‹ Quinze ans de séjour à Java et dans les principales îles de l'archipel de laChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le docteur Weelkaer. — La Société des arts et des sciences de Batavia. — Effets de la transformation de Batayia. — Aspect de la ville nou- Telle Yue d'une hauteur qui la domine. — Aperçu du règne végétal aux environs de Batavia. ~ Llle de Java. — Son importance. — Sa position géographique. — Sa population. — Système orographique. — • Principales montagnes. — Productions minéralogiques. — Volcans. — Climat. — Température. — Moussons : Tune sèche, Tautre humide. — Règne végétal. — Règne animal. — Règne minéral.

Le docteur dont j'ai rapporté la conversatiou dans le chapitre précédent se nommait M. Weelkaer. Je commençai dès lors avec lui une liaison qui s'est continuée pendant bien des années , et qui n'a pris fin qu'à la mort de cet homme estimable , arrivée l'année qui précéda mon retour en Europe. Le docteur Weelkaer était membre de la Société des arts et des sciences de Batavia , so-

ciété qui est la première de ce genre établie par les Européens en Orient, et qui jouit d'une juste célébrité dans le monde savant. Il me fit faire la connaissance de plusieurs de ses collègues , et c'est grâce à leur obligeance et à celle du docteur que j'ai pu me procurer un grand nombre de notions curieuses et intéressantes sur tout ce qui concerne les possessions néerlandaises dans cette partie du monde.

J'avais fait, presque toujours seul, dans l'intérieur de Batavia les promenades dont j'ai parlé. Mais quand j'eus fait la connaissance du docteur Weelkaer, il m'accompagna souvent dans des excursions aux environs de la ville, par suite desquelles je l'envisageai sous un autre aspect qu'elle ne m'avait paru au premier coup d'œil. Il m'initia en même temps à la splendide flore de ce pays, qui n'est toutefois qu'un échantillon incomplet de la riche végétation de Java. Voici le résumé des notes que je pris à la suite de ces excursions.

La ville de Batavia, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, n'est plus ce qu'elle était il y a un demi -siècle. Jadis une forteresse, elle n'est actuellement qu'un système de villas

formant avec un autre système de kampongs (1) un ensemble très - étendu. La ville ancienne, que des démolitions continuelles transforment de jour en jour en rase campagne , ne jouit plus que d'une vie languissante qui serait depuis longtemps éteinte sans le voisinage de la rade. Les endroits qui servaient jadis de résidences aux gouverneurs ne sont aujourd'hui que des ruines, couvertes d'herbes et de broussailles; les nombreux blocs de maisons, habitées, autrefois par une population abondante, ont disparu ou ont fait place à des déserts où perce çà et là un toit qui s'écroule; les parcs ou kampongs de cette partie, jadis la retraite des classes opulentes, sont changés en taillis et en marais, et il n'y en a que très -peu qui, occupés par quelque Chinois ou créole , aient échappé à la ruine générale.

Quant à la ville nouvelle, si d'un terrain élevé vous portez à votre insu les yeux sur son enceinte, vous ne vous doutez guère que c'est la capitale des Indes néerlandaises qui s'étend à vos pieds. On ne voit point ces groupes serrés de hautes maisons qui constituent ordinairement une

(^) Bourgades entourées d'arbres et ressemblant k un parc.

ville; on ne voit point ces tourbillons de fumée qui s'échappent des mille cheminées des fabriques bruyantes ; point de dômes ni de tours. On n'entend pas ce hruit assourdissant et perpétuel qui sort du fond des rues^ rien enfin de ce qui pourrait vous déceler le voisinage d'une capitale. Figurez-vous un jardin de quelques kilomètres d'étendue; imaginez -vous qu'il est couvert d'un réseau d'arbres plus ou moins élevés; que ce réseau est composé de larges mailles, formées par les vastes places, les cimetières, les jardins potagers et les sawahs (1); et vous aurez un plan fidèle de la Batavia d'aujourd'hui. Mais où trouver les bâtiments? Us sont placés au milieu des arbres, et, loin de s'élever au-dessus d'eux, ils se cachent plutôt dans leur feuillage. Il n'y a que peu d'édifices publics qui dissent exception à cette règle générale.

Aussi eût-il été contraire au but que se proposaient les habitants modernes de Batavia, de construire des maisons de ville, aux façades hautes et superbes. Le goût oriental ne se fût -il même pas opposé à de telles constructions, l'action souter-

(^) On donne le nom de saivàh aux rizières qu'on peul inonder arlificiellemerit.

raine d'un sol volcanique aurait, certes, seule empêché de cumuler les étages, dans la crainte d'augmenter encore le danger des tremblements de terre. Voilà pourquoi la ville de Batavia , la ville moderne bien entendu, se présente si modestement à vos yeux, ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit plus belle et plus ravissante que dans les temps passés. Voilà pourquoi, au lieu d'un système de toits grisâtres,, vous voyez un vaste et magnifique parc se dérouler à vos pieds.

