II
Il y a dans Tactrice deux femmes distinctes : la femme de la rampe et la femme hors de la scène. Nous avons déjà vu la première dans le chapitre précédent; mais la seconde a droit à une étude toute spéciale. — Avant tout, quelques mots préliminaires.
Les femmes du monde ne peuvent comprendre les folies que les hommes de tout âge font pour les femmes de théâtre ; elles se demandent, avec la meilleure foi possible, quel est cet attrait si sédui-
sant qu'ils trouvent dans ces figures fardées et hlanchies le soir, blêmes , tirées , fanées le jour. Effectivement , la plus jolie femme de la société ne pourra jamais avantageusement lutter contre une actrice d'une beauté plus que médiocre : elle sera toujours vaincue. A l'actrice l'hommage le plus chaud , le plus empressé ; à la femme de salon des compliments, des expressions banales, et voilà tout. Quel est le fin mot de cette énigme? — Je crois que le voici :
Si les femmes sont les filles d'Eve, les hommes, on ne peut le nier, sont ses fils ; si le fruit défendu plaît aux femmes, il n'est pas moins séduisant pour les hommes. Mais où est-il ce fruit défendu dans cette affaire? dira-t-on. — Il est dans la difficulté de Taccès des coulisses. — Voici tout le mystère. — L'actrice y est chez elle , dans son temple , dans son sanclum sanctorum ; elle est la divinité que les profanes ne peuvent contempler que de loin, entourée de tout son prestige, séparée du pubUc par la rampe, qui jette sur elle un reflet chatoyant, éblouissant; qui la pare de tout ce que l'imagination peut engendrer de plus gracieux, de ce que l'œil peut voir de plus séduisant. C'est un puissant auxiliaire que le quinquet, je vous assure; et pour peu qu'une femme ait des traits réguliers (il faut même qu'elle les ait un peu fortement accusés, car les traits
fins disparaissent , se confondent , et sont écrasés par la distance et par Téclat de la lumière), qu'elle ait la voix bien timbrée, les formes bien prises ; le blanc, le rouge, le noir, en feront une beauté. — L'actrice vue de loin gagne cent pour cent : est-il donc étonnant que les imaginations travaillent, que les désirs s'exaltent, et qu'avant de l'approcher on se sente déjà entraîné, vaincu? Puis, quand on veut la voir de près, la barrière s'élève. N'entre pas qui veut au foyer des artistes, dans les coulisses : il reste la ressource de guetter le moment de sa sortie du théâtre. Mais là encore l'actrice est inabordable; elle se dérobe à la curiosité la plus tenace; lorsqu'elle descend dans la rue, elle est enveloppée du haut en bas comme une femme de l'Orient ; on ne peut même apercevoir le bout de son nez. Il y a bien la ressource d'une lettre; mais la lettre sert très-peu, et d'ailleurs l'actrice ne joue pas la comédie en pure perte ; — elle connaît très-bien les avantages que lui donne une résistance prolongée. Comme la personne qui écrit lui est , pour la plupart, complètement inconnue, comme elle ne peut l'approcher sans son consentement, elle ne court pas le danger de se prendre d'amour à la vue d'un beau visage, aux douces paroles glissées dans l'oreille, à la pression expressive d'une main ; — elle ne lutte pas contre ses propres sensations :
toutes les chances de la guerre sont de son côté , tandis que Thomme impressionné, entraîné, fait tout ce qu'il peut, emploie tous les moyens pour parvenir jusqu'à elle. Il y parvient à la fin ; mais là encore une nouvelle lutte l'attend. L'actrice, sûre de son fait, agit avec prudence. Son boudoir est une succursale du théâtre ; elle n'y perd pas son prestige tout d'un coup. Il faut ajouter à cela qu'il est extrêmement rare de trouver à Paris une actrice tout à fait sotte. A force de jouer ses rôles, à force de répéter des phrases plus ou moins bien tournées , elle retient un bon nombre d'expressions choisies; elle s'en sert, elle charme avec leur secours ; sa conversation est brillante, son coup d'œil très-juste; elle vous met immédiatement sur plusieurs sujets, pour découvrir votre passion dominante, vos faiblesses ; et dès qu'elle les connaît , vous lui appartenez corps, et âme. Si votre conquête en vaut la peine , vous serez conquis , parfaitement conquis. On vous enlacera de telle façon , qu'eussiez-vous la force d'un Hercule , d'un Samson , vous ne pourriez rompre les filets dans lesquels elle vous enveloppera. Je soupçonne très-fort que Dàlila et Omphale étaient actrices. — Quand une telle femme ne Hvre que ses appas et quand elle garde sa tête , ce que les autres appelleraient garder son cœur, elle est la plus dangereuse créature qu'il soit pos-
sible de voir. C'est un vampire femelle qui sucera non pas le sang de l'homme, mais son argent, sa santé, son honneur même, et ne le rendra à la société que complètement ruiné, et lorsqu'il ne sera plus qu'une ombre de lui-même.
