‹ Quinze ans de séjour à Java et dans les principales îles de l'archipel de laChapitre 10 sur 24 · QUELQUES USAGES. — LE CALENDRIER · texte numérisé non relu

QUELQUES USAGES. — LE CALENDRIER

Les Javans ont puisé leur calendrier dans les traditions de leurs ancêtres et dans les ouvrages des Hindous et des Arabes. Ils n'ont point de me-sure exacte pow diviser la journée. Le gnomon et la clepsydre leur sont inconnus. Il paraît que l'échelle quinaire ou des cinq doigts, qui est la base de leur numération, a fourni les moyens de diviser la journée en matin, avant -midi, aprèsmidi, déclin du soleil, coucher; et la nuit en soir, nuit, minuit, déclin de la nuit et lever de l'aurore. Chaque partie de cette division diurne est désignée par un nom particulier. Le jour civil commence au lever dû soleil. Dans les opérations astrologiques, le jour de vingt* quatre heures se divise en cinq parties, à chacune desquelles pré* sida une divinité brahminique. Le peuple calcule d'après les désignations suivantes : lorsque le

buffle va paître, lorsqu'on le ramène du pâturage, etc.

La semaine ou série de sept jours a été introduite à Java par les Hindous, et renouvelée par les Arabes. Dans les premiers temps , les peuples de cette île la divisaient en cinq jours, comme les Mexicains. Les noms actuels de la semaine hebdomadaire sont évidemment sanskrits, savoir:

daitia, qui correspond à notre dimanche, lonia lundi, angara mardi, boudha mercredi, wraspoti jeudi, soukra vendredi, et sanischara samedi. Tous ces noms appartiennent à la mythologie hindoue, comme les noms des jours de notre semaine appartiennent à la mythologie gréco-latine, et ont la même signification : ainsi, daitia, signifie le soleil, lonia ou soma la lune, angara Mars, boudha Mercure, wraspoti ou vrihaspoti Jupiter, soukra Vénus, et sanischara ou sana Saturne. Nous laissons aux érudits à rechercher les causes de ces rapports remarquables.

En étudiant la langue javanaise, on reconnaît que ce peuple avait un calendrier civil et rural avant que le brahminisme se fût établi parmi eux ; ainsi ce peuple avait fait de grands progrès dans la civilisation. Il paraît que Tannée civile était pri-

mitivement divisée en trente périodes, appelées woukou, .dont chacune avait un nom distinct; ces noms sont véritablement aborigènes.

Le calendrier rural est de trois cent soixante jours. Il se divise en douze mois ou douze saisons, d'une longueur inégale, et est terminé par des jours intercalaires. Ce calendrier est évidemment d'origine javanaise; car il s'adapte exclusivement à l'agriculture de Java. Ce sont les prêtres qui l'annoncent au peuple.

L'année civile brahminique, ou de Saka ou de Salivana, servit à calculer l'ère de Java, qui correspond à l'an 76 avant Jésus-Chiîst. Cette année est lunaire; les prêtres ont soin de calculer les jours intercalaires. Elle subsista encore cent cinquante-cinq ans après l'introduction de l'islamisme. L'ère de l'hégire lui a été substituée sous le règne d'Agoung (le grand sultan), en 1633 de l'ère chrétienne. Les noms des mois portent ceux des douze signes du zodiaque, en langue sanskrite. Ces noms sont les mêmes que les nôtres, moins le nom des gémeaux, qui a été remplacé par le papillon. 11 est curieux de retrouver en Océanie le zodiaque de l'Asie centrale, que TÉgypte et l'Europe ont également adopté.

Quelques branches d'industrie sont cultivées avec succès à Java. Ainsi les Javanais excellent dans la tannerie et la préparation des peaux. L'or et l'argent sont travaillés avec autant d'art qu'à Sumatra ou aux Philippines. Le sel est un objet important de fabrication, et fait une des bases de leur commerce. Ib font du papier avec les filaments de Técorce du glongo [morus papyrifera). Ils excellent aussi dans l'art de tisser et de teindre les étoffes. Ce sont ordinairement les femmes qui fabriquent les étoffes de coton; elles séparent la graine au moyen de deux petits rouleaux de bois dont les circonférences se touchent; ensuite elles le cardent, le filent et le tissent.

