‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 33 sur 50 · L'AMBIGU-COMIQUE · texte numérisé non relu

L'AMBIGU-COMIQUE

Ce théâtre , dirigé par un littérateur distingué , M. Béraud, livré au drame populaire , ainsi que la Gaieté , s'adressent à la classe ouvrière , et déroulent devant ses yeux des tableaux de crimes de toute nature. Il est question, dans un autre article, de la tendance et de la morahté de ces compositions : je me contenterai, pour le moment, de signaler ici madame Guyon, Chilly et Saint-Ernest, au premier de ces théâtres ; Albert et madame Sarah au second, comme dignes d'être remarqués. Chilly surtout est un talent bien souple , et un fin observateur de toutes les nuances que la nature ou l'éducation donne à l'homme.

Les autres petites scènes possèdent quelques jolies femmes, quelques minois chiffonnés, tout à fait gentilles; quelques acteurs d'avenir : mais ce sont

pour ainsi dire les planches d'attente , les relais dramatiques où les jeunes adeptes de Tlialie ou de Melpomène guettent une occasion favorable pour s'élancer dans la carrière , et se faire remarquer sur d€s scènes plus élevées.

Il me; reste encore une tâche un peu difficile à remplir : c'est celle d'apprécier en général la manière déjouer et de déclamer des artistes français. Depuis longtemps familiarisé avec les scènes de différentes nations , je puis comparer et peser leurs défauts ou leurs qualités. Ayant le cœur pour juge, l'oreille pour guide,, et la froide raison pour soutien, j'espère ne pas me tromper ; mais, pour contenter tout le monde, j'y renonce d'avance.

Chaque nation du globe, a sa spécialité ou plutôt son individualité, qui la distingue de toutes les autres , soit dans ses usages , soit dans sa manière de sentir et de voir. La comédie, qui recherche les tableaux de cette vie intime , les transporte sur les planches, et offre une image de la société plus ou moins fidèle, selon le talent de l'auteur. Ainsi l'artiste sur la scène, reproduisant les types, nous donne presque toujours la mesure des sentiments ou des habitudes nationales par la manière

dont il marche, parle ou gesticule. Se plaçant à une hauteur d'où Ton domine l'ensemble, se dégageant de partialité et observant en philosophe, nous verrons qu'à une certaine distance les lignes de démarcation s'effacent , Thomme spécial disparaît, rhomme type reste. La passion ayant un foyer commun , le cœur ou la tête , son mobile devient commun aussi, et son expression alors fait juger si l'artiste est dans la voie vraie ou fausse. Les salons se ressemblent partout. A Paris ou à Londres, à Varsovie ou à Saint-Pétersbourg, la haute société est la même : c'est la classe moyenne seule et le peuple qui font distinction. Il faut donc juger deFimitationpar la vérité locale, ou plutôt juger de la couleur locale , comme on est convenu de s'exprimer. Le jeu scénique doit, par conséquent, s'apprécier de trois manières : par l'audition , par la vue, par le cœur. Partant de cette base, je dirai que l'Italien est exagéré ; l'Anglais, emphatique; l'Allemand, sentimental; le Français, homme d'esprit; le Polonais, chevaleresque; le Russe... je me tais , ne connaissant pas la Russie.

Voici pour la généralité. — Les conséquences de ces prémisses sont : force de mouvement et de geste chez l'Italien ; roideur chez l'Anglais ; quelque chose de mélancolique chez l'Allemand , d'éblouissant chez le Français , de grave chez le Po-

lonais. Le comédien italien, à très-peu d'exceptions près, joue avec toute sa personne , avec ses mains comme avec ses yeux, avec ses pieds comme avec sa tête : c'est un homme disloqué comme un clown. Il amuse, fait rire, et , sa langue harmonieuse aidant, il plaît, même avec ses défauts. 11 n'en est pas ainsi de l'Anglais : strict observateur du décorum^ il se remue tout d'une pièce, comme s'il avait avalé une barre de fer ; il est froid , prétentieux. L'Allemand, un peu lourd dans les scènes vives, commun dans son élégance , se réveille dans les scènes de cœur ; il trouve alors un fonds inépuisable de sensibilité et de tendresse ; il pleure de véritables larmes , et il émeut. Le Français a poussé au plus haut degré le talent d'observer : aussi sa comédie (je parle du jeu de l'artiste) est-elle irréprochable. Fin , gracieux , moqueur , il lance son mot avec malice et bonheur ; son esprit déborde , il en met partout; et si le cœur n'est pas toujours satisfait, l'oreille l'est toujours. Le Polonais a beaucoup de ressemblance avec le Français ; un peu de noble gravité de plus. Le trait distinctif de son jeu est une légère tendance au souci ; son sourire est triste, sa gaieté contenue ; et quand il se livre à son emportement, il franchit rarement les bornes du bon ton.

Dans la tragédie, où l'homme cesse d'être homme

et devient héros, ces nuances deviennent plus tranchées : Tltalien monte presque sur des échasses, l'Anglais s'enfle, TAllemand se redresse et secoue fièrement la tête , le Français oublie son esprit, devient noble et quelque peu froid, chose rare; le Polonais est naturel, avec un grain de fierté de plus.

