livré à une spéculation de tous « les jours , il s'est dit : Tirons-en un profit ; ne « renversons pas l'idole si nous ne l'encensons a point, mais que les autres y viennent brûler « leurs parfums. Ce qui fut dit fut fait ; et voilà « pourquoi dans tout Paris la femme, au lieu de

« régner, trône dans tous les comptoirs, dans

« les boutiques, dans les magasins, dans les salons « de lecture , dans les cafés, dans les restaurants, « dans les estaminets ; aux bureaux des théâtres, « de tabac , de papier timbré ; aux comptoirs de « change, à ceux de la pharmacie même ; partout « enfin vous trouvez la femme, rien que la femme. « Enchaînée là depuis huit heures du matin jusqu'à « minuit passé, la pauvre et frôle créature est con- « damnée à y rester, pour répondre aux nombreu- « ses demain les, inscrire la dépense, enregistrer les « commandes, les faire porter aux ouvriers, les expliquer | donner de> renseignements, voire « même da> consultations, chose qui, dans certains « cas, ne laisse pas que dï-tre tort embarrassante.

« Qui est-ce qui débarbouille les enfants ? la fem- « me. Qui fait le ménage? la femme. La cuisine? « la femme. Qui fait les approvisionnements pour « la maison , très-souvent pour le commerce ? la « femme ; toujours la femme , partout la femme. « On peut même voir dans les petits ménages des « femmes brosser les habits de leurs maris, décrotte ter les souliers, les vils souliers, ô profanation ! « La femme se couche la dernière, elle se lève la « première. En été comme en hiver, toujours en « mouvement , toujours au travail , elle réaliserait « au besoin le rêve des mécaniciens , le problème « du mouvement perpétuel, si le rêve était réalisa- « ble. Eh bien, à présent répondez-moi franchece ment , cela peut-il s'appeler régner ? Est-ce là « le bonheur de la femme française ? Dites à préce sent si elle n'est pas prise pour un meuble à tout « faire; tandis que, la plupart du temps, les maris « vont au club, au café, lire les journaux, discourir « sur la politique, jouer à l'éternel domino, adres- « ser même de fades compliments aux dames de « comptoir, autres martyres de leur position élevée. « Non , non ; je persiste à dire que la femme ne « règne pas en France ; elle gouverne, tout au plus; « mais en tout cas, elle est le meuble le plus utile « à ces messieurs. »

J'avoue franchement, Mesdames, que l'explica-

tion donnée par mon ami le barbare, étant complètement dans votre intérêt et contraire à l'abus indigne que Ton fait de votre beauté, de votre intelligence et de votre dévouement, le coupable me paraît moins criminel, et je l'absous ; — faites de même, pour qu'il soit dit que votre indulgence est aussi grande que le nombre des qualités qui vous distinguent, que les charmes que la nature vous a donnés.

Abstraction faite de toutes ces occupations plus ou moins abusives, la Française est une des plus délicieuses créations du monde, et tient sans aucun doute la première place parmi les femmes de toutes les nations. Certes, il y a des pays où la palme de la beauté pourrait être disputée et ne pas être adjugée aux Françaises; mais ces beautés- là ne captivent guère, car elles sont, pour la plupart, dénuées de cette grâce enchanteresse qui est le partage exclusif des femmes françaises, et surtout des Parisiennes. Cette animation dans les traits, cette vivacité d'esprit, cette aisance de manières , cette facilité d'élocution, cette souplesse dans les mouvements, ce suprême bon goàt dans l'habillement, où se trouvent-ils? — Ailleurs, ils sont le partage exclusif d'une caste priyilégiée, d'une haute aristocratie, à quelques exceptions bien rares dans les classes moyennes. Ici, toute femme, laide ou jolie, est en

possession réelle de tous ces avantages qu'ailleurs une éducation distinguée peut à peine donner. Une jeune Française j prise dans telle classe que l'on voudra, se transforme du tout au tout dans l'espace de quelques semaines; elle peut hardiment prendre place à côté des baronnes et des marquises pur sang, sans que rien en elle trahisse son origine un peu vulgaire, surtout si elle a le bon sens de n'aborder que des conversations au niveau de ses connaissances. — La pénétration de son esprit est vraiment prodigieuse, et plus d'une fois ces petites femmes, qui n'ont reçu qu'une éducation très-incomplète , vous étonneront par leur conception sûre et hardie sur beaucoup de choses ; elles trouveront des expressions étincelantes de finesse et d'à-propos, et même, en avouant leur ignorance, elles vous laisseront dans le doute , si c'est de la modestie ou de l'amour-propre, si c'est réel ou joué ! —

La légèreté dont on les accuse est, dans les Françaises, plutôt apparente que réelle. Cette légèreté est dans leur esprit, rarement dans leur cœur, et l'on a eu des exemples très-nombreux de ces attachements durables, de ces dévouements qui honorent les femmes, même dans les cas où les liaisons formées n'ont pas toute l'approbation de la sévère morale , et que les lois de la société semblent exiger. — Il faut dire encore, à la honte peut-

rire de notre sexe, que les femmes en général ont beaucoup plus d'esprit que les hommes, et que la comparaison , en moyenne , serait très-humiliante pour ces derniers. Ils ont beau se révolter contre cette assertion ; l'abandon de toutes les affaires dans le petit commerce et dans les petits ménages est une preuve irréfragable de ce que j'avance, et c'est par cela que les femmes régnent en France , quoi qu'en ait dit mon ami.

La beauté des Parisiennes a besoin d'être dignement appréciée, car le premier coup d'œil leur est, pour la plupart , peu favorable. Mais si elles ne frappent pas tout d'abord par l'ensemble , les détails sont si jolis, si gracieux, que l'on se prend bien vite à admirer tout cela, et à former un tout tellement séduisant, qu'elles soutiendront facilement le parallèle avec la beauté des filles aériennes de la perfide Albion , comme on est convenu d'appeler l'Angleterre, ou bien des sentimentales, douces et tendres enfants de la Germanie.

C'est pour les Parisiennes que l'on a inventé cette expression intraduisible dans toutes les langues connues, de minois chiffonné, qui, malgré la critique, dit que tout en elles est fait pour plaire.

La Parisienne est, avant toute chose, gracieuse; sa beauté consiste dans L'animation de son visage, dans le feu brûlant de sa prunelle; sa taille est

svelte, allongée, aux contours délicats. Le développement de la poitrine et des épaules est un peu restreint , mais ses hanches sont hardiment accusées, sa jambe artistement modelée. L'habitude que toutes les Françaises ont de porter des jarretières élastiques au-dessus du genou , fait que cette partie de leur corps , si mutilée chez les femmes des autres pays, qui attachent des bas trèscourts avec des cordons ou des rubans, à la moitié du mollet, est chez elles, au contraire, d'une beauté parfaite ; leur pied est petit, avec le cou-depied cambré et élevé ; elles peuvent lutter, sous ce rapport, avec las senoras espagnoles, qui, comme chacun le sait, ont des pieds admirables. En général , les bras de la Parisienne sont gracieusement attachés , arrondis , terminés par des mains petites, douces, du plus charmant contour, et surtout excessivement soignées.

La tournure séduisante des Parisiennes, ce gracieux balancement sur les hanches en marchant, cette pose élégante des pieds, commencent à se perdre par l'usage immodéré des bottines. Cette chaussure, demandant moins de soins qu'un soulier à cordons, en soie , en maroquin ou en cuir verni , et permettant de braver la saleté des rues , est cause que les Parisiennes perdent beaucoup de leur tournure d'autrefois , et qu'on rencontre maintenant ,

très-souvent à Paris , ce qui choque tant dans l'étranger et surtout en Allemagne, de très-jolies femmes marchant en cane, les pieds en dedans.

Depuis quelque temps, les précieuses ridicules et les femmes maigres s'efforcent d'introduire la mode de très-larges pantalons de matelot descendant jusqu'à la bottine et flottant autour d'un fuseau. Quel remède contre l'amour !

Une Parisienne privée de tous les dons de la beauté, a encore des ressources infinies dans sa toilette pour se rendre acceptable et quelquefois même désirable: l'art du corset, chez elle, est porté à sa perfection, les sous-jupes Oudinot, auquel les femmes maigres devraient élever des autels , se chargent de figurer les formes absentes , au point de tromper l'œil le plus exercé. Les couturières sont très-habiles, les coiffeurs incomparables; étonnez-vous donc, après cela, que les Parisiennes soient les reines du goût et de la mode ! on serait étonné qu'il en fut autrement.

Si toutes les Parisiennes sont plus ou moins jolies, si toutes possèdent des qualités rares qui plaisent et qui séduisent, il y a une latinité <I<i nuances qu'il faut savoir saisir, qu'il faut avoir étudiées, pour avoir une idée exacte de la femme à Paris, de ses habitudes, de sa position, de son influence , de ses relations et de ses mœurs.

La femme noble, la femme fashionable, surtout quand elle est belle et jeune, est véritablement reine ; elle règne despotiquement sur ses sujets et porte le sceptre de la mode d'une main ferme. Tant que sa beauté dure , que la richesse l'environne , elle est l'astre du jour, elle est l'idole devant qui tous s'inclinent , et ses plus légères faveurs sont comptées pour des grâces suprêmes. Cet empire si absolu est, comme tous les empires du monde , sujet à bien des vicissitudes ; parmi les plus importantes il faut noter les rivalités , les envies, les conspirations continuelles qui surgissent de tous côtés ; car, être réputée la plus belle est pour la femme ce qu'est pour le soldat le grade de maréchal, le rêve de toute sa vie , de tous ses instants. Quelle est la femme qui peut se dire hardiment : Je serai toujours belle ? — Aucune. — Un souffle suffit à ternir ce frêle avantage, et, reine aujourd'hui, elle peut tomber demain , sans jamais se relever. Aussi, que de peines , que de soins, que d'imagination la femme du grand monde emploie pour retenir à ses pieds tous ses sujets ; pour entendre le plus longtemps possible ce frémissement général dès qu'elle paraît dans un salon : « La voilà ! » pour lire dans les yeux de ses nombreuses rivales qu'elle est toujours la plus belle! — Aujourd'hui , resplendissante de diamants , demain elle se mon-

trera dans une toilette dont te plus grand charme est la simplicité; mais toujours et partout elle conservera la supériorité du goût , se faisant envier ou admirer. Tantôt elle se distinguera par une fleur coquettement posée , tantôt par un collier de perles s'effaçant devant la blancheur de ses épaules , ou par un de ces riens qui sera adopté par toutes le bal prochain et qui fera le tour du monde plus sûrement et plus vite que le drapeau libéral de la France. — C'est au bal surtout qu'elle est dans son véritable élément; mais la musique cesse, les bougies s'éteignent, les chevaux partent au galop, et la r$ine rentre dans ses États , — c'est-à-dire à son hôtel. Après avoir savouré la puissance de ses charmes et de sa jeunesse , elle se met à méditer, pour la soirée qui va suivre, de nouveaux triomphes , de nouveaux atours. Pour elle point de repos; c'est une guerre continuelle de coquetterie. Toujours sur le qui-vive, toujours prête à parer les coups imprévus qu'on lui porte dans l'ombre, sa vie se passe à craindre et à triompher. Pour elle point d'épanchement d'amitié, afin de ne pas se laisser surprendre la coupe nouvelle de robe qu'elle a imaginée; point de passions , car cela altère la fmtobeof du visage; point d'amour, elle a bien autre chose à penser; elle ne commence a aimer qtia qimnd elle dépose son sceptre, et alors elle

devient femme essentiellement nerveuse; l'être indéfini , insaisissable ; le désespoir des amants et des médecins! — Passons.

En parlant des Parisiennes en général, je ne m'arrêterai pas à dépeindre celles qui appartiennent à la haute et petite bourgeoisie; car il faudrait écrire des volumes entiers pour entrer dans ces détails, et pour faire ressortir ces petites nuances qui existent entre les Françaises de cette classe et les mêmes femmes des autres nations. Elles se ressemblent plus ou moins dans tous les pays , avec cette seule différence, pourrait-on dire , que les Françaises ont presque toutes ce tact, cette entente parfaite des convenances, qui n'est, dans d'autres pays, que l'apanage exclusif des personnes dont l'éducation a été plus soignée. — Quant aux Parisiennes qui , par le genre de leurs occupations , tiennent une place spéciale dans l'échelle des femmes, comme les femmes auteurs, les actrices, les dames de comptoir, les marchandes de la Halle, etc., ainsi que celles qui forment un type tout particulier, comme la Lionne, la Lorette, l'Etudiante, la Grisette, la fille du peuple, il sera parlé d'elles plus bas.

En général , on a , à l'étranger, une idée tout à fait fausse et de Paris et des mœurs de ses habitants. En Allemagne, et surtout en Russie, on est

convaincu que Paris est une nouvelle Babylone ; que l'air que l'on y respire est tellement saturé de vices, qu'il suffit d'y pénétrer pour assister à toutes les turpitudes imaginables. Les Parisiennes surtout y ont une réputation tellement équivoque, qu'on considère comme presque impossible de rencontrer parmi elles une seule femme honnête. Eh bien , quand un étranger se trouve au milieu de Paris, il est fort étonné que ces aventures galantes, dont il a tant entendu parler, ne viennent pas en foule l'assaillir au débotté; et même quand, dans sa présomption , il veut s'assurer de la réalité de la chose, il ne trouve très-souvent que l'occasion de se heurter contre quelque beauté du boulevard, à laquelle la police délivre une carte , en lui ordonnant de circuler toujours et de ne jamais s'arrêter sur la voie publique pour causer. — Les Parisiennes ne sont pas si faciles qu'on le croit, et on peut hardiment assurer qu'il y a chez elles plus de retenue , plus de vertu , toute proportion gardée , que partout ailleurs. — 11 ne suffit pas , atin de passer pour vertueuse, de tricoter des bas toute la journée et de se réunir entre femmes pour prendre le café et chercher la paille dans l'œil du prochain; mais il s'agit (lavoir des principes réels et de ne pas succomber à la tentation. Les femmes , à l'étranger, sont bien plus avides d'aventures ro-

manesques et galantes que les Françaises. Voilà pourquoi toutes les autres grandes cités de l'Europe sont les villes des étrangers par excellence, et le séjour, sous ce rapport, y est trèsagréable, — La Parisienne , sans bégueulerie , commettra mille petites inconséquences sans qu'elle ait dans sa pensée quelque chose de contraire à la morale: elle ira, par exemple , voir toute seule un ami malade , chez lui , fut-il garçon , fut-il jeune ; et on peut être persuadé qu'elle ne pense qu'à s'acquitter d'un devoir d'amitié, de l'accomplir dans toute la sincérité de son bon cœur. Les apparences, il est vrai, la condamnent, mais sa conscience l'absout, si même elle lui fait suspecter qu'il y a quelque chose de mal dans cette action. Les femmes de cette trempe ne se laissent pas séduire facilement , elles n'oublient point leurs devoirs d'épouses et de mères ; et l'on est réellement honteux , quand on voit ces choses-là de près , d'avoir jamais eu la pensée que leur caractère fût dissolu, que leurs mœurs fussent corrompues. Y a-t-il beaucoup de villes et de pays où une femme pourrait subir une pareille épreuve avec autant de pureté qu'ici? — Non, assurément. Mais il y a , de par le monde , des idées tellement enracinées , tellement absurdes , qu'il faut se demander comment elles ont pu s'accréditer et prendre d'aussi

profondes racines. S'il y a au monde une ville franchement dissolue, où la corruption déborde , c'est assurément Londres ; — mais elle n'a nulle part cette réputation, soit parce qu'il est plus difficile de découvrir cette corruption sous l'hypocrisie des mœurs religieuses; soit parce que le mouvement torrentiel des affaires mercantiles l'emporte ou l'engloutit ; soit enfin parce que les plaisirs de ce genre étant dépourvus, là , de tout prestige et savourés d'une manière trop matérielle, ne laissent dans la pensée d'autre trace que celle d'un dégoût qu'on cherche à oublier. Il n'en est pas moins vrai que Londres passe pour une ville puritaine, et Paris pour la capitale de la dépravation.

LES SAISOJNS

Le climat à Paris est très-variable. On passe ici avec une étonnante rapidité de la pluie au beau temps, de la chaleur au froid ; et s'il est vrai que l'influence atmosphérique agit sur le caractère des individus, il ne faut pas chercher ailleurs les causes de la mobilité de celui des Français en général, et des Parisiens en particulier. — Avec les nuages et la pluie, les habitudes sombres et moroses semblent vouloir prendre droit de cité au milieu de celte bruyante et vive population ; oaajfi il I. i

ne faut pas désespérer : le premier coup de vent qui chasse les nuages rend à la gaieté les Parisiens, qui, du reste, ne peuvent pas longtemps être tristes. Pour l'horizon de Paris, le vent du nord-nord-est amène le beau temps ; — sud-ouest est toujours pluvieux ; celui du sud orageux. Il arrive trèssouvent que dans la même journée le vent parcourt tous les rhumbs de la rose des vents, et vous avez ici, dans l'espace de vingt-quatre heures, la chaleur, le froid, la sécheresse, l'humidité, l'orage, les éclairs, la grêle et le beau temps. De cette inconstance des éléments naissent une multitude de maladies et d'incommodités ; et si l'on n'est pas bien acclimaté, on peut jouir de l'inappréciable avantage d'être constamment enrhumé. On croit peut-être que je plaisante en parlant de cette nouvelle espèce de jouissance. Non, vraiment : — les miasmes apportés du côté de Montfaucon frappent l'odorat si désagréablement par le vent d'ouest , que c'est un véritable bienfait du ciel que d'être enchifrené. C'est au printemps et en été, surtout après le coucher du soleil , que les populations du cinquième arrondissement sont affligées de cette abominable odeur.

