‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 26 sur 99 · CHAPITRE ^V · texte numérisé non relu

CHAPITRE ^V

(Jondaïqfi^UQB dA eîoq proposition c|e VÀmmstnm par le p«|t0. ^ l^ Jansénistes répondent qu'elles ne sont pas dans le livre. — Vive polémiqua à pe sujet. — Violences inoroyables des Jésuites. — Le cpnfesseur du duc de (iiaocourt lui refuse Pabsolutiop — Lettres du grand Ârnauld qui défend le duc de Liancourt. — Procès et condamnation d^Arnaold. — lUiscal défend Arnauld. — Origine et publication desPrçvinciqles, — Leur condamnation à Rome.— Formulaire du pape. —Mutuelles concessions du pape et des Jansénistes. — Intervention de la duchesse de Longueville et de la priqeesse de Cootl. — Pais de rÉglise.— Ovjitions faites aux Jansénistes*— ^panition des deui^ a^ bayes de Port-Royal des Champs et de Port-Royal ^e Paris.— Mort de la docbesse de Longueville. — Renei|vellemeDt des perséeutious. — K9r?be?êqi}« dp Paris cjéfeud aux Teligieps^a des Cluimpa 4e recsTiûr des novices. — Expulsion et proscription des solitaires. — Morts de dsftaey,de liiaole, doDas^aret, deLaneeiot, de Dufassé, du grand Arnaifld,— R^nfijssfiiipe ^i| j^p^éoisme à propos du cas d^çoq9çieti<)e. Internements.— Exils.— Incarcérations.— Lettres de cacbet.

Les prédications de Saint^Cyran avaient créé deux partis dans l'Eglise, l^ouvrage de Jansénius les mit aux prises. Â Rome, le pape Urbain VIII condamne VAugustinus dès son apparition^; à Paris, la Faculté de théologie rejette la bulle du pontife*, et la guerre s'engage dans cette même Sorbonne où avaient éclaté laqt de (enipô^es au \vV siècle, Le pape avait grois,

1 Juin 1643.

— Sftft —

suivant l'usage, de citer textuellement les propositions erronées ; les docteurs jansénistes qui remplissent la Faculté s'autorisent de cette omission pour recevoir publiquement des thèses où sont exposées les doctrines nouvelles. L'opposition des docteurs continue ainsi pendant cinq années. Irrité à la fin de ces attaques quotidiennes, le président de la Faculté de théologie, Nicolas Cornet , qui , après avoir été Jésuite, était resté l'un des plus chauds partisans de la compagnie \ extrait lui-même sept propositions de YAugusHnus et les dénonce au pape comme hérétiques 2. Rome foudroie de nouveau VAugustinus et spécialement cinq des propositions signalées par Cornet*, mais malgré ce second anathème, les Jansénistes ne s'avouent pas vaincus. Par un inexplicable oubli, le pape n'avait cité ni la page, ni le volume où se trouvaient les propositions énoncées; les Jansénistes répliquent qu*elles ne sont pas dans VAugustinus ; que le pape a condamné des pensées de Cornet, non celles de Jansénius ; et que, par conséquent, l'anathème frappe dans le vide.

Sur cette question : les cinq propositions sont-elles ou ne sont-elles pas dans VAugustinus ^ ? la bataille

1 Racine, p. 139. On sait que Cornet fut le mallre de Bossuet.

' Bulle d*Innocent X, publiée en juin 1653.

^ Il parait certain qu'elles n*y sont pas. Une foule de plaisanteries furent faites à ce sujet par les sceptiques du temps. Le chevalier de Grammont af&rma que les cinq propositions étaient dans VAugustimu, mais incognito. Vers le milieu du xviii* siècle, un curé hollandais (Grégoire, Ruines de Port-Royal, p. 150) déposa chez un notaire une somme d'argent, et publia dans les journaux qu'il la donnerait à qui

