CHAPITRE I
ArriTée à Bataria. — Désappointement que j'éprouTai au débarquement — Aspect de la nouvelle ville. — Visite sommaire dans Tintérieur de la ville. — Population ; principaux édifices publics. -* Insalubrité ancienne de Batavia. — Ses causes. •— Son assainissement actuel. — Le choléra. — Ses ravages dans Tlle de Java. — Sa marche sur le globe. — Moyens que les Européens doivent employer pour se préserver des maladies ordinaires à Batavia. — DifTérence de l'influence des marais d'eau douce et des marais salés.
Après une navigation qui ne dura pas moins de deux mois et demi, nous entrâmes dans le fameux détroit de la Sonde , qui sépare les îles de Java et de Sumatra y et peu de temps après nous jetâmes l'ancre dans le port ou boone de Batavia , la capitale des Indes hollandaises. Cette ville , bâtie sur la rivière de Tjiliwong, occupe l'emplacement de Djokatra, ville célèbre qui fut réduite en cendres par les Hollandais vers l'an 1620, et qui elle-
mcmc avait été construite sur les ruines de l'ancienne cité javanaise de Sunda-Calappa. C'est ainsi que partout les ruines succèdent aux ruines.
J'éprouvai 9 en débarquant, un singulier désappointement. L'état-major et la musique nous attendaient sur le quai; nos soldats, en grande tenue, dans leur uniforme tout neuf, se rangèrent en bon ordre en sortant des chaloupes, et bientôt nous nous acheminâmes, au son des tambours et d'une musique guerrière, vers le quartier qui nous était destiné. Je marchais fièrement en tète de ma com* pagnie , que j'avais exercée avec soin avant notre départ et pendant la traversée, et je m'attendais, dès notre entrée en ville, à attirer l'attention des habitants par la bonne tenue et l'air martial de notre troupe. Mais, au lieu de la magnifique cité dont on m'avait tant vanté la splendeur, quel fut mon étonnement quand nous entrâmes dans une rue étroite, bordée de cabanes de bambous, au milieu d'une population déguenillée de portefaix, de Malais et de Chinois, qui nous regardaient d'un air indifférent, ou avec un sourire hébété! Le major, qui, pendant toute la traversée, m'avait parlé avec tant d'emphase de la magnificence de Batavia, marchait à quelques pas devant moi.
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J'aurais bien voulu m*approcher de lui pour lui reprocher de s'être moqué de moi; mais le bourreau semblait m'avoir deviné, et, comme pour me narguer, il continuait à marcher à distance avec ce flegme qui n'appartient qu'à sa nation, sans daigner tourner la tête de mon côté, malgré les efforts que je faisais et mes hem! hem! répétés pour appeler son attention.
Enfin, après une bonne demi-heure de marche à travei's ces rues étroites et tortueuses, la voie s'élargit tout à coup, et le major s'arrêta pour commander, c< par sections, en ligne I » Je répétai aussitôt le commandement, et au moment où je me retournai, après l'avoir fait exécuter, je me trouvai cette fois à côté du major, qui me dit d'un air narquois : « Veillez à ce que vos hommes conservent bien leur alignement, nous allons entrer en ville. — Et où sommes -nous donc depuis plus d'une demi-heure? fis-je avec étonnement. — Nous sommes dans le faubourg de Buiten Neuvo-portstraat; » et il reprit gravement son poste et son pas cadencé. Je sus plus tard que ce faubourg était un reste de l'ancienne ville de Djakatra.
Bientôt nous nous trouvâmes dans une belle et large rue, ou plutôt une espèce de boulevard,
bordé de jolies habitations toutes entourées de jardins plus ou moins grands, dont les arbres élevés jetaient leur ombrage jusque sur la chaussée , et dont les fleurs répandaient un parfum délicieux. Les fenêtres et les terrasses de ces maisons étaient garnies de dames en brillantes toilettes européennes; les hommes, coiffés de larges chapeaux de paille de Panama, et vêtus de vestes et de pantalons de nankin ou de toile blanche, se tenaient de chaque côté de la chaussée, en fumant gravement leurs pipes, et échangeant de temps en temps des saints et même des poignées de mains avec quelques-uns de nos ofiSciers de leur connaissance.