Le pikle de coton en laine (à peu près soixante-huit kilogrammes) se vend onze piastres (environ cinquante -sept francs); et, lorsqu'il est filé, il vaut vingt- quatre piastres (environ cent vingt-cinq francs).

Quant à la teinture, le vin de Taren {horasms gomutus) leur donne l'indigo; l'écorce du mangoustan {garemta mangostana) ^\^ noir, et le tegrang , la couleur jaune. Ils tirent l'écarlate de la racine du wong-koudou {mortnda ombellata)^ et avec ces couleurs, qu'ils savent bien combiner, ils

teignent des étoffes dont la régularité et la solidité étonnent les Européens.

A ces exceptions près^ tous les Javanais se contentent de cultiver leurs champs; le reste du temps se passe à fumer Topium ou à mâcher le siri, ou bien à goûter les utiles plaisirs de la pèche. Les femmes, laborieuses et économes, filent du coton et fabriquent de la toile destinée à habiller la famille ; il est vrai que dans ces climats brûlants on ne s'habille que par décence. Nous avons parlé déjà de l'habillement des hommes. Les femmes, pendant qu'elles sont fiancées et le jour de leurs noces, se couvrent de vêtements riches et gracieux; mais elles ne portent ordinairement de plus que leurs maris qu'une petite camisole de toile bleue qui leur cache les épaules et la poitrine. Les enfants restent nus jusqu'à l'âge de sept ans.

Ils construisent leurs maisons en bambou, et les couvrent avec des feuilles de palmier ou avec du chaume. Ces maisons sont ordinairement partagées en deux parties : la première où se fait la cuisine et le ménage, et la seconde où se retire la famille pour se coucher. La négligence avec laquelle ils traitent le feu les expose souvent à voir . leurs habitations devenir la proie des flammes;

mais dès qu'un Javanais a sauvé le cof&e de bois qui renferme tout son avoir^ il voit tranquillement bniler la maison qui lui coûte si peu à construii'e. Les chefs font quelquefois bâtir des habitations en pierres ou en briques ^ mais sur le même modèle que celles du pays; les fenêtres en sont petites, le toit est ^^^9 on y étouffe : aussi de-* meurent- ils pendant le jour sous des espèces de galeries isolées, où Tair circule aisément et où le soleil ne saurait pénétrer.

Les combats de porcs, de cailles, de grillons, etc., sont très en usage à Java parmi les personnes qui ne sont pas d'une classe élevée. Ils jouent aussi - au cerf-^volant comme les enfants en France.

Les combats de coqs sont plus distingués. Le coq est l'animal favori des insulaires de la Ma« laisie. Les chansons des Boughis et surtout les poésies des Javans célèbrent souvent les combats de coqs. La race la plus estimée provient de Celèbes et de Bornéo. A Java, on les fait combattre sans éperon, comme le font les mahométans de l'Hindoustan; à Célèbes, on leur attache un éperon artificiel de la forme d'une petite faucille, moins meurtrier que les éperons dont on se sert en Angleterre.

Les combats de taureaux sont communs à Madura, résidence de Socrabaya, ainsi que dans Test de Java. On n*emploie ni des ckiens comme en Angleterre, ni des hommes et des chevaux comme en Espagne; mais on excite des taureaux attirés par une vache dans un cercle immense nommé aloun-aloun. Une fois excités, on ramène la vache ^ et ils se combattent à outrance. Les taureaux les plus estimés sont ceux de Soumanop, qui sont de petite taille, mais braves et vigoureux. Tous ces jeux et quelques autres donnent lieu à des paris considérables.

Le combat chéri des princes et des grands est celui du tigre contre le buffle, supérieur à nos taureaux en taille, en force et en courage, et digne de se mesurer avec ce féroce animal. Pendant mon séjour à Java, j'ai eu plusieurs fois occasion d'être témoin de combats de ce genre, et je puis en donner de visu les principaux détails, ce que je ne saurais faire pour les combats de coqs et de taureaux, auxquels je n'ai jamais assisté.

