‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 31 sur 50 · PORTE SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

PORTE SAINT-MARTIN

Parmi les théâtres destinés au drame , le théâtre de la Porte Saint-Martin tient la première place. Sa troupe est au complet , car, jouant aussi les féeries, il a besoin du ballet et des chanteurs. Pendant six mois de l'année une partie de ses artistes se repose , et la seconde travaille ; et vice versa, MM. Cogniard, qui sont à la tête de cette entreprise , sont des hommes de talent et de goût trèshabiles. Nul ne connaît mieux toutes les ressources de la scène, et le prestige qu^une mise en scène splendide exerce sur le public. Aussi leurs décors peuvent-ils rivaliser avec ceux de TOpéra.

C'était, il y a quelques années, le théâtre de mademoiselle Georges, de madame Dorval , de Théodorine Méhngue; de Frédérick-Lemaitre , de Bocage, etc. A présent Frederick seul y reste, entouré aussi bien que possible par Raucourt, Jemma, Clarence, mesdemoiselles Grave, Clarisse, etc. Mais là où le nom de Frédérick-Lemaitre brille, les autres sont relégués au second plan; car j'avoue franchement que c'est le talent le plus étonnant que j'aie jamais vu. C'est presque un artiste irréprochable; je dis presque^ parce que la variété , la souplesse de talent qu'il se reconnaît, le pousse quelquefois à prendre des rôles

indignes de lui. Quand on porte le sceptre de Fart, il ne faut pas l'avilir entre ses mains.

Tout ce qu'il est donné à l'homme de sentir et d'exprimer , il le sent et l'exprime à merveille. Les nuances de son talent sont infinies : il n'est jamais le même, et il est toujours beau, entraînant, majestueux, railleur, incorrigible, profond, comme fidèle observateur de tout ce qui échappe à l'œil vulgaire : même quand il donne au rôle ce qu'on appelle un coup de pied ^ dans le langage des coulisses , il trouve moyen d'en faire un chef-d'œuvre de gaieté et d'originalité ; témoin , l Auberge des Adrets. Le rôle ne lui convenait pas, la pièce était écrite dans le genre sérieux de l'ancien drame a la Pixérécourt ; elle serait tombée à plat. Eh bien ! Frederick la transforme, la parodie, et des centaines de représentations n'ont pu épuiser la faveur qu'il lui a créée. — Voici le portrait de cet artiste , qu'un de mes confrères en journalisme a si bien tracé:

« Si nous vouUons définir cet artiste qu'on appelle un acteur, et dont le propre est de s'incorporer si étroitement à son art, ou plutôt à son œuvre, que son œuvre c'est lui-même, et luimême non-seulement en intelligence, mais encore en chair et en os , tandis que chez tous les autres la production est distincte de l'artiste; si donc

nous voulions définir cet écrivain qui écrit avec sa parole , ce peintre qui peint avec ses gestes et avec sa physionomie , ce musicien qui exécute avec sa voix , cet historien qui rend le passé présent , et le fait revivre en sa personne , cet individu qui est tout ensemble lui, vous et moi , qui fait penser le philosophe et rêver le poëte , pleurer tes femmes, rire et frissonner tout le monde; si, désespérant de vous faire comprendre , de vous faire au moins sentir l'universalité de cet interprète, qui , bien plus intimement que l'écrivain , bien plus matériellement que le peintre, traduit toutes le» passions et tous les caractères , puisqu'il y entre corps et âme , et que , selon le rôle ou la scène, il' lui faut être tour à tour pathétique ou terrible, élégant ou ridicule, jeune ou vieux, roi ou sujet, bon ou méchant; si, dis-je, désespérant de produire avec la plume l'idée que chacun de vous se forme de l'acteur, nous voulions, d'un seul mot et en une seconde , vous la rendre aussi sensible qu'une réalité matérielle , nous n'aurions qu'à vous nommer Frédérick-Lemaître.

« Et alors , en effet , toute définition deviendrait inutile , et vous reconnaîtriez sur-le-champ que cet homme personnifie tout ce que le mot d'acteur renferme dans sa vaste généralité. Vous vous rappelleriez ces créations prodigieuses, les unes faites en

dépit de la nullité , les autres en dépit de la grandeur de roriginal; double lutte aussi mémorable par les résultats que par les obstacles , et où il n'y a pas moins de gloire à surmonter la faiblesse qu'à triompher de la force. Vous le verriez, d'une part, entrer si avant dans le caractère du personnage, et cependant rester si libre et à la fois si puissant, qu'il a fait vivre ce qui ne vivait pas , et qu'en lisant le rôle après avoir entendu l'acteur, vous diriez que l'acteur est l'original , et le rôle une misérable copie. D'autre part, vous le verriez remplir avec tant d'aisance et de naturel ces personnages créés par un grand poëte , ces types dont les proportions semblent d'abord surhumaines, mais qui , à les bien regarder, sont dans les conditions de perspective et d'équilibre strictement nécessaires pour élever une vérité de détail à la hauteur d'une vérité générale ; vous verriez , dis-je, Frédérick-Lemaître étudier si profondément ces personnages et en exposer la logique, la raison d'être et l'ensemble, avec tant de méthode et de clarté , qu'ils vous paraîtraient , comme ils sont en effet , la chose du monde la plus simple et la plus ordinaire. »

Les théâtres qui nous restent à passer en revue n'ont pas l'importance de ceux dont il a été ques-

tion jusqu'à présent, il faut pourtant en excepter :

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