‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 18 sur 99 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le parti du duo de Bourgogne.-— Fénelon.— Les Maximes des Saints.-^ l^Télémaque, — ExildeFénelon. — Sa vie et ses promenades à Cambrai. —Sa correspondance avec les dacs de Beauvilliers et de Ghevreuse. — Leur généreuse et touchante amitié.^Le duc de Saint-Simon. — Son caractère. — Ses relations à Versailles.— Son attachement à la pairie. —Son culte pour le duc de Bourgogne. — Les procès.— Mot sévère du roi.—Catinat. — Boufflers. — Vauban. — La duchesse douairière d'Or*

léans.— Sa vie retirée et ses correspondances. — Leduc d*Orléans

Son mariage. — Sa liaison avec mademoiselle de Sery. — Sa disgrâce, — Sa conduite ^ Versailles. — Anecdote à ce sujet. — Le prince de Gondé.^Son étrange maladie.— Le duc de Bourbon.— Son triste caractère.--Le grand Gonti. — Sa grftce.— Ses talents.— Son amour pour la duchesse de Bourbon. — Son élection au trône de Pologne et son retour.— Sa popularité à Paris.— Sa mort.

Après le duc de Bourgogne, \'enaient ses conseillers. Le premier el le plus illustre d'entre eux, son précepteur, était Fénelon, alors exilé de Versailles et relégué k Cambrai. Issu d'une noble race, promu à Tarchevêché de Cambrai * et élevé à la plus haute fortune à la cour, Fénelon s'était perdu dans Tesprit du roi en défendant madame Guyon *, son

1 En i69o.

* Madame Guyon, femme ardenle et mystique, prêchait l'extase et Tamour. Elle a publié plusieurs ouvrages dont le principal a pour titre let Torrents. Fénelon s'était laissé séduire par ses rêveries. Abandonnée par madame de Maintenons d'abord sa protectrice, madame Guyon

amie, condamnée par l'Église et enfermée à la Bastille. Le livre des Maximes des saints *, où il reproduisait les idées de madame Guyon, acheva sa di^râce. Bossuet le dénonça comme entaché de quiétisme ; madame de Maintenon abandonnna l'archevêque, et, sans attendre la décision du pape saisi de cette affaire, Louis XIV renvoya Fénelon dans son diocèse avec défense d'en sortir *. Le duc de Bourgogne se jeta vainement aux pieds du roi pour sauver son maître, Louis XIV resta inflexible : «Mon filSy lui dit-il, je ne puis faire de ceci une affaire de faveur; il s'agit de la pureté de la foi, et monseigneur de Meaux en sait plus sur cette partie que vous et moi. y> Le prince obtint seulement que l'archevêque conserverait son titre de précepteur des enfants de France.

Les Maximes des saints avaient provoqué l'exil de Fénelon, le Télémaque\e rendit irrévocable. Ce livre, qui devait immortaliser l'auteur, parut sans son aveu. Un domestique infidèle, chargé de copier le manuscrit, le vendit au libraire Barbin. Déjà le Télém^que s'imprimait quand la police vint saisir les épreuves. Mais quelques-unes avaient échappé ; les éditeurs de Hollande réimprimèrent l'ouvrage ' et en inondèrent l'Europe. Les courtisans ne manquèrent pas de relever les allusions du livre : Télémaque, disaient-ils,

fui mise à la Basiille. Elle en sortit en 1702 et mourut oubliée ^ Blois, sous la Régence, en 1717. Elle était née à Montargis en 1648.

* Publié en janvier 1697, et condamné en mars 1699.

» Octobre 1698.

"" Juin 1699.

c'est le duc de Bourgogne ; Mentor, c'est Fénelon ; Tyr, la libre et florissante république, c'est la Hollande ; Protésilas , Timpitoyable ministre , c*est Louvois; Idoménée , le monarque orgueilleux et conquérant, qui ruine son peuple par des guerres continuelles, c'est le roi lui-même. Louis XIV n'aimait pas déjà Fénelon, qu'il nommait un bel esprit chimérique j mais après l'apparition du TélémaqtÂe, sa froideur se changea en haine. Il raya lui-même l'archevêque de la liste des ofiBciers de sa maison, où il était resté avec le titre de précepteur des enfants de France. La police surveilla ses démarches, intercepta ses lettres , fouilla et arrêta ses gens jusque dans Paris *. La correspondance entre le duc de Bourgogne et l'archevêque demeura interrompue. Au bout de quatre ans seulement, le prince put adresser à son maître une lettre dans laquelle il l'assurait que loin d'être refroidie, son amitié avait grandi par le malheur 2.