s'engage de nouveau. 11 Faut se garder de sourire ; ici se révèle l'idée favorite de Jansénius de conquérir l'Eglise sans en sortir. Les Jansénistes circonscrivent à dessein le combat sur ce terrain étroit et obscur, évitant avec soin tout symbole qui pourrait les démasquer et les perdre*. On a la profession de foi d'Henri VIII, de Luther, de Calvin ; on demanderait vainement celle de Jansénius. Ses disciples argu^ mentent dans l'ombre, et pour mieux voiler leurs sentiments, ils créent des termes subtils et burlesques qui rappellent les débats scolastiques du moyen âge *. De cette belle langue française que va tout à l'heure fixer Pascal, ils font un idiome barbare; d'un fleuve limpide un ruisseau fangeux. Mais pour être confuse, la lutte n'en est pas moins acharnée, et les passions religieuses embrasent le royaume comme aux temps les plus orageux de la ligue. Les Eglises,

découYrirait les cinq propositions. Nul ne se présenta et la récompense attend encore.

1 C*e5t ce qu*a très-bien senti M. de Ifaistre, quand il a dit avec sa modération habituelle : « Le jansénisme a Tincroyabie prétention d*étre de TEglise catholique, malgré l'Eglise catholique.... Il n*y a point de jansénisme, c'est une chimère, un fantôme créé par les Jésuites. Le pape qui a condamné la prétendue hérésie rêvait en écrivant sa bulle. Il ressemblait à un chasseur qui ferait feu sur une ombre, en croyant ajuster un tigre.... » Puis il ajoute avec colère: « Cette secte, la plus dangereuse que le diable ait tissue; et encore la plus vile à cause du caractère de fausseté qui la distingue. »V. De l'Église gallicane, liv. 1»^ ch. m.

s Voici, par exemple, quelques-uns de ces mots : congruisme, science moyenne, grâce versatile, efficace, suffisante, opérante, coopérante, prévenante, subséquente, exciunte, adjurante...., etc., etc. Le temps a épaissi encore les ténèbres qui couvraient ces ouvrages et les a rendus presque inintelligibles. « Les Jansénistes ont la phrase longue » disait Voltaire ; on pourrait ajouter « et obscure. >

l«s Universités, les Parlements retentissent, de ceHe querelle. De toutes parts arrivent des in-folio chargés de citations, d'injures et dç calomnies^ A la Sorbonne s'engagent des discussions brûlantes» où les deux partis s'invectivent et se menacent en latin *. Les Jésuites, les plus vivement attaqués, ripostent avec violence. Us défendent avec fureur leur morale flétrie par les écrivains, leurs collèges menacés par les écoles de Port-Royal, surtout ce gouvernement souterrain des consciences qu'on veut leur ravir» Au Louvre ils excitent contre Port-Royal la reine et Mazarin, les m.inistres et les évoques. Pour détournçr les mères d'envoyer leurs enfants à la petite école des Granges, ils leur persuadent que c'est gn véritable séminaire, où Ton enseigne les plus dangereuses maximes de Saint-Cyran. Ayant recours à une classique vengeance, ils distribuent des vers latins dans lesquels ils demandent à Dreu, par la plus fervente prière, de précipiter tous les Jansénistes dans l'abtmeV Dans leurs collèges de Paris ils font jouer des pièces allégoriques , où les démons emportent Jansénius en enfer ^ Us publient jusqu'à six mille exemplaires d'un pamphlet intitulé; k J)&mç ^t la Confusion des Jansénistes^ où l'on v^it Jansénius en habit d'évêque, fuyait çiveç son livre devant Tépée de la justice royale, et se réfugiant auppès des mi-

1 On sai^ que les débats avaient lieu en latin à la faculté de théoloj^ie.

s Mémoires de d^Andilly, p. 468.

• Racine, p. 245.