L'hiver, à Paris, quoique court, est très-pénible à passer ; d'ordinaire il est pluvieux, désagréable. Le mode de chauffage n'est nullement en rapport

avec les besoins réels de l'hygiène. Le carrelage des petits appartements est funeste à la santé , et une petite cheminée dans laquelle brûlent quelques rares tisons peut à peine vous chauffer le visage et le devant du corps, le dos gèle impitoyablement. De plus, il faut maintenir le feu continuellement, ce qui ne laisse pas, vu la cherté du bois et du charbon, que d'être très-coûteux. Depuis quelque temps pourtant une meilleure entente dans les calorifères tend à diminuer ces inconvénients ; mais il est à craindre que la classe indigente ne soit longtemps encore déshéritée de ce bénéfice. Si vous passez dans les quartiers populeux où la pauvreté a élu son domicile, vous en reviendrez le cœur navré, en vous demandant comment il se fait que l'hiver ne moissonne pas plus largement cette population hâve etchétive, dont quelques lambeaux mal joints d'une étoffe légère couvrent à peine la nudité. Une blouse en toile, un bourgeron déchiré, un pantalon de coutil dans le même état , voilà tout ce qu'ils peuvent mettre sur eux ; et avec cela ils marchent, ils courent à leurs travaux avec une rare insouciance et tout en grelottant sous les cruelles raflales de la bise du nord.

Le printemps s'annonce assez brusquement après quelques jours de giboulées. 1/hori/on s'éclaircit, le soleil darde ses rayons, et Ton se plaint de cha-

leurs prématurées ; puis quand la verdure vous sourit et caresse votre œil charmé, le ciel se couvre, le froid vous saisit, et la neige vous fouette. En vain la violette et les primevères vous annoncent que le temps de la belle saison est venu, le ciel et le vent tiennent à vous prouver que vous en êtes encore loin. A peine vous avez quitté votre paletot, que les grêlons vous forcent à vous en affubler de nouveau, et il en est ainsi pendant un ou deux mois. — Enfin le souffle tiède de l'atmosphère a réchauffé de nouveau la terre et le ciel : Paris s'éveille ! ou plutôt Paris s'endort, car les bals de l'hiver ne lui ont pas permis de dormir. Mais encore ne s'endort-il qu'à demi. Les concerts prennent la place des bals, et les calmes et belles soirées l'invitent à la promenade. C'est alors que les bouquetières surgissent sur le pavé de Paris , que les fleurs apparaissent ; quoique, à vrai dire, pour ce dernier article il n'y ait pas de saison dans cette ville : vous y trouverez des violettes aussi bien au mois d'octobre qu'en avril, et la rose s'épanouira pour vous à côté du camélia.

Ce parfum printanier dure peu. Le vent tourne , siffle ; l'été arrive, et avec lui un véritable simmoun du désert tombe sur la ville. La chaleur accablante, chargée d'une lourde vapeur, vous saisit, vous abat, et vous ôte le mouvement et la volonté. Le pavé

des rues s'échauffe, l'asphalte entre en fusion, et vos pieds endoloris ne marchent plus que sur la lave en fusion d'un volcan. — Deux fois par jour, par ordre de la police, on inonde d'eau les rues et les trottoirs ; mais les citadins trouvent le moyen de rendre cette prescription hygiénique plutôt nuisible que bienfaisante. L'ordonnance défend expressément de se servir de l'eau stagnante des ruisseaux ; mais la fange est sous la main, le sergent de ville est loin, et les portiers, à qui mieux mieux, humectent le pavé d'eau bourbeuse et vous éclaboussent sans pitié ni vergogne. C'est la plus accablante de toutes les saisons à Paris. En vain l'on chercherait l'ombre et le frais, sinon aux Tuileries, où souvent l'encombrement est tel dans certaines allées, que la chaleur y égale celle des rues. La nuit même ne rafraîchit pas toujours cette atmosphère de feu ; on n'a pas un seul fil, pas un seul cheveu de sec. Et pourtant, chose étrange ! ce n'est pas cette saison qui engendre le plus de maladies. Le printemps et l'automne fournissent le plus fort contingent ; les maladies mentales surtout se développent au printemps, et M. Arago a remarqué que c'est dans cette dernière saison qu'il reçoit le plus de démonstrations pour prouver la possibilité mathématique de la quadrature du cercle. — Le mois le plus sain à Paris, et ordinairement le plus beau, est le mois de

septembre. La température y est d'habitude entre 20 et 24 degrés centigrades au-dessus de zéro ; la chaleur n'est pas assez forte pour être accablante, ni le froid assez vif pour vous transir. L'abondance du raisin et de divers autres fruits est remarquable ; mais les beaux produits de ce genre sont très-rares. Ni le terrain ni le climat de la France ne sont propices aux arbres fruitiers. Ils demandent beaucoup de soins, et les fruits n'ont pas la saveur de ceux qui croissent en Italie, en Allemagne, et môme en Pologne. Les environs de Paris en sont presque privés. Montmorency seul produit de bonnes cerises ; quant aux abricots, aux pêches, aux pommes et aux poires, il faut les chercher soit en Auvergne, soit en Normandie.

L'automne, comme l'hiver, est peu agréable; le temps presque constamment gris , est nuageux , lourd et pluvieux. L'ouragan y passe très-souvent, et les chutes des cheminées sont aussi dangereuses que fréquentes. Somme toute, l'état du ciel est rarement beau à Paris, et hygrométriquement parlant, plutôt humide que sec. Dans toutes les saisons la boue abonde, quoiqu'on veille sévèrement à la propreté des rues.

Du lo décembre au 15 janvier, l'aspect de la ville change, et un vertige spontané s'empare de la population. C'est le temps des Étrennes.

L'origine de cette coutume nous entraînerait trop loin , et pour cette sorte d'investigations je vous renvoie au savant bibliophile Jacob; mais ce qui est certain, c'est que dans aucune ville du monde, peut-être, rapproche du jour de l'an ne préoccupe autant qu'ici. — Dire quelle masse de bonbons se vend dans ce court espace de temps , quelle avalanche de joujoux, d'objets d'art, de meubles, d'étoffes, d'oranges, etc., fait irruption sur le marché , serait impossible. Trois mois d'avance les fabricants de tout genre méditent déjà les surprises , les ornements de leurs boutiques et de leurs magasins. A la tête de cette industrie se placent deux maisons aussi bien connues des artistes que des enfants, ce sont Giroux et Cie- et Susse frères. Leurs galeries ne se désemplissent pas de visiteurs, et leur étalage de toutes les séductions imaginables. Là. vous pouvez dépenser 1 franc 25 centimes ou une liasse de billets de banque; mais , dans tous les cas , vous pouvez être certain que le goût le plus parfait a présidé dans l'assortiment de tous ces ouvrages.

S'il fallait classer Paris , selon les saisons , comme centre des plaisirs, je dirais : L'hiver est le plus amusant et le plus bruyant; le printemps, lopins musical; l'été, le plus vide; et l'automne, le plus triste. L'hiver appartient au plaisir; le printemps, aux

arts ; l'été, à l'étude ; le commencement de l'automne, à la paresse, sa fin aux déménagements et aux emménagements. — En hiver, les Parisiennes sont séduisantes ; au printemps, romanesques ; en été , spéculatrices ; en automne, touristes.

La cuisine française a été de tout temps fort renommée dans le monde, et c'est avec justice : jamais aucune nation , si ce n'est les Romains de la décadence, n'a porté à un aussi haut degré «le perfection que la nation française, la science de préparer la nourriture humaine. Il est de l'essence d'un peuple civilisé de raffiner toutes les jouissances, de leur donner tons les développements donl elles sont susceptibles; il est donc assez naturel qu'il porte ses investigations partout, et qu'il im-

prime le cachet de sa supériorité à tout ce qu'il touche. Aussi, les cuisiniers français prennent-ils leur art au sérieux, et se regardent-ils comme des hommes du plus haut mérite. Personne n'ignore l'histoire du fameux Vatel , cuisinier du prince de Condé , qui se donna la mort parce que la marée n'arrivait pas , et qu'il se croyait déshonoré à tout jamais par ce dérangement dans l'ordonnance de son dîner. — Lisez les ouvrages de Carême, et vous verrez comme il traite de haut en bas toute la cuisine qui a précédé le dix-neuvième siècle, comme il raisonne chaque plat. C'est un chimiste très-habile , je vous assure , et son hygiène en vaut bien une autre. Chaque pays, assurément, a des cuisiniers de mérite , ses plats de prédilection ; mais la cuisine française est cosmopolite; elle plaît tout aussi bien à un Allemand qu'à un Américain, à un Russe qu'à un Espagnol. Tâchez seulement de faire goûter aux gens qui ont un palais délicat les affreux ragoûts que Ton accommode en Italie ou dans quelques parties de l'Allemagne du Nord, et vous verrez la grimace qu'ils feront; tandis que, dans la nomenclature des plats français, vous en trouverez difficilement un (et encore cela est-il douteux) dont vous ne puissiez pas supporter la saveur.

Outre les écrits didactiques sur la cuisine et ses mystères , connus sous différents titres , tels que :

( 'uùîaiire Bourgeoise ; — Cordon Bleu ; — ( uisinier Royal, etc., les Français possèdent plusieurs traités sur le choix à faire pour manger avec art et pour n'être pas embarrassé par cette immense carte de plats pour la plupart inconnus. Mais l'ouvrage cher aux gourmands , qui est dans toutes les bibliothèques et dans toutes les mains, c'est la Physiologie du Goût, par Brillât-Savarin. Vous ne trouverez nulle part autant de science et autant d'esprit; et quand vous l'aurez lu et relu pour y revenir encore , vous comprendrez quelle science difficile est celle de bien manger; vous y verrez que l'on peut manger beaucoup sans devenir glouton et sans surcharger l'estomac à le rendre malade.

Si vous jetez les yeux sur les Classiques de la Table, et si vous parcourez le Traité sur la Cuisine au dix-neuvième siècle , vous serez surpris , émerveillé , en voyant jusqu'où la casserole et la broche peuvent s'élever.

La nourriture d'une nation influe sur son caractère ; on est plus ou moins vertueux , plus ou moins faible ou énergique, plus ou moins brave ou lâche , rien qu'en se nourrissant de préférence de telle ou telle autre substance. On s'accorde généralement à dire que ceux qui sont carnivores l'emportent en férocité sur ceux qui mangent de préférence des légumes. En suivant avec attention

l'histoire de l'estomac , on aurait, sans nul doute, le secret de bien des crimes et de bien des vertus. Moïse et Mahomet, en proscrivant l'usage du porc, savaient parfaitement ce qu'ils faisaient , et ils étaient aussi habiles hygiénistes que profonds législateurs.

Ces prolégomènes terminés, venons à l'examen des cuisines parisiennes , et à l'histoire des restaurants de cette ville. Avant d'arriver jusqu'aux sommités de l'art, changeons d'abord nos vêtements, déguisons-nous, pour un moment, à la manière de M. Eugène Sue, ou plutôt du prince Rodolphe, en nous affublant d'une blouse et d'une casquette, et montons cette immense échelle, dont le premier degré commence au Marché-Neuf et le dernier finit au café de Paris.

Quand vous dépasserez la Morgue, de lugubre renommée , et dirigerez vos pas vers le parvis de Notre-Dame, vous vous trouverez dans une petite rue portant le nom de Marché-Neuf. Cette rue et ce marché , c'est le restaurant de la classe la plus pauvre, qui cherche à gagner sa vie de sept heures du soir à minuit , en ramassant des vieux chiffons , des morceaux de papier et des os jetés sur la voie publique. On a dessiné ces repas en plein vent , on a imprimé diverses relations sur la manière dont ils ont lieu, et mon spirituel ami

Jacques Arago en a fait même une bien pittoresque description dans un charmant petit volume consacré à cette matière ; mais bien que cet aimable conteur ait fait plusieurs fois, je crois, le voyage autour du monde , bien qu'il ait combattu le tigre royal du Bengale et le lion du Sahara, et que sa parole, pétillante de verve et d'esprit, soit plus à craindre que le tranchant d'un glaive , je me permets de mettre en doute tous ses récits sur le dîner a la pèche; car j'ai suivi avec attention toutes les phases de la nourriture du peuple, et je suis obligé de placer parmi les fables inventées à plaisir ces marmites fantastiques, recelant dans leur sein toutes sortes de trognons de choux , de carottes, de viandes sans nom , jusqu'à de vieilles savates; et ces affamés, jouant le jeu du hasard, pour un sou, avec une fourchette, et ne ramenant très-souvent au bout que de l'eau claire, une feuille de chou , ou une semelle de botte en retraite. — Ceci est de l'invention; mais ce qui est vrai, c'est que Y Arlequin existe. — Pour ceux qui n'ont pas lu les Mystères de /'(tris, il est nécessaire de dire que F Arlequin est un assemblage de tous les restes de cuisine bourgeoise ou autre , qui ne peuvent plus être mangés. On y trouve de tout : des os mal rongés, des cuisses de poulet, des arêtes et des tètes de poissons, <les mies de pain

blanc, etc. Tout cela, ramassé pêle-mêle par une quête à domicile dans un panier, est distribué en plats du prix de deux sous chacun , et livré à la consommation de ces messieurs et de ces dames , qui en font leurs choux gras. — Si le convive peut dépenser trois sous, oh ! alors, on y ajoute du homard , qui est le rêve habituel du pauvre , prêt à faire des bassesses pour en goûter. Cette cuisine fait mal à voir ; les haillons qui couvrent ces corps maigres, ces visages si hâves, si pâles, vous serrent le cœur, et font faire de tristes réflexions sur l'état social et sur les conditions de l'humanité. Cette cuisine , c'est la misère dans toute son horreur ! v

Il existe une autre cuisine presque du même genre ; mais celle-là n'est que pauvre , elle est propre et n'a rien de repoussant. Sur le Marché des Innocents, à la proximité de la fontaine, une femme proprement vêtue surveille une marmite d'où s'échappe une odeur de soupe aux choux. Des écuelles en bois, des tasses', des assiettes rangées symétriquement autour, attendent les habitués. Les ouvriers, les manœuvres en blouse, en casquette , apportent leur pain , prennent place sur des banquettes autour de la marmite, et pour quatre sous ils ont une forte assiette de très-bonne soupe avec un petit morceau de viande. La quo-

tité qu'ils en ont pour leur argent suffit à un repas substantiel, et ils peuvent se coucher sans de trop grands tiraillements d'estomac. L'aspect de ces gens n'a rien de triste , et quelquefois même on se sentirait presque envie de s'asseoir au milieu d'eux, tant cela est propre et semble bon.

Si vous passez ensuite par la rue Marie-Stuart, et si vous enfilez ces passages qui se font suite, vous trouverez dans le passage de l'Ancre, je crois , un restaurant populaire , qui est à celui du Marché-Neuf ce que le restaurant à dix-huit sous est à Véry. — Là, on est à couvert, on a une nappe que l'on change au moins une fois en quinze jours ; la cuiller et la fourchette s'y trouvent , et l'on n'attache pas le couteau par une petite chaîne, comme cela se voit quelque part à l'étranger dans un restaurant de cette sorte. — Là, le repas se compose d'une soupe et d'un plat de viande garni de légumes. Le prix en est de huit sous ; le pain se paye à part, et l'on a de l'eau à discrétion. — Un procureur du roi , de mes amis, ayant à requérir contre un malfaiteur qui soutenait avoir été poussé au mal par la misère, voulut savoir si réellement cet homme, avec ce qu'il gagnait ordinairement, ne pouvaitsesuHiivci \ ivre honnêtement. — Il m'invita à Raccompagner dans ses investigations. — Nous allâmes nous attabler là; et après avoir chacun

mangé pour dix sous , nous sortîmes complètement rassasiés. Or, le voleur en question gagnait constamment, et sans chômage, vingt-cinq à trente sous par jour, et n'avait pas de famille à nourrir. Le procureur du roi fut impitoyable et fit condamner son homme au maximum de la peine. Il y a peu de procureurs du roi aussi consciencieux que celui dont je parle; mais si tous voulaient suivre son exemple , la justice n'en serait que mieux rendue. Transportons-nous à présent de l'autre côté de la Seine, pénétrons dans le quartier latin, et allons faire visite au classique Flicoteau. Une salle longue, tant soit peu enfumée et basse , est garnie de tables rangées de manière à laisser perdre le moins de place possible. Un petit comptoir, surmonté d'un échantillon du beau sexe, est placé à l'entrée à gauche. C'est ici que la jeunesse studieuse vient restaurer ses forces que l'étude n'a pas toujours affaiblies. C'est ici , quand on a dépensé aux trois quarts sa pension du mois , que l'on subit la punition de ses folies. Le prix moyen est de douze sous. On a, dans cette somme, pour quatre sous de pain ; les plats sont à quatre et six sous ; ils sont toujours garnis de légumes, et le pain se mange

à l'indiscrétion; car, hélas! le pain seul ne

peut pas subir la manipulation suspecte de l'endroit, et ces biftecks aux pommes a la polka met-

tent souvent à l'épreuve les mâchoires les plus solides; lutte à mort, d'où la mâchoire ne sort pas toujours victorieuse. Mais tel qu'il est, le restaurant Flicoteau est la Providence incarnée du quartier. Inclinons-nous donc devant cette puissance protectrice, et n'en médisons pas trop.