Relégué à Cambrai, sans espérance d'en sortir^ du moins tant que vivrait Louis XIV, Fénelon y mena

1 M. Depping. Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV. Introduction, t. II.

s c Enfin, mon cher archevêque^ je trouve une occasion favorable de rompre le silence oùj*ai demeuré depuis quatre ans! Tai soutfert bien des maux depuis, mais un des plus grands a été de ne point vous témoigner ce que je sentois pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentoit par vos malheurs, au lieu d*en être refroidie. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moi-même contre tout ce qu'on a fait à votre égard ; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu.... Ne me faites pas de réponse, h moins que ce ne soit par quelque voie très-sâre ».... Lettre du duc de Bourgogne, 22 décembre 1701. Correspondance générale de Fénelon.

une tie sobre et laborieuse, conforme à son caractère el à ses goûts. Il se levait de grand matin, s'occupait de son diocèse et donnait le reste du temps au travail et à la nombreuse correspondance qu'il entretenait avec ses amis. Ses seules distractions étaient de longues promenades à pied dans la campagne. Il se plaisait à contempler le calme et la majesté de cette nature dont la vue réveillait dans son âme l'idée du Créateur et lui causait un profond sentiment d'admiration et de reconnaissance. La solitude lui rappelait l'absence des personnes aimées : « Nous avons eu de beaux jours, écrit-il à l'abbé de Beaumont, son neveu, nous nous sommes promenés, mais vous n'y étiez pas. . . » — « Je fais des promenades, écrit-il au marquis de Fénelon, son autre neveu, toutes les fois que le temps et mes occupations le permettent, mais je n'en fais aucune sans vous désirer... Je me trouve en paix dans le silence devant Dieu ! Oh î la bonne compagnie ! On n'est jamais seul avec lui ^. » Si quelques personnes l'accompagnaient, l'archevêque s'entretenait volontiers des graves questions qui troublent les hommes, laissant pour ainsi dire couler ce miel attique, que Dieu avait mis sur ses lèvres. A le voir ainsi dans la campagne, s'entretenant avec les siens, on eût dit un des philosophes du Lycée passant avec ses disciples. Au milieu de la guerre qui ravageait les environs, les alliés lui offrirent plusieurs fois des escortes qu'il refusa. Les Anglais surtout, qui

i Correspondance de Fénelon.

voyaient en lui un champion de la liberté, lui rendaient un véritable culte. Marlborough pendant toute la guerre , 6t respecter ses domaines *. Il avait ordonné qu'on le laissât passer librement, et Tarche*vèque visitait les malades, assistait les pauvres , ramassait les blessés, à travers les armées ennemies, comme un messager de paix et un apôtre de charité.

Malgré ces hommages de FEurope, une vie si pure et si remplie, Fénelon souffrait cruellement de l'exil. Son corps était à Cambrai, mais son âme, à Versailles, près du duc de Bourgogne, son fils bien-aimé, et de deux hommes éminents et considérables, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avec lesquels il correspondait secrètement.

Les ducs de Beauvilliers • et de Chevreuse ^ occupaient à la cour les plus hautes fonctions. Le premier élait président du conseil des flnances. avec l'entrée elle vote au conseil des ministres; le second était

1 « Les bussards même da prince Eugène respectoient ceUe défense,» R&msay^p. 90.

' Paul de Beauvilliers^ duc de Saint-Âignan, né en 1648, ancien ambassadeur k Londres, était en outre gouverneur de Loches et du Havre, grand d'Espagne de première classci et premier gentilhomme de la chambre.

« Charles de Chevreuse était le fils de ce duc de Luynes, qui s*éiaU fait bâtir un château à Yaumurier, à cent pas de Port-Hoyal et de cette sainte duchesse de Luynes, janséniste comme son mari, inhumée dans l'église de l*abbaye. On rappelait le bon due. C*était un gentilhomme éclairé, instruit, ami des lettres, et très-versé dans les finances et la politique. 11 a laissé plusieurs manuscrits, qui ont tous pour but de faciliter le commerce et de diminuer les impôts. M. le duc de Luynes, son digne petit-fils, les conserve encore. Nous avons à ce sujet de doubles remercîments à adresser à M. le duc de Luynes et à M. Huillard-Brébelles.

ministre secret et honoraire ; tous deux anciens gouverneurs des enfants de France, tous deux ducs et pairs, tous deux unis par les liens de la plus étroite amitié, tous deux mariés à des filles de Colbert, qui s'aimaient comme leurs maris. Une grande et légitime réputation de science, de vertu et d'honneur s'attachait à leurs noms et désarmait la malveillance habituelle des courtisans.