La vue de cette population si différente de celle que nous venions de rencontrer, et qui semblait s'être réunie pour nous souhaiter la bienvenue; l'aspect de ces maisons si coquettes, dont la tenue annonçait cette propreté minutieuse qui caractérise le peuple néerlandais, et formait un contraste si frappant avec la saleté et le délabrement des masures de la vieille ville; tout cela, dis -je, fit sur moi une impression des plus agréables, et me réconcilia en un instant avec un pays dont le premier aspect m'avait paru si repoussant.
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Le boulevard que nous suivions se prolongeait pendant trois kilomètres au milieu d'habitations et de jardins variés de formes et d'étendue, ce .qui rompait la monotonie et l'ennui que présentent souvent les longues avenues en ligne droite et aux constructions régulières. Enfin nous arrivâmes à une vaste place formant un carré parfait, entouré d'édifices dont la forme indiquait la destination. Cette place se nomme le Weltevreden, ou le quartier militaire ; c'était là que nos soldats devaient être casernes. De jolis pavillons réservés aux officiers s'élevaient à côté des casernes affectées aux troupes. L'ensemble avait un aspect de propreté et de confortable qu'on rencontre rarement dans nos villes de garnison d'Europe.
Aussitôt que le bataillon eut fait halte, en attendant l'inspection sommaire que devait passer le général commandant la place, le major s'approcha de moi et me dit : « Eh bien, comment trouvez-vous notre résidence?
— Elle me paraît charmante ; c'esjt presque im paradis terrestre; mais vous auriez dû me prévenir que, pour arriver à ce séjour enchanté, il fallait passer par une bien vilaine antichambre. »
Ici notre conversation fut interrompue par l'ar-
rivée du général ; puis, Tinspection passée, le reste de la journée fut employé à notre installation.
Je me logeai, non pas dans un des pavillons destinés aux ofiSciers, mais dans une jolie petite maison que je louai dans Konings- Plein (Plaine ou Place Royale); cette place, située tout près de Weltevreden, est environnée de charmantes habitations avec jardins, avantage auquel je tenais beaucoup et que ne m'ofiEraient pas les pavillons d'oflBciers dont j'ai parlé. Du reste , les plus beaux logements de ces pavillons étaient occupés par le commandant de place, sa famille et ses bureaux, et par d'autres ofiSciers en permanence à Batavia. Ce qui restait libre ne pouvait convenir qu'à des officiers subalternes. Quant aux capitaines et aux officiers supérieurs de la garnison, ils prenaient leur logement en ville.
J'employai les jours qui suivirent mon arrivée, dans les moments qui n'étaient pas consacrés à mon service, à visiter la ville, que je n'avais fait, pour ainsi dire, qu'entrevoir en traversant une partie avec mon bataillon. Au delà du Weltevreden, je remarquai un faubourg plus beau encore que le boulevard par lequel nous étions arrivés en sortant de l'ancienne ville. Il se prolonge sur
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la route de Buitenzoorg, résidence du gouverneiu*, environ quatre kilomètres jusqu'au delà d'un lac appelé Maester-Comelis. Toutes les maisons qui bordent cette route sont construites avec une élégance remarquable. En outre, quelques allées latérales aboutissant au canal de Mooleuvliet ou aux places dont je viens de parler, comme le Prinsen-Laan, le chemin de Gonong-Saharie, le chemin de Tanaabon, etc., complètent l'ensemble de ce charmant faubourg, habité par les plus riches négociants de la ville et par les principaux employés du gouvernement.
Entre ces différents quartiers européens et par derrière, se trouvent ceux des habitants asiatiques et des Chinois. Le quartier principal de ces derniers, appelé aussi le camp chinois, est hors de l'enceinte et à l'ouest de l'ancienne ville, dont il formait comme un vaste faubourg; mais à la longue ils se sont gUssés partout, et on les voit maintenant étabhs de tous côtés, surtout dans les bazars situés dans les parties que je viens d'indiquer.
Batavia ne renferme pas moins de soixante mille âmes (1). On y compte environ vingt-quatre
(1) Aujourd'hui (en 1860) ce nombre esl plus que doublé.
