II
conseil; il répond qu'il est le maître *. etMarlborougb attaque notre aile droite, la seule qui puisse combattre, avec son armée tout entière. La lutte n'était pas possible. Malgré les charges les plus brillantes de la Maison du Roi, dans Tune desquelles Mariborougb est jeté à bas de son cheval, Içs Anglais emportent successivement les villages de Taviers et de Ramillies; c'est en vain que le duo de Guiche, à la tôle du régiment des gardes, se dérend pendant quatre heures et fait des prodiges de valeur; c'est en vain que Villeroy lui-même se bat avec le courage du soldat , après avoir prouvé l'incapacité du général \ il faut céder à Técrasante supériorité des ennemis. Ces derniers refoulent en désordre les bataillons sur les escadrons et enfoncent notre droite , pendant que la gauche et le centre demeurent immobiles derrière les marais : la bataille est perdue.
Voulant sauver du moins les corps qui n*ont pas donné, Villeroy commande la retraite. 11 réunit ses troupes encore rangées, place en avant rartillerie, l'infanterie au centre , la cavalerie à l'arrièregarde, et se replie sur Louvain. L'armée arrive ainsi au défilé de Jodoigne, qu'il fallait frai\chir« Elle le traversait lentement ; tout à coup des escadrons espagnols, qui marchaient à T arrière-garde, se débandent, et, sans être attaqués ni poursuivis, se précipitent avec des cris de terreur sur l'infanterie, qui
^ Biographie universelle, art. YiLLEKor,— Lettres de madame de Maintenon,Eôii\on Auger; notice sur le maréchal de Villeroy, t. IV, p. 134.
se retirait les rangs serrés et en bon ordre. Au même moment, quelques-unes des voitures de Tarlillerie se brisaient à Tavant-garde et obstruaient le défilé. L'artillerie s'arrête, et elle arrête à son tour l'infanterie. Derrière elle alors arrivent les cavaliers d'Espagne, pressant leurs chevaux et criant à haute voix : Sauve qui peut ! I^es fantassins ouvrent leurs rangs devant ces fuyards qui les traversent au galop, mais bientôt la terreur les gagne. Troublés par ces cris de déroule, ils ne s'expliquent ni le retard de Tavautgarde ni la fuite des escadrons. Ils craignent d^être assaillis et sabrés dans cette gorge, et, après quelques instants d'hésitation, ils imitent les cavaliers. Le même effroi gagne l'artillerie, et la retraite se change en une effroyable déroule. Tous fuient pêle-mêle devant un ennemi invisible, jetant leurs fusils, leurs sabres et leurs sacs ; les conducteurs de Tartillerie ^
détellent et montent leurs chevaux ; le vertige de la peur tourne toutes les têtes. Quelques-uns fuient jusqu'à dix lieues du champ de bataille. Marlborough lance après eux ses escadrons, qui ramènent six mille prisonniers, nos bagages, nos drapeaux et tous les trophées d'une victoire '. Villeroy accablé resta cinq jours sans écrire. Profitant de la démoralisation des Français, Marlborough enlève sans coup férir Lou vain, Bruxelles, Malines, Bruges, Anvers, presque toute la Belgique, et s'avance jusqu'aux frontières.
1 Mémoires de Feuquière, p. 359. — LeUers and D'upaiches ofJohn Churchill fini duke of Marlborough, l. Il, p. S25. Archives de la Guerre, wl. 1937, no 25; lettre de Villeroy au roi.— Pelet, t.VÎ.
Louis XIV rappela enfin Villeroy et montra en le recevant toute la grandeur de son âme. Loin de Faccabler d'un reproche, il lui tendit la main, et, imputant à leur vieillesse commune le triste résultat delà journée : « Monsieur le maréchal, lui dit-il, on n'est plus heureux à notre âge. * C'était le mot de Charles-Quint devant Metz : « La fortune n'aime pas les vieillards. » Louis XIV appela Vendôme d'Italie, où il commandait depuis trois ans, et le chargea de réparer les fautes de Villeroy.
Vendôme trouva l'armée dans la plus horrible confusion. Les Espagnols avaient déserté pour la plupart ; les autres étaient suspects. Parmi les Français, vingt-quatre escadrons se trouvèrent si maltraités, qu'ils étaient désormais impropres au service. Les corps étaient mêlés ; il n'y avait plus un seul bataillon sous les armes. L'âme de nos armées, la confiance avait disparu. Les soldats et les ofBciers ne parlaient de Marlborough qu'avec une admiration mêlée de terreur ^ Vendôme répara peu à peu ce désordre: il publia une amnistie qui ramena les déserteurs, réorganisa ses régiments et livra quelques heureuses escarmouches qui ranimèrent l'esprit des soldats. Abandonnant la Belgique, iqu'il ne pouvait défendre, il s'établit sur la frontière, et malgré l'in-
1 « Tout cela me chagrine bien moins que la tristesse et rabattement qui paraissent ici. Je ferai tout mon possible pour ranimer cela ; mais ^ ce ne sera pas une petite affaire, si j*en puis venir à bout , car tout k monde ici est prêt d'ôter son chapeau quand on nomme le duc de Marlborough. > Archives de la Guerre, vol. 1739, n° 36; lettre de Vendôme à Cbamillart, 5 août 1706.— Pelet, t. VI, p. 93.
fériorité du nombre, il arrêta Marlborough jusqu'à la fin de l'automne , époque à laquelle les deux armées prirent leurs quartiers d'hiver.