Tous les deux avaient donné à Tarchevèque les plus éclatantes preuves de leur attachement. Le lendemain de sa nomination au poste de gouverneur des enfants de France, Beauvilliers alla trouver le roi en lui demandant de lui adjoindre Fénelon comme précepteur. Lors de la publication des Maximes des saints, le duc de Chevreuse s'établit chez l'imprimeur et y corrigea lui-même les épreuves, ce qui lui attira quelque temps la froideur de Louis XIV. Après la disgrâce de l'archevêque, les ducs seuls lui restèrent fidèles. Le roi pressa vainement Beauvilliers de rompre avec son ami, en le menaçant d'une disgrâce : « Je suis, répondit Beauvilliers, l'ouvrage de votre Majesté ; elle m'a élevé, elle peut m' abattre ; dans la volonté de mon prince je reconnaîtrai celle de Dieu, et je me retirerai. Sire, avec le regret de vous avoir déplu, mais avec Tespérance de mener une vie plus tranquille. » Ces paroles touchèrent Louis XtV. Il ferma les yeux, et Beauvilliers et Chevreuse continuèrent leur correspondance avec l'archevêque.

Ils travaillaient en même temps avec le duc de Bourgogne, écrivant pour lui de nombreux mémoires

sur ie commerce, l'industrie, les finances, propres à éclairer le règne futur, et s*entretenant sans cesse de leurs espérances, de leurs projets, du maître absent. lisse réunissaient pour < se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour et Tespérer toujours d *. Ils vivaient, lui, les regards fixés sur Versailles; eux, sur Cambrai.

Au milieu de ces vieillards, leur ami, leur confident, leur conseil quelquefois, vivait un jeune gentilhomme, duc et pair comme eux, blond, petit, fluet, à la figure fine, à la voix imperceptible ^, qui occupe dans les lettres une plus grande place que dans l'histoire, le duc de Saint-Simon. Elevé par sa mère, Charlotte de TÂubépine , femme d'un rare mérite, Saint-Simon prit dès l'enfance le goût de l'étude. Il dévorait tous les mémoires qui avaient paru jusqu'alors, et il y recueillait bien jeune encore l'expérience des siècles passés. Il commençait sa philosophie lorsque le duc d'Orléans, son contemporain et son condisciple, partit pour sa première campagne. Le jeune historien, brûlant de voir ces batailles dont il avait lu tant de récits, sollicita la faveur d'accompagner le prince , et fit la campagne comme simple mousquetaire^.

i Saint-Simon, t. XU, p. 63.

^ Saint-Simon se plaint lui-même plusieurs fois dans ses mémoires de la faiblesse de sa voix.

' Louis XIV exigeait alors que Ton servit une année avant de pouvoir acheter un régiment.

Le temps de son noviciat expiré, il acheta le régiment de Saint-Simon cavalerie et le suirit sur le Rhin. Ce fut là que livré à l'ennui d*un campement, réduit à une vie d'escarmouches, après avoir lu et relu Bassompierre, il commença dans le plus profond secret la rédaction de ses Mémoirei. Saint*Simon, comme tous les hommes qui ont consacré leur vie à une œuvre, a marqué avec soin l'époque et le lieu de son origine. « C'était, nous dit-il, au mois de juillet 1694, à Guernsheim, sur le vieux Rhin *• o A la paix de Ryswick, le roi supprima plusieurs régiments parmi lesquels était le sien. Il les rétablit à l'ouverture de la guerre d'Espagne, mais il oublia celui de Saiul-Simon. Peu après, parut une promotion de brigadiers', où le jeune duc n'était pas compris, tandis que plusieurs colonels moins anciens dans le service y figuraient. Il ressentit vivement cette injustice et envoya au roi sa démission, sous prétexte de maladie. C'était là un acte de courage véritable: Louis XIY n'aimuit point que l'on quittât le service, et pendant trois ans, il lui témoigna une froideur manifeste. Réduit à vingt-sept ans à la vie oisive de Versaille$9 Saint-Simon y marqua de suite sa place, et se rangea parmi les partisans du duc de Bourgogne. L'orgueil de sa naissance, qui fut la plus funeste, mais la plus profonde passion de sa vie, le rattachait naturellement au prince qui voulait donner à la no-

1 Né en 1675, il avait alors dix-neuf ans.

s Le grade de brigadier était intermédiaire entre celui de colonel et de maréchal de camp.

blesse le premier rang. Il prétendait descendre de Gharlemagne par les comtes de Yermandois, et re»* vendiquait avec ostentation les droits de sa race et par-dessus tout les privilèges des pairs de France. Ses prétentions étaient telles, qu'il allait jusqu'à comparer les pairs aux électeurs d'ÂIletnagne, déclarant qu'ils étaient supérieurs aux princes du sang et .cotuteur3 des rois. On le voyait sans cesse compuU ser les parchemins, interroger les vieux ducs, les vieilles duchesses, jusqu'aux vieux laquais de laoour^ sur les droits et les honneurs de la pairie. Il réclamait pour les pairs le titre de Monseigneur, usurpé d'après lui par les évéques el par les princes, et à l'appui de son opinion il montrait comme de précieuses reliques trois lettres de Colberl, où ce ministre donnait le Monseigneur au vieux duc de Saint-Simon^ son père.