J'ai déjà esquissé les principaux quartiers de la ville. Au risque de tomber dans des redites, je ne saurais m'empêcher d'appeler l'attention de mes lecteurs sur cette variété de scènes pittoresques que présentent la ville et ses environs. Il y a quelque chose d'éminemment caractéristique dans l'enlacement des quartiers européens, chinois et indigènes.

Quel charme offrent à la vue ces habitations indigènes, simples cabanes de bambou, ombragées par les figuiers et les tamariniers, que les Malais bouddhistes vénèrent comme leurs vaches saintes et chérissent comme les kalapas (cocotiers) aux cimes étoiléesl

Quel aspect pittoresque se présente à vos yeux ,

si, un peu au delà des limites de la ville, vous plongez vos regards dans les rizières verdoyantes qui, vous entourant de tous côtés, ressemblent à une mer immense, où tantôt les innombrables tombeaux des Chinois, tantôt les villages, ailleurs les maisons de campagne, forment autant d'îlots; le tout couvert et environné de ce que la végétation offre de plus fastueux et de plus splendide, le tout charmant par la variété des formes et les différentes nuances de verdure! Le règne végétal, en effet, offre ici un aspect vraiment grandiose et imposant. Et tout d'abord se présentent les palmiers majestueux, illustres parmi tous les végétaux, et bienfaiteurs de la population indigène. Comme s'ils étaient pénétrés du sentiment du rang supérieur qu'ils tiennent dans le règne végétal, ils s'élèvent fièrement au-dessus des plantes environnantes, et leurs troncs restent entiers jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au niveau des sommets des arbres voisins; alors ils envoient de tous côtés leurs rameaux splendides comme pour annoncer aux environs la présence de ces «ui^bres bienfaisants qui produisent le pain, le lait et le vin (1).

(4) L'arbre à pain, le cocotier et d'autres espèces de palmiers fournissent une substance dont on fait du pain, une liqueur douce

C'est donc à juste titre que deux de leurs genres portent, en botanique, le nom de Phénix et de Coryphée , et que la dénomination de princes a été choisie pour désigner les palmiers comme les princes du règne végétal.

Quatre variétés de palmiers, connues sous les noms de kalapa, de gebang, d'aren et de pinang, sont surtout cultivées à Batavia, et Ton trouverait à peine un arpent de terre où ces plantes magnifiques ne s'ofirent pas aux regards. On ne saurait se faire une idée de la vive impression que j'éprouvai, lorsque pour la première fois je contemplai la splendeur de la végétation tropicale dans les environs de Batavia. L'aspect seul des palmiers me frappa tout d'abord sur ce sol où la nature ne cesse jamais de produire tout ensemble des fleurs et des fruits.

Aussi communément que les palmiers, on rencontre ici dans les kampongs et les jardins, les musacées, les beaux bananiers ou pisangs avec leurs feuilles gigantesques et leurs fortes grappes de fruits. D'une taille moins haute que les palmiers, ils se plaisent dans leur voisinî^e comme

comme du lait, et qui, par la fermentation, devient une espèce de vin connu sous le nom de vin de palmier.

pour participer à leur gloire, ou pour ombrager de leur feuillage magnifique et gigantesque les troncs syeltes et nus de ces arbres.

Les palmiers et musacées constituent les plantes les plus caractéristiques de Batavia. Mais il s'en faut de beaucoup qu'ils soient les seuls. Partout on aperçoit des groupes charmants de sveltes bambous, dont les tiges réunies en faisceaux près du sol se développent, se dégagent peu à peu et se terminent enfin en cimes d'un épais feuillage. Partout où l'œil perce, il découvre le solatri (calophyllum siUatri)^ le tamarinier, le canari (canartum commune) , le waringin, le waroe {hibiscttë tilianttë)y le djatti wolanda et tjammara [camarina equisetifolia). Ils sont plantés sur les bords des chemins et des quais, tant dans la ville ancienne que dans la ville moderne. Ce sont le djatti wolanda (guazanca tamentosa) et le pohom assem (tamarindus tndica)^ qu'on y trouve en si grand nombre qu'un double ou triple rang de ces arbres forme une enceinte autour des deux grandes places de Waterloo et de Konings- Plein. Les warîugius, les canaris et les tamariniers abondent aussi dans les terres et les jardins des Européens; ils ombragent, dans les kampongs, les