Dans tous les quartiers de Paris, on trouve à profusion des gargotes ambitieuses dont les enseignes trahissent une érudition profonde. Partout vous verrez : au Petit Va tel , au Grand Vatel , le Petit Véry, le Petit Véfour, etc., et le faste que déploient ces maisons aboutit à un dîner de dixhuit sous, dans lequel on sert une soupe, deux plats de viande, un dessert , un carafon de vin, et du pain comme chez Flicoteau. Je vous dirai tout à l'heure comment la chose peut se faire, sans vous gratifier de cette réplique d'un mauvais plaisant, qui, à la question d'un provincial : i Com- « ment ces gens peuvent se couvrir de leurs frais ? » répondit : « C'est qu'ils perdent sur chaque convive, « mais ils se rattrapent sur la quantité ! » Pour le moment, je vous dirai seulement que ce n'est pas encore là que les animaux et les viandes changent de nom à leur entrée dans la cuisine; quoi qu'il en soit, il n'y a que les estomacs vigoureux qui puissent résister à cette nutrition; mais, que faire? Les revenus sont si minces dans plus d'une classe, qu'il

faut encore bénir ces braves gens qui fournissent les moyens de s'empoisonner lentement.

En montant d'un degré, on rencontre les restaurants à trente-deux sous et à deux francs. Ici , l'étonnement redouble. Ici, on trouve des salons bien décorés , du linge toujours propre , des cristaux, de l'argenterie, en un mot tout le confort de l'aisance ; les caves sont bien fournies , la fraîcheur des mets est presque irréprochable (j'insiste sur ce mot), et la carte est très-variée. Si l'on voulait avoir chez soi un dîner semblable à celui que l'on peut manger ici pour deux francs ou deux francs cinquante centimes, il faudrait dépenser au moins de quatre à cinq mille francs par an pour sa cuisine; mais l'industrie supplée à tout. Brillât- Savarin , ce digne appréciateur de la nourriture et des restaurants, affirme que l'on peut très-bien dîner à ce prix, mais il faut savoir choisir ses plats. Il faut savoir qu'à certaines époques, certaines denrées abondent au marché, et, qu'en achetant en grand , le restaurateur obtient encore une remise considérable de ses fournisseurs, qui sont toujours sûrs de se défaire de leur marchandise. Si l'on étudie donc avec attention les saisons , si l'on met dans ses intérêts le garçon qui sert, on est certain d'esquiver tout plat douteux, et de bien vivre à peu de frais. Il y a encore à

considérer que les restaurants de première classe sont tenus , s'ils ne veulent pas perdre leur réputation, d'avoir tout ce qu'il y a de plus frais. Comme ils se font payer en conséquence, il leur importe peu d'acheter un peu plus cher, car ici , comme à l'Opéra, l'argent jeté par la croisée revient abondamment par la porte. Ils achètent donc, mais il arrive que leurs provisions ne s'épuisant pas toujours le môme jour, ils s'arrangent, ne pouvant les resservir le lendemain, de manière à perdre le moins possible ; ils cèdent donc aux restaurants à deux francs le superflu d'hier. Ceuxci s'en accommodent parfaitement bien , car ce qui peut ne pas être assez bon quand le consommateur paye son dîner vingt , trente ou quarante francs , peut paraître délicieux pour trente-deux ou quarante sous. Cet échange de produits ne s'arrête pas là. Le troisième jour, ces denrées vont régaler le palais des consommateurs à dix-huit sous le dîner; et au quatrième ou cinquième, elles se retrouvent, sous la forme d'arlequin, au Marché- Neuf ou ailleurs. Voilà pourquoi les restaurants de tous les degrés possibles , s'ils sont avantageusement placés et s'ils savent conduire leur barque avec admit, |)(u\eiit, non-seulement se tirer d'affaire, mais nicoïc faire fortune. — Les meilleurs restaurant- a deux francs sont : Moureau,

Halavant , Tavernier, Richard et Hurbain , au Palais-Royal. Les deux premiers donnent un potage, quatre plats au choix , un dessert , et une demibouteille de vin, et du pain à discrétion ; les autres ne donnent que trois plats au choix. — On dîne également bien à ce prix chez Richard , galerie Colbert , et chez Masson, au passage des Panoramas. Pour les petites bourses , il vaut beaucoup mieux aller dîner à prix fixe qu'à la carte.

Après ces restaurants se placent immédiatement, et en grand nombre, ceux qui, sans avoir tout à fait une réputation européenne ou même parisienne , ce qui revient au même , jouissent dans leur quartier d'une sorte de renommée, surtout pour quelque spécialité. Tels sont les restaurants du boulevard du Temple : comme Deffieux , connu pour la fraîcheur de sa marée; le Cadran bleu, pour les repas de noces ; — les Vendanges de Bourgogne, pour ses cabinets particuliers; Pestel , rue des Frondeurs, pour ses dîners à Y Union des Nations, organisés et présidés par M. Julien de Paris; Philippe, rue Montorgueil, pour les huîtres; les Italiens Biffi, pour les macaronis, etBroggi, pour les côtelettes à la milanaise et la polenta ; Vachette, boulevard Poissonnière, pour ses soles au gratin; Ghampeaux, place de la Bourse, pour son jardin ; Lemardelay , comme restaurateur des

Corps constitués et se constituant : tous ces restaurants servent à la carte, et les prix varient selon la renommée de chacun.

Nous voici arrivés au haut bout de l'échelle. Ici, la cuisine devient science, et les chefs de ces établissements sont plus richement payés que ceux des banquiers et des ambassadeurs. Ici, toutes les fantaisies du goût , toutes les exigences de l'estomac le plus difficile, du palais le plus fin, peuvent se satisfaire amplement. Tout ce que la carte peut produire de tentant, tout ce que l'imagination peut inventer, est prêt à être servi. Les vins les plus généreux , des crus les plus célèbres , les liqueurs les plus suaves , sont à vos ordres. Dans cette catégorie de l'aristocratie culinaire se placent : au Palais-Royal, les frères Provençaux, Véfour, Véry, le café du Périgord, et le café Corazza; — sur les boulevards : la Maison d'Or, le café Riche, le café Anglais et le café de Foy , et enfin , comme doyens : le café de Paris, patronné par les beaux du Jockey-Club, et le Rocher de Cancale, qui, écrasé pour un moment sous le poids immense de ses charges, vient de rouvrir, à tous les gourmets de l'univers, son établissement, plus brillant que jamais. Transporté de la sale rue Montorgueil à la rue Richelieu, près du plus beau boulevard, maison Frascati , le Rocher de Cancale promet de

maintenir son ancienne célébrité. Tous , à l'envi, ouvrent leurs salons, leurs cabinets particuliers, et s'inclinent devant votre bourse, si elle est richement fournie. Tantôt c'est l'un qui tient le sceptre gastronomique, tantôt c'est l'autre; c'est encore la mode qui décide ici et qui pousse la foule , selon son caprice, à donner la préférence à telle ou telle maison.

Si les restaurants de Paris peuvent satisfaire toutes les exigences du luxe ou se conformer aux revenus de leurs habitués , il y a un autre moyen encore de dîner, et il est préférable : ce sont les tables d'hôte, soit particulières, soit attachées aux hôtels où les voyageurs descendent. L'avantage de ces tables est manifeste. Sachant, à quelques personnes près, le nombre de ses commensaux, l'hôte peut toujours donner des choses fraîches, et, comme il s'assied ordinairement avec ses convives, il a soin de bien composer son dîner et de veiller à ce que rien de nuisible ne se glisse dans ses ragoûts. On trouve des tables d'hôte à tout prix , depuis un franc cinquante centimes jusqu'à dix francs par tête. Les hôtels : de Lancastre, rue du Helder ; de France , rue Laffitte ; des Étrangers , rue Vivienne; de Montmorency, boulevard des Italiens, donnent d'excellents dîners à trois francs, trois francs cinquante centimes et quatre francs, y

compris le vin. Les hôtels : de Mirabeau, rue de la Paix ; de Meurice , rue de Rivoli ; et des Princes , rue de Richelieu, ont également des tables d'hôte, le premier à trois francs cinquante centimes, sans vin, le deuxième à cinq francs, et le dernier à six francs avec une carafe de vin , variant leurs plats à l'infini et vous sauvant l'embarras du choix. — Les dîners que vous y trouvez , pris à la carte dans un café-restaurant, vous coûteraient de vingt à trente francs au moins.

Pour terminer cette esquisse , il ne sera pas superflu de donner un petit aperçu de la quantité de viande que Paris absorbe en un mois. — En septembre 1847 , il est entré dans les abattoirs de Paris : —6,475 bœufs, — 2,461 vaches,— 6,249 veaux , — 40,450 moutons.

Il est sorti de ces établissements 4,383,236 kilogrammes de viande. Si Ton prend ce mois pour la moyenne de la consommation, car il y a beaucoup de monde absent de la capitale , on aura par année : 77,700 bœufs,— 29,532 vaches,— 64,988 veaux, — 485,400 moutons, soit :

657,620 animaux, donnant 52,598,938 kilogrammes de viande, ce qui fait en moyenne, pour la consommation de chaque individu, environ 51 kilogrammes par an. — Ajoutez à cela, et calculez proportionnellement, la quantité de gibier, de vo-

laille, de poisson, d'œufs, de pain, de vin, de bière, de lait, de légumes de toute sorte, et vous serez effrayés de l'appétit de ce gouffre vivant.

Quoi qu'il en soit , les restaurants de Paris auront toujours la première place aux yeux de ceux qui pratiquent la haute science de la gastronomie ; — et osez donc contester l'importance de cette étude en face de ces mots de Brillât-Savarin , mots gravés sur l'airain et ayant la force de la chose jugée : « Celui qui a découvert un plat a « rendu un plus grand service à V humanité que « celui qui a découvert une étoile ! » Admettez à présent avec les astronomes que ce sont des soleils et des mondes, et considérez un plat nouveau, bien fait, comme plus important que la découverte d'une nouvelle planète.

A peine la brise printanière, de son souffle caressant , réchauffe un peu l'air de Paris et fait reverdir ses environs, que d'innombrables promeneurs surgissent de tous côtés. On dirait un essaim d'abeilles, s'envolant de leurs ruches au premier rayon du soleil. — Le Parisien est flâneur par nature, et toutes les fois que son ciel gris-pluvieux le lui permet, il s'en donne à cœur-joie. Et comme il a ses boulevards, ses jardins des Tuileries et du Luxembourg, ses Champs-Elysées, son Jardin des Plantes, il fait

sa toilette chaque dimanche, et, le nez au vent, un gai]refrain à la bouche, il paye le tribut à sa nature, il se promène.

Le jardin des Tuileries est un magnifique jardin, à ce que disent les Français, car pour mon compte personnel , j'aurais quelques réserves à faire. Il est l'œuvre du fameux le Nôtre , jardinier de Louis XIV, qui Ta pris au surintendant Fouquet, après avoir été émerveillé d'abord et aigri ensuite par la fête du château de Vaux. — En descendant le péristyle du château des Tuileries , on embrasse d'un coup d'œil un immense parallélogramme, bordé du côté de la rue de Rivoli par une grille en fer à flèches dorées et la terrasse dite des Feuillants, de l'autre par la terrasse du bord de l'eau , réservée maintenant pour les promenades des enfants de France. Un petit espace séparé, par un treillage et des fossés, du jardin livré au public, forme un jardin particulier pour le roi et sa famille , et n'est ouvert pour tous que dans les jours de fêtes publiques. Un chemin bien large, bien nivelé , sur le bord duquel sont placées de distance en distance des statues en marbre de différents maîtres, donne passage de la rue de Rivoli au quai des Tuileries. Puis trois bassins, placés en triangle, sont munis de jets d'eau, qui jouent les dimanches et les fêtes. Celui de droite est rempli de petits poissons rou-

ges, éternelle récréation des enfants et de vieux badauds. — Ces bassins sont placés entre des parterres de verdure , qui , garnis à hauteur d'appui de treillages en fil de fer, encaissent et préservent des plates-bandes de fleurs; mais ces fleurs, hélas! sont si pauvres, si vulgaires, si cacochymes, qu'il est vraiment pénible de voir un pareil ramassis dans le jardin royal. Enfin, on arrive à cette masse imposante d'arbres, beauté réelle de cet endroit. Plantés en quinconces avec une large allée au milieu, ils dressent leurs fronts séculaires détendent leurs rameaux touffus pour abriter les promeneurs, et donner une douce fraîcheur pendant les mois caniculaires. Si Ton avance vers la porte donnant sur la place de la Concorde, on monte des deux côtés, par une pente douce, sur des terrasses d'où la vue s'étend sur cette place, et dans le prolongement de la grande route des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et même au delà, vers Neuilly. — Au bas de la terrasse de droite est l'endroit nommé Petite- Provence, point de réunion des nourrices, des enfants et des vieillards. De midi à quatre heures , quand il fait beau temps , ces derniers y vont s'asseoir; mais la chronique locale prétend, avec malice, que c'est plutôt pour retrouver des souvenirs à l'aspect de ces fraîches campagnardes, qui donnent à teter aux enfants, que pour profiter

des rayons vivifiants du soleil. — A l'extrémité du massif d'arbres , et dans la section de Taxe de la grande allée, un vaste bassin avec un puissant jet d'eau occupe un large espace.

Au bord de chaque allée du jardin, on a ménagé des bancs pour qu'on puisse se reposer ; de plus on loue des chaises que l'on transporte dans le massif, pour jouir de la solitude ou d'un tête-à-tête. Chose remarquable, avant de vous asseoir sur ces chaises, vous avez beau tourner vos regards de tous côtés , vous ne voyez personne pour les garder; mais à peine assis, il surgit subitement devant vous une vieille édentée, à la peau de parchemin, labourée de rides, qui tend sa main sale et osseuse pour vous réclamer dix centimes , prix de deux chaises, l'une sur laquelle vous êtes assis, et l'autre qui vous sert à appuyer vos pieds; car tel est l'empire des habitudes. — ■ Le jardin des Tuileries est presque toujours vide, surtout son périmètre , excepté l'allée dite des Orangers et celle qui l'a voisine. C'est là que l'on se promène pour se coudoyer à son aise, faire voir sa toilette, et jeter les filets de la séduction. Car ici la galanterie est la principale occupation des deux sexes ; la promenade n'est nullement une mesure hygiénique, elle n'est qu'un calcul de coquetterie. De quatre à cinq heures, parle beau temps, surtout le diman-

che, la foule est compacte. On s'examine, on se critique, on se sourit, et après les évolutions obligées on retourne chez soi , et tout est dit jusqu'à huit heures du soir. Alors de nouveau les mêmes allées se peuplent pour l'intrigue, puis l'autorité déploie une force imposante de soldats, on bat la retraite, on fouille le massif, on replie les promeneurs dans les allées découvertes, et l'on garde les arbres jusqu'à la fermeture des grilles. Le plus grand charme de ces promenades est sans contredit ces myriades d'enfants des deux sexes, qui viennent y folâtrer sous la garde de leurs bonnes ou de leurs mamans. Ces jolies têtes blondes et brunes, ces visages où la santé et la gaieté brillent, animées par le plaisir, offrent un coup d'œii ravissant.

Le jardin du Luxembourg est, par son arrangement et sa population, l'antipode de celui des Tuileries. Ici il y a de l'animation, là tout est froid, glacé, silencieux. Et pourtant cette promenade devrait être des plus joyeuses , car c'est le quartier de la jeunesse, des étudiants. Mais non. Ces couples amoureux , ces ménages du treizième arrondissement, y sont très-clair-semés; mais en revanche il y a beaucoup de vieilles matrones , des mères de famille , qui , arrivées à la plate-forme de droite, se campent résolument sur des chaises rangées des

deux côtés, y restent des heures entières sans bouger, tricotant leurs bas ou brodant leurs chiffons, ou faisant la chronique du quartier. On est là comme dans une pension bourgeoise ; tout le monde se connaît, tout le monde se salue, et les caquetages y ont une vogue prodigieuse. Puis arrivent les beaux du Directoire à tête brûlante et au jarret affaibli ; ils y viennent pour évoquer leurs souvenirs de jeunesse, et parler des beautés de leur époque. — Par-ci par-là on voit quelque jeune couple, les bras entrelacés, se perdre dans les allées éloignées pour se dire de douces paroles d'amour ; mais ces rares apparitions ne peuvent pas dissiper le profond ennui qui vous saisit à l'entrée et qui vous enveloppe de toutes parts. Le jardin est pourtant vaste et beau, il est bien plus varié et bien plus pittoresque que celui des Tuileries. Il y a de l'eau et des statues ; il y a une magnifique allée qui conduit vers l'Observatoire ; il y a des cafés, des glaciers, des pavillons de lecture. Ajoutez à cela l'attrait d'un carré botanique, et la plus admirable collection de roses qui puisse exister. Rien n'y fait. C'est un jardin marqué du sceau mélancolique du passé.