A l'appui de cette assertion, que les obstacles qui défendent la coulisse sont le véritable motif de ces amours si violents et de ces désirs immodérés, je dirai qu'il est rare, excessivement rare, de voir un auteur amoureux d'une actrice. Si cela arrive quelquefois, c'est le plus souvent dans un théâtre pour lequel il ne travaille pas ordinairement; et si ces liaisons sont rares, elles sont presque sans exemple de l'artiste à l'actrice : dans ce dernier cas, ou l'on se marie, ou la liaison dure peu.
Les mœurs des actrices françaises , à peu d'exceptions près, sont décriées, et presque toujours avec raison; car il y en a peu que l'amour irrésistible de l'art jette sur les planches. C'est pour la plupart un calcul des parents qui leur choisit cet état attrayant et lucratif; ou bien elles le choisissent elles-mêmes, par envie de briller ou de se rendre indépendantes. Il y a plusieurs catégories d'actrices : il y en a qui , pleines de talent , ont des appointements fabuleux ; il y en a d'autres qui n'ont pour talent que leur grande beauté , et que les administrations payent pour avoir leurs stalles
continuellement garnies ; il y en a même qui payent au contraire le directeur pour avoir le droit de faire fortune par leurs beaux yeux. Mais toutes ces catégories se rencontrent sur le même terrain , sur le terrain des mœurs plus que faciles.
Quand une actrice débute à Paris , et quand elle peut avec raison espérer du succès , son premier soin est de se munir d'une mère. Gela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Toutes les débutantes n'ont point de mères à elles; elles les louent au besoin, et s'en servent à la maison comme d'une femme de chambre ou d'une cuisinière; mais aux répétitions , au spectacle , dans les coulisses , ces femmes exercent leur métier de mères , stipulent pour leurs filles , écartent les soupirants pauvres , parlent raison à celles qui seraient assez tentées de suivre l'impulsion de leur cœur , et sont les Argus les plus difficiles à assoupir. — Les véritables mères en font tout autant; mais il y en a peu. Les pères portent les correspondances de X enfant dans le jour , lisent tous les lundis les feuilletons pour voir si l'on parle de l'enfant, et applaudissent l'enfant le soir dans la phalange des lustriers , autrement dite des claqueurs. Gomme les modistes, les actrices n'ont pas le bénéfice des mœurs irréprochables; elles suivent le torrent, et font comme leurs camarades : car la vertu au théâtre, à Paris ,
est une véritable duperie. Personne n'y croit; elle ne sert à rien, ne rapporte rien, et prive l'actrice d'un appui nécessaire , soit dans le monde , soit auprès du directeur, soit auprès des journalistes. L'actrice vertueuse (ou plutôt pudibonde, car on emploie généralement à tort le mot vertu) est encore à trouver, je pense. 11 y en a pourtant qui, par originalité, par envie de se distinguer, ou dominées par la manie du mariage , résistent longtemps , luttent courageusement, se laissent écraser par le luxe de toilette de leurs camarades ; mais, à la longue, elles se rendent, elles s'avouent vaincues; et, dans un court espace de temps , elles regagnent habilement celui qu'elles ont perdu dans leurs illusions de vertu.
L'actrice française est, de sa nature, dissipatrice. La raison en est que ce qui ne coûte pas beaucoup à gagner se dépense avec une vitesse effrayante. On a vu pourtant des exemples d'actrices qui calculent ; entre autres , on cite mademoiselle 0*** , célèbre par sa lésinerie plus encore que par sa beauté et par ses vives répliques. Celle-là a érigé en principe l'immoralité de l'actrice , comme attachée à l'état; car étant à Londres, et regardant un jour dans la salle à travers ce petit trou du rideau que le machiniste y ménage dans tous les théâtres , elle entendit un de ses camarades qui ,
nouvellement marié, s'escrimait tant bien que mal contre le fléau de l'impureté : alors , se tournant vers lui avec ce petit air moqueur que vous lui connaissez tous, elle lui dit très-sérieusement : a Mais mon cher , quand on a de ces préjugés-là , on se fait bonnetier ou tailleur, et non artiste! » Que vous en semble? — Et c'est malheureusement là l'opinion la plus accréditée chez ces dames.
