ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
L'Académie des Beaux-Arts est chargée d'une double mission : elle décerne le prix, et elle admet au salon ou en repousse toute œuvre présentée au Louvre pour les expositions annuelles.
Ses jugements sont absolus ; mais de ce jugement comme de tout autre , on appelle au public, qui le casse et l'annule souvent.
Un magnifique palais , situé sur la rive gauche de la Seine , où l'Académie tient ses séances secrètes, est destiné à conserver les chefs-d'œuvre de l'art , soit en original , soit en copie , soit en surmoulage. Cette dernière branche de l'art doit son introduction dans le palais des Beaux-Arts aux efforts de M. Louis Peisse, homme de beaucoup de goût, et la plus forte tête philosophique peut-être de l'époque.
A la section de musique, tout inventeur de quelque instrument nouveau, de quelque méthode ; tout auteur de quelque traité qui concerne l'étude de cet art, porte le fruit de ses laborieuses investigations. — Elle approuve ou elle rejette , mais elle approuve le plus souvent ces tentatives ; et il arrive quelquefois que son approbation ne peut sauver de l'oubli ou de l'indifférence l'œuvre approuvée , et que le public adopte celle qu'elle a rejetée. Ceci prouve surabondamment, d'une part, que toutes les institutions humaines pèchent toujours par quelque côté , et mettent à nu nos imperfections; et, d'une autre part, que le goût est éminemment capricieux , et qu'il ne veut se plier sous la tyrannie de personne.
Je m'abstiens de parler ici de tous les chefsd'œuvre que le palais des Beaux-Arts renferme ; le premier livret, ou Guide du voyageur, vous en donnera la liste; mais il importe de voir comment les prix s'adjugent ici.
Tous ceux qui se présentent pour concourir sont obligés d'exécuter une ébauche préliminaire de leur art. Les sculpteurs modèlent une tête ; les architectes font un tracé à la main ; les peintres esquissent une étude; les graveurs burinent au trait, etc. — Les membres du jury jugent s'il y a lieu d'admettre pour le concours définitif, ou non, les auteurs de ces essais. La question une fois résolue, les admis entrent en loges, c'est-à-dire qu'ils sont enfermés pendant un temps plus ou moins long avec les instruments de leur art; et là, sans pouvoir communiquer au dehors , ils exécutent le programme que fournit l'Académie. Quiconque s'aiderait , soit d'un dessin , soit d'un modèle étranger, est mis hors de concours. — Les ouvrages sont , à la sortie des loges , exposés pendant quelques jours dans une des salles du palais ; le public y est admis ; il voit , il juge ; et puis le jury s'assemble et décerne le prix. Il est nécessaire de faire remarquer ici que les exécutants sont obligés de suivre les esquisses qu'ils ont faites, et d'exécuter l'œuvre du concours selon les premières
inspirations d'essai. —Quand toutes les sections sont sorties de leurs loges respectives , et que les prix ont été décernés , les ouvrages des lauréats sont exposés ensemble ; puis dans une solennité , à l'Institut, ils sont proclamés vainqueurs, et jouissent du privilège que ces palmes leur confèrent. Ce privilège , c'est d'être envoyé aux frais de l'État à Rome pendant trois ans, et de s'y perfectionner le goût. Les pensionnaires reçoivent de l'État les frais de voyage , un traitement de trois mille francs pendant le temps de leur séjour à l'étranger , et sont obligés d'envoyer chaque année , à Paris , les fruits de leur travail , pour que l'on puisse juger de leurs progrès. Ces envois sont faits aux frais du gouvernement. — Comme on le voit , le pays n'est pas avare dans ses encouragements ; mais hélas ! la composition de la société moderne est telle, qu'elle ne produit que très-peu de bien et immensément de mal. — Certes, faire briller en perspective les avantages positifs pour les jeunes travailleurs , est assurément très-beau ; leur sauver pendant le temps de leur perfectionnement les soucis d'une existence matérielle , rien de mieux ; mais ce temps une fois fini, qu'arrive-t-il? — On s'expatrie pendant trois ans , on rompt ses relations de tous les jours , on livre la place aux autres ; — on est oublié. — On revient riche de croquis et de
