‹ Quinze ans de séjour à Java et dans les principales îles de l'archipel de laChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ethnographie. — Les Malais. — Origine commune. — Variété de races. ^ Leur conformation. — Hahillement. — Les Javans ou Jaranais. ^

— Leur caractère; leurs habitudes. — Étrangers établis à Java. — Religion. -» Superstition. — Calendrier. — Industrie des Javanais.

— Usagies. — Habitations. — Jeux et amusements. — Combals de coqs, de taureaux, de tigres et de buffles. — Le rampok.

Mais c'est assez nous occuper de plantes et d'animaux. Un sujet plus intéressant réclame notre attention; je veux parler de la race ou plutôt des races d'hommes qui occupent ces contrées lointaines. Avant d'aborder ce sujet, commençons par reconnaître ce grand principe d'anthropologie et d'ethnographie consacré aujourd'hui par la science, d'accotd avec les traditions de nos livres sacrés : que l'espèce humaine est une, et que, quelles que soient les variétés qui se rencontrent dans les races

diverses, soit pour la couleur de la peau, les traits de la physionomie, la taille et même la conformation, toutes ont la même origine, toutes descendent d'une souche commune, et que, par conséquent, tous les hommes sont frères; qu'enfin ces différences, en apparence si tranchées, et qui aux yeux d'un observateur superficiel paraissaient annoncer des espèces différentes, proviennent d'influences secondaires, purement accidentelles et dépendantes des climats, de l'isolement, des habitudes, de la nourriture, du degré de civilisation, et d'une foule d'autres causes qu'il serait trop long d'énumérer. Il est donc bien entendu que quand je parlerai de peuples indigènes, aborigènes ou autochthones de tel ou tel pays, cela ne voudra pas dire que ces peuples soient primitivement originaires de ces contrées, mais simplement qu'ils y sont établis depuis un temps ûnmémorial, qui échappe à l'histoire ou à la tradition.

Ces principes posés, j'arrive à mon sujet.

Les Javanais appartiennent à la grande race malaise , qui a donné son nom à l'une des quatre grandes divisions de l'Océanie. Le savant Marsden place leur berceau dans le ci -devant empire de Ménang-Kabou; M. Rienzi les croit originaires de

la côte occidentale de la grande île de Bornéo. Quoi qu'il en soit de ces opinions que nous ne discuterons pas, ces peuples, depuis longtemps marins et commerçants, conquirent la péninsule de Malaca, à laquelle ils ont donné leur nom, et ils colonisèrent vraisemblablement les côtes orientales de rîle de Madagascar et de File Formose. La plupart des États maritimes de Sumatra, Java, une partie de Bornéo, des Moluques et des Nicobars, Pinang, Néas, Singhapor, Linging, Bintang, toutes les petites îles de Tarchipel de la Sonde, etc., sont habités par cette race.

En général, les Malais semblent tenir des Hindous et des Chinois; mais leur peau se rapproche du rouge de brique foncé des Illinois et des Caraïbes, et quelquefois du blanc ou du noir, grâce au mélange des peuples. A Timor, on en voit de rouges foncés et d'autres tannés; à Bornéo, ils ont le teint plus clair; à Temate, ils sont trèsbasanés et tirant sur le bistre; à Java, ils ont le teint jaune. Les plus laids sont ceux de Linging, les plus beaux ceux de Màbidanao, les plus braves ceux de Palembang. La grosseur de la tête des Malais est moindre que le septième de la hauteur; leur nez est court, gros et quelquefois

épaté; leur bouche est très- large , même chez les femmes. Les Européens trouvent ces . bouches monstrueuses y car la beauté est relative; les Chinois prétendent que nous avons des yetix de boeuf, et les yeux obliques et bridés des Chinois nous paraissent hideux. Ce que je puis assurer de la grande bouche des Malais, c'est que, si ce qui est utile est beau, leurs bouches sont fort belles. Je m'explique : Tair étant bien plus dilaté sous la zone torride que sous la zone tempérée, il est nécessaire que l'organe de la respiration soit plus étendu. Les Européens, à la bouche étroite, sont presque suffoqués dans la Malaisie, à la moindre indisposition. Si la nature daignait répondre à tous nos pourquoi, nos systèmes sur le beau, le bon, le bien, l'utile et l'agréable, seraient souvent renversés (1).

Les Malais ont la taille bien faite; leur stature est moyenne et carrée, et ils ont peu d'embonpoint; leurs pieds, quoiqu'ils marchent sans chaussure, sont très -petits. Le sagou, le riz, les épiceries et les poissons sont leur nourriture ordinaire.