Intraitable sur ces questions, il refusa môme sous la régence de donner ce titre au duc d'Orléans, son ami et alors son souverain. Sous le moindre prétexte, il portait ses prétentions en justice^ entraînait ses amis, ses parents devant les tribunaux et rédigeait luimême leurs plaidoyers. Il se constitua ainsi le chevalier de rétiquette, apportant dans ce rôleladroiture, mais aussi l'âpreté de son caractère, et il s'attira de la sorte de nombreux ennemis, qui le représentèrent au roi comme un esprit difiBcile et ombrageux. Louis XIY, déjà prévenu par sa démission» les crut sans peine. Il se plaignit même un jour de ce que le duc, après avoir quitté son service, ne songeait qu'à

étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde. Saint-Simon se justifia lui-même, mais la mauvaise impression resta. Plus tard, en lui accordant une grâce, le roi ajouta ce sévère conseil: « Mais il faut tenir votre langue ^»

Malgré la froideur de Louis XIY, les ministres et les plus grands personnages briguaient Tamitié du jeune duc. On redoutait en lui « son esprit,, son instruction ^, » et son penchant à s'expliquer sur les hommes et sur les choses de façon k emporter la pièce. On respectait ce caractère qui ne pardonnait ni une usurpation ni une injure ; on estimait son désintéressement et sa franchise, vertus si rares dans les cours. Saint-Simon devint bientôt un des amis les plus ardents du duc de Bourgogne. Il le regardait comme le régénérateur de la France , « comme un autre Esdras, comme le restaurateur du temple et du peuple de Dieu après la'captivité "^ », el Taimait avec une indicible tendresse : « Mon cœur, dit-il, était à cette cabale, qui pouvait compter M. le duc de Bourgogne à elle, envers et contre tous*. »

A ce parti, déjà si riche en talents et en vertus, se rattachaient d'autres hommes non moins recommandables par leur mérite ou leur caractère; c'étaient le chancelierPontchartrain, zélé gallican comme Saint- Simon, suspecté même de jansénisme, administra-

1 Saint-Simon, t. Vlll^ p. 350.

« Saint-Simon, t. VI, p. 337.

s Saint-Simon, t. IX, p. 350.

^ SaintrSimon, t. Vil, p. 288.

leur habile, intègre et infatigable*; le ministre des affaires étrangères, M. de Torcy, digne successeur de Lyonne et de Pomponne, secrètement attaché, lui aussi, aux doctrines de Port-Royal ; le brave et honnête Catinat, disgracié depuis sa malheureuse campagne d'Allemagne et vivant dans la retraite, dans son modeste château de Saint-Gratien ; le maréchal de Bou£Qers, héroïque vieillard immortalisé par le siège de Lille ; le duc de Morlemart, fils de « la disciple sans peur, sans mesure et sanscoutrainte- »; le duc de Charost, ofiBcier d'avenir, d'une probité sévère et scrupuleuse, d'un esprit gai et facile, qui savait allier la droiture d'un chrétien ^ aux qualités aimables du monde ; son père, le duc de Béthune, qui ne Hgurait dans cette société ^ que comme mari de la duchesse sa femme, fille de Fouquet, ancienne amie de madame Guyon et dernier reste d'un troupeau dispersé, « la grande âme par excellence, devant qui monseigneur de Cambrai même était en respect \ *> Venaient ensuite le maréchal de Vauban, non moins admirable par le patriotisme de sa vie que par la grandeur si originale de ses travaux ; le poète Racine, étendu maintenant sous les dalles de Port-

Ul y a à la BibUothèque quinze volumes in-folio de lettres écrites pendant son ministère.

* Saint-Simon, t. IX, p. 850.

' Le seul peut-être, dit Saint-Simon, « qui ait su joindre une profession publique de dévotion avec le commerce étroit des libertins de son temps. . T. IX, p. 352.

^ « Le duc de Béthune n'était qu*un frère coupe^houz qu*on toléroit k cause d'elle. » Sainl-Simon, t. IX, p. 351.

> Saint-Simon, t. IX, p. 35i.

Royal, avait figuré autrefois dans les rangs de ce parti qui comptait encore un nombre considérable de jansénistes. Ces derniers devaient à la mansuétude de Fénelon de circuler et de vivre dans son diocèse sans avoir à craindre ses persécutions ' ; en baine des jésuites livrés à madame de Maintenons des sceptiques attachés au dauphin, ils préféraient le duc de Bourgogne, dont la foi si éminemment gallicane se rapprochait davantage de leurs opinions.