— 8ft7 ^

ni$tres de G»lvio, qui aocueillent avec empressement nm religieuaq k lunettes, personnifiant sans doute Tabbaye des Champs \ En pleine chaire, ils traitent le grand Arpauld de destructeur de rÉvangile et de la divinité de Jésqs^Chnst^, Le P. ' Brisaeier, fougueux auteur du Jaménim^ cmfondu ^ , traite les directeurs de Port-Royal de vénérables hérésiarques, d'hérétiques hypocrites, de pontifes du diable, de portes d'enfer, d'âmes noires et enragées, dignes du fer et du feu^ et les saintes filles des Champs de vier^ ge3 folles et jncommuniaqies» et « tout oe quMl vous plaira « s'écrie-t^il en Unissant t laissant ainsi le champ ouvert aux supportions les plus infâmes^. A Ypre8, les Jésuites flamands arrachent de la cathér drale l'épitaphe et la pierre tumulaire da Jansénius*. A PariS;, le P, Meynier élève une accusation des plus sérieuses^ : il raooule qu'il y a trçnte^jnq ans, dans Tété de 1621, Saint-CyraUi Arnauld, Jausénius, et quelques autres, se sont réuqi* dans la forêt de ViK lers-Cotterets, dans la vieille chartreuse de Bourg- Fontainet qu'ils y ont juré d'exterminer la religion

1 Mémoires de Dufoité, p. 227,

* Mémoires de Dufosséy p. 143. Lettres d*Arn9u)<l» ^diUçn de IQ^, l. !•', p. 193.

* Odieux tfbelle publié en 1651 contre Iç jansénisme, l\ ^ accusait \^ religieuses de Port-Royal des crimes et des ^é^égl^mç^^ Içç plqs liofr ribles. Mémoire* de Dufosié, p. 58.

* Mémoires deLancçlot, t. !•', p, 358.

•En 1655.

* Kn 1656. V. k ce sujet les Mémoires de Duftssé et Touvrage intitulé: Delà Réalitédu projet de Bourg-Fontaine, par le P. Sauvage, jésuite. On sait comment Pascal a fait justice de cette calomnie dans !es frovineiates.

catholique, d'établir le déisme sur ses ruines, et que Tun de leurs complices^ bourrelé de remords, vient de livrer ce secret aux tribunaux^. Un autre Jésuite, le P. Séguin^ demande à tous les princes le sang et la vie des Arnauldistes*. Tous les confesseurs de la compagnie de Jésus refusent impitoyablement l'absolution à ceux qu'ils soupçonnent de jansénisme.

Au milieu de ces haineuses polémiques, un scandale vient déchaîner toutes les passions ; le rang et le caractère de la victime grandissant l'offense. Au mois de janvier 165B, un prêtre de Sainl-Sulpice, qui confessait le duc de Liancourt^ ami des solitaires, lui refusa l'absolution jusqu'à ce qu'il eût rompu toute relation avec Port-Royal et retiré sa petite-fille du monastère, lui déclarant qu'il lui refuserait également la communion s'il se présentait à la sainte table ^. Sur-le-champ, le docteur Arnauld, ami personnel du duc et l'un des plus intrépides champions de la Sorbonne, publie deux longues lettres*^ dans

< Â M. Filleau, avocat du roi à Poitiers, en 1654. F. M. Sainte-Beuve. Port-Royal, t. I«r, p. 258 et t. H, p. 82.

> Lancelot, 1. 1", p. 243.

' M. de Liancourt, de la maison de Larochefoucauld, et premier gentilhomme de la chambre, était le mari de cette admirable et sainte Jeanne de Schomberg, fille du maréchal surintendant des finances, qui, d*une vie dissipée, avait ramené son mari à la venu. Sa petitefille, mademoiselle de la Roche-Guyon, était pensionnaire à Port-Royal, et il logeait chez lui le P. Desmares. M. de Liancourt était le plus poli, le plus aimable, le plus charitable des hommes, joignant à une piété douce et éclairée tout Tesprit d'un Larochefoucauld. F. les anecdotes citées par Fontaine, t. II, p. 464-470.

* Racine, p. 458.

* La première était intitulée : Lettre à une personne de condition ; la seconde : Lettre à un duc et pair. Celle-ci était adressée au duc de Luyaes.

lesquelles il s'attache à disculper à la fois M. deLiancourt et Jansénius. Il afiSrme que les cinq propositions ne sont pas de Tévêque dTpres, qu'elles sont du reste parfaitement orthodoxes, et qu'elles se trouvent dans saint Augustin.