Sur le Rhin, où les ennemis occupaient Lauterbourg, Haguenau, Drusenheim et la moitié de la basse Alsace, Yillars du moins soutenait dignement l'honneur de la France. Louis XIV lui ayant ordonné de reprendre les villes perdues, il enleva d'abord les lignes des alliés sur la Moter et sous flaguenau. Â son approche, le prince de Bade abandonna son camp retranché de Bitchewiller et ramena ses troupes derrière les inondations du Rhin, qui cou«* vraient Drusenheim et la plaine du Fort-Louis. Villars résolut de les y forcer, et, à cet effet, il enjoignit au maréchal de Marsin, qui servait sous ses ordres avec l'ancienne armée de la Moselle, de combiner son attaque avec la sienne ; mais les eaux étaient trop hautes et Marsin n'osait risquer une telle entreprise ^. Villars se rend alors près du maréchal et lui renouvelle ses ordres; nouveaux refus de Marsin, qui ne veut pas noyer son armée et parle d'assembler un conseil de guerre: — «Un conseil de guerre, répond Villars, ils ne sont bons que lorsqu'on veut une excuse pour ne rien faire ; » et il invoque l'ordre du roi , qui lui a donné le commandement suprême des deux armées. Marsin ne le conteste pas, mais il donne à entendre que Villars veut se réserver l'attaque de droite et lui laisser celle de gauche, parce
^ Mémoires de Villars, p. 156. T. XXXI de la collectioD Hichaud et Poujoulat.
qu'elle présente plus de difficuUés : « Puisqu'il en est ainsi, s'écrie Yillars piqué au vif, permettez que j'attaque sur l'heure, à la gauche, avec vos troupes.» Il commande mille grenadiers de Marsin, en lance vingt devant lui daps Teau, s'y jette à cheval h leur suite et ordonne à toute l'armée de le suivre. Les officiers murmuraient. L'un d'eux dit même assez haut pour être entendu : « Où nous mène-t-on? » Yillars leur impose silence et marche. 11 fallait fran* chir un quart de lieue de terres inondées ; les soldats avaient de Teau jusqu'aux épaules; les chevausc perdaient pied en plusieurs endroits et nageaient sous leurs cavaliers. Celte attaque inattendue troubla les ennemis. Â la vue de cette armée tout entière qui s'avançait au milieu des eaux, ils s'enfuirent en désordre, prenant à peine le temps de charger leurs armes ^. Profitant de leur effroi, Yillars appelle le comte de Broglie, un de ses meilleurs officiers t « Marchez sur Lauterbourg! ■ lui crie-t-il, et les Français reprennent cette forte place après quelques coups de fusil ^. Yillars nettoie ensuite toute la plaine du Fort-Louis, puis il enlève Drusenbeim et Haguenau, où les alliés avaient laissé une quantité considérable de munitions, cinquante pièces d'artillerie, trente mille sacs d'avoine, sans compter les grains qu'ils avaient détruits à la bâte, et en si
t Mémo^is de ViUmê.
* Le comte de Frise abandonna Bitchewiller avec tant de précipilation f«1l y laissa jvsqali sa Taisseile d*argent^ que les généraux avaient alors rhabUude de porter avec eux. F. Saint-Simon, t. V, p. 74.
grande abondance ) que les rivières étaient blanches des farines qu'ils avaient jetées en se retirant. Ils perdaient en outre quatre mille prisonniers, qui furent échangés contre nos malheureui soldats pris à Blenbeim et restés jusqu'alors au pouvoir de l'ennemi. Villars, après avoir délivré l'Alsace, rejeta lofe Impériaux au delà dU Rhin. Il voulait les suivre en Allemagne, et s'empara, dans ce but, des îles dta fleuve qui sont dahs le voisinage de Strasbourg, mais Louis XIV le retint sur la frontière *.
En Italie les Français, déjà maîtres de la Savoie et du comté de Nice, n'avaient plus qu'à prendre Turib pour achever la conquête du Piémont. Cette ville était alors une des plus fortes de la péninsule, mais enveloppée et resserrée de toutes parts, elle ne pouvait tetiirplus de six mois* Le duc de Savoie, enfermé dans la place > n'avait pas assez de troupes pour la défendre et implorait en vain le secours des Autrichiens, trois fois rejetés dans le Tyrol. Si Vendôme une fois encore les repoussait de la Lombardie, la capitale du duc de Savoie était perdue. Vendôme prit la tâche la plus difficile, celle de fermer le Milanais au prince Eugène, et chargea La Feuillade, son lieutenant, d'enlever Turin.
Gendre de Chamillart le tout puissant ministre de la guerre et des finances, le duc de La Feuillade était un gentilhomme aimable , brillant et fastueux comme Villeroy *, mais incapable comme lui^ Il n'a-*
* Mémoires âe Tiltairs, Archives de la Guerre ^ et Pelet, t. VI.