(I)'M. Itofiienyde Rienzi, OcicmÂe, 1. 1*'.

Les uns mâchent le bétel, mêlé avec la chaux vive, la -noix d'arec et le tabac (ce mélange est nommé stri à Java); les autres le gambir, substance fort astringente 9 extraite des feuilles du nauclea gambir, plante sarmenteuse; cette substance leur rend le palais, la langue et les dents entièrement noirs, sans altérer leurs gencives. Le bétel et le gambir paraissent très -sains et trèsstomachiques, car les Malais ont Thaleine parfumée. Leur vêtement se compose d'un sarong, pièce d'étoffe semblable à un sac sans fond qui entoure leur corps, et d'une veste appelée kolamby; leur coiffure est un mouchoir plié d'une manière originale, pour remplacer le turban ordonné par le culte musulman. A Java, l'homme noble, le orangkaya, y ajoute le manteau et quelquefois un bonnet appelé koulauk. Les prêtres seulement y sont habillés de blanc, et portent une espèce de turban. Quoique un bon nombre de Malais soient musulmans, je n'en ai vu aucun qui rase entièrement ses cheveux. Us sont, en général, marins, quelquefois pirates, artisans industrieux, adroits commerçants; orgueilleux et jaloux, libertins et perfides, mais braves et indépendants, hors des villes on les voit presque toujours armés du kriss,

espèce de poignard dont la pointe est souvent empoisonnée avec la résine du terrible oupas.

Les Javanais proprement dits, ou Bhoumi^ forment avec les habitants de Bali, île voisine de Java, une variété distincte de la race malaise; ils paraissent issus des Boméens et des Hindous; ils sont, en général, de petite taille et d'un teint jaunâtre ou tanné; il reste encore, seulement dans les cantons de l'intérieur, quelques noirs, dont la race se rencontre aussi dans un grand nombre d'îles de la Malaisie.

Les Javans ou Javanais passent pour être inférieurs aux autres Malais,. c'est -à- dire qu'ils n'ont peut-être pas autant de force physique, d'énergie morale et de courage; mais ils n'en ont pas non plus les défauts. Ils sont doux et paisibles; le domestique est docile et zélé; le maître commande avec égard et bonté. L'hospitalité est une vertu commune parmi les Javanais : on est assuré de trouver chez eux un asile et de la nourriture au moins pour vingt -quatre heures. Les liens de famille sont puissants parmi eux, et ce peuple, quoique musulman, est très -tolérant en matière de religion. Le vol et la piraterie comptent un grand nombre de partisans dans les classes inférieures;

ET DANS L'ARCfflPEL DE LA SONDE. 61

mais les gens aisés du pays sont honnêtes et fidèles, et, de plus, fort attachés^ aux lieux qui les ont vus ndtre. Un Javan ne quittera que pour un motif indispensable les tombeaux de ses pères; mais il est crédule, superstitieux et pétri de préjugés : croirait -on sérieusement que quelques Javanais instruits prétendent descendre du dieu Yichnou, et que quelques montagnards se disent issus d'un singe de l'espèce des gibbohs, appelé vulgairement wouwou (1)?

Les Maures, ou plutôt les musulmans in<}iens à qui l'on donne ce nom, les Bougbis, les Malais des autres contrées, les descendants des Portugais et les Arabes, forment la liste des étrangers qui babitent Java, non compris les Européens et les Cbinois; le nombre de ces derniers, tant à Java que dans les petites îles qui en dépendent, s'élèv(î à plus de trois cent mille. Les Chinois ont un capitaine et plusieurs lieutenants pour chacune de leurs résidences. Ils sont l'âme du commerce de cette île, et dans les provinces indigènes ils sont les fermiers de presque tous les revenus.

Le mahométisme est la religion dominante du

(1) M. Domcny de Rienzi, Océanie, 1. 1*', p. 145.

pays, mais mêlé aux superstitions du bouddhisme qui Tavait précédé et qui y a laissé encore de profondes traces. Les habitants ont la plus grande vénération pour les tombeaux de leurs marabouts ou saints; quelques-uns de ces tombeaux sont de beaux monuments.

Chez les Javanais, la polygamie n'est pratiquée que par les grands. Le divorce est autorisé par la loi et la coutume. Les personnes d'une classe inférieure Tobtiennent pour une somme équivalant à cent francs de notre monnaie, et ceux de la classe supérieure, au prix de deux cent cinquante francs. Les femmes sont laborieuses et entendent bien l'économie domestique.