Resserrés et renfermés entre eux, tous ces hommes formaient à la cour comme une corporation sévère et inaccessible, a avec une discrétion et une fidélité merveilleuses, sans faire ni admettre aucun prosélyte dans la crainte de s'en repentir*. » Tous n'avaient qu'un cœur et qu'une âme et ne tendaient qu'à un seul but, a qu'aucune disgrâce ne put déranger. » Ils voulaient le rappel de Fénelon à Versailles, le consultaient et recevaient ses avis « comme les oracles de Dieu même ; > en l'amour de ce maître, ils faisaient consister « piété, vertu, gloire de Dieu, soutien de l'Église et le salut particulier de leurs âmes^. »

Après les enfants de Louis XIY venaient les maisons d'Orléans, de Gondé et de Conti, issues toutes trois du sang royal. Le chef de la maison d'Orléans, Philippe, frère de Louis XIV et mari de cette belle Henriette d'Angleterre, immortalisée par

1 Sililt^Siiiion, t. IX, p. 846.

* Saint-Simon, t. IX, p. 348.

» Saint-Simon, t. IX, p. 348-349.

réioqueoce d6 Bossuet, était mort depuis quelques années, mais il laissait sa seconde femnae, Elisabeth de Bavière et son jeune tils, déjà connu en France et en Europe par sa brillante conduite dans la malheureuse campagne de Turin.

Madame, duchesse douairière d'Orléans, résidait d'habitude à Saint-Gloud, qui appartenait à son fils. Ënleyèe à son pays comme une conquête» brusquement convertie au catholicisme, mariée à un prince qu'elle n'aimait pas, elle était venue à dix-neuf ans à Versailles y seule, étrangère, parlant à peine le français , et sans mérites pour la cour, n'ayant ni iotrigue, ni beauté. La franchise de son caractère compromit sa position dès ses premiers pas. Toutes les princesses fléchissaient le genou devant madame de Maintenon ; la duchesse d'Orléans, qui apportait d'Allemagne le religieux respect de la famille 9 refusa d'adorer cette reine apocryphe, attachée à Louis XIV par un mariage douteux et assurémeut clandestin, et elle s'attira ainsi la haine d'une femme implacable 9 qui la perdit rapidement dans Tesprit du roi.

Madame supportait courageusement cette disgrâce. Elle menait à Versailles une vie isolée, mais libre» faisant de longues promenades dans les jardins, et suivant avec une infatigable ardeur les chasses k courre, où, pour plus d'aisance, elle portait une perruque courte et des habits de cavalier. La duchesse aimait avec passion ces belles chasses royales dans les forêts de Gompiègne et de Fontainebleau, et

quand, aux derniers jours de l'automne, Louis XIY ers j revenait à Versailles , elle quittait avec tristesse la le e campagne pour le monotone séjour du château, au Elle passait la plus grande partie de son temps à ri, s écrire en Allemagne, où elle racontait dans un style ;sieu libre, facile et plaisant, les nouvelles de France, éi Veuve et délaissée, entourée d'espions et d'ennemis, loe elle demandait à son pays et à sa famille l'affection ^ i qui lui manquait k Versailles. Elle avait avec ses r^ ( parentes une correspondance régulière dont la fem langue maternelle augmentait la douceur. La cour Toubliait, mais elle oubliait la cour.

Le duc d'Orléans ^ restait isolé comme sa mère. Malgré elle ^ et malgré lui-même, Louis XIV l'avait marié à Tune de ses bâtardes, mademoiselle de Blois'. Cette union n'était pas heureuse. La jeune duchesse était grande et belle, bien qu'elle eût une épaule un peu plus haute que Tautre ^; elle avait l'esprit, les grâces de sa mère, madame de Montespan ; mais, en dépit de ses charmes, le duc d'Orléans ne l'aimait pas. Il regardait, non sans raison, ce mariage comme une mésalliance. Des propos empoisonnés, répandus par ses familiers sur l'honneur de la princesse, l'avaient éloigné dès les pre-

1 Né en 1674, mort en i^i^.

> « Si j'avais pu donner mon sang pour empêcher le mariage de mon fils, écrmit Madame, je Taurois fait. » Correspondance de Madame,

* Françoise-Marie de Bourbon, fille de Louis XIV et de madame de Montespan (la seconde demoiselle de Blois), née en 1677^ morte en

«SaintrSimon,t.XII,p. 203.

miers jours. Là duchesse était, par sa nature, indolente et orgueilleuse, moins sensible à la tristesse qu'au dépit de l'abandon ; elle laissa s'éloigner son mari, sans tenter un effort pour le retenir. Depuis plusieurs années déjà les deux époux vivaient dans une froideur polie, mais publique.