On prépare dans une vaste arène une cage circulaire de gros bambous, qui a environ dix pieds de diamètre et quinze pieds de hauteur; elle est ouverte en dessus et fortement attachée

à la terre. On introduit d'abord le buffle et ensuite le tigre. Le buffle est Vassaillant : il pousse avec violence son antagoniste contre les barreaux, et cherche à l'écraser. Le tigre, redoutant la force du buffle, cherche d'abord à l'éviter; puis, se voyant poussé à bout, il saute adroitement à la gorge ou sur la tète de son adversaire, comme le ferait un chat poursuivi par un dogue. On laisse reposer les combattants après cette première attaque. J'ai vu un buffle écraser un tigre au premier effort.

Si le tigre refuse de combattre après ce premier assaut, on l'excite en le piquant avec des bâtons pointus, en l'incommodant par la fumée de la paille, ou en lui jetant de l'eaii bouillante. On excite lé buffle en lui versant sur la peau une dissolution de piment [capsicum)^ ou en le provoquant avec des orties dont les aiguillons sont tellement brûlants, qu'ils feraient naître une fièvre de rage dans l'homme qui en serait piqué. Cette scène cruelle dure environ une demi -heure. Si Tun des deux athlètes est hors de combat, on introduit d'autres combattants.

Lorsque le tigre a survécu, on le destine à périr par le rampok. Voici le régime de ce jeu

terrible. Un grand nombre de tigres infestent le voisinage des lieux habités; ils s'y introduisent pour tuer les chevaux et les bestiaux; aussi on met le plus grand soin à exterminer cet animal. Dès qu'on a découvert le repaire d'un tigre, la population mâle des environs .est appelée pour lui donner la chasse : chaque homme est armé d'une lance, et un chef est chargé de la direction de la bdUtue et de l'attaque. On cerne le repaire par deux ou trois rangs de chasseurs; on éveille le tigre par des cris, par le bruit du gong (espèce de tambour), ou par le feu. On laisse assez de place pour qu'il puisse s'échapper jusqu'à une certaine distance, mais sans rompre les rangs; lorsqu'il veut les forcer, on le tue.

Cette espèce de chasse se nomme rampok, et le souverain en donne quelquefois le spectacle aux habitants de sa capitale, à la suite d'un combat de tigre et de buffle, lorsque le tigre a survécu, ou même seulement avec des tigres pris vivants. Alors on place des cages remplies de tigres au milieu de l'arène; des soldats armés de piques forment un carré fort étendu de quatre rangs d'épaisseur. Deux ou trois hommes prennent les ordres du prince^ placent des feuilles sèches et très*

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sées devant la porte de chaque cage, qu'ils lèvent; ils y mettent le feu, et se retirent à pas lents au son de la musique. Aussitôt que le tigre sent le feu , il s'élance et cherche à se faire un passage à travers la fumée qui le repousse. Le féroce animal, attaqué de nouveau, veut s'élancer et périt sous les piques. Quelquefois il se retire au centre du carré; ce qui arrive presque toujours lorsqu'il a déjà combattu un buf&e ; alors le prince désigne six à huit lanciers qui s'avancent de sang -froid, et ne manquent presque jamais de percer le tigre au premier coup.

L'usage de forcer les criminels à combattre les tigres est aussi ancien que l'empire de Matarem; cependant ce cruel amusement est tombé en désuétude, ou plutôt a été aboli par les traités depuis que les souverains indigènes sont devenus les vassaux du gouvernement hollandais.

On m'a raconté qu'en 1812 deux criminels avaient été exposés à ce supplice par ordre du sultan de Djokjokarta. On donna à chacun d'eux un kriss dont la pointe était émoussée ; on ouvrit une cage d'où s'élança un tigre. Le premier de ces malheureux fut bientôt mis en pièces; mais le second combattit pendant environ deux heures,

et eut le bonheur de tuer le tigre en le frappant plusieurs fois sur la tète, dans les yeux et sous les oreilles. Le concours du peuple à cet horrible spectacle était immense. Là, comme chez nous dans les temps barbares, le peuple super-* stitieux crut que le Ciel avait manifesté Finnocence de cet homme; il obtint sa grâce, et même il fut élevé au rang de mantri, pour l'indemniser des dangers qu'il avait courus.

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