Plus l'actrice est en vogue à Paris , plus sa possession est enviée ; ceci est une affaire de vanité. La possession d'une actrice en renom donne un vernis de richesse peu commune, car les fantaisies de ces dames sont excessivement coûteuses. Peu d'hommes sont en état de suffire à ce luxe qu'ils se donnent ; aussi se ruinent-ils , et cette ruine ne profite pas même , le plus souvent , a celle qui la cause.
Quoi qu'il en soit, l'actrice spirituelle répand autour d'elle un charme tout particulier. Son salon est un des plus agréables; les gens d'esprit, les écrivains , les artistes de toute espèce, y abondent ; et Ton y entend un feu roulant de saiUies originales, de traits les plus fins , de causeries les plus gaies , d'aventures les plus piquantes. L'observateur qui assisterait à ce spectacle, bien autrement intéressant que celui du théâtre, à ce débordement de mots spirituels, dirait que toutes
ces personnes broient des diamants dans leurs bouches et en rejettent les facettes éblouissantes aux yeux des assistants , tant leur verve est étincelante , tant leur société a d'attraits irrésistibles !
Le salon de mademoiselle Mars était jadis le plus remarquable sous ce rapport. Tous les soirs , après le spectacle, l'inimitable artiste recevait tous ses fidèles, empressés à adorer de près l'idole. Les hommes les plus célèbres dans les arts et dans les lettres y étaient admis à titre d'amis. Quelques-uns avaient leur couvert mis à sa table tous les jours ; et l'on dit même qu'un des plus assidus se fâcha tout rouge parce que mademoiselle Mars ne lui donnait pas d'étrennes. — Mais à quel propos, lui demanda- t-on, la croyez-vous obligée de vous les donner, tandis qu'habituellement ce sont les hommes qui les offrent? — Comment, à quel titre ? répondit M. D"^**. Depuis vingt ans je viens régulièrement dîner chez elle, je n'y manque jamais; et elle ne me donne pas d'étrennes ! — C'est monstrueux en effet! réphqua la bande joyeuse. Et depuis ce moment mademoiselle Mars ne manqua jamais d'accomplir ce devoir d'amitié envers son vieux D***.
Ce salon a été de nos jours remplacé par celui de mademoiselle R*^^. La célèbre actrice réunit autour d'elle, une fois par semaine, toutes les notabilités de la haute aristocratie, de la science et de
l'art. Elle est très-difficile dans ses admissions; et l'on dit qu'un noble membre de la Chambre des Pairs , connu par ses interminables speechs contre tous les ministres, a fait un surnumérariat de plusieurs mois avant d'être reçu. — « Est-il amusant?» était la première demande de l'actrice. — « Comme homme du monde, je l'ignore, réplique l'interlocuteur; mais je puis vous certifier que, comme orateur politique , il est des plus réjouissants ! » — « Alors on verra. » — L'admission fut prononcée, et le cercle s'augmenta d'un homme ; car les femmes sont exclues de ce salon, qui, sous le rapport de la bonne compagnie, est un des plus remarquables à Paris.
Chez une nation vive, gaie, impressionnable, tout ce qui lient à l'amusement doit naturellement avoir son cachet particulier, et refléter cet entrain , cette verve , cette imagination ardente que les Français possèdent au suprême degré. Aussi le carnaval , et tout ce qu'il traîne à sa suite, doit-il être à Paris le plus désirable à connaître. Ces pensées-là se présentent à l'esprit de quiconque n'a pas encore eu l'occasion d'assister à quelques bals publics, et surtout aux bals masqués.
Les anciennes traditions , qui , dans un pays de progrès , s'effacent vite ou se transforment , conservent encore au loin une certaine réputation ; et Ton peut dire hardiment que les trois quarts des étrangers qui arrivent à Paris sont très-curieux de voir danser, dans sa pureté primitive , ce cancan dont ils ont tant entendu parler. Eh bien ! la désillusion la plus complète ne tarde pas à vous saisir à la gorge , pour ainsi dire, aussitôt que vous entrez dans une salle de bal masqué. Là où vous vous attendiez à voir briller une variété de costumes de toutes les nations, là où T Imaginative française pouvait se donner le champ le plus vaste, vous ne trouvez, pour récréer vos yeux, que le général étranger^ le vidangeur^ l'éternel Titi ^ et le débardeur. En vain vous chercheriez quelques déguisements de caractère , en vain vous voudriez trouver quelques gentilles Suissesses , quelques provoquantes poissardes, quelques sémillantes laitières, quelques bondissantes Gamargos, quelques charmantes jardinières : rien. — Le Titi^ toujours le Titi ! le débardeur^ toujours le débardeur ! — Réjouissez- vous donc la vue avec cela !