Le beau Jardin du Roi, autrement dit Jardin des Plantes , attire les promeneurs ou plutôt les visiteurs; mais c'est principalement pour voir les ménageries , le palais des singes , toujours assiégé

par mille curieux , et les magnifiques serres. J'en parlerai ailleurs.

Quand on quitte le jardin des Tuileries et qu'on traverse la place de la Concorde, on voit se dérouler devant les yeux une magnifique plantation d'arbres distribués en allées et en quinconces. Ce vaste espace , parsemé çà et là d'élégants édifices occupés par des cafés et des restaurants, est connu sous le nom de Champs-Elysées ; il sert de promenade aux Parisiens et de lieu des réjouissances publiques dans les rares fêtes administratives.

Autrefois c'était un amas hideux d'ignobles maisons, de guinguettes de bas étage, et, aussitôt que la pluie détrempait la terre glaise ménagée entre les arbres, il se formait de vrais cloaques dans lesquels pataugeaient quelques rares passagers, forcés par leur état ou leurs affaires de traverser ces fondrières , où l'on risquait quelquefois de laisser sa chaussure. Mais, depuis quelques années, par les soins du conseil municipal , ces huttes, bâties en planches pourries et recrépies à la chaux , ont complètement disparu ; les deux allées de droite et de gauche sont largement pavées en asphalte , les maisons , construites sur un modèle élégant , ont donné un aspect attrayant aux places et carrefours entourés d'arbres. Le Cirque olympique d'été , édifice hardiment construit et pouvant con-

tenir environ trois mille personnes , attire le regard des promeneurs. De l'autre côté, le Panorama, non moins grand , non moins beau , occupe le centre du vaste carré connu sous le [nom de Carré des feux; plus loin, au milieu d'un vaste périmètre que l'on nomme le Rond-point des Champs- Elysées , se dresse une fontaine monumentale d'où l'eau s'échappe sous la forme d'une gerbe. Plusieurs autres fontaines de moindre grandeur, mais toutes très-élégantes , arrosent de leurs eaux divers points de ce vaste emplacement. Plus loin , une allée vous conduit jusqu'à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, et de chaque côté , de belles maisons à plusieurs étages apparaissent aux yeux charmés de tant d'élégance et de coquetterie , là où le bruit de la ville devait complètement expirer.

Depuis que le bon ton a pris sous sa protection la promenade des Champs-Elysées, d'innombrables voitures sillonnent la chaussée tous les jours de la semaine, surtout vers quatre heures de l'aprèsmidi , ou vers huit heures du soir en été. Les dimanches, le monde s'y porte en foule : le bourgeois , le militaire , le banquier, le boutiquier de la rue Saint-Denis, l'étudiant, le commis-marchand, la grisette, la lionne et la bourgeoise, tout y va. C'est là que les parties s'arrangent; c'est là que se donnent les rendez-vous. Sur ce terrain il y a place

pour tout le monde ; mais ces jours-là, les militaires en permission de dix heures y abondent. Des artilleurs, des dragons, taille de cinq pieds huit pouces , tous en grande tenue , le sabre au côté , se promènent en vainqueurs, faisant l'œil aux belles, ou donnant le bras à des femmes de quatre pieds, qui ont l'air de sortir de leurs poches. — Les boutiques se dressent comme par enchantement pour ces jours. Le pain d'épice, le sucre d'orge, le mirliton et les macarons sont le fond obligé et permanent de ces tentes, de ces abris éphémères. Mais quand les fêtes nationales arrivent , telles que la fête du roi, au 1er mai, et les anniversaires des journées de juillet, l'aspect général des Champs- Elysées présente un coup d'œil qu'il est impossible de rendre. Quelle foule! quel bruit ! que de poussière! Toute la longueur de cette promenade se transforme en un caravansérail de nouvelle espèce ; le plus petit morceau de terrain est occupé , soit par une cuisine en plein vent, soit par une boutique, soit par une baraque de curiosités. A Paris, rien ne se fait comme ailleurs. Il semblerait que tout le monde veuille, dans une seule journée, réaliser d'immenses profits ou dépenser en réjouissances de toute espèce tout l'avenir de ses beaux jours. Les entrepreneurs de grosse pâtisserie fournissent dans ces jours de fête une masse incommensurable de

galettes, de gâteaux et autres pâtes plus ou moins indigestes ; les cuisiniers improvisés abattent des milliers de lapins ou de volatiles , qui seront dévorés en une seule journée ; des flots de bière, d'eaude-vie, de vin, coulent de tous côtés, et la masse de liquide absorbée serait capable de mettre à flot une frégate de soixante canons. Depuis le matin jusqu'à minuit, des orchestres dressés dans les carrés , dans les tentes de diverses dimensions, écorchent les oreilles avec le meilleur entrain du monde, et font tricoter des milliers de pieds. Les gens qui se trémoussent et sautillent ainsi , ont les oreilles si peu sensibles pour pouvoir distinguer le son faux ou juste, que l'on dirait qu'ils ont l'ouïe dans les jambes, comme l'esprit de certains danseurs s'est, dit-on, réfugié dans leurs mollets. — L'autorité fait les choses grandement ces jourslà. Elle fait construire de vastes théâtres sur lesquels on exécute toute la journée des pièces à grand spectacle. Ce sont des mimodrames militaires , car le Français est avant tout sensible à la gloire ; et sur ces tréteaux , selon la circonstance, on bat les Bédouins, les Autrichiens, les Mexicains, les Russes ou les Taïtiens. Toujours est-il qu'il y a énormément de coups de fusil, de tambour, etc.; et le peuple, enchanté, ravi, entonne la Marseillaise, et tout est pour le mieux dans ce meilleur

des mondes possibles. La munificence officielle ne se borne pas à cela : elle fournit quatre orchestres pour la danse en plein vent, dresse un mât de cocagne garni de prix , et administre les secours aux personnes asphyxiées par la fouie ou la chaleur. Elle fournit aussi une masse très-imposante d'agents de toutes les couleurs , car, comme chacun le sait, les mains ne sont pas oisives dans ces occasions, les querelles se présentent fréquemment, et les vols encore plus. Enfin la nuit arrive, et si le temps favorise les efforts administratifs, les Champs- Elysées deviennent étincelants de lumière. Le lampion officiel s'allume, fume, et éclaire tout Paris , qui se porte vers ce lieu avec une ardeur fiévreuse. Depuis quelques années , l'illumination a fait des progrès ; un éclairage en verres de couleur, habilement disposés en guirlandes , en festons et en candélabres , présente un coup d'ceil ravissant. On dirait, à regarder de loin, qu'une muraille non interrompue brille du feu des pierres les plus riches. Le Parisien fut une fois tellement friand de ce spectacle inaccoutumé, que toute la population se transporta subitement sur un seul point; il s'ensuivit un désordre effroyable, et les plus tristes accidents furent le résultat de cette pression. Plusieurs personnes oui perdu la vie, étouffées entre ces tenailles humaines; et depuis lors on se vit

forcé d'abandonner ce mode d'illumination ? la vie des citoyens étant plus précieuse que leur plaisir. Mais la sollicitude officielle ne se borne pas à cette seule partie de la ville. Toute vaste qu'est l'enceinte des Champs-Elysées, la population parisienne ne pourrait pas se gaudir là à son aise ; il fallait donc songer à disséminer les divertissements, pour que tous les quartiers à peu près pussent y prendre part. L'un des quartiers les plus populeux est celui qui avoisine la place de la Bastille, et la classe ouvrière de la rue et du faubourg Saint-Antoine ne pourrait être oublié par le programme. On dresse donc, du côté de la barrière du Trône , les mêmes mâts de cocagne ; on fournit le même orchestre qu'aux Champs-Elysées, et, la nuit venue , on y tire un feu d'artifice à peu près semblable à celui qui a lieu tout près des Tuileries, sur le quai d'Orsay. — Ordinairement, la charité n'est pas oubliée dans ces fêtes, et le conseil municipal fait distribution à domicile de vin , de pain et de viande aux nécessiteux. Cette pensée est vraiment charitable et dignement conçue. Essuyer les larmes du malheur, satisfaire à ses besoins du moment, c'est commencer dignement une journée de réjouissance publique. Ces fêtes , du reste, n'ont rien de particulier. Toujours les mêmes joutes sur la Seine, toujours les mêmes

danses , toujours les mêmes lampions ; mais il faut si peu pour amuser le peuple parisien, que c'est vraiment une chose curieuse que de voir combien la joie est vraie, et comme on se livre au plaisir avec ardeur. — Les édifices publics s'illuminent; le jardin des Tuileries, ouvert à tout le monde , resplendit à la lueur de ses ifs diamantés de lumières; sur une estrade, trois cents musiciens exécutent des morceaux d'harmonie, et le Roi, accompagné de sa famille, apparaît sur le balcon du château. Salué avec acclamation par le peuple , il n'est pas toujours sûr qu'une balle homicide ne sera pas dirigée vers sa poitrine; et si rien n'altère sa sérénité, c'est que dans ces fêtes , comme tous les jours de Tannée, il a la conscience d'avoir rempli son devoir envers son pays.

Rien n'est plus intéressant qu'une promenade à travers Paris, vers huit heures du soir, dans ces jours dont je parle. Rien qu'à cheminer le long des boulevards, on dirait que la grande ville est dépeuplée par quelque épidémie, tant les passants sont rares; mais quand une fois le magnifique bouquet, composé de plus de quarante mille fusées, est tire, et qiie la population commence à rentrer dans ses foyers, c'est une avalanche humaine qui dore jusqu'à deux heures de la nuit ; et malheur à celui dont les coudes ne sont pas

aigus ou l'habit solide , il est menacé d'avoir les côtes enfoncées ou de rentrer avec un vêtement en lambeaux, tant la masse est compacte, et tant il est difficile de se soustraire à cette haute pression (Ji plusieurs atmosphères).

Les Champs-Elysées sont la plus attrayante promenade de Paris. On peut y passer fort agréablement plusieurs heures, quand le soleil se couche et quand de nombreux équipages sillonnent la route pour aller au bois de Boulogne. — Les Champs- Elysées sont la promenade des piétons ; le bois de Boulogne, ou plutôt ce qui en reste encore, est celle des gens en calèche ou à cheval. — Les besoins des fortifications ont ravagé ce joli bois, qui déjà avait bien souffert du campement des Cosaques, en 1815; pourtant la force de l'habitude est tellement enracinée , que l'on y va encore par souvenir du passé ; on y fait quelques tours en voiture, et puis on revient prendre les glaces à Tortoni. — Sur le boulevard des Italiens , au coin de la rue Taitbout , vous apercevez une maison avec quelques marches en perron, et sur sa façade vous lisez, écrit sur une plaque de marbre noir, le nom de Tortoni , en lettres d'or. Ce nom suffit ! — Tout le monde sait que les meilleures glaces et sorbets sont là. Des salons petits , mais élégamment quoique simplement décorés , quelques étroits cabinets

où Ton s'entasse et où Ton étouffe, voilà le sanctuaire qui s'emplit et qui ne désemplit pas de huit heures du soir jusqu'à minuit. A voir cette foule compacte , si mal à son aise ici , on se demande pourquoi le propriétaire de cet établissement n'agrandit pas ses salons? — C'est parce qu'il est Italien, qu'il est fin, et qu'il connaît son Paris et ses habitants sur le bout du doigt. Il sait que sa vogue dépend de son étroite demeure ; et le jour où l'on pourrait y circuler à l'aise , sa réputation finirait à l'instant. Le Parisien a, comme la nature, le vide en horreur! il aime mieux étouffer, être coudoyé et pressé, pourvu qu'il soit en compagnie; et voilà pourquoi Tortoni n'a jamais voulu entendre parler d'agrandissement. Il fait sa fortune là où il est et comme il est; — être autrement, c'est ne pas être pour lui. Il a, ma foi, raison. — Dans sa spécialité il est là sans rival : ses coupes à la merise , ses glaces à l'ananas, ses plombières , ses sorbets, son sapaillon, font toujours merveille, et il rit au nez et à la barbe de tous les glaciers napolitains, se moque des glaces siciliennes, et tourne le dos aux granits. Il n'y a qu'un Tortoni dans l'univers entier ! Verrey à Londres , Cranzler à Berlin , Lessel à Varsovie , Baldini à Dresde , tous célèbres dans leurs localités , sont des nains en présence de ce colosse de glace.

En parlant des promenades, on ne peut se dispenser de parler des nombreux passages qui existent à Paris, car ils servent non-seulement d'ornement , mais encore de retraite et de promenade en cas de mauvais temps ou pendant la saison d'hiver. Le plus fréquenté par les oisifs est le passage des Panoramas , à côté du théâtre des Variétés. A chaque heure du jour, on est sûr de le trouver plein; mais, le soir, il est inabordable pour les gens pressés qui voudraient abréger leur chemin. Placé au centre le plus populeux ou plutôt le plus fréquenté de la ville, à la proximité de nombreux théâtres, de la Bourse, ayant des sorties sur quatre rues , il sert de rendez-vous de plaisir ou d'affaires.

Le passage de l'Opéra a aussi le privilège , depuis quelque temps , d'être encombré et enfumé , mais pour peu d'heures seulement , dans la matinée, avant l'ouverture de la Bourse, et le soir vers neuf heures ; car, depuis que la coulisse a abandonné le perron de Tortoni , délogée par le préfet de police, qui a rendu au public promeneur le grand service de purger le plus beau boulevard de ce fléau, elle s'est mise à l'abri dans le passage de l'Opéra. Je reparlerai de la coulisse à l'article Bourse.

Le passage Ghoiseul réunit aussi de nombreux

flâneurs qui. y viennent pour voir passer les jolies femmes; car on ne sait par quel hasard mystérieux il en passe ici plus que partout ailleurs, et j'ai un ami , qui y a , pour cette raison , presque choisi son domicile politique. C'est là qu'il donne ses rendez-vous , qu'il déjeune et dîne au café Choiseul , qu'il médite ses articles pour son journal, qu'il fume son cigare, et qu'il attend les belles femmes à la sortie de l'Opéra italien. Comme la vanité et la coquetterie tirent parti de tout, beaucoup d'habituées de ce théâtre sont enchantées de traverser ce passage, et donnent ordre à leurs voitures de les attendre, soit rue des Petits-Champs, soit rue Choiseul. Elles aiment à se montrer au public flâneur du passage en costumes faits exprès pour cette traversée, en capuchon, en mantelet fantastique , en fichu pittoresquement noué autour d'une tête sur laquelle brillent des diamants. — » Cette sortie par ce passage est une exhibition supplémentaire , que la coquetterie féminine sait faire valoir dans cette localité. Quant aux dandys, en habit noir, cravate blanche et paletot sur une épaule, ils ne trouvent rien de plus gracieux à faire que d'aller, à la sortie des Italiens, acheter un cigare au passage Choiseul , et d'ajouter à leur tenue de salon le passe-temps d'un garçon d'écurie. — Si cette tabacomanie continue, nous avons

le doux espoir de voir un jour l'élégante salle des Italiens transformée en un vaste Spectacle-estaminet.

Le passage du Saumon est le plus long de tous les passages. Les clercs de notaire, lesDodophes de tout âge et de toutes couleurs, attendent là leurs divinités placées dans les magasins de modes , qui y abondent ; et quand on acheté là un chapeau , on peut se dire, comme prétend Bouffé dans V Oncle Baptiste : « Voilà une casquette ! »

Le nouveau passage Jouffroy, faisant face à celui des Panoramas , sur le boulevard Montmartre , promet d'avoir aussi une nombreuse compagnie de désœuvrés; car, jà peine ouvert, il se peuple déjà prodigieusement. — Bref, partout il y a foule, au passage Véro-Dodat comme au passage Vendôme?... non , pour celui-là il n'est pas peuplé; il est là pour témoigner d'une entreprise manquée, et il est si désert et si sombre , que Paul de Kock , dans un de ses ouvrages , conseille de le choisir pour les rendez-vous d'amour, assurant que l'on ne sera nullement troublé. Ce passage avoisine l'ancien Jardin Turc, dont il n'existe plus que quelques pieds carrés. La bâtisse envahit tout, le moellon pénètre partout, et bientôt toute verdure disparaîtra de Paris et il faudra aller la chercher au loin ; fort heureusement les chemins de fer sont là pour nous aider.

L'usage du café fut introduit en France sous Louis XIV, et les chroniques des salons du temps disent que ce fut le roi Casimir V de Pologne, celui qui, après son abdication, vint à Paris habiter l'abbaye de Saint-Germain des Prés , qui le mit à la mode dans le grand monde d'alors. Mais le premier établissement public de ce genre à Paris est dà à un Arménien nommé Pascal , qui n'eut pas la chance d'y réussir. Plus tard, Procope, Sicilien, le remit en vogue, et y attira une meilleure compa-

gnie. Son café devint célèbre dans la suite par la réunion des gens de lettres, des plus beaux esprits du dix-huitième siècle , et son nom reste encore attaché à l'endroit où ils avaient l'habitude de se réunir. Ce café est placé rue de F Ancienne-Comédie. Il serait vraiment curieux de connaître l'histoire de ce fameux établissement ; de suivre à la trace ces réunions où Voltaire, Rousseau, Piron, d'Alembert, Diderot et autres, agitaient les plus hautes questions scientifiques ; où il se dépensait des trésors inappréciables de savoir et d'esprit, et où la discorde, il faut l'avouer aussi, vint plus d'une fois s'asseoir. Mais toutes ces investigations , presque impossibles de nos jours, demanderaient des recherches infinies ; et si l'on voulait traiter aussi toutes les questions philosophiques auxquelles elles pourraient donner lieu, la vie de quatre vigoureux bénédictins ne suffirait pas. Je me bornerai à quelques aperçus physiologiques.