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mille Javanais ou Malais, quinze mille Chinois, six cents Arabes, douze mille esclaves; le reste des habitants se compose d'Européens. Outre les belles maisons particulières dont j'ai parlé, j'y remarquai, dès mes premières promenades, de fort beaux édifices pubUcs, tels que l'église luthérienne, le grand hôpital militaire, le palais du Weltevreden , et les bâtiments qui bordent la place de Waterloo {Waterlooplein). Quoique Batavia soit la capitale de toutes les possessions néerlandaises des Indes orientales ou de la Malaisie (selon la nouvelle division adoptée par les géographes), le gouverneur général n'y résidait pas habituellement à l'époque de mon arrivée. Il habitait le magnifique château de Buitenzoorg, dans la résidence de ce nom , où se trouve un des plus riches jardins botaniques du globe. Mais depuis il est revenu se fixer à Batavia, au château de Weltevreden.
J'avais souvent entendu dire en Europe que Batavia était une des villes les plus insalubres qui soient au monde; je l'avais même lu dans les relations de plusieurs voyageurs du xvii* et du xviii* siècle, qui la représentaient surtout comme le tombeau des Européens. Cependant l'aspect des
quartiers dont j'ai parlé , l'air pur et embaumé qu'on y respire, les visages frais et pleins de santé des Européens qui les habitent , semblaient donner un démenti à ces assertions. Mon major, à qui j'en parlai un jour, me répondit que c'était une insigne calomnie ; qu'il avait habité Java et Batavia pendant plus de vingt ans, à différentes reprises, et qu'il s'y était toujours mieux porté qu'en Europe ; d'où il concluait que le climat de cette ville était un des plus sains du globe.
« Qu'en pensez -vous, docteur? dis -je en souriant au médecin en chef de l'hôpital militaire, qui se trouvait par hasard présent à notre conversation. S'il était question de stratégie, je m'en rapporterais volontiers au major; mais dans un cas où il s'agit de salubrité et d'hygiène publique , je vous regarde comme un juge plus compétent que lui.
— Il y a, répondit le docteur, dans ces deux assertions contraires, comme cela arrive ordinairement, du vrai et de l'exagération. Dans l'origine. Batavia, placée dans les conditions communes à toutes les villes intertropicales dont le sol est bas, c'est-à-dire mal située et de plus mal organisée, méritait la mauvaise réputation qu'on lui
avait faite; mais depuis les premières amiées de ce siècle , la constitution locale de son territoire a subi de grandes et nombreuses modifications, qui, secondées habituellement par Fadministration de l'illustre Daendels et par le baron Van der Capellen , son successeur médiat, ont elles-mêmes modifié l'état sanitaire et la mortalité de Batavia, ce qui fait qu'aujourd'hui cette ville n'est pas plus malsaine que tant d'autres ports de mer situés entre les tropiques.
« Pendant les premières dizaines d'années qui suivirent la fondation de Batavia (de 1620 à 1650), les environs de cette ville consistaient presque tout entiers en marécages et en broussailles. C'est à quoi, dès lors, on attribuait sa fameuse insalubrité. Bien plus, les anciens habitants ont encore aggravé cette insalubrité par leur propre faute, ne voulant pas comprendre que la construction d'une ville intertropicale devait être différente de celle d'une ville européenne et surtout d'une ville néerlandaise. En fondant Batavia, l'on trouva bon de lui donner la forme d'un carré oblong, qui fut entouré de murs et de bastions et pourvu d'une forte citadelle sur sa face septentrionale. Ce n'était pas en cela que consistait la faute; car dans
ces temps d'agitation ^ où les Provinces -Unies, en guerre avec l'Angleterre, avaient encore à se défendre contre les aborigènes ^ il fallait bien que Batavia devînt une forteresse. Dans les commencements , la ville entière se trouvait à l'est du Tjiliwong. Mais l'accroissement de la population commanda des agrandissements, et bientôt la rive gauche du fleuve put s'enorgueillir d'un quartier non moins vaste et presque aussi magnifique que l'ancienne ville. Le Tjiliwong traversait donc la ville dans toute sa longueur, avec un courant rapide, et la divisait en deux parties à peu près égales. Mais ce n'était pas assez pour les Hollandais que la capitale de leurs possessions dans cette partie du monde leur rappelât le nom de leur ancienne patrie (1); ils voulurent encore en faire une ville hollandaise, coupée en tous sens par une infinité de canaux. Bientôt, en effet y des canaux furent creusés en grand nombre à l'est et à l'ouest du Tjiliwong. On embeUit leurs quais en y plantant de beaux arbres des Canaries et des Tameriades. Et pour faire participer à ces ornements les jardins qu'ils dessinèrent à l'ouest de
(1) Batavia, pays des Balaves, ancien nom des Hollandais.
