ACADÉMIE DES SCIENCES
Cette Académie est dite , et à bon droit, le premier corps savant du monde; elle est sans contre-
dit le point central d'où part la consécration de toute vérité utile. Quiconque a jamais assisté à ses séances hebdomadaires du lundi, rendues puùliques, grâce à l'initiative de M. Arago, peut se faire une idée de ce vaste travail intellectuel qui poursuit sa route dans l'univers, malgré tous les obstacles révolutionnaires ou autres qu'il rencontre dans sa marche. Chimie, astronomie, géométrie, mécanique , machines , minéralogie , botanique ou zoologie, tout occupe une place dans ce sanctuaire, et a droit à ses labeurs. Les deux secrétaires perpétuels de l'Académie, M. Arago pour les sciences mathématiques , et M. Flourens pour les sciences physiques , suffisent à peine à rendre compte de toute la correspondance qu'ils sont obligés de dépouiller, et à tenir au courant le corps savant auquel ils appartiennent, de tous les points scientifiques qui se présentent. Il faut entendre cette immense capacité que l'on nomme Arago , pour savoir avec quelle faciUté il aborde ce langage technique, cet argot mystérieux par lequel les initiés se reconnaissent sur le chemin qu'ils parcourent ensemble. Il ne se perd jamais dans ce dédale inextricable des faits, des suppositions, des probabilités. Gomme chaque point obscur devient lucide dans sa bouche ! Tout ceux qui Técoutent s'étonnent d'avoir compris sans fatigue toutes ces belles choses , sans avoir jamais
connu même les premières notions de la science dont il a parlé.
Cette Académie se compose donc de onze sections , dans lesquelles siègent les sommités savantes rendant de véritables arrêts scientifiques. Point d'appel de leur jugement, si ce n'est dans la pratique quand les faits démontrent victorieusement la faiblesse du raisonnement. — L'action de la lumière sur l'iode , exposé à la vapeur mercurielle , est un fait incontestable; et aucune théorie ne peut encore rendre compte par quel mystère d'opération l'image se reproduit sur la plaque. Certes, les probabilités ne manquent pas ; chaque jour on introduit au daguerréotype quelque nouveau perfectionnement qui réussit : cependant la loi absolue manque, car aucune hypothèse ne satisfait encore les chimistes. Mais ces discussions nous conduiraient trop loin; il suffit d'indiquer seulement les difficultés que l'on rencontre dans le domaine scientifique pour s'exphquer la sage lenteur avec laquelle l'Académie procède. L'impatience des inventeurs s'accommode difficilement de ces atermoiements, j'en conviens; mais il est juste de dire que très-souvent il ne peut en être autrement. Pourtant, comme dans toutes les institutions humaines, il y a aussi ici quelque chose à reprendre. Les académies ont , comme les hommes ,
quelques systèmes absolus qu'elles ne veulent pas quitter, prétendant que c'est un phare qui doit les éclairer dans les ténèbres scientifiques ; mais ces systèmes sont très-souvent de véritables bornes pour la marche de la science. Comment! parce que monsieur un tel ne saisit pas les rapports qui existent entre la production d'un fait et la pensée qui le produit et l'a découvert, s'ensuit-il de là que le fait soit faux, ou qu'il ne mérite pas de prendre rang dans les inventions ? — Connaissons-nous donc les bornes de notre savoir ou la capacité intellectuelle du cerveau humain, pour dire : Arrêtons-nous ici, nous ne pourrons jamais aller au delà? — Non, évidemment; et alors pourquoi mettre des entraves à la pensée? — Pourquoi décourager ces hommes laborieux qui passent leur vie à la recherche d'un problème dont la solution paraît impossible à un autre savant? — C'est parce que malheureusement il en coûte toujours , même à un corps savant , de convenir qu'un autre a plus de savoir que nous; c'est parce qu'il y a toujours quelque inimitié cachée dans ce mauvais vouloir; c'est parce qu'il y a des hommes pour lesquels l'exercice d'un pouvoir absolu a trop d'attrait, pour l'abandonner au profit de la science. C'est ainsi que , dans cette même Académie dont il s'agit, il est un homme illustre parmi les illus-
très, que la voix publique et celle de ses confrères accusent de vouloir inféoder, au profit de ses partisans, toutes les volontés. A chaque divergence qui éclate entre lui et TAcadémie, il menace immédiatement de donner sa démission; et comme c'est un homme ardent, impétueux, dont les haines ainsi que les amitiés sont profondes, dont le sang méridional bout à chaque opposition qu'il rencontre, il éloigne arbitrairement tout homme qui lui déplaît , tout savant qui se permet de n'être pas de son avis , surtout dans les sections où il siège. Son règne de fer pèse sur l'Académie, qui murmure, mais qui subit l'influence de cet homme prodigieux. Il serait temps cependant qu'il s'aperçût que l'opposition grandit, et que cette menace constante d'abandonner le poste qu'il rend glorieux , pourrait à la fin être acceptée; et alors...!