La déclamation , selon la nécessité de la langue, varie aussi à l'infini. Toutes celles qui ont leur prosodie distincte doivent l'observer fidèlement; et c'est alors que l'oreille de l'étranger est exposée à une rude épreuve, s'il ne connaît que superficiellement la langue du pays, si surtout il ne connaît pas les habitudes locales du rhythme , et s'il juge par ses propres impressions. Excepté l'Angleterre , on n'est jamais plus choqué que par la déclamation du vers français. La langue , chacun le sait, a peu ou point de prosodie : la poésie exige le retour continuel de deux rimes masculines après deux rimes féminines ; les rimes riches sont peu nombreuses : de là vient la fatigue et la monotonie. Pour les éviter , on a été obligé de chercher une espèce de mélopée procédant par quinte , qui devient une véritable dissonance musicale, et un véritable supplice pour une oreille délicate. Ajoutez à cela la conviction enracinée que le vers n'est qu'un chant antique, qu'il doit être maintenu, et

VOUS aurez un échantillon de Tagrément. De plus , certains artistes, et ils sont les plus nombreux, ont une funeste habitude de s'arrêter sur la césure, ou de précipiter les syllabes en les scandant , et , aussitôt à quinte, de retomber sur la tonique :

^^pp^^p^^^^pi

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes.

et ainsi de suite à rinfini. D'autres (M. Beauvaléty ont un talent tout particulier de rendre les alexandrins incommensurables , par la manière dont ils traînent les monosyllabes ; le oui y dans leur bouche, prend la place d'au moins six syllabes. Exemple :

Ou i.

Dans ce seul mot , avant d'arriver à la quinte , la voix parcourt tous les intervalles chromatiques qui la séparent de la tonique :

Cette manière vicieuse de déclamer est surtout trèssensible dans la tragédie , parce que , en voulant rendre le vers noble, on-le fait emphatique, dénué

THÉÂTRES. 25o

de naturel ; son harmonie disparaît , il se brise par la saccade qu'on lui imprime , et ne laisse que le sentiment d'une insupportable fatigue pour l'esprit de celui qui l'écoute. Larive , dans son Traité de déclamation, M. Dubroca, dans son Art de lire à haute voix, ont cherché à obvier à tous ces inconvénients de mauvaises habitudes de lire les vers; mais les réformes sont lentes. Ni Samson, ni mademoiselle Rachel , les seules personnes qui disent bien le vers sur la scène, n'ont pu encore déraciner sur la scène de la Comédie ces vices, qui sont presque inhérents à la nature de la poésie française.

Le naturel , le coulant, il ne faut pas le chercher ici. La poésie, par cela seul qu'elle est poésie, semble inviter à s'écarter de la simplicité. Tout amour national à part, la déclamation polonaise semble être la seule dans la bonne voie. L'hexamètre polonais, composé de treize syllabes, est majestueux , et rappelle les magnifiques vers de l'Énéide. La variété que donne la poésie polonaise exigeant la pénultième longue et les monosyllabes brefs ou longs, selon les cas particuliers, est prodigieuse. Là, les vers sont nobles, les rimes riches, abondantes à un tel point , que la trop grande richesse est réputée vice. Le vers polonais se plie avec la plus grande facilité à toutes les exigences;

il peut, sans nuire à sa prosodie propre, revêtir toutes les formes du vers latin. Malheureusement la langue possède quelques inflexions inimitables pour les étrangers. 11 faut être enfant du pays pour pouvoir prononcer le / barré (/); mais comme la langue italienne plaît même à ceux qui ne la parlent pas, de même la déclamation polonaise plaît à l'oreille par la variété de modification tonique , quoique la langue étonne F oreille par sa strancité. Je passerai sous silence la déclamation anglaise : c'est un gargarisme continu de cailloux; l'allemande est un peu strapassée, mais ses hachures mêmes ont du charme et de la noblesse; elle est* aussi très-variée , et quand les beaux vers se succèdent dans la bouche d'un artiste , elle devient limpide, sonore et attrayante.

Somme toute , nulle nation ne joue aussi bien la comédie que les Français , nul ne déclame aussi

mal ses alexandrins qu'eux Dans la vérité scé-

nique, les Français ne peuvent être dépassés, car ils revêtent les haillons les plus dégoûtants pour représenter le type. En Pologne , les loques sont même un peu élégantes; en Allemagne, trèspropres; en Angleterre, sans expression, sans physionomie. Les artistes français feront toujours les délices de toutes les nations civilisées; tandis que les autres ne peuvent prétendre qu'à une renom-

mée restreinte par les frontières, on franchir les distances limitrophes. Tels qu'ils sont, les artistes français sont encore les plus fidèles interprètes de Part, et le seront probablement toujours, si ce bel art ne dégénère ou ne tombe tout à fait sous l'ouragan prosaïque, qui, de nos jours, réduit tout au positivisme et à Tindifférence la plus absolue.

Page 1