Le nom d'Ârnauld avait alors un poids immense. Jeune encore % il était déjà connu par son livre de la Fréquente communion^ où il combattait par Tautorilé (les Pères et des conciles ces absolutions précipitées accordées si souvent à des pécheurs endurcis dans le crime \ Bien plus redoutable par sa parole que par sa plume, Ârnauld apparaissait dans ces mêlées de la Sorbonne, devenues si fréquentes, comme le plus infatigable tribun du jansénisme. C'était un de ces hommes qui savent parler, sans pouvoir écrire. Terne et incolore dans ses ouvrages, il devenait chaleureux et éloquent lorsqu'il prenait la parole, et ses yeux brillaient comme les flammes'. Petit et maigre, mais fort et nerveux, il était si opiniâtre dans la discussion

* Né en 1 61 2, il avait quarante-trois ans. 11 était le vingtième et dernier èDfaDtd*Ântoine Arnauld, frère cadet de la mère Angélique et d'Arnauld d'Andilly.

> Racine, p. Iâ7. Le point principal de ce livre, publié en 1643, était dMmposer des délais entre la confession et la communion. V. Mémoires àe Lancelotf t. !•', p. 242. L'ouvrage avait eu pour origine une dis^ eussion entre la princesse de Guéménée» dirigée par Saint-<l;ran, et la marquise de Sablé, dirigée par le P. Sesmaisons, Jésuite. Madame de Guéménée avait refusé d'aller au bal un jour qu'elle avait communié, tandis que madame de Sablé avait déclaré que son directeur le lui permettait, y. M. Sainte-Beuve. Port-Royal, t II, p. 166.

^ a II y a du lion en lui, » disait un de ses contemporains, Tévêque de Montpellier Golbert. On connaît le portrait peu flatté, mais vivant, qu*en a tracé Guy-Patin. V. le beau tableau de Philippe de Champagne, ou tout au moins la belle gravure qui en a été faite.

que» iu dife ût Nicole, ti les Jésuites avaiedt voulu le tunr, ils n'auraient eu qu'k se relayer pour contester ayeo lui Sur les matières religieuses.

Arnauld avait pris pour règle de conduite ces paroles, que sa mère * lui avaient transmises de son lit de mort^ par Singlin ^ son confesseur : o Dites à mon fils que tout ce que je lui recommande est de défendre la vérité et de combattre pour elle jusqu'à la mort. » Son savoir et ses vertus ^ ce sang déjà illustré des Arnauld et des Lemaistre, ajoutaient à l'éclat de sa réputation. Il touchait au parlement par son père^ le célèbre adversaire des Jésuites, à l'Église et à l'Université par sa profession % à Port-Royal par son frère, Arnaud d'Anditly, par sa sœur, la mère Angélique, par ses neveux, les trois Lemaistre. Il était le disciple de Saint Cyran et le mattre de Pascal» En lui semblait vivre Port^Royal tout entier. Pour parler comme Fontaine, c'était « le rempart de la maison d'Israël ^^ ^

Les Jésuites, qui haïssaient Arnauld, comme leur plus dangereux adversaire, profilèrent de l'occasion pour étouflfer cette grande voix. Ils dénoncèrent à la Faculté de théologie les deux lettres d' Arnauld, et, à force d'intrigues, réussirent a le faire déférer k une commission. Jamais jugement moins juridique ne fut

1 Lanceiot, t. !«', p. 323. Sa mère avait prit le V9âl« après la morl

de son mari, M. Aroauld, l'avocat, et elle mourut à Port-Royal en 1641.

Rendant justice à sa mère, Arnauld disait qu'il n'était pas moins le fils

de ces larmes, que saint Augustin des larmes de sainte Monique.