Une 6lle d'honneur de Madame, mademoiselle de Sery ^, vive, piquante et jolie, toucha bientôt le cœur du prince par les qualités qui manquaient à sa femme. Philippe l'aima avec toute l'ardeur d'un premier amour, lui donna la terre d'Argenton, et obtint de Louis XIV, fort indulgent pour ces faiblesses, des lettres patentes qui lui accordaient le titre de comtesse. Mademoiselle de Sery, pleine de charmes et d'artifices, témoignait au prince la plus tendre affection. A son retour d'Italie, d'où il revenait blessé, elle Talla voir à Grenoble, au risque d'encourir la colère du roi. Le temps et la naissance d'un fils^ avaient resserré cette union, et depuis huit ans déjà le duc d'Orléans abandonnait sa femme, qui vivait délaissée et vertueuse.

L'oisiveté, jointe à cette union malheureuse, acheva de perdre le jeune duc. Louis XIV, qui n'était pas un homme de guerre, redoutait la présence des princes aux armées ; il l'avait donc rappelé des champs de bataille après deux campagnes en Belgique, où il avait déployé la bravoure d'un soldat et

) Marie-Louise-Madeleine-Victoire Lebel de Laboîssière de Sery. * Né en 170^, reconnu el légitimé en juillet 1706, connu sous le nom de chevalier d'Orléans» mort en 1748.

le sang*froid d'un général \ Depuis cette époque jusqu'à la campagne d'Italie, pendant treize ans, le prince demeura à Saint-Gloud, subjugué par mademoiselle de Sery et par un misérable'précepteur, Tabbé DuboiS; qui remplissait près de son élève les plus viles fonctions des affranchis* La tristesse acheva l'œuvre de Dubois. Désespéré de perdre ses plus belles années, tandis qu'on se battait aux frontières, le duc s'abandonna publiquement aux plaisirs, et, l'amertume dans le cœur, il demanda l'oubli à rivresse et à la volupté : « Ainsi il s'accoutuma à la débauche, plus encore au bruit de la débauche, jusqu'à n'avoir pu s'en passer, et qu'il ne s'y divertissait qu'à force de bruit, de tumulte et d'excès^. »

Le scandale devint pour lui un moyen d'opposition, de blâme et de critique '. Il espérait ainsi braver le roi dans sa toute-puissance , le blesser et se venger eniin de n'avoir ni armée ni gouvernement

Louis XIV aimait d'abord son neveu, à cause de la franchise et de la hardiesse de son caractère ; mais sa conduite avec sa femme et l'éclat de ses plaisirs l'éloigoèrent sans retour. Madame de Maintenon excila sous main ce mécontentement, et le prince perdit l'amitié de son oncle, alors quMl avait le plus

1 A la bataille de Nerwinde, en 1693, il avait lue Uesa maiu un officier ennemi qui le retenait prisonnier. Voltaire, Siècle de Louis XtV, p. 3lil. Il avait alors dix-neuf ans,

« Saint-Simon, l XII, p. 192.

a s Dans le ruineux dessein, dit Saint-Simon, de se moquer du roi, de lui échapper, de le piquer à son tour et de se venger ainsi de n^avoir ni gouvernenement, ni armée à commander. » Saint-Simon^ t. Xll, p. 188.

besoin de ses coDseils. Monseigneur, qui haïssait toute supériorité, montrait pour lui un éloignement manifeste. Le duc de Bourgogne seul accordait à sou cousin raffection que lui refusaient son aïeul et son père.

Pans cette situation difficile^ Philippe conservait heureusement un ami, suspect il est vrai lui-même, ie duc de Saint-Simon : le jeune pair le vengeait bravement par ses sarcasmes, et l'avertissait des manœuvres de ses ennemis. Pendant toute la guerre d'Italie» il entretenait avec lui une correspondance chiffrée, où il lui racontait les intrigues de la cour ; plus tard il le supplia de se rapprocher de sa femme. Le prince était touché de ses conseils, sans pouvoir se résoudre à les suivre. Il restait à Paris ^f sous le joug de sa maltressci au milieu de ses joyeux compagnons, et ne venait à Versailles que lorsque la bienséance l'exigeait. Il y apportait alors le laisser^aller des soupers du Palais-Royal. Pour n'en citer qu'un trait, il arriva un jour à la chapelle avec un livre où il lut assidûment durant tout Tofiice. Comme on le félicitait sur sa dévotion, il ouvrit le livre et montm les œuvres de Rabelais ^. Louis XIV rappelait un fanfaron de crimes ; c'était fanfaron de vices qu'il fallait dire.