Il n'en était pas ainsi autrefois. Jadis les bals masqués de Paris étaient fameux dans le monde ; leur ancienne chronique est riche de tous les souvenirs dignes de figurer dans les annales d'un peu-
pie qui danse et chantonne toujours, qui sait s'amuser, qui sait varier ses plaisirs. Mais, par malheur, l'époque actuelle a produit deux hommes qui ont tué toute la beauté , toute la variété des bals masqués ; les coupables sont Gavarni et Chicard.
Gavarni par ses inimitables crayons , par cette variété admirable déposes, d'expression, d'entrain qu'il a donnée à ses débardeurs et à ses Titis, les a mis tellement en vogue , qu'il a culotté (passez-moi le terme) tout le beau sexe dansant aux bals masqués à Paris. « A quoi bon , se dirent ces dames , se tourmenter le cerveau pour inventer des costumes et des travestissements , tandis que nous avons sous les yeux de charmants lutins qui ont un succès fou ? Faisons comme on fait , transformons-nous en titis , en débardeurs ; et vive la joie! »
La sagesse des nations dit ; « Faut de la vertu, pas trop n en faut. » Nous dirons aussi: Faut des titis ^ pas trop n'en faut! Eh bien! non-seulement il y en a trop, mais il n'y a que cela; et quand vous assistez à un bal masqué, vous éprouvez le vif déplaisir d'avoir jusqu'à satiété des pantalons de velours et des vestes galonnées ; — de voir de grandes bottines en cuir, crottées , à la place des petits souliers vernis à boucle et des bas de soie de
différentes couleurs que portaient jadis les danseuses des bals masqués. — 11 est choquant au dernier point de voir deux hommes danser ensemble Fun vis-à-vis de l'autre, ou dans les bras Tun de Tautre. Car qu'est-ce donc autre chose , je vous prie, que toutes ces femmes, sinon des garçons plus ou moins bien tournés qui se trémoussent en tous sens? Ah! monsieur Gavarni, vous êtes un grand coupable ! Mais puisque vous avez fait le mal, de grâce, donnez au public un remède au plus vite. Dessinez , crayonnez des costumes nouveaux; mettez dans la bouche des nouvelles travesties ces charmants bons mots qui se répètent d'un bout du monde à l'autre ; transformez les femmes du bal masqué réellement en femmes , donnez-leur envie de ressembler à vos délicieuses créations ; et vous aurez bien mérité de tous ceux qui ont envie d'aller au bal.
Si Gavarni a tué le costume , Chicard a tué la danse. Jusqu'aux bals de la Renaissance, il y avait encore des personnes qui se livraient à ce divertissement avec tout le gracieux qu'il comporte. Le bal des Variétés et la salle de Musard (aujourd'hui nommée Valentino) conservaient le monopole de cette danse excentrique et pittoresque nommée au commencement de ce chapitre ; et partout où l'on dansait, on pouvait dire que l'on dansait. Mais, sur
ces entrefaites , Chicard , avec Balochard et autres talons de sa société , apparut sur riiorizon , et vint à la Renaissance transformer le quadrille en une chose sans nom , accompagnée des contorsions les plus sauvages. Certes , à la vue de cette excentricité, un immense éclat de rire s'empara de toute la ville ; on se mit à battre des mains de la barrière de l'Étoile à celle du Trône, dans Tunivers... et ailleurs. C'était étourdissant, ébouriffant, luxuriant, rutilant ; c'était même tout à fait chicandard, chicocandard , et , comme dit le poëte chevelu , « chocnosophe ! » — Cette nouvelle école trouva malheureusement des imitateurs ; et si Byron , Schiller, Goethe, Victor Hugo et Mickiéwicz, ont sur la conscience une myriade de mauvais poètes qu'ils ont engendrés, Chicard et sa compagnie répondront, devant Lucifer ou une autre Terpsichore, « de tout le mal qu'ils ont fait à la danse. La caricature a remplacé la grâce, la volupté et le charme de l'ancienne contredanse du bal masqué ; toutes les belles danseuses, les lionnes ont disparu, abandonnant le plancher à tout ce qui, dans l'échelle du monde, tient les bas échelons. A dater de cette époque , la verve de Musard s'est éteinte aussi : il n'y a plus de ces vigoureux quadrilles accompagnés de chaises cassées , de coups de pistolet ; de ces galops infernaux, de ces valses suaves. Quel-