^Arnauld éuit prêtre ei docteur en tbéologte k la Fuculié de Pans,

* Fontaine, t. Il, p. 98. I

i-eûdu ; tous les statuts de la Sofbottrttî y étaient violés '. Les Jésuites composèrent dette éomtnissiott de moines mendîttttts*, de tous les ennemis d'Arnuald, saâ!^ àdmettfiâ ses récusations et sans écouter sa défense» On lui interdit de compârQtth3 \ on dispulà il seîJ âfnis le temps nécessaire pout* discuter tes cheft d'accu*atioftj et son procès* s instruisit à la Faculté avec le plus redoutable appareils Makarin» gagné par les Jésuites, ise prononça Contre Tacousé. Par »es ordres, le chancelier, malgré ses infirmités et son gnttid âge S assista aux séances escorté de siï huis* siers avec leur chaîne et de deux archers portant la hallebai'de*. Ce procès passionna la cour, la ville et tes provinceis. La reine Anne d*Àutriche> qui orai^ gnait toujours de voir renaître les troubles de la Fronde, était partagée entre ses affections et sa con^ science ^. Au Louvre et sur la place Royale les dames jansénistes s'entretenaient des débats avec aniiété ^

' Racine, p. J59.

^D'âprëis Itsi Maints, les assemblées ne déVaieht Jamais compter pluï d« huit moines ; il sVn tronva plus de quarante. M/moireê de Dttfoaéf p. 138. Ce fut à ce propos que Pascal écrivit plus tard qu*il était plus Hicile de trouver di^s moines que des raisons.

* Sur ce procès d'Amauld nous devons des remerctmenis à M» Cousin, qui a bien voulu nous communiquer un volume entier de pièces relatives SI bette afthlre et liré^sde sa précieuse bibliothèque.

* Racine, p. 169.

BDuîossé, p. 138.

6 c La reine, disait Mazarin, est admirable dans Taffaire des Jan&éniiiest Quand on en parle en génoral^ elle veoi qu'on les extermine tous, mais quand on lui proposée de perdre quelqu'un d'entre eux, et qu'il faut commencer par M. d'Andilly, ou quelque autre, elle s'écrie aussitôt qu'ils sont trop gens de bien et trop bons serviteurs du roi. » Lancelot> U !«'» p«' t6S» Note^

^ < Les femmes, disait Blazarin avec |^us de matic« q«« de véritéi ne

A Port-Royal de Paris et à Port-Royal des Champs, les religieuses ne quittaient plus les autels; les novices et les petites filles faisaient des neuvaines pour l'acquittement de M. Ârnauld. Mais sa perte était résolue d*avance. Mazarin voulait une condamnation. On précipitâtes votes ^, et, le 31 janvier 1656, la Sorbonne rejeta Ârnauld de son sein, h la majorité de cent vingt-quatre voix contre soixanteonze. Les docteurs qui l'avaient absous furent exilés avec lui.

L'expulsion d'Aruauld désespéra les Jansénistes. Après l'éclat d'un tel procès, on croyait le docteur coupable des plus grands crimes. Ses amis brûlaient de le voir se justifier : « Vous laisserez-vous condamner comme un enfant? » lui disaient-ils avec amertume. Arnauld, cruellement blessé, rédigea un long mémoire et les rassembla pour Tentendre. L'ouvrage était savant, décisif, mais lourd et froid. Le docteur l'adressait au monde et l'écrivait comme pour la Sorbonne. La lecture terminée, les assistants gardèrent un silence significatif : « Vous n'approuvez pas mon ouvrage, dit Arnauld avec tristesse, j'avoue en effet qu'il ne vaut rien; mais vous, jeune homme, continua-t-il en s'adressant à Pascal ^, vous devriez faire quelque chose. » Pascal se mit à l'œuvre, et, Tin-

font qu'en parler, quoiqu'elles n*y entendent rien, ni moi non plus, » ajoutait-il humblement. Le cardinal au moins se rendait justice : il était plus fort en politique qu'en théologie.

^ Dufossé, p. 138.