' f . uâe curieuse létfré dé Voltaire sur La Feuillade, écrite en i1i9;
vait ni le mérite , ni les connaissances nécessaires pour conduire un siége^ et, comme il arrive souvent, à rignorance il joignait la présomption. Pour prendre Turin, le grand ingénieur du siècle, Vauban, conseillait d'attaquer la ville ^ ; La Feuillade soutint au contraire qu'il fallait d'abord enlever la citadelle^. Vauban alarmé représenta à Cbamillart les périls du plan de La Feuillade : en attaquant la citadelle, on ne fermait pas la place ; le duc de Savoie en sortirait, il rejoindrait le prince Eugène, et l'Italie tout entière pourrait nous échapper en même temps. Dans son amour du bien public, le maréchal, chaîné d'années et d'infirmités, offrit au ministre d'aller servir sous I^ Feuillade, de se tenir même, s'il l'exigeait, à deux lieues de Turin, à la seule condition de conduire le siège, le roi, disait-il en sa lettre, lui tenant lieu de toutes choses après Dieu^. Louis XIV lui objecta vainement sa dignité qui le plaçait au-dessus de La Feuillade , simple lieutenant-général : « Ma dignité, répliqua le vieillard, est de servir l'État ; je laisserai
correspoDdaDce générale, t. 1«S p. 62. Né en 1673, La Feuillade avait trenie-trols ans.
1 Archives de la Guerre, vol. 1973, no 1 ; lettre de Vauban à Chamillart; 16 janvier 1706 — Pelet, t. VI, p. 606.
s Archives de la Guerre, vol. 1966, n» 79 ; lettre de La Feuillade à Chamillart, 25 février 1706.— Pelet, t. VI, p. 608.
8 * Je suis présentement dans la soixante-treizième année de mon âge, chargé de cinquante-deux ans de service et surchargé de cinquante sièges considérables et de près de quarante années de voyages et de visites continuelles, à Toccasion des places de la frontière, ce qui m'a attiré beaucoup de peines et de fatigues de Tesprit et du corps, car il n'y a eu ni été, ni hiver pour moi....» Lettre de Vauban précitée. Cette lettre est admirable, nous regrettons de ne la pouvoir citer entièrement.
mon bâton de maréchal à la porte, et j'aiderai peutêtre M. de La Feuillade à prendre Turin. » Gbamillarl n'avait pas le cœur assez haut pour comprendre cette abnégation. Il voulut faire gagner à son gendre le bâton de maréchal ; il rejeta les conseils de Vauban, et La Feuillade ouvrit la tranchée devant la citadelle ^ L'espoir de saisir à Turin le duc de Savoie, sa famille et sa cour, et d'obtenir en récompense la plus haute dignité et la plus grande réputation militaire enivrait le vaniteux gentilhomme. « Je prendrai, disait-il, Turin à la Gohorn. » C'était, comme on sait, le nom du Yauban hollandais.
Ces magnifiques espérances s'évanouirent tour à tour. Le duc de Savoie s'échappa pendant une nuit avec sa famille et sa cavalerie. Honteux de ce départ, La Feuillade confie à l'un de ses lieutenants, M. de Chamarande , la direction du siège, et court avec ses escadrons à la poursuite du duc. II prend à Mondovi les dames de sa cour, mais il manque Vietor-Âmédée. L'astucieux Piémontais le détourne à dessein du siège, fuit lentement et l'attire dans les montagnes. 11 disparaît alors dans la vallée deLucerna au milieu des hautes Alpes, contrée inaccessible et sauvage, dont tous les paysans sont armés; il confie sa destinée à la fidélité des calvinistes vaudois ^, si cruellement persécutés par ses ancêtres et par lui-môme.
La Feuillade revient tristement devant Turin avec
* Mai J706.
' Oo les appelait Barbets, parce qu*ils donnaient le nom de àarbeê oncles) à leurs ministres.
une cavalerie harassée. Il témoigne toutefois la même confiance; il assure dans ses lettres qu'il sera mattre de la place au mois d'août^ et il mande secrètement cette bonne nouvelle & son beau-père ^.
Ancien économe de Saint-Cyr, porté au ministère par madame de Maintenon, Ghamillart n'était ni ingénieur» ni général, mais il avait Tespritjuâte et de partageait pas les illusioni^ de son gendre^ Il comprenait que le siège d'une des capitales de l'Europe entrepris contrairement aux avis de Yauban ne devait pas âtre négligé. Il n'osait toutefois blâmer un duc qui l'avait honoré de sou alliance, et dans la crainte de le Vkt^ ser par un reproche, de le perdre par son silenea, il hasardait timidement quelques B,\h, qu'il avait soin de tempérer par les éloges les moins méritée. Tandis que La Feuillade poursuivait Yictor-Âmôdéd, son beau-père le conjurait en exaltant ses lalentsi de re^ venir à Turin % ajoutant pour le stimuler davantage que Yauban déclarait à qui voulait l'entendre qu'il aimait mieuxqu'on lui coupât le cou s'il prenait Turin par la Citadelle. L'état du siège justifiait cette parole du maitre. Après trois mois de travaux continuels, La Feuillade avait perdu quatre mille hommes, et la ci-
1 laUlet 1706.