projets , et Ton se trouve étranger dans son propre pays. Ceux qui luttaient avec eux, et qui ont été vaincus, ont trouvé le moyen de se caser; ils peignent très-proprement les enseignes , ou les faces hétéroclites des épiciers et de leurs épouses en robe de dimanche; ils gravent des étiquettes pour les marchands ambulants, ou donnent des leçons de composition à trente sous le cachet ; ils vivent ; et ceux pour lesquels l'État a dépensé de Fargent , qu'il a commencé à prendre sous sa protection , n'ont, au bout du compte, que trois années de plus, trois années d'études , et se trouvent, littéralement, sur le pavé. Les pupilles de l'État sont mis de côté, car pendant leur absence la place est prise par d'autres. Les avenues des commandes faites par le gouvernement sont tellement obstruées par les privilégiés de toute espèce, que les plus robustes efforts ne peuvent réussir à y faire une trouée. — Les compositeurs se tournent-ils du côté des théâtres lyriques, ils ne trouvent pas de lihretti pour composer une musique ; ils frappent à toutes les portes, toutes les portes restent closes ; et eux, repoussés, abreuvés de dégoûts, maudissent mille fois leurs couronnes, qui les exposent à mourir de faim. S'ils avaient appris à jouer de quelque instrument à cordes ou à vent, ils pourraient, tant bien que mal, arriver jusqu'à quelque bal de la bar-
rière , et faire leur partie de piston ou de flageolet; mais avec leurs travaux de composition , que peuvent-ils faire? Des romances? — Mais la romance est aussi inabordable que l'opéra ou Topéra-comique : il faut des paroles , il faut un nom connu sur le titre. Les éditeurs ne veulent pas entendre parler de commençants ; et ceux que les plus grandes sommités de Tart ont jugé aptes à composer des opéras ou des symphonies , ne peuvent même faire imprimer une valse ou une mazurka. — Depuis cinquante ans , un nouvel aspirant à la célébrité s'achemine au delà des Alpes , plein de rêves d'avenir et de gloire, et ne marche réellement que vers la misère. Il en est de même des peintres, des architectes : si , par hasard, un d'eux réussit à percer , combien , ah I combien y en at-il qui restent et se perdent dans l'obscurité ? La société, bien organisée, devrait assurer à tous une juste répartition de travail et de salaire ; elle devrait procéder autrement... Mais nous voilà entrés insensiblement dans le chapitre du socialisme. Cette matière capitale ne peut être ni traitée ni résolue à propos de l'Académie des Beaux- Arts. Gonlentons-nous seulement d'indiquer l'écueil , en laissant aux autres le soin d'y pourvoir, pour la plus grande sécurité et le plus grand bien-être de l'humanité.
Gomme partout où l'esprit de corps domine , on trouve à cette Académie des systèmes routiniers. La coterie y règne en souveraine ; et quand il faut répondre devant l'opinion publique des actes qui émanent de tous , chaque membre en particulier s'excuse , et dit : Ce n'est pas moi , c'est mon voisin I — Quand il s'agit du jury d'admission au Louvre , les dissensions éclatent ; les maîtres reconnus tels partout se récusent, et laissent le soin de décider à ceux de leurs collègues que cela regarde le moins. Horace Vernet, Delaroche , Ingres et autres ne veulent ni être jugés ni juger les autres, et ils protestent hautement contre tout ce qui s'y passe. Cette manière de procéder n'est bonne que quand on a prouvé, surabondamment prouvé, que l'on a fait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour changer les mauvaises routines ; mais si, seulement pour éviter une lutte , on permet à l'arbitraire ignorant de dire son dernier mot, c'est mal, c'est très-mal, et le pays, ainsi que tous les amis des arts, ont droit d'exiger autre chose.
Si l'on jette les yeux sur la liste des membres qui composent cette Académie, on y voit des noms dont la France se glorifie, et que tout le monde entier admire.
Vernet, le maréchal de la peinture guerrière. Qui
jamais a donné plus de vie à ses tableaux de bataille ? qui a manié plus vite et plus hardiment le pinceau, et qui est plus connu comme peintre moderne? — Ingres, qui dessine comme Raphaël, peintre scrupuleux à Fexcès , mais dont le coloris est l'objet de tant de critiques ; — Delaroche , qui ressuscite les grandes figures de RicheUeu , d'Anne d'Autriche , d'Elisabeth, de Jeanne Grey, de Strafford, de Cromwell, etc.; — Abel de Pujol, dont les magnifiques grisailles de la Bourse et les plafonds du Louvre sont généralement admirés; — Picot, à la couleur éclatante. — Puis, dans la sculpture, David le grandiose, qui poétise et déifie les têtes de héros, et dont le ciseau inspiré sculpte la pensée sur le marbre ; — Pradier , qui n'a presque plus rien à envier aux anciens, et dont les contours féminins approchent de l'idéal ; — Cortot , auteur de la Gloire immortelle qui attend son placement sur le Panthéon, et dont le bas-relief à la Chambre des Députés suffirait seul pour immortaliser la mémoire d'un homme. — Voulez-vous des architectes? voici Fontaine, le grand, l'inimitable, que Napoléon aimait, et qu'il employait pour ses gigantesques conceptions; — Lebas, auquel on doit l'érection de l'Obélisque. Voulez-vous des graveurs? voici Desnoyers-Boucher, dont le burin colorise, pour ainsi dire , les créations raphaéliques ; — Forster et
Tardieu , modèles de vigueur et de pureté tout à la fois. — Dans la section de musique, il suffit de nommer Spontini , — Aubert , — Halévy, — Garafa, pour qu'on s'incline au souvenir de la Vestale^ de la Muette j de la Juwe et de Masaniello,