* Pascal avait alors trente-trois ans. V. Mémoires de Perrault et la notice de Petitot sur Port^Royal.

dignation daus le cœur, il écrivit les Provinciales. Il composa ces lettres fameuses rue des Poirées, dans une auberge à l'enseigne du Roi David y en face du collège de Clermont, depuis Louis-le-Grand, alors aux Jésuites, à quelques pas de T ennemi. Un fidèle serviteur portait le manuscrit au principal du collège d'Harcourt, M. Fortin, qui l'imprimait dans son collège, et, malgré les soins de la police, qui gardait toutes les imprimeries, les Provinciales parurent de mois en mois, pendant une année entière \ Ces feuilles légères glissent sous le manteau et se répandent peu à peu dans Paris. Madame de Chevreuse', dont le nom se mêle à toutes les luttes, mesdames de Sablé, de Guéménée, du Plessis-Guènégaud, amies ferventes de Port-Royal et d'Arnauld d'Andilly, les distribuent à foison de leurs belles mains. Des milliers d'exemplaires circulent dans les provinces et la France prête l'oreille. Pascal a compris la lutte : il s'adresse à tous, aux femmes, aux sceptiques, aux ignorants, aux Français, aux étrangers ; de la Sorbonne il en appelle au monde. 11 raconte d'abord le procès d'Arnauld, il intéresse par la clarté, amuse par la raillerie, et soulève par l'injustice, lorsqu'il montre la haine qui accuse et la partialité qui condamne. Après avoir disculpé ses maîtres, il attaque

^De 1656 à 1657. Leur titre était: Lettrée écrites à un provincial par un de ses ann$ ; on a dit depuis pour abréger : les Provinciales.

s Marie de Rohan-Montbazon , née en 1600, épousa en 1617 le connétable de Luynes, et en secondes noces, en 1622, Claude de Lorraine, duc de GheTreuse ; elle est morte en 1679. Le duc de Luynes, Tami des solitaires, était son fils.

à soD tour ses ennemis. Il étale au grand jour ces révoltantes subtilités , ces maximes dépravées des Jésuites, dispersées dans leurs écrits, « ces ordures des casuistes, » pour parler comme Bossuet^ Tour à tour enjoué ou sublime, Pascal déploie la malice de Montaigne, Tironie de Rabelais et l'âpreté de Calvin, et il laisse les Jésuites marqués d'une flétrissure immortelle. L'ouvrage n'a pas vieilli depuis deux cents ans et le succès dure encore.

Battus et bafoués par Pascal, les Jésuites appeUent à leur aide le gouvernement et le pape. Sur teuc» instances, Mazarin ferme les écoles de Porl-RoyaU où Racine achevait ses études. Le cardinal voulait ren-** voyer des Grange» les solitaires ; le politiq^e Arnauld d'Ândilly, secrétaire d^un ancieo ministre et père d'un ministre futur, conjure beu/eusement Tor^^^s. Mais ni ses puissantes amitiés, ni ses constantes sol^ licitations ne purent préserver son frère^ le grand Arnauld, qui, menacé de la Bastille, se vit contraint de quitter Port-Royal et de se cacher dans Paris, où il erra pendant douze ans d'asile en asile. Pendant ce temps, le Conseil du roi fait lacérer et brûler à Paris, par la main du bourreau, rœu.vre de Pascal. A Rome, le pape Alexandre Vil ^ condamnait a la fois

1 On sait que Bossuet haïssait la morale des Jésuites, qu*ll ûl condamner à Rome par Innocent Xi-, en 1679, soixante-cinq propositions eitraites des casuistes de la compagnie de Jésus, qu'il foudroyait ceux « qui mettaient des coussins sous les coudes des pécheurs. »

« Fabio Chigi, qui eut avec Louis XIV de graves démêlés au sujet de rinsulte faite par \e& soldats de la garde corse au duc de Créquy, alors ambassadeur de France à Rome. Les Corses furent chassés de Rome,

les Provinciaks et les cinq propositions. Pour forcer les Jésuites à confesser ou à nier enfin leurs doctrines, il publiait un formulaire qui levait toute équivoque, et enjoignait à tous les fidèles, sous peine d'excommunication, de le signer sincèrement*.