< < Mon cher gendre, trouvez bon que je vous dise qu'il n'est pas possible que le siège de Turin se conduise avec la même activité quand V0H8 n*y serez pas. Personne plus que moi ne rend justice à M. deCbaramande ; mais il y a uue si grande différence d*étre commandé par un homme comme vous, ou par un homme de son caractère, que je swb persuadé que vous en ferez plus en huit jours que lui en quinze, » Lettre de Cbamillart à Fa Feuillade, 6 juillet f706f; Archives de la Guerre^ vol. 4933, no 299. — Pelet, t. VI, p. 293.
Digiti
tadelle était à peine entamée. Frappés par ces résultais et par la fausse direction des travaux, les Piémontais reprenaient confiance. Eugène leur écrivait de tenir bon, et de compter sur un prompt secours; les événements qui s'accomplissaient en Lombardie légitimaient ses assurances.
Par une triste fatalité, dans cette campagne oi!i il fallait redoubler d'efforts pour recueillir le fruit do trois ans de combats, Vendôme s'abandonnait à toute rinsouciance de son caractère. 11 laissait Eugène quitter le Tyrol, entrer en Italie et pénétrer jusqu'aux frontières du Milanais. Deux lignes de défense s'offraient encore à Vendôme pour l'arrêter: celle de TÂdige^ celle du Mincio. La première s'étendait du lac de Garde à l'Adriatique et demandait un déploie* ment de troupes auquel les Français ne pouvaient suffire. La seconde, comprise entre le lac de Garde et le Pô; était de moitié plus courte et plus facile à défendre, et tous les généraux engageaient Vendôme à la choisir; mais Vendôme était d'avis que la ligne de l'Adige offrait plus de sécurité, et se porta en conséquence sur cette rivière. Eugène, cependant déterminé à passer en Lombardie, s'avançait vers le bas Adi(;e, où Vendôme n'avait que quelques régiments; M. de Saint-Frémont, qui les commandait, lui écrivit qu'il lui serait impossible d'arrêter les Autrichiens et le supplia de se retirer sur le Mincio ; Chamillart, secrètement averti^ renouvela les mêmes prières. Ven-* dôme, ajoutant l'obstination à la négligence, persista daosses projets et demeura sur l'Adige.
Tel était Tétai des choses quand Louis XIV appela Vendôme en Belgique. 11 envoya pour le remplacer son jeune neveu^ Philippe d'Orléans, illustré par les batailles de Steinkerque el de Nerwinde, et déjà mûr pour le commandement ^ Malgré l'avis de Vendôme, qui désignait Berwick, le roi lui adjoignit le vaincu de Blenheim, Marsin, général médiocre, timide et irrésolu, qui n'aurait jamais dû paraître aux armées. Une deuxième fois, avant l'arrivée de ses successeurs, et pour réparer une situation déjà compromise, Chamillart supplia Vendôme de se retirer sur le Mincio-, mais Vendôme répéta que cette défensive était la plus dangereuse, et qu'Eugène ne passerait jamais l'Adige^. L'entêtement de Vendôme reçut un cruel démenti : deux jours après cette lettre, Eugène franchissait cette rivière à Legnano, coupait en deux l'ar-
1 < Le choix que Votre Majesté a fait de M. ie duc d*Orléans ne sauroit être meilleur, et il falloit de toute nécessité un prince comme loi en Italie. Votre Majesté a raison de lui recommander de défendre toujours l*Âdige ; j*aurai Thonneur de lui parler dans les mêmes termes lorsqu'il sera arrivé: toutes les autres défensives sont très-dangereuses; il faut que V armée périsse plutôt que d* abandonner cette rivière, » Lettre de Vendôme au roi; i^^ juillet 1706; Archives de la Guerre, vol. 1963, no 2.— Pelet, t. VI, p. 642.
> a J*ose vous dire mon sentiment qui est fortifié par la sagesse convenable aux gens de ma profession, et qui préfèrent toujours ce qui est plus sage à ce qui est plus courageux, je crois que vous travailleriez bien plus utilement pour assurer la conquête de Turin, si vous vous retiriez derrière le Mincio.* heure de Chamillart à Vendôme, 29 juin 1706; Archives de la Guerre, vol. 1933, no 240.— Pelet, t. VI, p. 191.
3 a De toutes les défensives celle du Mincio est la plus mauvaise,... A l'égard du siège de Turin, comptez comme une chose sûre qu'il ne peut être troublé par M. le prince Eugène : nous avons trop d'endroits ob nous pouvons Tarrêter. » Lettre de Vendôme à Chamillart ; 10 juillet 1706; Archives de la Guerre, vol. 1963, n» 58.— Pelet» t. VI, p. 842.
mée française échelonnée derrière elle, et Vendôme laissant sur TAdige une partie de ses forces se voyait contraint de ramener le reste de son armée aur le bords du Mincio. Le duc d'Orléans et Marsin arrivaient pendant cette retraite. Vendôme parut honteux de laisser les affaires en pareil état. Il feignit une assurance qu'il n'avait plus et un espoir qu'il avait moins encore. « Les ennemis sont passés, dit-il, je n'y puis que faire, mais ils ont bien d'autres obstacles avant d'arriver à Turin. » Et se retournant vers le duc d'Orléans : « Vos ordres, Monsieur, car je n'ai plus que faire ici, et je pars demain matin.%
Le mal était irrémédiable; le duc d'Orléans garda vainement toutes les villes situées sur la route que devaient suivre les Autrichiens: sans s'arrêter à ces obstacles, le prince Eugène tourna le Milanais, traversa les duchés de Parme, de Modène et de Plaisance , et rejoignit Victor-Amédée qui sortait des Alpes et s'avançait à sa rencontre. Tous deux , sans perdre un instant, s'empressent de secourir Turin. Le duc d'Orléans, de son côté, vole au secours de LaFeuillade,et, par une marche heureuse et rapide, arrive avant les alliés devant la place.
