‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 19 sur 99 · CHAPITRÉ XII · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XII

État des finances. —Moyens extraordinaires. — Quels sont-iU? -«Réfor* mes de Golbert. — Honnêteté et sévérité de son administration.— Son horreur des emprunts. — Aneodote à ce sujet» <— Nombreux impôts établis par les successeurs de Golbert.— Énormes créations de charges. —Loteries. ^Ventes de titres de noblesse,— de croix de Saint-Louis. Etablissement et chute des papiers royaux.— Conséquences économiques de la révocation de Tédit de Nanles.^Tarif de 1699.— Funestes décrets de Gbamillart sur l'industrie. — Taxes innombrables et rui- Beuses sur les objets de consommation.— Augmentation des aidos.-^ Nature et iniquité de cet impôt. — Augmentation des droits de traite ou des douanes intérieures.— Effroyables effets de ces douanes.— La douane de Valence. ^ Élévation de la gabelle. ««-Contrebande du sel faite à main armée. — Impôt sur les naissances, les mariages et les sépultures — Révolte des paysans du Quercy.

Après avoir étudié les hommes et les opinions de la cour, il faut maintenant sortir de Versailles, promener ses regards sur Paris et les provinces, parcourir les diverses branches de Tadministralion, les revenus , les champs et les ateliers de la vieille France, dresser l'inventaire d'une société qui n'est plus, et considérer de près les rouages de ce gouvernement dont on a vu au loin les efforts. Cet examen malheureusement trop rapide aura du moins quelques enseignements, les abus d'une centralisation effrénée, les vices des réglementations appliquées à Findustrie, le danger de ces mesures qui grèvent

Tavenir pour dégager le présent, l'impérieuse urgence des réformes invoquées par le duc de Bourgogne, la misère des populations sous le grand roi. Ces temps si éloignés de nous par les révolutions semblent aujourd'hui reculés de plusieurs siècles, et Ton peut parler de ces institutions surannées sans prévention ni merci . Et d'abord il faut examiner les finances, bases de tout gouvernement, remonter un instant jusqu'à l'administration du grand Colbert, et dire en quelques mots quelle fut sa tâche.

Il y avait avant Colbert toute une tradition d'emprunts usuraires , flétris, par ceux-mèmes qui les employaient, du nom de moyens extraordinaires. Le premier et le plus légitime, s'il eût été fait à un taux modéré, était la création des rentes sur l'hôtel de ville, où le prévôt des marchands et leséchevins ^ les achetaient en gros pour les revendre en détail. Les rentes étaient constituées, non sur lès revenus de la ville, mais sur ceux de l'Etat. Celui-ci malheureusement les concédait presque toujours à vil prix, puis, le besoin passé, réduisait leur intérêt en supprimant franchement le capital. C'était, on le voit, comme une banqueroute périodique ^ •

^ AQjourd'hai les maires et les adjoints. Ces rentes vendues à Thôtel de ville étaient de véritables rentes sur TÉtat, et non ce que nous appellerions aujourd'hui des obligations de la ville de Paris. V. à ce sujet le Mémoire concernant le contrôle des rentes^ où il est parlé de rorigine et des progrès des différentes natures des rentes. Paris, 1717, in-8o.

< « Une partie considérable des citoyens a toute sa subsistance assignée sur une maison qui n*a rien ; et cent personnes ont acheté, cha-

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Uo autre moyen non moins onéreux^ non moins répréhensible, était la création de charges nouvelles^ charges de cour, charges de justice, charges de finances» auxquelles on attachait des traitements considérables et disproportionnés avec leur prix d'achat. On créait, par exemple, mille charges rapportant par an vingt mille livres^ et on les vendait chacune deux cent mille livres. Outre le traitement, ces offices donnaient droit à des avantages à la fois pécuniaires et honorifiques. Ils exemptaient de la taille, qui était 1 impôt foncier, alors réputé indigne, et égalaient le traitant au gentilhomme. En achetant une charge, le financier plaçait son argent à gros intérêts, il affranchissait ses terres, et il avait la satisfaction de s'entendre nommer M. le secrétaire ou M. le conseiller du roi. L'Etat imposait ainsi la vanité nationale à des sommes immenses \ On comptait à cette