Le nombre des cafés de Paris est immense, et il tend continuellement à s'accroître. Aussitôt qu'une nouvelle rue est percée, une place tracée, une maison bâtie, vite un café, un estaminet, une boutique de marchand de vin ! — • le boucher, le boulanger, ne viennent qu'après ; l'épicier ne s'y hasarde que quand la rue est peuplée, et bien peuplée. Avec le luxe progressif des nouvelles constructions, les

cafés ne pouvaient pas rester stationnaires ; la décoration, le comfort, la richesse, sont à présent de première nécessité. Malheur à rétablissement nouveau, si la dorure n'envahit pas la place depuis le plafond jusqu'au parquet ; — si de moelleux sophas richement couverts de velours ne vous bercent pas sur leurs coussins élastiques; si les cristaux, les bronzes, les marbres, ne répondent pas à l'attente la plus exigeante d'un amateur difficile à contenter ; il reste vide, méprisé ; il tombe , et son maître va déposer piteusement son bilan , donnerait-il , pour attirer le monde, le moka le plus aromatique, le plus fin cognac, les glaces les plus savoureuses; rien n'y fait ; le goût du public est pour le clinquant, et le consommateur pardonne très-facilement une décoction de chicorée, pourvu qu'elle lui soit servie dans la porcelaine dorée et avec une cuiller en vermeil.

Les cafés de Paris ne sont pas spécialement consacrés à la vente de cette boisson dont l'Arabie et la Martinique fournissent la graine ; on y trouve des rafraîchissement de toutes sortes, depuis l'aristocratique Cardinal ou Marquise, jusqu'à la bière brune, boisson exécrable, s'il en fût. Suivant l'exemple du maréchal de la littérature française, le fécond M. de Balzac, qui ne donne le nom de fcm-

me qu'à l'élite du beau sexe , je ne mentionnerai ici que ces cafés dont la réputation est faite.

La richesse et le bon goût sont, comme je l'ai déjà dit , des choses recherchées dans les cafés de Paris bien plus que la qualité de la consommation ; mais l'un n'exclut pas l'autre , et il y a des établissements qui, sous le double rapport du comfort et de la bonté des produits, ne laissent rien à désirer : ce sont les cafés de Paris, de Foy, Anglais, Cardinal, sur les boulevards, et le caféCorazza au Palais-Royal.

Un riche comptoir, orné de sculptures et de bronzes, occupe le milieu ou le fond d'un somptueux salon où l'art du peintre, du décorateur et du tapissier se dispute à l'envi la perfection. Derrière le comptoir, sur lequel sont rangés symétriquement de petits plateaux, d'élégantes corbeilles en plaqué remplies de sucre , et deux coupes , l'une contenant une grande quantité de cuillers en argent ou en vermeil , l'autre fermée , avec une rainure au milieu, destinée à recevoir l'offrande du public servant à la rétribution des garçons de service, se tient la reine du logis, la dame de comptoir, vulgairement appelée limonadière. Des riches tables de marbre se dressent devant les sophas; des journaux, des brochures de toute espèce sont à la disposition du consommateur, qui ,

tout en savourant son moka ou mangeant sa côtelette, peut se tenir au courant de la politique ou faire provision de bons mots qu'il va débiter dans la journée. Le café se prend par tasse ou par demi-tasse, à la crème ou à l'eau. — La politesse la plus exquise règne partout. Le maître de l'établissement , habillé en noir, une serviette sous le bras, se promène de long en large, s'incline devant les arrivants, salue les habitués, cause avec eux , écoute les bavards , trouve leurs médiocres saillies très-spirituelles, et montre à tous un visage souriant et prévenant. La cause de la politesse et de l'empressement des garçons est qu'ils ne sont pas payés par le limonadier, mais que c'est le public qui se charge de leur rétribution. Les étrangers n'y sont pas habitués ; car nulle part ailleurs qu'en France, cela ne se pratique; aussi quand ils ont acquitté leur consommation s'en vont-ils , sans se douter qu'il y a à ajouter quelques centimes pour le garçon. Au premier abord, cette manière de rétribuer le service semble étonnante; mais quiconque réfléchit reconnaîtra qu'il y a un fond de dignité dans ces habitudes du pays. Chaque Français se >eut égal devant la loi, et libre; — échanger cette liberté contre le salaire d'an seul, semble humiliant pour lui; aussi, l'état de laquais est-il, pour ainsi dire, le plus méprisé ici. Le plus

pauvre prolétaire , le chiffonnier en haillons remuant un tas d'immondices pour en tirer sa nourriture du lendemain, se croit de beaucoup supérieur à celui qu'il sait être au service d'un autre. Il se redresse avec fierté et il vous jette, en réponse à quelque brusquerie qui le choque, ces mots : « Je ne suis pas un laquais ! » Les garçons de restaurant et de café ont trouvé un mezzo termine pour sauver leur dignité. Ils se sont dit : Qui sert tout le monde ne sert personne ; si tout le monde nous paye, nous n'aurons pas de maître, nous aurons un patron ! — Et effectivement le maître de l'établissement se sert d'eux-, mais ils ne le servent pas; les ordres ne sont que des recommandations; ils s'estiment réciproquement, et le plus souvent ils s'asseyent pour les repas avec le patron. Les places de garçon sont très-lucratives et trèsrecherchées. Elles se vendent très-cher dans les cafés de premier ordre , et se cèdent comme les charges des agents de change ou les études de notaires. Il y en a qui coûtent douze à quinze mille francs! Jugez alors du profit, et concluez que la politesse du garçon est un capital placé à intérêt , qui rapporte d'autant plus qu'elle est plus exquise. Selon les quartiers et les établissements, les habitués varient, ainsi que leurs habitudes. Le café Turc et le café de la Régence sont les rendez-vous

des joueurs de dominos et d'échecs ; le café de Paris et le café Anglais rassemblent les viveurs et la jeunesse dorée ; dans ceux de Mulhouse et de l'Europe vous ne voyez que négociants ou commis-voyageurs. Autrefois les cafés Lemblin et de Foy, au Palais-Royal, ne recevaient, par une tacite convention, que des libéraux et des bonapartistes. Il y a des cafés qui usurpent leur titre, car ce sont de véritables restaurants; il y en a d'autres qui se tiennent strictement dans les limites du nom, et ne vendent que du café.

Pour attirer le public , et vu l'immense développement que prenait en France la vente du tabac , on a dû songer à réserver aux fumeurs un endroit consacré à la pipe et au cigare. Ces établissements sont connus sous le nom d'estaminets. Il y a des estaminets dits de bon ton , et il y en a aussi du plus mauvais genre. Il ne faut pas, sans être aguerri , se hasarder dans cette atmosphère infernale , on risque de perdre les yeux ou d'être asphyxié; et si quelque cas imprévu vous force d'y entrer, mettez vos habits à l'air pendant trois ou quatre jours avant d'entrer dans un salon honnête.

Les estaminets ont de droit un ou plusieurs billards; chacun d'eux possède quelques virtuoses sur cet instrument , et aux jouis réservés ils l. <>

donnent des concerts. On ne peut qualifier autrement l'extrême habileté de ces messieurs; leur coup d'ceil, la sûreté de leur main, sont prodigieux ; ils aiment leur art avec passion, et étonnent les maîtres les plus versés dans les difficultés de la bande et de la queue. Devant ces tours de force les pipes s'inclinent et les cigares même se tiennent en respect.

Revenons encore au café, pour observer la dame de comptoir. — S'il y a une femme qui doit entrer dans le paradis sans passer par le purgatoire , c'est assurément la dame de comptoir. Je ne connais pas de supplice plus grand , de martyre plus poignant que la destinée de cette pauvre créature, qui est là clouée sur sa banquette depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Obligée de se tenir droite , le sourire stéréotypé sur les lèvres, l'œil aux aguets , rendant la monnaie , inscrivant les rentrées , attirant par les regards , écoutant les fades compliments, les stupides bons mots des habitués jobards , elle supporte les boutades et souvent la tyrannie du maître ; car celle-là est salariée, celle-là est une enseigne vivante que l'on achète, que l'on habille, et que l'on exhibe. Elle doit être jeune, gracieuse, aimable; car c'est sur elle que l'on compte, c'est d'elle souvent que l'on attend la prospérité de l'établissement. Elle doit

déployer toutes les ressources de la coquetterie féminine pour retenir le public et l'enchaîner. Ceux qui font une grande dépense doivent être les privilégiés; ils ont droit aux plus beaux , aux plus aimables sourires; elle doit échelonner les espérances et ne mécontenter personne.

Les Parisiens , friands de grandes beautés et surtout de belles femmes, qui, depuis que la race dégénère et ne produit en grande partie que des mauviettes ou des araignées , commencent à devenir rares ici , se portent en foule à l'endroit qui promet une exhibition d'une statue. L'apparition de ces astres dans les cafés est aussitôt signalée au public par la réelame, et quelquefois par un municipal placé à la porte pour prévenir le désordre de la foule curieuse qui arrive en masse. — Comme les comètes, ces beautés apparaissent, bouleversent les cerveaux, et s'en vont ailleurs recevoir les hommages ou rouler carrosse dans quelque lointain pays à côté de quelque boyard ou d'un chevalier d'industrie qui en spécule.

La dame de comptoir, toujours à la même place, se fane très-vite; la constante fatigue de son emploi ruine sa santé, et elle meurt victime de sa position.On pourrait dire qu'elle expire sur le trône; car, en effet, elle I l'air de l'occuper dans son café. — Si elle échappe aux hommages du maî-

tre, elle devient la préférée de quelque matamore de l'endroit, ci-devant jeune homme, qui la sauvegarde , se tient toujours le plus près du comptoir, la boude pour tous les sourires qui iraient dans la salle chercher un autre. que lui, et a l'aimable prétention de vouloir l'ennuyer à mort lui seul. — Je vous disais donc que cette femme est bien à plaindre.

Malgré la multiplicité des cafés à Paris, rien n'est plus difficile dans quelques quartiers éloignés et habités par les classes ouvrières que de trouver à déjeuner avant sept heures du matin , voire même avant huit heures, et à souper, après minuit. C'est une chose très-fâcheuse dans une ville qui ne s'endort presque pas, et c'est une lacune qu'il serait urgent de combler.

En général , le public est bien mieux composé dans les cafés le matin que le soir. Outre les rapports de la société, qui, le soir, conduisent l'homme de bonne compagnie dans les salons ou au spectacle, il y a encore un motif qui lui fait éviter les cafés même pendant ces soirées où il n'a absolument rien à faire : c'est l'éternel domino que l'on y joue partout avec une rage sans pareille pendant toute la soirée. Je ne connais rien de plus assomant que de voir tous ces hommes habitués à tuer le temps de cette manière , et d'entendre ce cli-

quetis monotone de la pose des dés sur une table de marbre. Je ne me rappelle pas d'avoir passé une seule de mes soirées dans un café pendant toute la durée de mon long séjour à Paris.

L'usage du café, devenu aujourd'hui une boisson indispensable en France, fournit tous les jours matière à des disputes dans les ménages sur la manière dont on le prépare. Je ne puis rendre de plus grand service aux amateurs de ce breuvage qu'en leur recommandant la lecture du spirituel et savant petit volume intitulé Monographie du Café, du à la plume correcte de mon excellent ami Coubard-d'Aulnay. Chaque demoiselle devrait, en se mariant, se pourvoir de cette précieuse et agréable instruction.

Madame de Sévigné, cette femme d'infiniment d'esprit, comme vous savez, a dit quelque part dans ses lettres que : « Racine et le Café passeraient. » Eh bien, n'en déplaise à la belle prophétesse, ni Racine ni le café ne sont passés; la gloire du premier rayonne de tout son éclata côté des productions modernes, et le second envahit de plus en plus ht France et sa capitale.

VÏI

LE PALATS-ROYAL.

S'il est une ville dont on parle dans le monde , c'est assurément Paris; et si dans cette ville il est un édifice connu des étrangers , c'est sans contredit le Palais-Royal. — Ce palais, bâti pour le Cardinal de Richelieu , et à ses frais , fut commencé en 1629 et terminé en 1636. Il s'appelait d'abord Palais-Cardinal. A la mort de ce ministre, il devint propriété de Louis XIII , et prit le nom dé Pli lais-lioyal. Louis \IV en lit cadeau à son frère le duc d'Orléans, et depuis ce temps il resta dans

136 LE PALAiS-ROYAL.

cette famille jusqu'à la mort de Philippe-Égalité. Confisqué au profit de la nation, il fut nommé Palais-National , puis Palais du Tribunat. Sous l'Empire il reprit peu à peu son nom par la force d'habitude, et à la Restauration, rendu de nouveau à la famille d'Orléans, il appartient aujourd'hui au domaine privé du Roi.

Cet immense édifice se compose du palais proprement dit, dont la façade, précédée d'une cour, se voit sur la place à laquelle il a donné son nom, et de galeries qui se prolongent jusqu'à la rue Beaujolais et encadrent un vaste jardin orné de statues , avec des allées et un jet d'eau au milieu. Deux cent quatorze arcades s'élèvent autour du jardin et supportent plusieurs bâtiments , liés ensemble , construits sur un plan uniforme, et dont les rezde-chaussée sont occupés par autant de boutiques qu'il y a d'arcades. L'architecture du palais est d'un style assez médiocre et sans caractère ; la façade donnant sur la cour d'honneur est mieux que celle principale. Ornée de colonnes cannelées et surmontée par d'autres plus petites servant d'acrotères pour quelques statues, elle n'a rien qui puisse attirer longtemps l'attention.

Mais retournons sur nos pas, et pénétrons sous les arcades, du côté de la rue Vivienne et par le

perron du milieu , car c'est ordinairement par là que l'étranger entre dans ce palais.

Un passage étroit, car chaque pouce de terrain est ici disputé par l'industrie, vous y conduit. Tournez à gauche et marchez d'un pas lent , car tout ici est digne d'être vu et d'être examiné. De magnifiques magasins , dont les portes et les croisées en verre de Bohême d'une grande dimension laissent voir jusqu'au fond toutes les richesses qui y sont rassemblées, attirent vos regards éblouis. Vous êtes fasciné malgré vous. Voici d'abord les magnifiques salons des frères Provençaux. Voici le café Lemblin , café historique comme vous le savez déjà. Là, dans un coin, sous le péristyle , à côté du marchand de parapluies et faisant face au café des Aveugles, où l'on exécute la plus affreuse musique , accompagnée des plus affreux rafraîchissements, lisez ce nom cher aux gourmands : Gorcelet ! Tout ce qui se débite de meilleur en épiceries , en vins et en liqueurs , vous le trouverez là. Cette procession continuelle que vous voyez dès le matin jusqu'à la nuit ne se rend dans ce sanctuaire du goût que pour se fournir do provisions de table, et surtout de café, dont on vend là une prodigieuse quantité. — D'ici, vous entrez dans la galerie Valois. — Voilà Véfour jeune, au café de l'Europe. — Cette masse de

montres et de bijoux vous arrête; vous êtes devant l'horloger Leroy. De l'autre côté , galerie Montpensier, vous verrez encore ce même nom ; tous les deux sont horlogers du roi , et tous deux déclinent la parenté. — Approchez- vous de ces daguerréotypes ; après Brisson et Lerebours , vous n'en verrez pas de mieux faits que ceux de Sabatier-Blot. — Ces superbes portefeuilles de toutes dimensions et ces nécessaires bien garnis, sont faits par Maisonneuve , qui n'a de rival dans ce genre d'industrie que Fenoux, placé vis-à-vis de lui dans la galerie opposée- — Voyez cecarrick noisette qui se promène. C'est un carrick héréditaire du théâtre Séraphin ; il est porté par l'homme-affiche , qui , de sa voix la plus nasillarde, vous crie aux oreilles : « Voici les Ombres chinoises du sieur « Séraphin , représentant différents personna- « ges, etc. » Ce nom de Séraphin est la joie des enfants sages, et leur plus beau rêve. Le pont cassé, le sauteur mécanique , les feux pjriques , la femme battue et contente, et les histoires du petit Poucet se voient de générations en générations; le spectacle varie peu, mais il plaît toujours, et semblable à cette fameuse note dont parle Odry dans les Saltimbanques, il enchante. Le sieur Séraphin, puisque sieur y a, est encore connu sous un autre rapport. Son épine dorsale offrait

une ;anomalie ostéologique ; toutes les vertèbres étaient soudées ensemble de manière qu'il ne pouvait se redresser. Cette épine se trouve comme pièce pathologique dans le musée Dupuytren. — Voulez-vous savoir jusqu'où peut aller la beauté du plaqué et de quelle élégance il est susceptible, regardez le magasin de Gandais. La main-d'œuvre dépasse la valeur de la matière première, et c'est peu dire , car la feuille d'argent est mince et le fer ne coûte pas cher; mais cette orfèvrerie mixte devrait être adoptée de préférence, car l'effet est le même quant au coup d'œil, et l'on pourrait mieux employer le capital dormant de la vaisselle plate. A propos de la vaisselle plate, vous vous êtes peut-être demandé pourquoi elle s'appelle ainsi , car elle n'est pas plus plate qu'une autre ; mais c'est un mot qui s'est glissé dans le langage habituel, de l'espagnol, où plata veut dire argent; or, vaisselle plate ne dit rien autre chose que vaisselle d'argent. — Ici , des sébiles remplies d'or, des cahiers de billets de banque do toutes les nations, des monnaies frappées au coin de tous les monarques et de toutes les républiques , vous avertissent que vous êtes devant l'office du changeur. Cette manière d'exposer aux yeux de tous tant d'or ou d'argent est une tentation dangereuse offerte à la misère, et quoique de