Turin, doijt La Feuillade annonçait la conquête pour le mois d'août, était à peine investi. Les fièvres et les désertions, le feu, les sorties de l'ennemi, avaient causé des pertes considérables, tandis que la mauvaise direction du siège paralysait les travaux. Le
^ Métnoires de Saint-Simonj t. V,p. i31.
seul avantage obtenu par les Français était la prise du chemin couvert. La Feuillade avait livré ensuite trois assauts inutiles, et, dans le dernier, au moment où nos soldats montaient sur le rempart, une nfiine avait éclaté sous leurs pas et emporté trois cents hommes. Il était impossible de prévoir la fin du siège, et pour le continuer, il fallait battre Eugène et Victor-Amédée.
Au lieu de les attendre dans la tranchée, Philippe d'Orléans proposa de marcher à leur rencontre et de les attaquer en rase campagne. Marsin refusa en alléguant qu'il valait mieux livrer bataille devant les lignes; c'était laisser aux Français la défense d'un front de six lieues et leur ôter l'avantage du choc. Philippe, désespéré, écrivit à Louis XIV pour lui demander son avis. En attendant, il assembla un conseil de guerre afin de décider ce que ferait l'armée, si l'ennemi paraissait avant la réponse du roi *. Le jeune duc parla avec éloquence, mais sans convaincre les généraux. Tous, à Texcuption d'un seul, se rangèrent à Tavis de Marsîn; Philippe le conjura vainement, les larmes aux yeux, de marcher à l'ennemi; Marsin objecta froidement la décision du conseil de guerre. 11 faut tout dire , l'esprit du maréchal était troublé par des pressentiments d'une On prochaine, qui viennent assaillir les plus braves
* Lettre du duc d'Orléaos au roi; 31 août 1706; Archives delà Guerre, vol. 19G6, n* 370. L'avis de Louis XIV fut conforme à celui du duc d'Orléans, mais il arriva sept jours après la bataille. V. Archiver de la Guerre, vol. 1933, no 4, et Pelet, t. VL ,
comme les plus timides. Depuis son arrivée en Ita« lie, au milieu des campements ou des conseils, dans les marches ou dans les combats, partout il avait l'image de la mort présente à l'esprit. Une letli^ écrite le jour de la bataille et remise à son confesseur pour Chamillart révèle le secret de sa faiblesse ^ C'est ainsi que, dans des temps plus anciens, Brutus, la veille de Philippes, voyait un spectre soulever les plis de sa tente et lui donner rendez* vous pour le lendemain.
Le duc d'Orléans, désespérant désormais de triom* pher de ropinifttreté pusillanime du maréchal, ne Yâulait pas assumer la honte qui allait inévitable* ment frapper noutsealement Ie$ généraux, mais la France tout entière; il prit donc le parti de quitter immédiatement l'armée et demaâda sa chaise de poste. A cette nouvelle, tous les oflBciers généraux se réunissent autour de lui et le supplient de rester. 1) cède à leurs pressantes sollicitations, et renonce à s'éloigner; mais il refuse formellement de prendre part au commandement et même de donner le mot d'ordre, prétendant laisser h Marsin et à IjSl Feuilkde toute la responsabilité des mesures
t « Comme cette lettre ne doit vous être rendue qu'après m^ mort, je vous demaiide partout c»qu*il jade pins saint dans Taroitié des honnêtes gens de me garder le secret, de la fbiblesse qui m'occupe. Depuis que j'ai reçu les ordres du roi que vous m'avez envoyés en Italie, je n'ai pu gagner s«r mon «j^iit qu« je «e soii tué dan» cette campagne, et la mort se présente à moi à chaque moment et m'occupe le jour et la nuit. » Lettre de Marsin à Chamillart ; 6 septembre 1706; Archive» de la enerrr, vd. 196ft» no 46.^P#l#l, U Vi.
qu'ils ont cru devoir prendre. Il persistait toujours dans ses résolutions, se tenait enfermé dans sa tente, et se montrait à peine aux soldats, lorsque, dans la nuit du 6 au 7 septembre , il reçut un billet d'un partisan, qui lui mandait que le prince Eugène était sur le point de passer la Doire et qu'il se préparait à attaquer les Français. L'intérêt de l'armée lui fait oublier ses ressentiments ; en un instant il est debout; il quitte sa tente, court éveiller Marsin, lui montre la dépèche et s'écrie que le moment est venu de se mettre en marche et d'aller surprendre les ennemis au passage de la rivière. Marsin repousse ce précieux avis, prétend que la nouvelle est fausse et exhorte le duc à prendre du repos. À peine est-il rentré, que de toutes parts arrivent des messages qui confirment l'approche des alliés ; plusieurs oflBciers généraux, au nombre desquels était d'Estaing', celui-là même qui avait voté dans le conseil pour le duc d'Orléans, s'efforcent d'apaiser la juste colère que ce dernier avait ressentie après l'accueil du maréchal, et le décident à grand'peine à monter à cheval et à parcourir la tète du camp.