que chose de bâtard, de contourné, de disgracieux , de pataud , marche , recule , se dandine , chaloupe. Le dégoût arrive; on déserte les bals pubUcs, on se réfugie chez soi, et là, au piano, on danse à huis clos. — Autrefois, presque tous les théâtres avaient leurs bals. L'Opéra avait sa salle, son foyer remphs de dominos, où l'intrigue, la causerie spirituelle, les surprises, régnaient en souveraines; l'Opéra-Goniique faisait danser comme dans un salon ; le Palais-Royal avait ses bals d'artistes; les Variétés possédaient le privilège d'attirer tous les curieux , parce que le cancan modéré, dépassant en verve le fandango , la cachucha , et bien d'autres danses nationales ou de caractère, y avait asile. L'Odéon ouvrait ses portes à tout le quartier latin ; la Porte Saint-Martin , l'Ambigu-Comique , la Gaieté , répandaient la joie sur le boulevard du crime. A présent, la plupart de ces bals sont fer-* mes; l'Opéra a livré son étincelant local à toutes sortes de Titis , et a englobé dans son immense vaisseau tous les autres bals masqués petits et grands. Sa salle de danse ressemble à une salle d'asile, où se trouvent entassés des milliers de fous en guenilles; et son foyer, rempli par un pubhc mal composé, achetant pour six francs, dans la rue, aux vendeurs de contremarques, des billets qui en coûtent dix à la caisse, n'a conservé aucun
des brillants souvenirs du passé. Des femnoes communes, en dominos de soie chiffonnés, en gants à dix-neuf sous et en bottines de cuir crottées , ne savent vous intriguer autrement , en vous abordant , qu'en vous adressant une de ces phrases : « Je te connais ; » ou bien : « Veux-tu me conduire souper ? » et les Arthurs de bas étage , les petits clercs , les petits commis de boutique , qui jeûnent souvent toute la semaine pour aller au bal masqué le samedi, se figurent être des lions en hurlant comme des forcenés , en perçant la foule comme s'ils étaient ivres , ou bien en disant des grossièretés à chaque domino qui a le malheur de se trouver sur leur passage. — Gardez-vous pourtant de croire que le Parisien ne s'amuse plus ! Non ; il s'amuse , mais d'une autre manière : seulement cette manière-là est beaucoup moins divertissante et plus sale, à mon avis. — En assistant aux bals masqués dans l'intervalle de 1832 à 1838, on voyait danser la joie, le plaisir, l'aisance. — Aujourd'hui, la joie est factice , le plaisir forcé ; et l'on pourrait dire avec raison , en portant , du haut du balcon de l'Opéra , un regard d'observateur dans la salle , que chacun y a apporté son dernier sou. C'est la misère qui danse, et cherche à s'étourdir sur son lendemain. Mais ces convulsions sont vaines. C'est inutilement qu'on se bat les flancs pour être
joyeux; la réalité est là, et ressemble à ces forfanteries des condamnés qui jouent l'impassibilité à leur heure suprême, et, avec des lèvres tremblantes d'une émotion intérieure, jettent quelque sarcasme sur la société. Quittons ce spectacle bruyant et triste à la fois , et passons à la variété des danseurs qui peuplent pour la plupart ces bals si turbulents et si peu amusants.
ARTHUR ET DODOPHE.
Depuis que les bals de l'Opéra sont tombés dans le domaine de toute espèce de calicots^ par la facilité que Ton a de se procurer des billets à moitié prix , il a surgi une classe à part d'êtres nullement intéressants , qui s'est imposée au public de Paris. Cette classe se subdivise en Jrtkurs, qm sont l'aristocratie de l'espèce , et en Dodophes (diminutif d'Adolphe) , race inférieure , généralement connue sous le nom de saute-ruis seaux.
278 ARTHUR ET DODOPHE.
L'Arthur est ordinairement un jeune brûle-pavé de dix-huit à vingt-quatre ans , qui partage son temps entre Testaminet et la lorette; qui, sous prétexte d'études , de surnumérariat dans quelque administration du gouvernement, dans quelque compagnie industrielle, ou de collaboration à quelque petit journal des théâtres ou des modes (où la rédaction se fait gratis) , quitte la province , et vient à Paris manger quelques pièces d'or et un billet de banque qu'il a eu le talent de carotter à sa bonne maman , plus les écus que ses parents , trop crédules , seront forcés de lâcher pour faire face à sa toilette ou payer ses dettes, lorsque l'indélicatesse des créanciers et des usuriers l'aura chassé de la capitale, ou coffré à Clichy. — Jaloux d'imiter les viveurs et les membres du Jockey-Club , voire même les roués de la Régence, l'Arthur singe l'extérieur des gens comme il faut , ou plutôt , pour être dans le vrai , des gens comme il n'en faut pas, et va bravement, un cigarre à la bouche , en lancer la fumée asphyxiante dans la figure des passants , et rit à gorge déployée de ces tours de laquais , qui , selon lui , sont du chic, L'Arthur méprise souverainement la redingote; il porte toujours un habit rond à courtes basques , boutonné au milieu de la poitrine par un double bouton ; un pantalon sans sous-pieds, évasé au bas,
ARTHUR ET DODOPHE. 279
qui voltige autour d'une jambe sans mollet ; un petit chapeau presque sans bords , et une moustache frisée , cirée , lissée et relevée.