forts grillages en fer en défendent l'approche et empêchent le vol , ils ne garantissent pas toujours contre les tentatives d'assassinat , comme nous en avons eu récemment un douloureux exemple au coin de la place de la Bourse. — Ici, vous voyez posée une boîte carrée à rouages avec un rasoir coupant un cheveu; c'est Aubry, qui lutte avantageusement avec les Anglais pour la trempe d'acier, rendant palpable la bonté de ses produits, et instruisant tout le monde de ce qu'il faut réclamer et quel service on doit attendre d'un bon rasoir. Barbe douce ou dure, il vous choisira lui-même ce qui vous conviendra le mieux, et il vous changera votre acquisition autant de fois qu'il vous conviendra pour en être complètement satisfait. — L'industrie qui tient la plus large part au Palais-Royal est celle des bijoutiers. A chaque pas vous rencontrez tout ce qui peut tenter et satisfaire le caprice le plus exigeant , le goût le plus éclairé , le plus exquis. Ici , ce sont des parures royales en diamants de la plus belle eau , et , à côté de cela , une simple imitation en similor, ou le chrysocale avec des pierres factices j et , s'il fallait se prononcer sur le goût ou la légèreté de la main-d'œuvre , je vous assure que la palme ne serait pas toujours adjugée à la plus riche matière. Les réflexions que j'ai faites à propos du 'plaqué trouvent encore ici leur ap-

plication. Quelle est la différence, je vous prie (toujours quant au coup cTœil) , entre un morceau de verre coloré et une pierre précieuse ? Le strass ne brille— t— il pas tout aussi bien que le diamant, et quelquefois mieux? Et, puisqu'il vous faut du clinquant, achetez celui qui coûte moins et qui vous rendra le même service. Mais la vanité humaine ne se contente pas de si peu ; elle veut, pour admirer ou envier une parure, avoir la conviction qu'elle est chère, et même très-chère. De plus, le commun des martyrs ne se connaît nullement en pierreries, il raisonne et il estime par analogie. Qu'une Princesse mette du faux et qu'une modeste bourgeoise mette du vrai , pensez-vous que ce soit la modeste bourgeoise qui l'emportera dans son idée? — Nullement. — On attribuera au blason la richesse, et l'on traitera l'autre de ridicule pour avoir mis de la verroterie à son cou et à ses oreilles. Quoi qu'il en soit, le Palais -Royal a de quoi fournir amplement à n'importe quelle prodigalité. — Voyez Deux, comme il monte admirablement ses diamants , queUe forme gracieuse il donne à ses grappes, à ses poires; comme ses bracelets, ses épingles, ses boucles d'oreilles sont merveilleusement exécutées. L'or, l'argent et les pierreé riches se; plient à la volonté de l'ouvrier, et parent d'un nouvel attrait les choses belles déjà par elles-

mômes. Mais si vous voulez un bijoutier vraiment artistique , un bijoutier amoureux du beau , allez voir les montres du magasin de Fixier. Voyez comme, dans le plus petit objet, éclate un goût épuré; comme chaque pièce est marquée au coin de l'art véritable ; quelle imagination , quelle pureté de dessin, quel fini dans l'exécution! Voyez ces coupes renaissance , ces émaux moyen-âge ; quelle profonde étude du style et de l'époque ! — Voyez ce grand tableau où Désirabode, Tinimitable dentiste , a classé toutes les formes de mâchoires, toutes les anomalies dentaires, toutes les nuances que la fabrication peut donner pour les assimiler à la nature. Avez-vous des dents blanches, jaunes, vertes, omnicolores, il vous en plantera une qui ressemblera exactement à celles que vous possédez, en vous consolant des absentes. En examinant bien ses tableaux, vous vous rendrez compte de la dentition du jeune âge ; comment la carie arrive , comment elle met à nu les nerfs , et pourquoi vous souffrez. Vous verrez là des dentiers si beaux , si coquets , que , pour peu que vous ne redoutiez pas la douleur, vous serez tenté de les placer dans votre bouche, en vous débarrassant du cadeau , quelquefois très-peu gracieux , que la nature vous a fait. — Voici Guiche , l'habile horloger; il est, je crois, élève du célèbre Breguet, et,

s'il ne l'est pas , il est digne de l'être. — Ici , c'est Lahoche ; son magasin de cristaux et de porcelaines fait l'admiration de tous les badauds passés, présents et futurs. Son fameux escalier de cristal est connu même en Cochinchine , et Ton dit qu'un potentat de ces régions en a demandé des nouvelles à un capitaine au long cours. Figurez-vous un élégant escalier en spirale , un de ces escaliers qu'on ne voit qifà Paris, qui n'occupe pas plus d'un demi-mètre de place dans son diamètre, et qui monte au premier étage. La rampe est soutenue par des balustrades de cristal taillé en facettes ; chaque marche de ce petit bijou a sur son devant un pan de face, et les chapiteaux de chaque balustrade sont en bronze doré; — puis, si vous \oulez juger de l'effet que tout cela produit, allez le voir le soir quand le gaz est allumé , et vous vous rendrez compte pourquoi il jouit d'une aussi grande renommée. — Voici le tailleur de Jean de Bourgogne. Il est le premier qui a compris que la vie n'est pas assez longue pour suffire à l'étude de l'habillement masculin: le premier qui se soit dit qu'un habit, un pantalon, une redingote sont (I une si prodigieuse difficulté, (pu4 leur exécution demande tant d'étude, tant dVssais, tant d'habileté, qu'il s'est rejeté sur le gilel ; et, après avoir étudié anatomiquement la charpente osseuse de la poi-

trine, et, géométriquement, ses rapports avec la sphère , il a taillé victorieusement dans l'étoffe et produit un chef-d'œuvre; c'est ainsi que la spécialité a vu le jour, engendrée par le sieur Blanc. Plaisanterie à part, c'est peut-être le plus habile giletier qui existe. Pour le pantalon , prenez Renard ou Vinit; pour l'habit, Humann ou Chevreuil; et, pour la redingote, Velter, ainsi que pour l'habit à la française. — Youlez-vous de la glace à toute époque , voici le congélateur, machine ingénieuse et réfrigérante ; seulement , il faut avoir des bras solides pour tourner la manivelle , et , tout en voulant avoir de la glace , il faut se mettre en eau. — Les Chevalier sont opticiens de père en fils, et il n'est pas étonnant que leur habileté soit proverbiale ; la netteté de leurs verres ne laisse rien a désirer; et pourtant, dans le Palais-Royal , ils ont de redoutables concurrents dans les Thézard , les Derepas, les Marion, les Vaillant, etc. — Après les bijoutiers, les opticiens sont les plus nombreux ici. Cette industrie a fait un progrès immense surtout depuis l'invention des verres achromatiques, qui , supprimant l'iris , donnent aux objets toute la pureté et tout le grossissement désirable. L'élégance de ces produits est surtout digne d'éloges , et les lunettes en acier trempé sont le nec plus ultra de la légèreté. Celles en or ne sont pluspor-

LE PALAIS-ROYAL. 1 4o

tées que par de vieux médecins ou par d'anciens magistrats. — Arrêtez-vous un peu devant Michellini: ses pierres, ses cachets à l'antique, méritent d'être vus et examinés. Il possède une connaissance réelle dans ce genre de travail, et ses intailles sont presque aussi belles que les anciennes. — Admirez ici Fart du perruquier! L'imitation a-t-elle jamais atteint ce degré de perfection que vous voyez chez le coiffeur Richard? Le peigne peut se promener hardiment dans ses cheveux artificiels. Vous pouvez vous faire la raie dans tel endroit que vous voudrez ; une ligne rosée , imitant parfaitement le cuir chevelu, apparaît à l'instant, et rend l'illusion parfaite. Avec quel art, quelle patience, on a entremêlé les cheveux gris et noirs ! le vieillard octogénaire peut être aussi coquet qu'un jeune homme , et faire croire que l'âge n'a que peu blanchi sa tête et ne l'a nullement dégarnie. — Si l'escalier de cristal est une merveille dans son genre, Garnesson, avec ses coupes de Bohême, ses verres et ses objets d'art en bronze, en cristal et en porcelaine , mérite une station spéciale. Ici , tout est beau et riche ; le choix le plus scrupuleux a présidé à tout cet assortiment, et la fashion a en lui son digne fournisseur.

Pénétrons maintenant dans la galerie vitrée dite Qalerie~<f Orléans. On y arrive des deux côtés par

un large péristyle entremêlé de colonnes. Entre ces colonnes , on a ménagé des boutiques à étalage , espèces de comptoirs pour les menus objets de fantaisie ou de toilette , tenus par des femmes qui semblent compter plutôt sur l'effet de leurs beaux yeux que sur la vente de leurs marchandises. La police fait de temps à autres une battue générale dans ces parages; mais il paraît que le vice est plus tenace que la morale de l'autorité.

Le coup d'œil de la galerie est magnifique. Quarante arcades soutiennent une charpente en fer qui se replie gracieusement, et, par une saillie vers le milieu , forme un couronnement léger en crête de coq. — Tout ce dôme est vitré, et ses verres sont dépolis du côté du soleil pour en arrêter les rayons et ne pas blesser la vue. Des dalles en marbre blanc et noir couvrent le sol, et d'élégantes boutiques donnent un aspect très-animé à cette œuvre hardie. C'est ici que les promeneurs du jardin cherchent un abri en cas de mauvais temps; c'est ici que ceux qui dînent au Palais- Royal s'assemblent en hiver pour faire la digestion et jouir d'un coup d'œil unique dans ce genre. Par un hasard singulier, les riches magasins font défaut à cette galerie : on ne peut voir ici de remarquable que le magasin du tailleur du roi, Laurent Richard , qui étale ses draps magnifiques , ses

gilets et ses robes de chambre; et celui dn tailleur Yinit, connu tant par la coupe élégante de ses pantalons et de ses gilets que par le choix des étoffes, le reste de cette galerie est occupé par des libraires , des lingères , etc. C'est ici que trône le fameux Sakoski , qui soutient sa réputation en fait de chaussure ; c'est ici que M. Didier renferme ses sacs de moutarde blauelie, qui guérit merveilleusement toutes sortes de mnludies. C'est une panacée universelle , à en croire la brochure qui se distribue gratis sur la voie publique/Vraiment, je trouve le monde bien singulier de tolérer encore des médecins , quand la moutarde suffit!

Le célèbre Chevet a ses magasins sous le péristyle du Théâtre-Français. Toutes les merveilles qui peuvent tenter le palais humain y sont toujours rassemblées avec profusion. Ses agents de toutes les parties du globe lui expédient les primeurs et les produits les plus remarquables de ces contrées lointaines où le soleil se couche ou se lève : poissons, fruits, gibier; tout ce qui se cache dans la profondeur des mers, tout ce qui voilier dans l'air, ce que la terre met au service de l'homme, tout s'y trouve, et tout y est de premier choix.

Aux quatre coins du jardin, vous trouvez quatre petits pa\ill<>ns. cabinets de lecture en plein

air. Dans toutes les saisons , vous verrez dans le jardin des curieux qui, pour un sou, font, en grillant au soleil ou en grelottant de froid , une provision journalière des opinions à soutenir dans le cercle de leurs amis ou connaissances, afin de pouvoir en toute sûreté de conscience critiquer le gouvernement et ses actes. — Le cabinet de lecture principal est celui de la Tente, qui a un salon au premier étage dans la galerie Montpensier.

Celui qui, le premier, a nommé cet édifice une villedans une ville avait grandement raison ; car, pour peu que l'on soit sédentaire, on peut y rester toute sa vie , et la passer commodément. On a une multitude de cafés et de restaurants pour y déjeuner et dîner; des journaux pour la politique; divers magasins et diverses industries pour ses besoins; un jardin pour sa promenade; le salon littéraire la Tente pour s'instruire; deux théâtres pour se récréer ; le plus étonnant de tous les prestidigitateurs, Robert Houdin, pour se distraire, et Séraphin pour rire. Que faut-il de plus? — Rien. — Ah ! pardon ; il faut sortir du Palais-Royal pour s'acheter du papier et tout ce qu'il faut pour écrire, car il n'y pas dans l'enceinte un seul marchand papetier.

Telle est l'esquisse succincte de cet immense caravansérail que l'on nomme Palais-Royal. Je l'ai

parcouru avec vous au jour; revenez le soir, laissez s'allumer ces innombrables faisceaux de gaz, ces gerbes lumineuses qui vous éblouissent et vous transportent en imagination dans ces palais de fées que les Mille et une nuits vous retracent avec un charme attrayant. Voyez comme cet or, ces pierres brillent et scintillent ! quels feux jaillissent de ces innombrables facettes que la main de l'ouvrier a taillées avec une admirable précision, quels rayons lumineux glissent le long de ce vaste parallélogramme ! — Tout ici revêt un aspect nouveau ; tout ce qui était terne le jour devient éclatant; tout ce brillant s'enflamme. On erre enchanté, ne sachant où reposer son regard, tant est magnifique cet attrait qui vous fascine. Vous quittez une merveille d'art pour vous arrêter devant une autre ; vous voudriez posséder tous les trésors de la terre, pour pouvoir acheter tout ce qui vous plaît, vous charme, vous enivre. — Des globes étincelants vous apparaissent sous le touffu des arbres comme des bolides du ciel. — Ce jet d'eau , avec sa gerbe brillantée à la lumière, murmure quelque poésie féerique dans une langue inconnue , mais saisissable, mais comprise par votre âme. Ce va-et-vient continuel vous tourne la tête , et vous vous avouez vaincu. Mais si vous voulez vous rendre compte de tout le grandiose de cet édifice, laissez ces lumières s'é-

teindre , laissez ce monde s'écouler, et revenez ici une heure après minuit; vous jouirez alors d'un effet magique de perspective. Les lanternes seules, brillant de distance en distance, vous donneront toutes les gradations des teintes , toute l'illusion de l'éloignement , et vous verrez devant vous un tunnel à perte de vue,— un géant dormant après les fatigues d'une journée turbulente. Le pas mesuré de la sentinelle ne vous troublera pas, et laissera un libre cours à vos rêveries. Vos souvenirs évoqueront devant vous alors tout le Passé. Vous verrez d'abord cette figure sombre , à l'œil flamboyant, cet homme à la pensée gigantesque , à la volonté de fer , qui courba la féodalité sous le talon royal : c'est Armand du Plessis , cardinal de Richelieu , le plus grand ministre que jamais la France ait possédé, et le plus national de tous ceux qui ont dirigé les destinées de leur pays. — Cet enfant , dans sa couche royale, qui dort ou fait semblant de dormir sous le regard d'orgueil et de haine que sa mère jette sur le peuple de Paris , défilant pour s'assurer que son jeune roi n'a pas sa bonne ville : c'est Louis XIV, le futur dompteur du Parlement , surnommé le Grand; c'est Anne d'Autriche, qui, forte devant les séductions de Buckingham , tombera plus tard dans les bras d'un aventurier italien, Mazarin. — Écoutez ces éclats de rire, ce

LE PALAIS-ROYAL. loi

lumulte, ces voix avinées, ce hurlement du désordre : c'est la Régence avec ses orgies, son système de Law et son infâme cardinal Dubois, vendant impudemment la gloire de son pays, que des ministres anglais lui payaient en détruisant cette marine qui les faisait trembler dans l'avenir. — Là, dans ces allées désertes , votre regard suivra avidement une femme à la tournure séduisante : c'est la comtesse du Barry. Gardez- vous bien de la contempler, si vous tenez à conserver votre raison ; et si vous échappez au charme de ses yeux , au prestige de sa voix, elle vous fera perdre la tête en relevant devant vous ses bas de soie que jamais jarretière n'a attachés. — Puis ce jardin pourra à peine contenir la foule qui viendra y affluer ; un jeune homme haranguera le peuple en éveillant ses colères, et ce sera ce Camille Desmoulins , ce railleur sanglant , qui ira finir sur l'échafaud , à côté de Danton , demandant pardon à Dieu et aux hommes d'avoir déchaîné ce lion terrible qui résume toute la force, toute la puissance, dans un seul mot : Peuple ! — Mais on ne finirait jamais, si l'on voulait suivre toutes les péripéties de tous ces drames que le Palais-Royal a vus naître , se développer et s'accomplir. — Je terminerai seulement par un aperçu de ce que ce palais peut produire comme édifice. Il y deux cent quarante arcades en tout;

chaque arcade se loue 6,000 fr. , terme moyen : c'est donc 1,440,000 fr. Ajoutez à cela le loyer des maisons , qui peuvent produire et produisent assurément le double , et vous aurez comme revenu brut 4,320,000 fr. Ce chiffre est beaucoup plus éloquent que tout autre éloge, dans ce misérable siècle d'argent où nous vivons*

Une des plus curieuses institutions de l'époque où nous vivons est sans contredit la Bourse, comme l'organisation du crédit est la plus haute conception de l'esprit mercantile. Kn réfléchissant aux louages compliqués de cette merveilleuse invention , on est forcé de reconnaître la profondeur de la pensée primitive qui fait que l'homme , à des distances inouïes, sur la confiance seule en son établissement ou en son nom, dispose de capitaux cent fois plus grands que son avoir, et qu'il fait

face à tout, pourvu que la probité préside à toutes ses relations. Cette probité se rencontre presque toujours , et les cas de banqueroute frauduleuse sont heureusement fort rares.