la ville y les habitants y firent passer une quantité de fossés et de canaux de dérivation, qui, par l'est y communiquaient immédiatement avec ceux de Batavia, par l'ouest, avec l'Ankée.
oc II résulta de ce système de canaux que le Tjiliwong, dont le courant avait beaucoup de force à son entrée dans la ville, dut céder aux cours émissaires une partie de ses eaux ; qu'ainsi ce fleuve, considérablement affaibli, ne pouvant plus porter jusqu'à la mer les corps insolubles entraînés par la puissance du courant au-dessus de Batavia, fut forcé de les déposer, partie dans les canaux, partie à son embouchure, de manière à rendre plus haut et plus large le banc qui s'y trouvait. Dès lors le rapide et beau Tjiliwong ne fut plus qu'un petit cours d'eau, et, loin de purifier la ville, il l'infectait par les précipités dont il remplissait les canaux, qui devenaient de moins en moins profonds et de plus en plus immondes.
« Cet état de choses fut empiré par le violent tremblement de terre de 1699, qui changea sensiblement le cours du fleuve. Ses eaux se frayèrent un passage à travers champs, et lorsqu'elles rentrèrent dans leur lit, plus près de la ville, elles charrièrent une si grande quantité de pierres et
de vase que les canaux de la ville en furent entièrement remplis, que l'eau cessa d'être potable et que les poissons moururent.
ce Néanmoins on ne devint pas encore sage.
On souilla même de plus en plus les canaux en y jetant toutes sortes d'immondices. On laissa l'eau fangeuse répandre ses exhalaisons pestilentielles et les hommes mourir. Ce n'était que lorsque les canaux cessaient ou allaient cesser d'être navigables , qu'on les curait un peu; mesure insuffisante, et qui ne faisait que pallier le mal au lieu d'y remédier.
ce Sous de telles influences, il était inévitable que les maladies et la mort exerçassent de terribles ravages dans l'enceinte de Batavia. Les listes mortuaires font frémir à l'aspect du nombre des victimes, qui s'élevaient à des milliers (1).
c( Les principales maladies des habitants de Batavia étaient des fièvres pernicieuses et des dyssenteries intenses; et l'on peut, sans exagération, attribuer à ces causes les cinq sixièmes des décès. Les Européens étaient ensevelis dans la ville, les
(i) De nS9 à ^78 inclusivement, 74,^54 personnes ont été inhumées dans la Yille et dans ses alentours , sans compter les villages où chacun enterrait ses morts sur son propre terrain.
Chinois, hors des murs, sur les deux côtés de la route de Jacutpa. Nouvelles et puissantes causes de maladies qui coûtèrent la vie à beaucoup de monde. Enfin le mal devint si grand, qu'il fut un instant question d*abandonner Batavia, et de faire de Sourabaya le siège du gouvernement hollandais dans ces contrées. Ce projet avait été proposé par Daendels; mais, le voyant trop fortement combattu, il en conçut un autre non moins vaste : c'était de transformer Batavia elle-même, et de détruire, autant qu'il était possible, les causes d'insalubrité occasionnées jusque-là par l'ignorance et la routine.
« Il commença par faire combler la plupart des canaux, afin d'assurer au fleuve un courant plus rapide. Il fit exhausser et cultiver des marécages et des champs de riz abandonnés aux environs de Batavia. Convaincu que le voisinage des tombeaux, et surtout celui des tombeaux chinois, situés dans un terrain marécageux, était funeste à la population, il ordonna que les enterrements eussent lieu plus loin de la ville. Daendels, dont le mérite, comme celui de beaucoup de grands hommes, ne fut reconnu qu'après sa mort, comprenait la nécessité d'en finir avec les conditions
délétères où se trouvaient les habitants de Batavia. Certain que cette ville n'avait plus désormais d'ennemis à craindre à l'intérieur, il en fit raser les murs et le fort, et résolut de placer Batavia sur un terrain plus élevé, à trois milles environ ou quatre kilomètres de la ville ancienne. Il commença aussitôt la construction de la ville neuve par les casernes, les jolis pavillons d'officiers, et le palais du gouvernement, qu'il fit élever sur le terrain de Weltevreden.
a Cet exemple fut suivi de tous les côtés. Bientôt Mooleuvliet, Noordwyk, Ryswyk, Gonong- Saharie , comptèrent de nouvelles maisons de bon goût, espacées et spacieuses; et dès l'an 1816, presque tous les Européens avaient quitté l'ancienne ville; il n'y restait plus que les bureaux indispensables du gouvernement, de la municipalité et des maisons de commerce.