Les soldats connaissaient déjà le duc d'Orléans, et les^plus anciens pouvaient se rappeler encore l'étonnante bravoure qu'il avait déployée aux journées de Steinkerque et de Nerwiude } ils ne pouvaient donc s'expliquer son inaction ei ne savaient à quelle cause attribuer son apparente indifférence dans des circonstances aussi critiques. Comme il passait devant le régiment de Piémont, un d'eux s'avança vers lui
et lui demanda s'il était vrai qu'il leur reruserait son épée. Cette question inattendue coupa court à toutes ses hésitations ; le revirement que les supplications réitérées des généraux n'avait pu opérer , la brutale franchise d'un soldat le produisit aussitôt. Oubliant que son amour-propre avait été froissé de la manière la plus humiliante, et ne réfléchissant pas qu'il va faire le plus grand sacrifice que puisse faire un général, en exposant sa réputation dans une action dont il a depuis longtemps prévu la fatale issue, il parcourt les lignes, donne des ordres et prend les mesures les plus urgentes pour repousser une attaque qui va commencer dans quelques heures.
Cependant Marsin, après avoir refusé de croire à l'arrivée des ennemis, est enfin obligé de se rendre à l'évidence; il peut, dès à présent, calculer toutes les conséquences de sa déplorable conduite ; paralysé par le sentiment de sa faute, qu'il a reconnue trop tard, il reste inaclif et ne donne aucun ordre, tandis que La Feuillade, jaloux de prouver qu'il est aussi mauvaisgénéral que malhabile ingénieur, prescrit des mesures dangereuses et contradictoires qui révèlent toute son inaptitude et font présager les plus grands désastres.
Que devait-il résulter de ce défaut d'unité dans le commandement et de ces démêlés qui, depuis huit jours, divisaient les chefs, et dont le bruit était parvenu jusqu'à l'oreille du soldat? Le plus redoutable fléau qui puisse assaillir une armée à la veille d'une bataille^ l'indiscipline, régnait dans nos rangs ; Tin- II. a
atibordiDatioo était & Tordre du jour. Le duc d'Or-« léans ayant ordonné à un escadron du régiment d'Anjou de franchir un pont pour aller garder lea lignes» TofiScier qui commandait ce corps de troupes opposa un refus formel, et le prince, ne pouvant maîtriser son indignation, le frappa au visage et fit son rapport au Roi.
Sur ces entrefaites, Eugène et Victor^Amédée étaient arrivés devant Turin ^ et^ comme les Français étaient restés dans leurs lignes^ ils avaient pris leurs dispositions pour les y forcer. Le 7 septembre 1706^ sur les dix heures du matin, ils rangent leurs troupes en longues colonnes et les mènent sur nos retranchements. En tète marchent les grenadiers, puis le reste de l'infanterie et la cavalerie ; dans les intervalles roulent les canons. Les fantassins s'avancent l'arme au bras» les canonniers la mèche allumée ; défense est faite aux tambours de battre et aux soldats de tirer. Les ennemis traversent ainsi la vaste plaine de Turin. Pendant cette marche^rartillerie française^ placée sur les retranchements, fait feu de toutes pièces, et ses boulets, lancés dans ces longues colonnes, ren«> versent des files d'hommes et de chevaux. Les alliés, sans se déconcerter, s'avancent en silence jusqu'à dix pas des retranchements. Ils déchaînent alofa tous leurs canons et s'élancent à l'assaut. Les Francis, qui visent à couvert, les reçoivent avec un leu ter-rible et leur mitraille abat toutes les tètes des colonnes ennemies* Les alliés ripostent en vain de tous leurs feux : leurs balles frappent les fascines,
tandis que leurs boulets s'enfonoent dans la terre des retranchements. Trois attaques générales et acbaroées restent infructueuses, et, pendant deux heures, les Français réussissent à arrêter Ten-* nemt.