Les marchands d'habits et de bric-à-brac sont les pères nourriciers de l'Arthur. — Ce dernier profite de son crédit chez un des bons tailleurs (dont avant tout il cherche à s'assurer) , pour se donner autant de toilette que possible; et il a soin, en limitant sa garde-robe à ce qu'il porte sur lui , de revendre pour trente ou quarante francs au plus , auxdits marchands , un bel habit ou une redingote qui lui coûte cent vingt à cent trente francs, et qu'il n'a même pas mis une seule fois, afin de faire de l'argent , ou plutôt , selon son expression , pour faire affaire.
On distingue le Dodophe de l'Arthur ( qui se met avec quelque soin en englishman) par sa figure plus ou moins blême , par des mains sales , par une botte ayant la prétention de passer pour vernie. Sa redingote étriquée, acquise aux piliers de la halle du Temple , est d'un type particulier, et va très-bien avec l'économie de la bourse de ce monsieur, qui , gagnant de six à huit cents francs par an , est obligé d'être ridicule à peu de frais.
L'Arthur se plaît essentiellement à cultiver les dames en renom de la Chaussée-d'Antin , en poussant sa pointe jusqu'à la Madeleine et dans les en-
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virons de' Saint-Lazarre , Saint-Georges et Bréda-Street. Il les conduit, en coupé a f heure , au Ranelagh ou au Château-Rouge , où il est fier de les trimbaler à son bras; et s'il a fait affaire, comme je l'ai dit plus haut, il leur paye des soupers dans des cabinets particuliers au café Foy ou à la Maison dorée. Entre le vin de Champagne et le café-gloria , ces belles apprennent avec bonheur qu'elles viennent de sabler le produit d'une montre rococo de la grand'maman , ou d'un magnifique pantalon que Renard a livré , dans la matinée au généreux amphitryon. Si l'Arthur est en fonds , ou qu'il ait encore du crédit devant lui , il ambitionne la possession d'une actrice ou figurante d'un des théâtres des boulevards. Un tel succès le conduit directement à Clichy. — Quelle chance!
Quant au Dodophe , il est moins superbe , mais plus moral : il voudrait trouver un sort dans le mariage , et rêve constamment la conquête d'une duchesse ou au moins d'une marquise; et à cette fin, pour se donner le genre gentilhomme, il prend des manières qu'un cocher du faubourg Saint-Germain ne voudrait pas afficher. — C'est surtout au bal de l'Opéra, presque abandonné aujourd'hui par les hommes de bonne compagnie, qu'il faut étudier dans toute sa gloire la race dont il s'agit.
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— Si VOUS voulez savoir d'où sortent ces sauvages qui ont usurpé le plancher du foyer, ou qui font des contorsions inouïes sous prétexte de danser ; qui crient , qui vous coudoient , insultent les dominos et répandent autour d'eux un parfum de cabaret , allez dans les magasins de calicots de troisième ou de quatrième ordre; aventurez-vous dans les restaurants à quatre-vingt-dix , soixante-quinze ou soixante centimes le dîner ; circulez un peu aux abords du Palais de Justice , et vous reconnaîtrez , à ne pas vous y tromper, tous ces bruyants personnages , tantôt un mètre à la main , tantôt portant un carton de rubans ou un échantillon de drap : celui-ci avale un pseudo-beefsteak, Tarrosant d'un carafon d'eau et le soutenant d'un morceau de pain qui était frais... avant-hier ; celui-là porte des minutes, des copies judiciaires, des actes : là, vous serez complètement au courant de leur origine. Vous les entendrez discourir à très-haute voix sur la hausse et sur la baisse ; vou^entendrez citer les plus beaux noms de France : ces messieurs les connaissent... par les lettres qu'ils portent à leur adresse, par les paquets qu'ils remettent chez leurs concierges. Si vous sortez un dimanche, vous vous heurterez pour sûr, à chaque pas , à un Dodophe quelconque : les boulevards en sont pleins, les jar-
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dins en pullulent ; et on peut dire hardiment que TArthur et le Dodophe sont aujourd'hui un des véritables fléaux de Paris.