Le débat s'engage alors sur le formulaire : quatre évéques, ceux de Beauvais , d'Angers, d'Alais et de Pamiers, les religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des Champs, les solitaires et tous les Jansénistes de France refusent de l'accepter. Le gouvernement intervient pour les contraindre, et les persécutions recommencent. Dans les dernières années du sceptique Mazarin, les classes de Port-Royal s'étaient rouvertes; Louis XIV, aux applaudissements des Jésuites, ferme pour toujours ces petites écoles^ chères espérances du parti, d'où la nouvelle génération devait sortir. Le lieutenant civil accourt aux Granges et chasse les garçons. Il se transporte ensuite à Port-Royal de Paris et renvoie les petites filles^. L'archevêque de Paris, Péréflxe', homme bon mais emporté, suivi du lieutenant civil, du chevalier du guet et de deux cents gardes le mousqueton sur

et le neyeu du pape^ le cardinal Cbigi, fut chargé de présenter des excuses.

1 Ce formulaire était ainsi conçu : « Je me soumets sincèrement à la constitution de N. S. P. le pape Innocent X.... Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius^ con* tenues dans son livre intitulé Augustinus, que le pape et les évéques ont condamnée, laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustm, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint docteur. »

9 « Péréfixe, homme bon, mais colère.... » V Racine, p. â54.

l'épaule, fait enlever de Port-Royal de Paris seize religieuses, les disperse dans des couvents éloignés et les remplace par des sœurs orthodoxes \ Mais il exhorte en vain les religieuses des Champs à signer la formulaire. Il leur interdit les sacrements^, et les quitte en leur adressant ces paroles : « Vous êtes pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons ^ » Après lui, Bossuet use inutilement contre la froide conviction des religieuses cette éloquence à laquelle rien ne résistait. La sœur de Dufossé, de Port-Royal de Paris, qui avait accepté le formulaire, avec bien des angoisses et des larmes, se rétracte publiquement devant la communauté, après la visite et sur les tendres reproches de son frère *. On s'imaginerait difficilement quelle terreur inspirait le formulaire à ces âmes honnêtes et troublées ^. Dans la seule crainte de le signer, plusieurs religieuses tombent malades. Jacqueline Pascal, cette forte, celte courageuse, cette charmante sœur de Pascal, qui a donné sa signature, meurt de chagrin et de remords*.

« Parmi elles étaient *abb€sse et la prieure. 26 août 1664. Histoire abrégée de Port-Rogal, p. 2o-i8.

* 17 novembre 1664.

3 Racine, p. 254.

^ Dufossé nous a laissé le plus touchant récit de cet épisode. V. ses Méntoires, p. 231 -S6.

> « J'avoue que je frémis encore, écrit Fontaine vingt ans après, lorsque je me représente en quels déchirements étoit M. Singlin (alors directeur des religieuses), au sujet des signatures qu'on ex igeoit en 1662.» M^ioires de Fontaine, t. II, p. 283.

8 Â trente-six ans. 4 octobre 1661. \\ le beau livre de M. Cousio : Jacqueline Pascal (Paris, Didier, 1844, in-8o). M. Cousin Ta caractérisée en un mot : la Cornélie du chrisUanitfme, Elle avait pris à Port-

Après avoir dompté Port-Royal de Paris, Louis XIV s'attaque à la maison des Champs. 11 y envoie un chapelain, une tourière orthodoxe, et quatre gardes du corps commandés par un exempt, avec mission d'épier les moindres actions des religieuses et de repousser les visiteurs \ Ces soldats occupent toutes les portes du monastère, tant en dedans qu'en dehors; ils se promènent nuit et jour en buvant dans les enclos, qu'ils font retentir de leurs blasphèmes et do leurs chansons obscènes. Un scandale inouï dans les chastes annales de Port* Royal signale la présence do ces hôtes du roi : cette misérable tourière, choisie par l'archevêque et envoyée dans le couvent, devient enceinte et accuse le chapelain d'être son complice*. Louis XIV, moins tolérant que Mazarin, ferme la maison des Granges et poursuit les solitaires. D'Ândilly, malgré ses soixante-seize ans et ses protections à la cour, est relégué avec son fils Luzancy à sa terre de Pomponne*. Sacy, Fontaine et Dufossé sont mis à la Bastille \ Le grand Àrnauld, toujours traqué dans Paris, où des amis dévoués se disputent sa personne comme si elle eût attiré sur eux la bénédiction du