La victoire restait douteuse; le duo de Savoie la déoida. Nos lignes n'étaient pas également forttSées. Elles avaient sur quelques points six pieds de haut, mais sur d'autres, notamment dans l'intervalle compris entre la Sture et la Doire, elles s'élevaient à peine à la ceinture, et, par une coupable négligence, dans cette partie déjà si faible, Mar sin avait placé peu do soldats. Viotor-Amédée aperçoit cette brèche, s'y précipite avec ses meilleures troupes, escalade le retranchement, et, malgré leur énergique résistance, culbute les bataillons qui le gardaient. Ses soldats écartent la terre fraîchement remuée, et pratiquent de larges ouvertures, où toute leur cavalerie, qui n'a pas encore donné, se jette au galop, le sabre en main. Notre droite, surprise par cette attaque, est enfoncée sur plusieurs points. Le duc de Savate poursuit ses avantages : il tourne nos lignes et prend en flanc le centre qu'Eugène attaquait de front et qu'il ne pouvait forcer. Une mêlée terrible s'engage sur oe point, oà combattent le due d'Orléans et Mar» sto. Tous deux sont dangereusement blessés, et leur absence augmente le désordre ; les Autrichiens Tem*^ portent enfin ; k l'exemple des Piémontaîs, ils écartent la terre des relranehementset frayent un passage à leurs escadrons. Les charges des deux cavaleries
achèvent de rompre les Français, et le centre est forcé de toutes parts,
La gauche seule tenait encore. Elle occupait la plus forte partie des lignes, et s'appuyait sur un bâtiment élevé, le château de Lucento, d'où elle faisait un feu plongeaut et terrible. Elle arrêta seule l'armée ennemie. Les alliés, trois fois montés sur ses retranchements, sont trois fois repoussés à la baïonnette. Mais leurs forces grossissaient sans cesse. De leur gauche, de leur centre désormais victorieux, ils amènent des troupes qui reviennent à la charge. Pour comble de malheur, en ce moment critique , une brigade entière et celui qui la commande refusent de marcher au secours de nos soldats épuisés par ces attaques réitérées. Cette criminelle désobéissance permet àTennemide poursuivre le cours de ses succès ; écrasés par le nombre, les vaillants défenseurs du château de Lucento se décident enfin à l'évacuer et quittent le champ de bataille. La Feuillade, qui pendant l'action n'a cessé de contrarier les ordres du duc d'Orléans, s'abandonne au plus violent désespoir , et ne trouve d'autre parti à prendre que celui de lever le siège en toute hâte, d'enclouer ses canons et de brûler toutes ses poudres. Quant à Marsin, gravement blessé vers le milieu de la bataille, il avait été transporté dans une maison de paysans, près des magasins de La Feuillade , lorsque l'explosion des poudres remplit sa chambre de feu et de fumée. Le maréchal voulut fuir, mais, trop affaibli par la perte de son sang^ il retomba et mourut
étouffé. Ainsi s'accomplit ce funèbre pressentiment qui troubla ses derniers jours et lui fit peut-être oublier son devoir *. Le soir môme, tandis que notre armée s'éloignait à la sombre lueur des incendies, Eugène et Victor-Amédée entraient à Turin, au bruit des cloches et de l'artillerie ^.
L'Italie cependant n'était pas encore perdue. Si Marsin était mort, si La Feuillade était démoralisé au point de négliger les précautions que recommandait la prudence la moins éclairée, le duc d'Orléans restait encore pour veiller au salut de l'armée et rétablir sa confiance ébranlée pendant cette journée désastreuse. On l'avait vu sans cesse au plus fort de la mêlée ; blessé d'abord à la hanche, atteint ensuite d'une blessure beaucoup plus grave au poignet, il s'était constamment fait remarquer par un sang-froid digne de Vendôme, multipliant les ordres, excitant les ofl&ciers et menant lui-même au feu de l'ennemi les bataillons et les escadrons. Si la souffrance, la fatigue, la perte de son sang l'avaient obligé à s'éloigner pendant quelques instants, il avait reparu bientôt plus ardent et plus intrépide.
Sans se laisser abattre par une si terrible catastrophe, il eut encore assez de présence d'esprit pour
1 « Nous ne savons aucune particularité de ce qui s*est passé dans ce combat, si ce n'est que ce pauvre maréchal de Marsjn y a été tué aussi bien que plusieurs officiers de considération. Qui auroit jamais cru que le marécbal, aussi brave et aussi vif qu'il étoit, eût pris un parti de trop de prudence contre Ta vis de ce qu'on dit de Son Altesse Royale? » Lettres de madame det Ursins'à madame de Maintenon , t. III, p. 354.
* Archivée de la Guerre\ lettres de M. de Saint^Frémont, de M. d*Al« bergotti et de M. de Muret à Ghamillart. Pelet^ t. VI^ p. 652 et suiv.
songer à sauver ses munitions et son artillerie > et assez d'énergie et de fermeté pour réunir les officiers généraux, afin d'aviser avec eus au moyen de reprendre Turin, de cerner l'armée victorieuse et de lui faire expier par une destruction complète lé triomphe inespéré qu'elle venait de remporter* Ce projet était d'autant plus facile à réaliser que la Lombardie était encore gardée par un corps de vingt mille hommes, Français ou Espagnols, commandés par un des lieutenants du duc d'Orléans^ M. de Mé-* davy, qui jouissait dans l'armée d'une estime méritée. Si le prince pouvait opérer sa jonction avec soû lieutenant, c'en était fait des alliés : réduits h vivre dans une contrée dévastée depuis longtemps par la guerre, ib auraient été contraints de mettre bas les aunes et d» subir les conditions les plus humiliantes^ Malheureusement, le duc d'Orléans avait compté sans les misérables passions des hommes auxquels il espérait faire comprendre ses desseins i depuis le oommeiice^ ment du siège, les généraux avaient levé des contri** butions énormes dans le pays, et il leur en coûtait, aujourd'hui que la guerre semblait terminée par une honteuse dé&ite^ de perdre le fruit de leurs exactions et de poursuivre une campagne qui leur fiusait entrevoir de nouveaux périls et de dangereux hasards; aussi s'éerièrent-ils d'une voix unanime qu'il y avait delà témérité à rester en Italie, que les routes étaient impraticables et que le seul parti à prendre était de retourner en France. Est-^il besoin d'ajouter que La Feuillade était un des plus ardents h dénigrer les
savantes combinaisons du duc d'OrléanstCe dernier, comprenant enQn quel était le honteux mobile qur guidait les généraux, ferma tout à coup la diseussion, et, faisant valoir son autorité, ordonna que Ton eût à se préparer à prendre la route du Pô.