Pour faciliter les transactions, soit entre les particuliers , soit entre les nations , on a institué la Bourse. C'est là que se cotent les prix des fonds publics , et c'est là aussi que l'on joue. Pour que le lecteur qui n'est pas homme d'affaires ou n'opère pas à la Bourse comprenne ces mots, il est nécessaire de donner quelques explications préliminaires.

L'État , comme tout simple particulier, peut avoir besoin d'argent, soit pour faire la guerre, soit pour exécuter des travaux d'utilité publique. Pour l'obtenir, il contracte un emprunt. Ces emprunts sont de diverses natures; mais, le plus souvent, on a recours au mode suivant : l'État vend des rentes de 5, 4 et 3 pour 100; c'est-àdire que, pour chaque somme de 100 fr. , il s'engage à payer au prêteur une rente perpétuelle de T>, 4 ou 3 fr. L'argent est aussi une marchandise comme une autre : si les preneurs sont abondants , il est plus cher; si les acheteurs manquent, il diminue de prix. Partant de là , le Ministre des finances, après avoir consulté l'état du marché, c'est-à-dire le cours de la Bourse, fixe un mini-

muni auquel il consent à vendre sa rente. Les prêteurs , de leur côté, font des offres par soumissions cachetées, et déclarent à quel prix ils s'engagent à livrer leur argent. Le plus offrant devient préteur de l'État, et l'emprunt se conclut : il n'y a pas lieu à le conclure si la somme offerte n'atteint pas le chiffre fixé par le ministre. Pour mieux comprendre cette manière de procéder, ayons recours aux chiffres : le ministre ayant besoin , par exemple, de 200,000,000 fr. , décide qu'il payera 3 pour 100 d'intérêt, si les préteurs lui donnent pour ces 3 pour 100 d'intérêt 85 fr. de capital , c'est-à-dire qu'il consent à la perte de 30 millions sur le total pour le restant de la somme. Les banquiers qui veulent participer à l'emprunt offrent, supposons, 81,-82, 83,-84 fr. 50 c. ; alors le marché est nul , aucune offre n'ayant atteint la demande du ministre. Mais si au contraire ils offrent 86,-87 ou 87 fr. 95 cent., il est évident que celui qui donne 87 fr. 95 cent, offre le plus, et l'emprunt lui est alloué. En conséquence, il verse son argent selon ce taux admis , et pour otite mouline il reçoit une inscription de rente de 3 pour 100 au pair; c'est-à-dire qu'il est censé avoir donné 100 IV., n'ayant payé que 87 fr. 95 c. — Il bénéficie de la différence, et reçoit le titre valant 100 fr. Gomme il ne peut garder à lui seul

tout l'emprunt, il le vend de son côté, à la Bourse, à ceux qui veulent devenir rentiers de l'État ; et comme c'est le placement qui offre le plus de garanties de sécurité , on trouve toujours du profit à le faire. — Plus la paix est profonde et les chances de la guerre éloignées , plus les acheteurs abondent; alors la marchandise hausse, elle vaut plus qu'elle n'a coûté. Dans les perturbations de toute espèce, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, l'argent se cache; et alors les acheteurs ne voulant pas le risquer, les valeurs publiques sont dépréciées, et la rente baisse; elle coûte moins que le prix d'émission. C'est dans cette hausse ou cette baisse que gît toute la science financière; c'est pour éviter, autant que possible , les faux marchés (que j'expliquerai tout à l'heure) qu'on a créé une corporation de vendeurs ou d'acheteurs patentés , sous le nom $ Agents de change. Ils ne peuvent opérer que pour le compte des tiers, et ils doivent s'assurer que l'acheteur achète réellement et que le vendeur est propriétaire légitime du titre qu'il vend. Il leur est alloué, sous le nom de commission , une remise pour chaque achat ou vente. Ils sont obligés de déposer au trésor public un cautionnement considérable , et sont régis entre eux par un syndicat choisi par eux.

Mais cette manière d'opérer est trop honnête et

ne conduit pas vite à la fortune; alors on a recours à des marchés fictifs, à des jeux de Bourse, et les agents de change, y trouvant leur profit, s'y prêtent sans répugnance, quoiqu'ils s'exposent, soit à la -perte de sommes immenses, soit à des punitions imposées par la loi. Mais qu'importe ! l'appât est très-fort, et l'on se risque. Voici en quoi consiste cette manière d'opérer : un homme possédant, par exemple, 2,000 fr. , veut acheter des fonds publics; la rente qu'il en obtiendrait est trop minime pour le tenter, il procède donc autrement : il va trouver un agent de change, et l'invite à lui acheter pour 10,000 fr. de rente 5 ou 3 pour 100. D'après la loi, il devrait déposer la somme totale, selon le cours du jour, soit 100 fr. pour le 5 pour 100; il devrait donc déposer 200,000 fr. ; mais comme il ne les a pas, il dépose en à compte (nommé couverture) la somme qu'il possède, et alors on achète pour son compte 10,000 fr. de rente. Si le lendemain de son achat la rente monte de 5 fr. , le titre valant 105 au lieu de 100, il le fait vendre, et il gagne environ 10,000 fr., la commission payée. Si, au contraire, la rente baisse de 5 fr., l'agent de change, devant payer son vendeur, il est évidemment à découvert de 8,000 fr. ; car il ne peut pas forcer son acheteur de prendre livraison du marché, aucune loi

ne lui garantissant le recours contre celui-ci, puisqu'il devait prendre ses sûretés d'avance. On conçoit facilement que , dans ces ventes et ces achats continuels , si le gage est assez fort pour couvrir l'agent de la différence en cas de baisse , son bénéfice s'accroît, puisqu'à chaque opération sa commission lui est payée.

On achète encore pour ce que l'on appelle fin courant. L'opération est la même, sauf que le preneur s'engage à ne payer qu'à la fin du mois , et puis il use du privilège du report, en payant une prime convenue, ce qui est ne payer qu'au mois suivant. — H y a encore des paris , c'est-à-dire que deux individus jouent entre eux à la hausse ou à la baisse en choisissant un jour convenu ; mais, pour cette dernière opération, l'office de l'agent de change est inutile.

De tout ce rapide exposé, on voit que, si l'institution de la Bourse rend un immense service aux commerçants, en leur facilitant les moyens de se procurer de l'argent immédiatement par la vente des effets publics, elle occasionne et doit occasionner de fréquents désastres, en donnant lieu à un agiotage effréné ; car la Bourse de Paris ne négocie pas seulement les rentes de l'État , elle cote et vend toutes les valeurs industrielles, comme actions de canaux, de chemins de fer, de gaz, de

théâtres, de journaux , etc. ; et pour peu que lep gens qui vendent soient habiles , on peut à coup sûr dépouiller des pauvres petits rentiers de leur dernière ressource. Car, en supposant qu'un individu qui possède en masse des valeurs dépréciées, comme par exemple, la rente de don Miguel, qu'il a achetées à vil prix, veuille user du plus vulgaire stratagème , il réussit presque toujours à s'en débarrasser. Voici comment : il se présente à la Bourse, et demande à acheter du don Miguel ; on ne le trouve pas sur la place, mais on sait qu'il ne vaut rien , et que l'on peut se le procurer très-facilement. Des fournisseurs se présentent, on convient du prix, et l'on fixe le jour de la livraison. On se met en campagne , on le demande de tous côtés : — absence complète ! — Le jour approche, le dédit est fort , on fait des offres réelles ; le don Miguel devient une chose sérieuse, on se jette dessus avec avidité , d'autant plus que notre homme prend soin de laisser circuler le bruit que le gouvernement portugais a reconnu la légalité de l'emprunt, et va payer des dividendes raisonnables. C'etl alors que, pressé de toutes parts, et quand la Bourse est en fermentation, il lâche ses rentes, que les m -licteurs payent plus cher. Le tour est fait; la nou\elle est démentie, il a ruiné les autres, mais il a gagné considérablement. On pour-

rait poser ici cette question : Comment se laisset-on prendre à un appât aussi grossier que cela? Mais la race moutonnière ne se corrige jamais ; cent fois trompée, elle revient toujours à la charge, et se' laisse tondre jusqu'à la peau. Combien de fois les journaux n'ont-ils pas averti le public des ruses que les voleurs à ï Américaine emploient pour s'approprier l'argent d'une dupe? Eh bien, il y a toujours encore des gens qui se laissent voler ainsi. — Pourquoi? parce que l'avidité est insatiable, l'appât puissant, et que lorsqu'on spécule sur les passions humaines, on est toujours sûr de réussir.

Si l'on pouvait trouver un moyen d'empêcher les agents de change d'acheter sans dépôt (couverture), on couperait court à toutes sortes de marchés fictifs, et la Bourse rendrait des services immenses au commerce en général ; mais malheureusement la rapidité des transactions exige que l'agent et son client soient seuls juges de leur opération , et une valeur peut être plusieurs fois achetée et vendue dans le courant d'une seule bourse ; il est donc presque impossible de concilier l'observation stricte de la loi avec les exigences de la promptitude.

La négociation de promesses d'actions sur les chemins de fer a fait plus de tort à la France que jamais peut-être ces chemins ne feront de bien ; et

voici comment : il n'y a pas d'entreprise possible sans une grande association de capitaux. Les étrangers , les Anglais surtout, sont aux aguets de ces sortes d'affaires à Paris; ils proposent à un capitaliste en renom de souscrire à la moitié du capital nécessaire pour faire marcher l'entreprise. Pour peu qu'il consente , et il consent toujours , on leur délivre des promesses d'actions pour le montant de leur souscription; et à peine les ont-ils, qu'ils s'empressent de les vendre avec la prime énorme à laquelle ces promesses s'élèvent dans les premiers temps, si le nom de l'entrepreneur général est connu avantageusement dans le monde industriel. Une fois débarrassés de leur papier, ils touchent l'argent de la prime, le font sortir de France, appauvrissent le pays, et, sans bourse délier, ils obtiennent d'immenses bénéfices. Les souscripteurs définitifs y qui eux aussi ont acheté d'abord ces promesses, non pour les garder et faire les versements sur les actions, mais pour spéculer sur la prime, ne possèdent pas la plupart du temps les fonds nécessaires pour poursuivre l'affaire; alors elle commence à languir; les valeurs tombent, la prime disparait, et l'opération, devenue affaire trèsinsignifiante ou mauvaise même pour les actionnaires, n'a servi, par En hausse factice qu'on a su I. M

lui donner à son début à la Bourse, qu'à enrichir des agioteurs étrangers.

A Paris, la Bourse des fonds publics dure tous les jours depuis midi jusqu'à quatre heures ; puis la place est livrée aux transactions purement commerciales, concernant les denrées de toute sorte, telles que l'huile, le savon, l'alcool, le fer, etc. Ces transactions se font à l'aide des Courtiers de commerce, patentés par le gouvernement, et qui servent d'intermédiaire entre les vendeurs et les acheteurs, et remplissent le même office que les agents de change dans la vente des rentes et autres valeurs publiques. On croirait qu'ici du moins les hasards du jeu doivent disparaître; mais il n'en est rien. Il y a dans cette partie autant de marchés fictifs que partout ailleurs. On spécule ici sur les livraisons de blé, par exemple, que le preneur ne prendra et que le vendeur ne livrera jamais; mais on payera la différence du prix aux jours du cours, de la demande et de la fourniture. — Quelquefois des procès surgissent entre ces commerçants joueurs, dont l'un demande la nullité et l'autre le maintien du marché.

Quoique les agents de change et les courtiers de commerce aient seuls le droit d'exercer leurs offices dans l'enceinte de la Bourse, il s'est formé, presque en même temps que cette institution a pris

naissance, une classe à part des spéculateurs et des intermédiaires. Ce sont les coidissiers et les courti ers-marron s. La loi en fixant le nombre des agents de change, a en même temps fixé le prix des remises; les coulissiers, ainsi appelés parce qu'ils se tiennent entre les colonnes latérales qui sont comme les coulisses de ce grand théâtre d'agiotage, ont trouvé le moyen de se faire agréer par les acheteurs en ne prenant que la moitié du prix fixé pour les remises. Ainsi de même pour les courtiers-marrons. — La coulisse opérant dans l'ombre agit puissamment sur le mouvement du parquet, elle prépare l'ouverture du cours, et il est très-rare de voir la Bourse s'ouvrir au prix de la fermeture de la veille. La coulisse élabore les nouvelles, se décide pour tel ou tel fonds , et impose ses lois aux agents de change, qui, bon gré, mal gré, obéissent à ses inspirations. L'autorité, jointe aux agents, a fait tout son possible pour paralyser, pour détruire la coulisse; mais celle-ci est vivace comme ces mauvaises herbes qui surgissent partout et résistent aux efforts du laboureur. L'accès de la Bourse étant public, on ne peut en interdire l'entrée aux coulissiers, qui ont leurs signes de ralliement, leurs agents subalternes toujours aux ftguets, et qui parviennent toujours à se reformer. La coulisx: a S66 9éanC66 le matin, avant I'oiium-

ture de la Bourse, et après sa clôture le soir. Elle se tenait autrefois devant Tortoni, puis devant le café de Paris, puis devant le café Anglais ; traquée sur la voie publique qu'elle encombrait, elle a choisi en définitive pour ses réunions le passage de l'Opéra. Elle y est à couvert, elle se promène, elle fume, elle tripote, et fait ensuite irruption sur le marché, qu'elle domine quoi que l'on fasse.

Le palais de la Bourse, où se trouve aussi le Tribunal de Commerce, est magnifique. C'est un parallélogramme en pierres de taille, orné de colonnes de genre composite, ayant sa façade principale sur la place à laquelle il donne son nom, et l'autre tournée vers la rue No tre-Dame-des- Victoires. Ses côtés latéraux sont plantés d'arbres et servent à la promenade. La grande salle des transactions, magnifiquement dallée, est entourée d'arcades soutenant deux galeries supérieures, d'où les spectateurs peuvent jouir d'un coup d'œil unique dans son genre, et écouter ce bourdonnement continuel qui se change quelquefois en cris, en orage et même en bataille, comme cela avait lieu, à ce que l'on assure, pendant les négociations des promesses d'actions du Chemin du Nord, lors de la crise de la fin de 1846.

C'est dans la galerie de gauche qu'autrefois les femmes, auxquelles l'accès de l'enceinte est inter-

LA BOIRSK. 165

dit, choisissaient leur champ d'action, et se livraient avec une frénésie inconcevable au jeu de la hausse et de la baisse. On cite une célèbre actrice du Théâtre-Français, qui s'est plusieurs fois ruinée en consacrant toutes ses ressources à poursuivre les chances de ce jeu désastreux. Les scènes journalières ont fait chasser les femmes de la Bourse, puis de la place; mais comme le démon du jeu est très-fort, elles ont loué une maison rue Notre- Dame-des-Victoires, et là elles reçoivent les émissaires de leurs agents, et lancent leur barque sur les flots agités du cours public.

A l'extrémité de la salle opposée à l'entrée , on trouve une balustrade circulaire, sur laquelle s'appuient les agents qui se renvoient ces paroles monotones : « Trois pour cent , tant ; je prends , — je vends, — j'offre plus, — j'offre moins, etc. Comme c'est le seul endroit parqueté de la Bourse, on l'appelle Parquet, Au milieu de ce parquet est un tableau mobile sur lequel on cote les fonds; puis les agents se retirent dans la salle des Conférences, arrêtent le cours de la journée, qui, signé par le syndic , devient la cote officielle et affichée.

Le haut de la Balle est orné de superbes cisailles, en trompe-l'œil, représentant divers attributs du commerce. Elles sont dues à Abel de Pujol et Ménier, et si bien exécutées, qu'il faut être

averti pour ne pas les prendre pour des sculptures véritables. Une horloge magnifique, dont le mouvement à jour est un chef-d'œuvre de l'art, présente un cadran dans l'intérieur du bâtiment et l'autre sur la place de la Bourse. Ce dernier est éclairé la nuit.

Les gens âpres au gain , les banquiers jouant à la Bourse, et dont l'unique but est l'argent, ont reçu de M. Dupin aîné un nom flétrissant et énergique. Du haut de la tribune nationale il les appela des loups-ceiviers ! — Le nom leur est resté ; mais qu'importe! ils ont accepté le nom, et ils ne s'en livrent pas moins à leur rapacité, qui ruine journellement des milliers de familles; ils exercent un tel pouvoir sur les affaires du monde, que ce ne sont plus les rois ou les peuples qui décident de la paix ou de la guerre, mais bien eux. Ceci dit tout sur l'époque actuelle, et la caractérise surabondamment.

Nul n'ignore quelle funeste influence le jeu exerce sur les mœurs publiques, et à quelle désorganisation sociale cette terrible passion peut donner lieu; aussi le gouvernement a-t-il fait une chose louable en fermant les maisons de jeu , en supprimant la loterie. Mais en laissant subsister, en tolérant l'agiotage et les jeux de Bourse, il n'a rempli que la moindre partie de sa haute mission.