RANELAGH. - CHAUMIÈRE. — PRADO. —VA- LENTINO. — MABILE. — CHATEAU-ROUGE.
Le plus ancien , partant le plus respectable des bals d'été, est le Ranelagh, — Le pavillon, bâti à la proximité du château de la Muette , au milieu d'une pelouse du bois de Boulogne, donne asile aux danseurs de la classe mi-bourgeoise, mi-ouvrière. Composé en partie de grisettes et de calicots, le Ranelagh conserve encore les anciennes traditions de modestie, qui ne s'y perdent qu'à
l'annonce d'une /e-fé? extraordinaire qui fait quintupler le prix du billet ; car alors tous les gentils minois, tous les soupirants pour le bon motifs tous 'les respectables parents disparaissent , et livrent la place aux désœuvrés, à la femme galante, au vice en gants jaunes , en robe de soie, au marché aux transactions peu chastes. Dans les jours de grandes fêtes, le Ranelagh devient en tout point semblable aux autres bals de cette espèce dont il sera parlé plus bas, et ne présente à l'étranger curieux qu'une salle exiguë, tin peu moins mal éclairée que d'ordinaire , et quelques jets de gaz de plus. Ces jets de gaz jouent un rôle immense dans les bals d'aujourd'hui. C'est une lutte de bec à bec; passez-moi ce mauvais calembour, mais il est de circonstance. — Tout le charme du Ranelagh consiste à être placé là où l'on peut à l'aise respirer un peu d'air pur, dans ce rendez-vous de danseurs plus ou moins honnêtes.
J'ai toujours été curieux de savoir à quel cœur candide on doit , dans l'origine des bals , cette douce appellation de Chaumière que porte l'établissement choréographique du quartier latin. Malheureusement, les procès-verbaux qui constatent ce point historique de la plus haute importance manquent, et nous en sommes réduits aux conjectures, ^î^:*' M)^^)^'^m ob
Ce dut être, sans nul doute, un couple d'amoureux qui s'est dit un beau jour : «Fuyons la ville, et allons nous ensevelir dans quelque désert; là, nous ne vivrons que pour notre amour, car une chaumière et TON cœur suffira ! » — Aussitôt dit , aussitôt fait ; et nos amoureux s'étant arrêtés dans ^ cette Thébaïde, qui ne Test guère aujourd'hui, avisèrent une cabane , peut-être la bâtirent de leurs propres mains, et... passons. — C'est du roman hypothétique, et j'écris une actualité^ une histoire de notre époque.
La Chaumière , livrée aux ébats de la jeunesse des écoles, est une espèce de guinguette sur un large pied, où la gaieté folle éclate de toutes parts , où les gentilles grisettes viennent se faire enrôler dans le corps respectable des étudiants, comme on le verra à l'article Étudiante.
Cette jeunesse excentrique se livrerait assez facilement à toutes les danses du chic local , si le maître de l'endroit ne possédait pas une taille herculéenne, une voix de Stentor, un coup d'œil d'épervier, et l'autorité morale... d'un poing solide. Il connaît ses habitués comme ses propres enfants ; il les gronde, il leur sourit, il les bouscule, il les caresse, il les flatte, il les expulse, le tout selon le cas et selon leur conduite. Là où les gendarmes et les sergents de ville seraient écharpés , il suffit
d'une parole du père Lahire, qui, je crois, est quelque descendant du fameux preux du temps de Charles VII , dont le portrait est conservé à la postérité dans le valet de cœur. Le futur procureur du roi , l'avocat , le juge , le médecin ou le chirurgien en herbe , obéit , en riant , à l'injonction qui lui est faite, répond par quelque lazzi , et continue à gigoter plus décemment. — Et vive la joie, la bière et les échaudés !
Ce qu'est la Chaumière pour Tété, le Prado l'est pour l'hiver. Toute la différence est que là c'est à ciel ouvert , dans un jardin que l'on danse , et qu'ici l'on danse à couvert. La même jeunesse des écoles s'y donne rendez-vous ; les mêmes ménages du treizième arrondissement en forment les quadrilles ; le sergent de ville y est aussi bien abhorré qu'à la Chaumière; et la même bière éventée , le même échaudé poussiéreux font les frais de ces repas somptueux que l'on y consomme.