Sur ces entrefaites et dès les premiers pas se pré«* tentèrent tout à point des messagers, pour annoncer qu'on avait vu des régiments piémontais, commandés par le duc de Savoie en personne, occupant les pia<« Migea et tout prêts à s'opposer à la marche de l'armée. Le prince apprenait en même temps que, par suite d*ordres contradictoires qui plus tard furent imputés à La Feuillade, les convois de vivres M les munitions avaient été dirigés sur la route de France, et que nos troupes étaient exposées à tout instant à subir les horreurs d'une famine. Dans ce ftcheux concours de circonstances, en apparence fortuites, dans ces bruits répandus à dessein et dont la fausseté ne tarda pas k être constatée, il était impossible au duc d'Orléans de ne pas reconnaître un désir malveillant de contrecarrer toutes ses instructions et d^en paralyser les effets ; et tous les murmures qui se faisaient entendre autour de lui ne pouvaient que corroborer cette opinion. Les forces humaines ont leurs limites : ne voyant autour de lui que désobéissance, révolte et trahison, souffrant cruellement des blessunes qu'il avait reçues ^ et qui le forçaient à
^ « Il fut en danger jusqu*au 24 septembre. • Corresfon^^WK^ de madame de$ Ur$in$, t. !•', p. 91.
rester dans sa chaise ; découragé d'ailleurs par Tiautilité manireste des efforts qu'il avait faits pour maintenir ses généraux dans le devoir , il se vit contraint de céder au vœu général ^, non pas toutefois sans stigmatiser par de sanglantes ironies ' la lâche cupidité de ces hommes, qui sacrifiaient à des intérêts privés rhonneur et le salut de leur pays. 11 s'enferma dans sa voiture et reprit le chemin des Alpes avec Tarmée, qu'il établit dans la Savoie.
Cette retraite, conseillée par l'avarice et par la peur, eut des conséquences plus funestes encore que la bataille.
Désormais rassurés du côté des Alpes, Eugène et Victor-Âmédée envahissent le Milanais, dont les habitants passent avec indifférence de l'Espagne à l'Autriche. Les municipalités courent à la rencontre d'Eugène, pour prêter serment à leur nouveau maître l'archiduc Charles, et, ne redoutant que la guerre, elles s'opposent partout à la résistance des Français. A Pavie, les habitants se soulèvent et demandent à grands cris la capitulation. A Alexandrie, le peuple force le gouverneur, par des actes sauvages, à ouvrir les portes de la ville. Malgré la défection des Lombards, les généraux de Louis XIV et de Philippe Y font leur devoir. M. de la Florida,
i « Quelle fureur ont donc les officiers de Tarmée de H. le duc d'Orléans de revenir à Paris ! Je ne comprends plus rien à la plupart des têtes, elles me paroissent très-démanchées. » Correspondance de madame det Ornnt, t. IH, p. 374 .
* Saint-Simon, t. V^ p. 152.
officier espagnol, enrermé dans la citadelle de Milan, ])ombarde les habitants, qui voulaient le réduire à la famine, et les force à nourrir ses soldats. Un officier français, M. de Ramiroix, fait mieux encore : avec deux cents hommes, il tient pendant cinq semaines dans le château de Tortone. Les Autrichiens, qui avaient ouvert une large brèche, le somment de capituler; Ramiroix refuse, soutient l'assaut et meurt avec tous les siens sur le rempart. Ce sacrifice est inconnu : les dévouements ont aussi leur destinée. La résistance des garnisons françaises disséminées dans laLombardie dura jusqu'au printemps de 1707. à cette époque, un traité conclu avec l'empereur les arracha à la captivité et à la mort. Elles revinrent lentement et par petits détachements à travers le Piémont. Victor-Amédée voulait les désarmer à leur passage, mais, devant la Gère attitude de ces vieux soldats, il n'osa accomplir un dessein qui était la violation la plus complète du droit des gens.
Ainsi, par la médiocrité de Chamillart, l'entêtement de Vendôme, l'incapacité de La Feuillade, la faiblesse de Marsin, se vérifiaient les sombres prophéties de Yauban. En quelques heures, Louis XIV perdait deux armées, le chemin et le rempart des Alpes, le Piémont si difficilement conquis en trois ans , cette Italie si souvent fatale à nos armes. Philippe V perdait le Milanais, qui appartenait à l'Espagne depuis Charles-Quint et passait sans retour à l'Autriche. Il avait déjà perdu la Relgique après la déroute de Ramillies, il ne conservait plusmainte-
nant, en dehors de TEspagoe^ que les Deui-Sioiles et la Sardaigne. En Espagne même, les alliés occupaient la Catalogne et le royaume de Valence, et, comme nous Talions dire , ils arrivaient jusqu'à Madrid.