« De leur côté, les Chinois et les aborigènes, dont l'existence tenait à celle des Européens, bâtirent des villages dans le voisinage immédiat de la ville neuve, ou. donnèrent plus d'extension à ceux qui s'y trouvaient déjà, surtout depuis l'époque où les habitations des Européens commencèrent à s'élever en grand nombre autour du
Konings-Plein y à Parapattan, à TanabaDg^ à Kramat et sur la grande route de Buitenzoorg. Ainsi , en moins de vingt ans, on vit Batavia renaître plus belle, et se transformer en une ville intérieure, spacieuse, élégante, qui fait l'ornement de Tlnde néerlandaise.
Ci II s'ensuivit que, dans l'ancienne ville, beaucoup de maisons tombées en ruines furent démolies; que la suppression du fort et de l'enceinte, eûnsi que la diminution du chiffre de la population, rendirent la ville plus large, plus ouverte, et facilitèrent le passage de l'air. Cette partie de Batavia fut donc aussi assainie ellemême, et le seul camp chinois conserve encore sa primitive insalubrité. Quant à la ville neuve, située sur un terrain plus élevé , plus ferme , plus sec; environnée d'une quantité de champs fertiles et bien cultivés; composée de beaux quartiers dont l'excellente distribution promet à l'air de circuler en liberté, elle comprend une étendue beaucoup plus considérable que celle de l'ancienne ville, et elle est dans des conditions hygiéniques incomparablement meilleures. Aussi les fièvres pernicieuses et les dyssenteries qui ont fait autrefois tant de ravages à Batavia, ne se rencontrent plus
que dans quelques villages des environs construits par les indigènes dans des conditions déplorables; et si parfois ces maladies apparaissent encore dans la ville, c'est avec un caractère bénin, qui les rend presque inoifensives. C'est ainsi que Batavia, sans être devenue, comme le disait tout à l'heure le major, la ville la plus saine du globe, a du moins acquis un degré de salubrité qui ne le cède à aucune des villes placées dans des conditions identiques. J'ajouterai enfin, pour dire toute la vérité, que les différents quartiers de la ville ne sont pas tous également sains, et que si le Weltevreden, Konings-Plein, Parapattan, Kramat, le faubourg de Buitenzoorg et d'autres, ne laissent rien à désirer, il est encore un grand nond)rc de localités qui sont loin d'avoir été assainies comme ces quartiers privilégiés, sans parler du camp chinois, qui, comme je l'ai dit, offre encore aujourd'hui, sous le rapport de l'insalubrité, le spectacle le plus déplorable. »
Quand le docteur eut cessé de parler, je le remerciai des détails dans lesquels il avait bien voulu entrer pour m'instruire de l'état sanitaire d'une ville qui allait devenir, au moins pour un certain temps, ma résidence principale. « Cepen-
dant, ajoutai -je, il est une maladie dont vous ne m'avez pas parlé, qui a fait, à ce que j'ai entendu dire, de terribles ravages à Java et à Batavia il y a peu d'années, et qui s'y est établie, pour ainsi dire, en permanence, comme dans l'Inde ; vous avez déjà compris que je veux parler du choléra-morbus.