Après la maison d'Orléans, venait celle de Condé. Le grand Condé en avait emporté la gloire dans la

^ < .... Ce qui blessoit singulièrement le roi, qui uepouvoit souffrir que l'on fie plût à Paris. » Saint-Simon, t. XUI, p. 76. * Saint-Simon, t. XII, p. 201.

tombe. Son fils Henri-Jules de Bourbon^, qu'on nommait monsieur le Prince comme son père, traînait le beau nom de ses aïeux. Le grand Condé s'était vainement efforcé de lui enseigner la guerre ; il y avait renoncé devant Tinutilité de ses efforts. Une maladie nerveuse^ qui se manifestait par d'étranges manies, paralysait les forces du prince. Un jour, dans une visite à la duchesse de Noailles ^ il se roula tout à coup sur son lit disant qu'il n'avait jamais vu de lit si bien fait *. Un autre jour, il déclara qu'il était mort et qu'il ne voulait plus manger; son médecin effrayé lui affirma que certains morts mangeaient, et fit venir plusieurs personnes qui se dirent mortes et mangèrent : leur seul exemple put décider le prince à prendre des aliments *. Le plus souvent il se croyait transformé en chien et il aboyait^ et cela jusque dans la chapelle et jusque dans la chambre du roi *•

Son fils, le duc de Bourbon *, ou, comme on l'appelait, monsieur le duc, non moins dégénéré que luimême, était le mari de celte belle duchesse de Bourbon, si célèbre par Tamour du grand Conti, et souveraine absolue de Monseigneur et de Meudon. Le duc de Bourbon était d'une laideur repoussante:

i Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, né en 1643, avait épousé en i663 Anne de Bavière, fille de TElecteur palalin. Mort en avril 1709.

> En s^écriant, dit Saint-Simon: « Ab! le bon lit! ab! le bon lit! > Saint-Simon, t. VI, p. 134.

s Saint-Simon, t. VI, p. 125-126.

^ « Il avoit Pair d*un petit singe. Feu la reine avoit deux perroquets : Tun étoitle portrait vivant de Monsieur le Prince...» V. Correspondance de Madame, t. ]«r, p. 400.

^ Louis III, duc de Rourbon-Condé, né en 1668. Mort le 3 mars 1710.

il avait la tète monstrueuse, les yeux hagards, le teint jaune, le ventre énorme, la taille et Taspect d'un nain. Son caractère était en harmonie avec sa figure : il était le tyran de sa famille, le fléau de ses voisins, répouvantail des courtisans, qui redoutaient ses cruelles fantaisies. Dans une discussion avec le comte de Fiesque, il lui jeta une assiette à la tète et le chassa de sa table y. Un autre jour, il empoisonna le poêle Santeuil en versant une tabatière dans son vin ^. Amoureux de sa femme, qui le trompait, il était jaloux jusqu'à la rage, et son impuissante jalousie s'exhalait dans des scènes brutales et furieuses. Le duc de Bourbon n'avait qu'un seul mérite : le courage de Gondé. Â la bataille de Nerwinde, il avait chargé seul en avant de Tarmée, entre le feu de l'ennemi et le nôtre, et n'était retenu que par miracle. Louis XIV n'accordait aucun crédit au père ni au fils. Il ne les estimait pas assez pour les consulter ou pour les craindre.

Il n'en était pas de même du dernier des princes du sang, Louis de Conti ^, chef de la maison de Gonti, branche cadette des Gondé. Le grand Con^i méritait ce glorieux surnom, qui rappelait le prince de Gondé son oncle. La nature, avare envers ses cousins,

^ SaiDWSimoD, t. Ill, p. 231.

* SainUSimou, t. II. p. 46. V. dans les Mémoires de Maurepas, 1. 1«% p. 266, d*autres traits de folie de M. le dac.

3 François-Louis de Gonti) d*abord prince de la Roche-Guyon, puis prince de Conti à la mort de son frère aiué^ en 1685, épousa Adélaïde de Bourbon, sa cousine, fille de Monsieur le Prince. Né le 30 avril i66i, il éuit fils de Armand de Bourbon, prince de Conti et de la pieuse et respectable Anne-Marie Martinozzi, nièce de Mazarin.

avait réservé pour lui tous ses dons, le génie militaire et l'éloquence, l'esprit et la beauté ^. A Marly, lorsque le prince causait, les femmes et les courtisans se pressaient autour de lui pour l'entendre, désertant le cercle du roi. Le maréchal de Luxembourg et Gondé, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, Fénelon et Bossuet avaient brigué l'honneur de sa bienveillance. Les contemporains admiraient la pro* digieuse diversité de ses mérites, et le comparaient à César. Louis XIV était jaloux de ce prince dont le génie Teffaçait.