cuDe cent mille écus, le droit de recevoir et de payer Targent dû à ces citoyens sur cet hôtel imaginaire; droit dont ils n'usent jamais» ignorant prorondément ce qui est censé passer par leurs mains. Quelquefois on enlend crier par les rues une proposition faite à quiconque a un peu d'or dans sa cassette^ de s'en dessaisir pour acquérir un carré de papier admirable^ qui vous fera passer sans aucun soin une vie douce et commode. Le lendemain on vous crie un ordre qui vous force à changer ce papier contre un autre qui sera bien meilleur. Le surlendemain on vous étourdit d*un nouveau papier qui unnulle les deux premiers. Vous êtes miné; mais de bonnes têtes vous consolent, en vous assurant que dans quinze jours les colporteurs de la ville vous crieront une proposition plus engageante. » V. VolUire, édition Beuchot^ t. XXX, p. 100, aa mot gouvernemknt.

1 C'est à quoi fait allusion Montesquieu, lorsqu'il dit dans sa XXXIV* Lettre persane: « Le roi de France est le plus puissant prince de TEurope. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin, mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre et sou-

époque plus de cent mille emplois de cette nature, créés sur le pied de vingt, de quarante, et même de quatre-vingts pour cent. Il y en avait mème^ suivant Boisguillebert, dont le revenu a presque égalé le prix d'achat dés la première année S c'est-à-dire que vendus, par exemple, cent mille livres, ils rapportaient, à peu de chose près, cent mille livres. Quarante mille ofBces nouveaux et inutiles furent ainsi créés durant le règne de Louis XIY, qui empruntait de la sorte à cent pour cent*. « Il se trouve que pour dix mille écus que le roi reçoit d'une nouvelle charge, il amène trois articles: les droits de la nouvelle charge à prendre sur le peuple, la décharge des nouveaux officiers , qui retombe encore sur le peuple à cause des privilèges attachés aux officiers créés, et le tort euQn que cela fait aux anciennes charges, dont la valeur diminue d'autant'.»

Un autre moyen était l'établissement de nouveaux impôts, le plus souvent sur des objets de consommation. Ici l'imagination des financiers se donnait libre carrière- Dès qu'ils entrevoyaient un nouveau droit, ils couraient chez le ministre les mains pleines d'argent, lui comptaient d'avance le revenu de l'impôt,

t«Dir de gmndes gaerres^ n'ayant d*autres fonds que des Utresd^bonneur à vendre. »

< Boûguiltebert. Déiml de l« France, p. 335. CoUeciion des Économiste f^ t. l«r, édition Guillaumin, 1843.

' H y avait alors quarante^inq mille offices dontForbonnais estime le capital à huit cents milUans. V» Recherches sur les finances. T. !«', p. 328.

^ y. Muta de Boi^guillebert, p. 240. < Poor une pistole que le roi reçoit, il en coûte dix-neuf en pure perte au peuple. F. IM., p. 257,

puis, munis de la patente royale, allaient s'abattre sur les provinces. Us en rapportaient des fortunes immenses, semblables à ces préteurs romains qui revenaient à Rome chargés de l'exécration et des dépouilles de TAsie ou de l'Afrique.

Venaient ensuite d'autres moyens non moins misérables et non moins ruineux ^ les altérations des monnaies, les émissions de papiers royaux, les loteries, les ventes de décorations et de titres de noblesse. Les agents de toutes ces affaires étaient des hommes spéciaux, durs et rapaces^ stigmatisés plus tard dans le Turcaret^ ; on les appelait maitôtiersou traitants*. Le besoin passé, le roi les livrait à des chambres de justice qui leur faisaient rendre gorge par Tappareil des supplices et les menaces de conQscation et de mort. On leur enlevait quelquefois leur liberté, quelquefois leur vie; c'était la barbarie financière du moyen âge.

Colbert réforma tons ces abus. Il supprima les loteries, les ventes de noblesse, les papiers royaux,

• Joué en 1 709.