— Je vous ferai d'abord observer que le choléra ou mordechi, comme nous l'appelons ici, n'est pas plus endémique dans ce pays qu'en Europe, où il vient de faire aussi de terribles apparitions. Cette maladie fut importée, en 1819, de l'Inde transgangétique à Java, et elle attaqua d'abord Samarang, une des trois grandes villes de l'ile. Après avoir exercé d'horribles ravages dans cette ville, le choléra commença à s'étendre d'abord le long de toute la côte septentrionale de Java, ensuite dans l'intérieur de l'île. Il emporta dans sa marche cent dix mille habitants. Mais c'est à Batavia, et surtout dans le port de Samarang, où il reparut en 1822, qu'il fut le plus désastreux. Depuis la peste noire , que les chroniques contemporaines du xiv* siècle prétendent avoir emporté la moitié de la population de l'ancien continent, jamais épidémie aussi dévorante ne
parcourut une aussi vaste surface , et ne frappa un aussi grand nombre de victimes. Mais Java ne fut pas plus maltraité que beaucoup d'autres contrées que ce redoutable fléau visita successivement à partir de cette époque. 11 se propagea, du delta du Gange, où il est endémique, dans toute l'Asie méridionale et orientale , et dans ime grande partie de l'Asie moyenne; il décima non -seulement les populations des îles de la Sonde, mais celles des Philippines et du reste de la Malaisie, jusqu'aux extrémités orientales de l'archipel des Moluques. Après avoir moissonné les îles de Ceylan, de Maurice, de Bourbon, de Madagascar et de Zanzibar, il envahit l'Arabie et pénétra en Perse, en Syrie et en Egypte. De la Perse il s'étendit en Russie, et parcourut dans toute son étendue cet immense empire. De Moscou et de Saint-Pétersbourg, il se propagea avec une effrayante rapidité jusqu'aux armées entre lesquelles devait se décider le sort de la belliqueuse et malheureuse Pologne. De là il s'étendit en Hongrie , en Autriche, en Bohême, en Prusse, dans le reste de l'Allemagne, en Angleterre et en France; enfin, franchissant l'Atlantique, il s'élança comme un vautour afiamé sur le nouveau monde, et.
ayant repris son vol vers l'Occident, il désole aujourd'hui l'Espagne et Alger. Quant à Java et aux îles voisines, cet inexplicable fléau semble les avoir abandonnées, sauf quelques cas isolés qui se présentent encore de temps en temps, mais qui n'ont plus rien du caractère de l'épidémie de 1819 et de 1822. Du reste, dans les Grandes -Indes orientales, comme dans ces contrées, cette maladie nous a paru, à nous, peu redoutable pour les Européens amis de la tempérance. Pour résumer enfin cette dissertation physico- médicale, j'ajouterai que le soin d'éviter toute espèce d'excès, l'habitude d'une grande propreté, sont les moyens hygiéniques que je recommande avec le plus d'instance aux Européens nouvellement débarqués dans ce pays. Le choix d'un logement dans un quartier salubre est aussi essentiel, et je vous certifie qu'avec ces précautions vous vous garantirez non -seulement du choléra, mais aussi des autres maladies ordinaires à toutes les contrées intertropicales, et plus particulières à Batavia.
— Je vous remercie, répondis -je au docteur, de vos nouvelles indications et surtout de vos conseils, que je tâcherai de suivre scrupuleuse-
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ment. Cependant , ajoutai -je, il me semble avoir remarqué près de la nouvelle ville encore beaucoup d'eaux stagnantes et de marais, dont les émanations me sembleraient être un danger pour ces nouveaux quartiers dont vous vantez la salubrité?
— Ces marais ne sont pas sans inconvénients, sans doute; mais d'une part leur action malfaisante est atténuée par la végétation luxuriante qui les entoure et les couvre en partie; d'un autre côté, les exhalaisons de ces marais, qui ne contiennent que de l'eau douce, sont beaucoup moins pernicieuses que celles des marais d'eau salée qui se répandent sur l'ancienne ville et sur la rade. La science explique ce phénomène; mais je vous ferai grâce de ses explications, pour ne vous parler que de l'expérience qui a démontré que les fièvres dans l'ancienne ville et sur les vaisseaux mouillant tout près de la côte, portent un caractère beaucoup plus grave et dénoncent une disposition plus forte aux symptômes typhiques, que celles qui se déclarent dans la ville neuve et aux environs. Nous voyons tous les jours des preuves de ce fait dans le grand hôpital militaire de Weltevreden. Il y a continuellement entre nos mains
un grand nombre de malades atteints de fièvres endémiques. La plupart appartiennent à la garnison casernée à Weltevreden; mais il est remarquable que peu de ces malades succombent. Leurs fièvres n'ont, en général , que les symptômes de la fièvre intermittente tierce ou quotidienne; elles vont rarement jusqu'à la fièvre nerveuse ou au typhus complet. Ce même hôpital offre de tristes et nombreux exemples de marins qui continuent d'être victimes de l'insalubrité de la rade et de l'ancienne ville; et tout en étant convaincu de la coopération d'autres causes importantes^ je pense qu'une grande partie du mal est imputable aux marais d'eau salée. »