Si nous parcourons les sections dans l'ordre assigné par le règlement , nous rencontrons parmi les géomètres qui ont illustré cette science , et dont on regrette la perte, Poisson, Puissant, Legendre, Laplace, morts, mais restés immortels par leurs œuvres dans l'admiration éternelle du monde entier ; M. Biot , dont il a été déjà parlé ailleurs ; M. Libri , ce réfugié italien qui a pris ici droit de cité par la force de son savoir. Ce dernier a jus-
qu'ici presque toujours succombé dans ses luttes contre M. Arago , car la phalange des défenseurs est grande; mais il avance, il est infatigable, et pourrait un jour rencontrer le défaut de la cuirasse. — MM. Poncelet , Coriolis , Charles Dupin , sont les célèbres représentants de la mécanique, cet art élevé à la dignité de science, parce qu'il n'est que l'application des problèmes mathématiques aux bois et aux métaux. MM. AragO, Mathieu, Liouville, Laugier, Leverrier, appartiennent à l'astronomie. Le premier, le plus habile observateur, dont la dextérité dans le maniement des instruments de l'Observatoire est devenue proverbiale, est en même temps un physicien très-savant. C'est à lui que Ton doit la belle découverte de la polarisation de la lumière, découverte qui , à elle seule, suffirait pour illustrer un homme. Le dernier vient de marquer, par la force du calcul , la place qu'occupe au ciel une nouvelle planète.
La physique générale possède M. Gay-Lussac, qu'il suffit de nommer ; M. Becquerel et autres. Mais la section de chimie est la plus riche en notabilités : MM. Thénard, nom européen; Dumas, le célèbre doyen de la Faculté des sciences ; Pelouze, Regnault et Chevreul, dont les infatigables investigations tendent à faire de la chimie la plus exacte des sciences. — M. Élie de Beaumont , pour la
science géodosique et la minéralogie , est ce qu'était feu Brongniart pour les arts céramiques; infatigable explorateur, sagace appréciateur, et toujours à la recherche des moyens de déterminer les révolutions du globe par les couches du sol. — MM. de Mirbel, de Jussieu, Richard et Saint- Hilaire, dans la botanique, et Fexcellent baron de Silvestre, dans l'économie rurale, ainsi que MM. Boussingault et de Gasparin, méritent une mention toute particulière. L'anatomie et la zoologie comptent MM. Geoffroy Saint -Hilaire, de Blainville, Edwards Milne. Ce dernier, surtout, a un héritage lourd à porter , ayant succédé à Frédéric Cuvier , le grand restaurateur de la zoologie antédiluvienne, dont M. de Blainville popularise les éléments dans un magnifique ouvrage , aidé de riiabile dessinateur du Jardin des Plantes.
MM. Magendie, Serres, Lallemant, Roux, Velpeau, forment la phalange médicale et chirurgicale. Au chapitre Hôpitaux et Médecins, chacun d'eux trouvera sa place.