> Suliy les déclarait les plus dangereux ennemis de TÉtat: ii ne les employa pas une seule fois durant son long ministère. « Ce qui étoit la même chose à Tarrivée de M. de Sully au ministère, lequel disoit an roi Henri IV que les traitants, qui sont la ruine d*un Etat, n*avoieot été Inventés par les ministres que pour préfariqner, fenr étant impossible de rieo prendre dans les tributs réglés passant droit des mains des peuples danscelles du prince^ comme II se pratique dans tous les pays du monde; au lieu que par les partisans Ils sont les maîtres absolus des biens de tout le monde et ne sont privés pour leur particulier de recetolr quelques sommes que ce puisse étre^ qu^autant qu'ils les Teulent refaser. D'y ayant d'autres bornes que celles que To» peut Attendre de leur mo* déraUon. > V. BoisguillebeH. Ddl^U 4e fo Frtmee, p. 204.

les altérations des moDnaieSy réduisit^ mais conserva les rentes achetées à vil prix pendant la Fronde, arracha cent dix millions aux traitants enrichis sous le facile Mazarin. Il revint aux véritables principes de Sully, rhonnêteté et Téconomie ; régla le royaume comme une maison de hanque, et à force d'ordre et de travail, il arriva à ce magnifique résultat de diminuer l'impôt et d'augmenter les revenus. Il réduisit les aides de trente pour cent, la taille de vingt millions ', porta le revenu de quatre-vingt-quatre à cent douze millions, et ramena la dette d'un milliard à cent soixante millions. Colbert préférait l'impôt qui gène le présent à l'emprunt qui engage l'avenir. Il avait une telle répulsion contre les emprunts, qu'il fit, dit-on, rendre un décret portant peine de mort contre ceux qui prêteraient au roi'. La tradition nous a conservé & ce sujet une anecdote caractéristique. Au sortir d'un conseil où M. de Lamoignon' venait de faire voter un emprunt, Colbert l'apostropha avec colère: « Vous triomphez, monsieur, lui dit-il, mais vous n'avez pas fait l'action d'un homme de bien !

* Il affranchit de la taille les ouvriers qui n'avaient que leur bras pour vivre^.

> Mémoires de Gourville»

' Guillaume de Lamoignon, né en 1617^ mort en 1Ô77. Conseiller au parlement de Paris en 1635, mattre des requêtes en 1644, il fut nommé premier président en 1658. C'est à lui que Louis XIV adressa ces pa^ rôles remarquables, qui contiennent tout reloge que l'on en peut faire: « Si j'avais connu un plus homme de bien et un plus digni* sujet, je l'aurais choisi. > C'est à son fils ChresUen-François (président à mortier en 1690) que ia sixième épttre de Boileau est adressée. Le trop fameux Nicolas Lamoignon 4e BdviUe était son cinquième fils.

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Croyiez-vous que je ne susse pas comme vous qu'où pouvait trouver de l'argent à emprunter? Je le savais, mais eoDnaissez-vous comme moi, ajouta-t-il, en faisant allusion à Louis XIY , l'homme auquel nous avons affaire, sa passion pour la représentation, pour les grandes entreprises, pour tout genre de dépenses? Voilà maintenant la carrière ouverte aux emprunts et aux impôts illimités ! Vous en répondrez, monsieur, à la nation et à la postérité M » Que l'on se représente, en lisant ces paroles, Colbert tel que le peignent les contemporains, avec ses sourcils épais ^, son œil clur> sa voix rauque, ses brusques abords, l'homme de marbre enfin ^, si redouté des solliciteurs, si impitoyable pour les traitants, et Ton comprendra quel dut être l'effet d'un tel discours.

Les faibles successeurs de Colbert, Pontchartrain, Lepelletier et Ghamillart, n'eurent ni le courage, ni l'habileté, ni la force de se maintenir dans cette route étroite. Avec eux, le merveilleux ordre introduit dans les finances disparait : ils reviennent aux déplorables expédients de Mazarin. Ils vendent k des taux ruineux des rentes de toute nature, viagères ou

^ M. Pierre Clément. Histoire de la vie et de V administration de Colbert,

* V. la belle gravure de Nanteuil et le buste de Girardon à Versailles.

* C'est le nom que lui donne Guy-Patin. On sait que madame de SéTigné rappelait le Nord, et qu'elle tremblait comme les courtisans à la pensée de lui demander une audience. Ce même homme, si avare de rargent de la France, fut surpris un jour à pleurer en regardant à Sceaux les campagnes, et en songeant au bien qu'il ne pourrait faire. F. D'Aubigny, Vie des hommes illustres de la France, t. V, p. 576, et Henri Martin, édition de 1848, t. XV, p. 5â0.

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