Cette jalousie se révéla par une disgrâce qui l'atteignit dés ses premiers pas. A la bataille de Nerwinde, la plus sanglante du xvn* siècle *, Conti avait mené les troupes comme un vieux capitaine, emporté le village dont il était revenu couvert de sang ; le roi le laissa l'année suivante à Versailles, sans lui confier une compagnie. Découragé par cette injustice et voyant sa carrière fermée, Conti s'abandonna aux plaisirs, puis à une violente passion, qui remplit sa vie entière. Il aima sa belle cousine, la duchesse de Bourbon, et il en fut tendrement aimé '.

t Madame de Gaylu8»dans ses Sainenirs {p, 51 i), a traoéde lai an portrait aussi vrai que charmant.

* V. le magnifique récit qu'en a fait M. Macaulay {Hist. de Guillaume UI), Le village de Nerwinde ne fut emporté qu*à la troisième charge.

' « Conti charma une personne (la duchesse de Bourbon) qui, sans être cruelle, ne fut jamais prise que pour lui. C*est ce qui le tenait sur la Pologne, et cet amour ne finit qu'avec lui. Il dura même longtemps après dans l*objet qui Tavait fait naître, et peut-être y dare-Uil encore après tant d'années^ au fond d*ttn cœur qui n*a pas laissé de s*abaadonner ailleurs.* V. Saint-Simon^ t. VU, p. 62-63.

Cette liaison durait depuis plusieurs années lorsque le trône de Pologne étant devenu vacant, notre ambassadeur à Varsovie, l'abbé de Polignac , k force d'intrigues et de promesses, parvint à faire procla* mer roi Louis de Conti ^ Louis XIV « qui ne demandait pas mieux que de se défaire d'un prince de ce mérite, si universellement connu ^, » donna l'ordre à Jean-Barl de l'escorter jusqu'à la rade de Dantzick, d'où il devait aller se faire reconnaître par ses sujets*

Conti n'obéit qu'avec une répugnance marquée; il lui coûtait de quitter une position où il s'était concilié l'estime et l'aiFectioa publiques, plus encore d'abandonner la duchesse, qu'il aimait jusqu'à la passion, pour aller courir les hasards d'une couronne qu'il n'avait jamais désirée. Arrivé en Pologne « à travers mille dangers, il se trouva dans l'impossibilité de payer dix millions que l'abbé de Polignac avaii promis aux seigneurs polonais pour prix de son élection. Ces derniers, se voyant trompés dans leurs espérances, reportèrent leurs voix sur l'électeur de Saxe, et le prince de Conti se trouva fort heureux d'acheter au prix d'un Jtrône le droit de revenir auprès de celle qu'il aimait.

11 retrouva avec elle les convives de Meudon et les libertins du Temple elles rassembla de nouveau dains son hôtel» sur le quai qui a retenu son nom« Il de-*

1 Jain 1697.

« Saint-Simon, 1. 1«», p. 436.

Digiti

vint ridole du Parlement, l'admiration de la Sorbonne et de l'Académie \ l'hôte des libres penseurs, et l'un des chers de cette opposition silencieuse, qui se manifestait déjà à Paris contre Versailles. 11 mourut à quaranle-cinq ans^, au moment où Louis XIV, revenu enfin de ses préventions, songeait à lui confier l'armée du Nord.

Tels étaient les princes et les partis x qui les divisaient. Le premier, celui de madame de Maintenon, s'appuyait sur l'Église et la tradition et gouvernait au nom du maître, suivaut les usages despotiques et la seule nécessité des circonstances. Celui du Dauphin qui venait ensuite, voulait la guerre pour sou^ tenir Philippe V, le fils préféré de Monseigneur, mais il souhaitait en outre Téloignement de madame de Maintenon et la liberté absolue des consciences et des mœurs. Celui du duc de Bourgogne, allant plus loin encore, réclamait avec la paix une réforme générale de la monarchie, l'affranchissement du commerce et de l'agriculture, et le soulagement du peuple écrasé sous les impôts. L'un représentait le passé, Taulre le présent, le dernier l'avenir. On retrouvera désormais ces trois partis à toutes les époques qui vont suivre, sous la Régence, sous Louis XV et sous Louis XVI. Ils rappellent les trois âges de l'homme: la vieillesse, la maturité, l'adolescence ; les trois modes éternels des gouvernements: la routine, la réforme, la révo-

1 SaiiiUSimon, t. \{\, p. 59. i^

« Le 22 février 1709.

3 Saint-Simon, V XUI, p. 161.

lution. Lorsqu'un monde nouveau naîtra, on les retrouvera rangés face à face dans les assemblées, les uns à droite, les autres au centre^ les derniers à gauche.

Page 1