Les naissances à Java sont célébrées par beaucoup de cérémonies. Le père prend le nom qu'on a donné à son fils, selon une coutume qu'on retrouve dans quelques contrées de l'Hindoustan. Ainsi, si le fils est appelé Généreux, le père prend le nom de père du Généreux. Les enterrements se font sans ostentation ni cris, mais avec décence et avant le coucher du soleil. Les cimetières sont entourés de kambaja {plumieraobtusa), plante dont le feuillage semble inspirer la vénération et la mélancolie.

Les peuples de la Malaisie, et surtout les Java- Dais, ont adopté successivement diverses religions, sur lesquelles je donnerai quelques détails. Le culte de Chiva (1) et de Dourga, du Lingam (arbre de vie) mêlé au bouddhisme (culte de Bouddha), domine à Java; mais il fut considérablement réformé dès son origine. Les fragments qui nous restent des anciens écrits javanais renferment des détails qui semblent prouver que le culte de Siva était plus en vigueur que. celui de Bouddha dans les anciens temps} ce ne fut que dans les siècles modernes que celui de Bouddha obtint la suprématie. L'invocation suivante, qui se trouve en tête d'un petit traité de morale assez ancien, paraît le démontrer. « Je te salue, Hati « (Siva); je t'invoque, parce que tu es le sei- « gneur des dieux et des hommes. Je t'invoque, <c Kesawa (Vichnou) (2), parce que tu éclaires a l'entendement. Je t'invoque, Sounan (Surya ou « Sourya) (3), parce que tu éclaires le monde. »

En outre, les musulmans javanais d'aujourd'hui

(4) Chiva ou Siva, troisième personne de la trimourti hindoue ; Dourga, fameuse déesse hindoue, la Pallas-Athêné des Grecs. (2) Vichnou, deuxième personne de la trimourti hindoue. (8} Surya, le soleil dans la mythologie hindoue.

ont conservé plusieurs épithètes données par leurs ancêtres à Siva, qui prouvent la prééminence de ce dieu. Il est nommé Jagat-Nata, c'est-à-dire le seigneur de Funivers, Ywang'-Wanang (le Tout -Puissant), Mahadewa, le grand dieu. On le rencontre encore dans les romans malais et javanais sous le nom de gourou (instructeur), et il en est le principal personnage. On a donné quelquefois, en signe d'apothéose, aux meilleurs rois de Java le surnom de Batara, qui ne signifie pas le dieu incamé comme dans l'Hindoustan , mais une divinité.

Aujourd'hui les habitants de Java n'attachent aucune idée distincte au mot Bouddha, et ils considèrent ses sectateurs comme des idolâtres.

C'est de Kalinga ou plutôt Télinga, le seul pays de l'Inde que les Javanais désignent par son véritable nom, qu'ils assurent que leurs ancêtres reçurent leur religion. Cette assertion est confirmée par les brahmanes qui subsistent encore dans l'île de Bali, voisine de Java, où le culte hindou s'est conservé.

Dans leurs superstitions religieuses, les Javanais reconnaissaient plusieurs génies, dont les noms se sont transmis jusque aujourd'hui. Ils croient encore

à plusieurs mauvais génies : les uns habitent les grands arbres et errent pendant la nuit; ils sont nonunés banaparti. Les kabo-kamali sont les protecteurs des voleurs et des malfaiteurs. Les barkasahan habitent l'air et n'ont jamais de demeure fixe. Viennent ensuite les wiwi, qui ont la forme de grandes femmes et enlèvent les enfants; les prayangan, qui habitent les arbres et le bord des rivières : ils prennent la figure de belles femmes, pour ensorceler les hommes ^ les rendre fous ou les dévorer. Cette superstition rappelle l'histoire des sirènes d'Homère* Les damnit sont de bons génies à forme humaine, protecteiu*s des maisons et des villages. Les dadoung-awou sont les patrons des chasseurs et les protecteurs des animaux sauvages des forêts.

Les anciens habitants de Java croyaient, comme les Hindous, à la métempsycose; mais il paraît qu'ils n'imitèrent les austérités et le fanatisme des Hindous que dans les pénitences et le sacrifice des veuves sur le bûcher de leurs maris, coutume qu'ils leur ont empruntée, mais qui a disparu avec l'introduction de l'islamisme.

Quant au reste, ils professent le mahométisme ainsi que la plupart des autres Malais; mais au

mépris de la loi du prophète, ib ne se font aucun scrupule de manger des animaux défendus , ni de boire du vin et des liqueurs. Nous reviendrons , en parlant de l'histoire de Java^ à l'époque de l'introduction de l'islamisme dans cette île.

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