— En effet , quels étaient les gens qui fréquentaient les maisons de jeu? Presque tous des hommes tarés, n'ayant rien à perdre dans l'opinion publique , et cette passion portait son stigmate de honte en elle-même ; la loterie absorbait les revenus de la basse classe de la société; la perturbation n'était (pie partielle, restreinte. Mais il n'en est pas ainsi avec la Bourse. L'agiotage, cette lèpre hideuse de notre époque, agit dans des proportions gigantesques, pervertit le sens moral de la nation, éveille l'égoïsme, développe l'avarice et l'avidité, éteint dans les cœurs le feu sacré des sentiments élevés, enracine, en un mot, tous ces défauts ignobles qu'une nation marchande a érigés en honteux principes; mais la nation française, dont la mission providentielle est d'éveiller dans le monde les plus nobles inspirations, doit-elle perdre à ce point sa dignité, son honneur; perdre ce caractère chevaleresque , ce cachet de probité et de désintéressement qui l'ont élevée au-dessus des autres nations?

— Non , mille fois non ! — L'or que Ton gagne à ce prix ne paye pas assez ce que l'on perd comme hommes. — Prêter les noms les plus glorieux et dont la France s'enorgueillit à bon droit, pour couvrir les honteuses tergiversations des agioteurs, est un crime de lèse-noblesse envers ses ancêtres, envers la postérité. Il n'est permis à personne de tra-

fîquer de son nom. Si on l'a reçu intact de ses aïeux , il faut le léguer pur à ses enfants. — Sous une fausse apparence de protection que l'on exerce sur l'industrie, on ne s'aperçoit pas du piège que les hommes d'argent tendent aux sommités de l'époque pour les compromettre, les traîner dans la fange et s'abriter derrière elles en cas de non succès. — Il serait temps, en vérité, qu'un homme de cœur élevât sa voix pour ramener l'opinion publique égarée, et restituer son véritable nom à ces indignes tripotages. La classe élevée , surtout, ne devrait jamais oublier la belle devise : noblesse oblige, et méditer les paroles vraies d'un des hommes les plus probes de l'époque, de M. le comte de Pontécoulant, qui a dit avec raison : « Une fois tombé entre les mains de ces hommes à affaires , on ne s'en retire qu'en perdant, soit sa fortune, soit son honneur. » — Arrière donc toutes ces saletés, et espérons qu'un gouvernement sage et paternel recherchera les moyens compatibles avec la liberté des transactions commerciales, de fermer la porte à ces abus qui dégradent et avilissent la nation.

Il y a environ une douzaine d'années, il m'est tombé entre les mains un joli petit roman de madame Kmile de Girardin (Delphine Gay), intitulé : Le Lorgnon; plus tard, j'ai assisté au Gymnase à la représentation d'une pièce portant le même titre et arrangée par M. Scribe. Dans le roman, comme dans la pièce, il s'agit d'un jeune homme qui possède un lorgnon à l'aide duquel il peut voir dans la profondeur de la pensée de tous , et , sans les interroger, devenir maître de leurs secrets. Dans

la fable de M. Scribe, c'est un savant qui prend en amitié ce jeune homme et lui fait cadeau du lorgnon; mais, comme à l'annonce de cette merveille, l'incrédulité du héros de la pièce est patente , le savant lui tient

A peu près ce langage

« Si quelqu'un , il y a un demi-siècle , vous ayant fait remarquer la fumée sortant d'une cheminée , vous eût dit : Avec cette fumée je m'élèverai dans l'air, je dépasserai la région des nuages, et je regarderai le soleil ! Qu'auriez-vous pensé? — Que votre interlocuteur est fou. — Si, un peu plus tard , assis à votre déjeuner, et voyant cette légère vapeur qui s'échappe ordinairement de la théière, un autre homme vous eût dit : Avec cette vapeur je briserai les obstacles , je centuplerai les forces humaines , je dirigerai les vaisseaux au milieu des plus grandes tempêtes ! — vous l'auriez cru digne d'être enfermé. — Et pourtant qu'est-ce que le ballon? qu'est-ce qu'une machine à vapeur? — Et ces deux hommes sont : Montgolfier et Watson, ou Papin si vous voulez. »

Aussi , si quelqu'un eût raconté à nos pères que l'on peut voyager et traîner de nombreuses voitures sans chevaux, en parcourant d'immenses distances en peu de temps, ou ils ne l'auraient pas cru,

ou bien ils auraient dit que c'était une œuvre de Satan ! et nous , qui vivons dans cette époque de mouvement forcé, qui voyons les chemins de fer sillonner nos routes de leurs rails, la vapeur traîner à la remorque les wagons, nous nous plaignons que la marche n'est pas encore assez rapide , nous pensons que la science n'a pas encore dit son dernier mot , et nous désirons pouvoir aller avec la vitesse centrifuge; nous espérons, dévorés par cette soif inextinguible du progrès qui est une maladie de ce siècle , que cette vitesse se multipliera par le carré des distances, et que le moins que nous pourrons accepter sera cent lieues à l'heure. — C'est gentil! — Mais en attendant, contentons-nous de douze lieues; c'est même, de l'avis^ des gens compétents , tout ce que l'on doit exiger en fait de vitesse, si l'on consulte quelque peu la sûreté des voyageurs.

Chacun se souvient de l'immense perturbation que l'adjudication des grandes lignes des chemins de fer a occasionnée sur la place de Paris; de la rage spéculatrice qui s'empara tout à coup de tout le monde, et comment, pendant trois à quatre mois, on ne pouvait entendre rien autre chose dans toutes les rues, les cafés, et même dans les salons, que ce langage baroque de la Bourse : prime, report, etc., qui a été inventé pour mieux couvrir la

duperie. — Pour l'esprit d'un philosophe, c'était un vaste champ de réflexions et d'études; pour l'homme d'État, c'était le sujet de profondes méditations. Le premier voyait avec ce calme parfait que la science impose, se développer lejeu des passions ; le second cherchait à résoudre le problème d'un nouveau système social. Si le premier s'occupait de cette crise d'une manière purement spéculative, afin d'en tirer un enseignement moral pour le genre humain , le second , avec la science pratique du gouvernement , calculait les chances prochaines d'un avenir politique. — Car, ne nous le cachons pas , le rôle que les chemins de fer sont appelés à jouer dans la destinée des nations est immense, incalculable. Jamais , depuis l'invention de l'imprimerie, la Providence n'a plus grandement inspiré l'homme que dans l'emploi de la vapeur, de l'air comprimé. Cet emploi aura, non-seulement pour résultat d'abréger les distances , de multiplier les relations de peuple à peuple, de tripler ou de quadrupler la vie humaine; ce sont, pour ainsi dire, les jalons d'un progrès universel , d'une tendance des habitants du globe à la fraternité. L'échange des produits réciproques du sol que les hommes font entre eux ne peut pas seulement opérer d'une manière mécanique. Celui qui vient des contrées lointaines apporte, dans l'endroit où il arrive, plus

que sa marchandise ; il y apporte les notions des usages du pays qui Ta vu naître , de ceux qu'il a visités, et il sème par ses récits des améliorations, d'abord insensibles, puis qui progressent peu à peu et deviennent à la longue l'objet de réformes désirables. Plus ce contact sera fréquent , plus les récits deviendront complets; des usages de la vie matérielle on passera à la vie intellectuelle; on verra que ce qu'on est convenu d'appeler éiranger$ ennemi ou autrement, n'est qu'un stupide préjugé ; que l'homme est partout le même, qu'il a les mêmes besoins, les mêmes instincts, et que, si le langage diffère, ce langage répond aux mêmes idées ou à peu près; que l'ignorance seule est une ennemie implacable et la seule digne de ce nom sur la terre. Alors , peu à peu les qualifications de Français, d'Allemand, de Polonais, de Russe, s'effaceront, et l'on arrivera à se dire Européen comme on se dit aujourd'hui Américain. La vertu si précieuse nommée patriotisme, se changera en un amour ardent, évangélique de l'humanité, et l'on se tendra la main réciproquement ; les questions internationales disparaîtront, et il est même possible qu'une langue universelle s'établisse. Alors... Mais n'allons pas trop vite en besogne , ne nous laissons pas emporter par L'imagination plus vite (pie par la vapeur, et a propos du progrès à la

vapeur, si désiré de nos jours par tous les esprits impatients qui ne veulent pas comprendre qu'un tel progrès conduirait droit au désordre, rappelonsnous ces mémorables paroles prononcées à la tribune par M. Guizot : « Quand la société est tom- « bée dans la licence, le progrès c'est de retource ner vers Tordre ; quand la société a abusé de « certaines idées , le progrès c'est de revenir de « l'abus qu'on en a fait ; le progrès , c'est toujours « de rentrer dans la vérité, dans les conditions « éternelles de la société, de satisfaire à ses vrais « besoins réels et actuels! »

Tout le monde sait en quoi consiste le chemin de fer. — La loi qui a doté la France du réseau ferré et qui a décrété la construction des chemins de fer est du 11 juin 1842. Son premier article porte :

1° Il sera établi un système de Chemins de fer :

De Paris à la frontière de Belgique, par Lille et Valenciennes.

De Paris en Angleterre, par le littoral de la Manche.

De Paris en Allemagne, par Nancy et Strasbourg.

De Paris à la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette.

De Paris à la frontière d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux et Bayonne.

De Paris à l'Océan, par Tours et Nantes.

De Paris au centre de la France, par Bourges.

2° De Bordeaux à Cette, par Toulouse.

De la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon, Mulhouse.

Cette loi si importante pour la richesse et la prospérité de la France a donné lieu à des agiotages effrénés; mais comme il faut presque toujours payer un grand bien par quelque grand sacrifice, il ne faut voir ici que le but. On ne travaille pas exclusivement pour le présent, mais bien pour l'avenir. Il faut espérer que les désastres momentanés pourront être oubliés ; que la crise financière qui pèse sur les affaires, à la suite des nombreux capitaux engagés dans ces opérations et sortis de Paris, passera et sera compensée par les résultats que ces mêmes chemins de fer pourront donner en faveur de la capitale, et le pays se trouvera magnifiquement doté, grâce à cette loi qui restera comme un monument éternel du progrès et de la révolution opérée dans les moyens de transport.

Une superbe médaille du plus grand modèle (de douze centimètres de diamètre) a été frappée à cette occasion. Elle porta d'un coté lefligie de S. M. le roi Louis-Philippe en fort relief sur un fond concave, et de faillie elle représente la France assise sur un trône, tenant dans la main gauche une table

de la loi avec l'inscription : Chemins de fer. A ses côtés on voit Mars et Mercure ailés, lancés dans l'espace, avec cette légende :

Dant ignotas Marti novasque Mercurio a las.

(Ils donnent des ailes inconnues à Mars et de nouvelles à Mercure.)

Une année plus tard, deux voies nouvelles s'ouvraient pour Paris, qui avait déjà les chemins de fer de Versailles (sur les deux rives), de Sainl- Gloud, de Saint-Germain et de Corbeil. C'étaient celles d'Orléans (2 mai 1843), et de Rouen (3 mai, même année).

Cette dernière ligne, terminée jusqu'au Havre, a fait de Paris, pour ainsi dire, un port de mer. — On va maintenant de Paris au Havre en sept heures, et l'administration de celle ligne a même organisé pendant l'été des départs spéciaux dits trains de plaisir, partant de Paris chaque samedi soir, et ramenant les voyageurs le dimanche à la nuit.

Deux nations, sœurs par la langue, par les mœurs, par les coutumes, dont les combinaisons des cabinets ont fait deux royaumes différents sans leur créer une nationalité distincte, la France et la Belgique ont été (15 juin 1846) unies par la grande voie portant le nom de Chemin du Nord. Outre les immenses services que cette ligne rend aux intérêts

des deux pays, elle facilite les voyages de ceux qui se rendent de Paris en Allemagne et vice versa. En partant de Paris par le convoi de nuit, à huit heures du soir, on arrive le matin à Bruxelles, et à huit heures du soir à Cologne, après avoir fait un voyage de vingt-quatre heures très-peu fatigant.

La ligne de Paris à Strasbourg, dont on promet d'ouvrir une partie cette année, aura de nombreuses pratiques. On pourra se rendre en un jour de Paris à Bade, et il est à prévoir que ce délicieux séjour sera visité alors par tous les Parisiens voulant jouir de ses vues pittoresques, ou tenter la fortune à la table de la roulette et du rouge et noir expulsés depuis 1811, de Paris.

L'ouverture de chaque chemin donne ordinairement lieu à des fêtes d'inauguration que les journaux du temps font connaître au public.

Les accidents et les dangers des chemins de fer sont, toute proportion gardée, à beaucoup près aussi considérables que ceux des chemins ordinaires. Ils proviennent surtout du déraillement et de l'explosion. Il parait que parmi les divers procédés inventés par la science pour les prévenir, celui de M. Ritterbandt, chimiste polonais, réunit le plus de conditions désirables pour prévenir l'explosion.

En parlant des chemins de fer, on ne peut passer sous silence l'horrible catastrophe arrivée, le 8 mai 1842, sur le chemin de Versailles (rive gauche).

A l'occasion de la fête du roi, les grandes eaux de Versailles jouaient. Les Parisiens se portent en foule à ce spectacle qui est réellement grandiose, et les deux rives de la Seine, faisant service toutes les demi-heures, ne sont pas de trop pour transporter et ramener les curieux. — Le 8 mai, à quatre heures de l'après-midi , un convoi traîné par deux locomotives partait de Versailles pour Paris. Les passants et les habitants limitrophes du chemin de fer remarquèrent et admirèrent l'extrême vélocité avec laquelle le mécanicien conduisait ses machines; mais les gens sensés prévoyaient un malheur, et faisaient des vœux pour qu'il en fut autrement. Tout à coup le convoi , arrivé un peu au delà de Meudon , reçoit une secousse violente ; un bruit terrible, semblable à un coup de tonnerre, se fait entendre ; une machine éclate, déraille, obstrue la voie, et répand sur la route le charbon enflammé dont elle était chauffée. L'autre machine, comme un cheval de bataille, se cabre, s'élance sur la première, entraîne les wagons avec elle, et bientôt une montagne de voitures jetées pêle-mêle se dresse au milieu du chemin. Jusque-là l'accident n'était que grave, les blessures et les contusions

n'étaient pas mortelles ; mais tout à coup une lueur sinistre s'élève du milieu du chemin ; la braise ardente, rencontrant le bois peint et sec des voitures, trouve un aliment homicide, s'attache aux caissons, et l'incendie dévorant éclate avec une intensité inouïe. Pour comble de malheur, toutes les voitures étaient fermées à clef. L'agent de ce service, qui occupait la place sur l'impériale, lancé au loin par le choc et blessé, était hors d'état d'accomplir son devoir. D'ailleurs, dans ce bouleversement fatal, l'approche des portières était presque impossible. Bientôt le vernis apporte un aliment actif au feu dont les langues de serpent glissent sur les caissons, s'attachent aux voitures, et une fournaise infernale enveloppe les malheureuses victimes emprisonnées dans d'étroits espaces. Le cri du désespoir s'échappe de toutes les poitrines, les glaces volent en éclats, le bois craque; on lutte avec une énergie surnaturelle pour se dégager des étreintes de la mort. Vaines luttes, hélas! ces malheureux, les membres brisés, le corps enseveli sous le poids de tant de wagons, voient venir la mort la plus cruelle sans pouvoir l'éviter, et le destin inflexible marque de son doigt les fronts de ses victimes. — Quelle est la plume qui pourrait retracer les effroyables scènes qui suivirent ce ornai événement? Aucune parole M pourrait approcher de la

réalité \ l'imagination la plus vive est à peine assez puissante pour se rendre compte des souffrances que ces pauvres martyrs endurèrent dans ces moments! — La flamme montait toujours, ardente, impétueuse, sifflante. Des cris, des hurlements, des efforts convulsifs, surhumains, pour se dégager, faisaient de cette horrible catastrophe un enfer anticipé jusqu'au moment où les voix cessèrent; les corps disparurent, et l'on ne retira que des débris calcinés, des ossements carbonisés. Paris fut plongé dans le deuil. Des larmes et des sanglots répondirent seuls à l'annonce de cet affreux événement. Près de deux cents personnes trouvèrent la mort dans les flammes, ou furent estropiées ou horriblement mutilées pour le reste de leurs jours. La France y perdit de nombreux enfants, et entre autre le célèbre amiral Dumont-D'Urville. Le hardi navigateur que tant de mers et le pôle nord avaient respecté, y trouva la mort avec sa femme et son jeune fils.

A l'endroit où cette catastrophe eut lieu, et pour en éterniser le souvenir, M. Lemarié, architecte, cruellement éprouvé dans ce sinistre, y ayant perdu son fils et d'autres personnes de sa famille, fit élever une chapelle sous l'invocation de Noire-Dame des Flammes.

Cette chapelle est d'un style ogival à la forme

triangulaire ; l'intérieur est simple et sévère. Dans l'angle qui fait face à l'entrée est, selon l'usage catholique, un autel. Pour tout ornement il y a des candélabres en pierre figurant des ossements et des têtes de mort. Au-dessus de l'autel est sculptée une image de la Vierge, les pieds sur un globe à demi enveloppé de flammes, les mains jointes, les yeux au ciel, dans l'attitude de la prière. Sur la console qui supporte cette statuette on lit :

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