Le bal Valentino a remplacé en hiver, à la Salle Saint-Honoré , les fameux bals masqués qui ont fait la vogue de Musard. C'est ici que, de 1834 à 1837, se réunissaient tous les bons vivants de Paris ; c'est ici que l'on voyait , à cette époque , danser dans tout son lustre le véritable cancan , dont il n'y a plus de traces aujourd'hui; c'est ici que l'on rencontrait les plus jolis minois vêtus des costumes de
femme les plus frais et les plus gracieux ; que Ton entendait ces fameux quadrilles des chaises cassées , ces galops infernaux , qui ont valu à Musard le sceptre des bals de l'Opéra. — Tout cela n'est plus qu'un souvenir. — Aujourd'hui le bal Valentino a beau embellir sa salle , augmenter ses becs de gaz , annoncer des solennités ; il n'a pour habi'tués que des Dodophes, et des femmes dont la laideur et le costume sont loin de pouvoir attirer le monde viveur.
Mais voici les beaux jours ! Les Champs-Elysées sont pleins, la foule se presse et arrive au Rond- Point , prend à gauche , et s'enfonce dans Vallée des Veus^es, C'est là que s'élève le fameux temple de la Terpsichore française ; c'est là que se donnent rendez -vous tous les danseurs des deux sexes ; c'est là que se font toutes les découvertes modernes en choréographie excentrique. Une simple inscription , Jardin Mabile ! indique le fameux asile des danses échevelées^ carnavalesques. — Les divinités de l'endroit sont les demoiselles Frisette, Mogador, Rose Pompon, Mignonette, la reine Pomaré, etc.; et leurs cavaliers, Brididi, danseur désossé , qui met son pied sur l'épaule de sa danseuse avec infiniment de grâce et fort peu de politesse; Mercure, Pritchard et autres.
Mais comment retracer les danses qui s'exécu-
tent là ? Il faut les voir, car aucune plume n'est capable de reproduire la variété des poses , l'imprévu des mouvements. Comment rendre tantôt cette tête renversée, cette poitrine effacée, ces pieds bondissants et disloqués; tantôt ce corps plié en deux, la tête touchant le genou ; et l'homme, à la manière du taureau , ayant Pair de vouloir éventrer sa danseuse? Dirai-je ces bras tendus, cet œil en feu , cette bouche grimaçante , ces mouvements dans lesquels le torse seul exécute toutes sortes de soubresauts, et où l'on dirait que quelque paralysie a privé les pieds de tout mouvement? tantôt... Mais en voilà assez. Tout cela est bizarre, sauvage , mais très-peu gracieux.
Mabile jouit, dans une certaine classe, d'une réputation non usurpée. Les impures maintenant s'y donnent rendez-vous; et le retentissement de ses fanfares, de ses flûtes, ophicléides et autres saxohornes , est tellement grand , que plus d'une grande dame , poussée par le démon de la curiosité, y pénètre à l'abri d'un épais voile; et plus d'une fois, dans les salons resplendissants du luxe aristocratique, à la vue de cette danse compassée, éternel ennui des bals comme il faut ^ son imagination la reporte vers cette guinguette fameuse où tout est vie, mouvement, joie, folie et vice, vice sans fard , car ces Terpsichores de nouvelle es-
pèce n'ont d'autre existence que l'amour et la danse. On prétend que les établissements rivaux font des cadeaux assez coûteux à ces Madeleines... non repenties, pour donner ou maintenir la vogue, pour s'assurer une clientèle.
Il faut dire franchement que tous ces tripotages, tous ces embellissements, tout cet éclairage luxueux, ont véritablement tué la sincère gaieté française. Sous ces contorsions de mauvais goût et de la plus mauvaise compagnie, on voit que l'abandon n'est pas. Ces yeux caves , ces voix rogomiques , accusent des convulsions continuelles de plaisir qui font pitié à voir ; le gaz et ses extravagances ont chassé la jolie et fraîche grisette, vêtue de l'indienne et du petit bonnet. Le gaz est grand seigneur , il lui faut du velours et de la soie. Il Ta , mais à quel prix ! — Ces duels de gaz sont curieux à observer dans leur progression. « Cent becs de gaz illumineront la salle , » dit le Ranelagh. — a Cinq cents ! » réplique Mabile. — cf Deux mille! » crie le Château-Rouge. — « J'en allumerai trois mille ! » dit le satrape de l'Allée des Veuves. Mais, pour écraser ses rivaux, l'entrepreneur des bals du Château-Rouge mit sur l'affiche mngt mille flammes, tant de gaz que de lanternes de couleur, et il annonça la présence d' Ibrahim-Pacha ! — Sur ce , les concurrents inclinèrent la tête ,