habitations modestes des indigènes conjointement avec beaucoup d'arbres d'une utilité générale. Partout on contemple leurs formes, qui enchantent l'œil. C'est ainsi que le waringin [ficus henjamina) charme nos yeux par l'élégance de sa ramification et de son feuillage; le tamarinier, par sa cime étendue et ses feuilles finement pinnatifides; le caiiari, par son tronc gigantesque et sa couronne vert foncé; le kapok (eriodendron an/ra-ctuosum)^ par ses rameaux qui, sortant du tronc, forment avec lui un angle droit, et qui, malgré cette direction horizontale, ne jettent que peu d'ombre; le docrian [durio zibethtnus)^ par sa hauteur imposante et ses fruits énormes; le karet [ficus elastica)y par son tronc court et ses rameaux pendants , largement étendus. Les arbres de taille moins élevée ne manquent pas non plus d'élégance. Les orangers et les citronniers, les djerokh des indigènes, le mangoustan [garcinta mangostana), le nangha-wolanda [anona mûricota) et le boewah-nona [anona squamosa)^ s'ils n'attirent point l'œil par l'élégance de leurs formes , nous charment du moins par la splendeur de leurs fruits. On les rencontre partout dans les kampongs accompagnés d'une variété surprenante d'arbres

et d'arbrisseaux disparates , mais dont Tabondance même nous empêche de les nommer ici spécialement. D'ailleurs c'est assez nous occuper, pour le moment, de Batavia en particulier; il est temps de jeter un coup d'œil sur l'île de Java elle-même , et dans les quelques mots que nous dirons de ses productions, nous compléterons ce que nous avons pu omettre sous ce rapport en parlant de la capitale et de ses environs.

L'île de Java est séparée de celle de Sumatra par le célèbre détroit de la Sonde, ou plutôt de Sounda. Le navigateur qui, en venant de l'océan Indien, a ses deux îles à gauche et à droite, voit bientôt devant lui la grande terre de Bornéo; de là cette dénomination commune d'îles de la Sonde ou de Sounda, donnée à ces trois contrées, dénomination insignifiante et contestée par quelques géographes à l'égard de Bornéo , mais sur laquelle il est inutile de chicaner. Le nom de Sounda paraît venir du sanscrit stnduy mer, fleuve, grande eau, et rappelle le sund des Danois et le sound des Anglais.

L'île de Java, jadis siège d'un grand et florissant empire indigène , centre de la puissance hol-

landaise dans les mers d'Orient, domine, par sa position, les principales entrées des mers qui baignent l'Asie orientale. En grandeur elle n'égale ni Bornéo, ni même Sumatra, car elle ne s'étend en longueur de l'ouest à l'est que l'espace de neuf cent quatre-vingts kilomètres; sa largeur varie de cent vingt à deux cents kilomètres, et sa superficie peut être évaluée à vingt -deux mille huit cents kilomètres géographiques carrés. Sa population (1) est cependant plus considérable et ses habitants plus industrieux, surtout pour ce qui concerne le commerce, les arts et l'agriculture, ce qui lui assure incontestablement le premier rang dans la Maltdsie. Le nom de Java ou Djava est malais, et signifie selon les uns une grande île, selon les autres une espèce d'orge, j avoua, qui y croît en abondance,

(i) D*aprô8 le baron P. Melvill de Cambee, la population de Java et des petites tles enTironnantes s'éleyait, en 4845* k neuf millions cinq cent soixante mille trois cent quatre-Tingts habitants, et pour JaTa séparément, k neuf millions deux cent trente-cinq mille trentetrois. Dans ce dernier nombre la population indigène est comptée pour neuf millions quatre-vingt-treize mille sept cent six; le reste se compose d'Européens, de Chinois, d'Arabes, Boughis, etc., et seulement cinq mille cent onze esclayes. « On peut ajouter en toute confiance, dit M. Melvill, qu'aujourd'hui (4848) le véritable chiffre de la population de Java dépasse dix millions. » (Mù^iiewr des Indes orien^ talês, t. IL)

Java est traversée dans sa longueur par une suite de trois chaînes formant trente -huit montagnes bien distinctes et fort élevées, où Ton compte plus de quinze volcans éteints ou en ignition. Les premières hautes montagnes commencent au sud de Batavia; elles portent le nom de Pangerfiffigon ou les Montagnes bleues; c'est entre la province de Tcheribon et celle de Sourakarta que s'accumulent les plus hautes montagnes : le Gounong-Karang, le Tourenterga, le Tagal et le Keddo; plus à Test, les Deux-Frères ou Soudara-Soudara, les monts Louvon, Domong, Dj'apan, le Merbabou, le Sindoro, le Gounong- Prahou et le Soumbing, continuent la chaîne jusqu'à la pointe orientale.

Les plus hautes montagnes ne dépassent point trois mille quatre cents mètres; leurs flancs sont escarpés, et leur sommet, presque aussi grand que la base, est ordinairement terminé par un plan horizontal. Ces montagnes présentent au géologue un grand nombre de roches, telles que des amphibolites, beaucoup de quartz, de feldspath et de mica; on y trouve des masses de porphyre, de l'agate, du cristal.de roche et du jaspe commun. Comme presque tous les terrains quartzeux,

elles sont peu riches en minéraux; elles renferment cependant du soufre, du plomb ^ de l'étain, du cuivre et même de l'argent; mais la difficulté du terrain et le peu d'abondance du minerai en ont fait abandonner l'exploitation.

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