Boyal le nom de sœur Eupbémie. V. encore Racine^ p. 331. — Maiebranche lui-même, qui airait signé le formulaire par soumission, crut de son devoir après la paix de l'Eglise, en 1673, de faire une rétractation formelle dans laquelle il reconnaissait devant Dieu la faute qu*il avait faite « ayant été assez souvent dans le trouble à cause de cette action. > V, M. Cousin» Fragments de philosophie moderne, p. 2Sfô. Note.

1 En juillet 1665 ; elles y restèrent jusqu'en février 1669.

» Histoire abrégée de Port-Royal, p. 28.

' En 1664^. Il y écrivit ses Mémoires. Mémoires de d'Andilly, p. 47i.

^ Mai 1666. V. le curieux récit de leur arrestation* Dufossé, p. 78.

ciel ^9 échappe cette fois encore. Les choses en viennent à ce point que Louis XIY nomme des commissaires pour instruire le procès des évoques qui rejettent le formulaire ^.

Au milieu de ces persécutions, l'auteur du formulaire, Alexandre VU, vient à mourir^, et son successeur, Clément IX, pontife doux et conciliant, offre aux Jansénistes d'accepter, il est vrai, te formulaire, mais avec certaines restrictions, qui puissent rassurer leurs consciences. Leurs puissantes protectrices à la cour, la duchesse de Longueville et la princesse de Conti, le pieux et honnête M. de Gondrin, archevêque de Sens et oncle de madame de Montespan ^ les ministres Lyonne et Arnauld de Pomponne* s'interposent, et les oppo>':)nts signent une transaction, qui prend le nom de paix de Clément IX ou de paix de l'Eglise «.

La concorde semble rétablie pouf toujours, et les deux partis la célèbrent avec une effusion et une générosité toutes françaises. On frappe une médaille-

« Fontaine, t. 1% p. 135.

• Mémoires de l'abbé Arnauld , p. 542.

* M. de Gondrin , ayant trouvé un jour madame de Montespan dans les appartements du roi, lui donna un soufflet en lui disant : « Que fiiiteft-Tous ici ? » Cette aflfaire arrêta quelque temps les négociations. y. Mémoires de Fontaine, t. Il, p. 406.

'^ Arnauld de Pomponne ne fut ministre des affaires étrangères qu*en 1671, à la mort de Lyonne, mais il était déjà associé aux travaux du ministère, et particulièrement connu et distingué de Louis XiV. Mémoires de Vabbé Arnauld, p. 54.

s Arrêt du 23 octobre 1668, qui rappelle toutes les personnes dépossédées de leurs bénéfices pour avoir refusé d'accepter le formulaire. EisUnre abrégée de Port-Royal, p. 29.

pour éterniser le souvenir de la paix récente ^ Le ministère ouvre la Bastille, et les solitaires reviennent aux Granges. L'archevêque de Paris présente Sacy au roi et le chancelier lui offre une riche abbaye, que le modeste Janséniste a peine à refuser*. Louis XIV reçoit avec une cordialité respectueuse le père d'Arnauld de Pomponne, son ministre préféré; la mâle vieillesse, le noble visage et les^beaux cheveux blancs d'Arnauld d'Andilly charment le roi. « Sire, lui dit-il gracieusement, j'ai une grâce à demander & Votre Majesté, c'est qu'elle daigne m'aimer un peu.» Pour toute réponse, Louis XIV se jette à son cou et l'embrasse. Le roi désira voir ensuite le grand Âmauld, qui, poursuivi de grenier en grenier, faisait encore trembler une société formidable , dont les mille langues et les mille bras étaient déchaînés contre lui. Son neveu, Amauld de Pomponne, le conduisit lui-même à Saint-Germain, où se trouvait la cour*. Le roi lui donna les plus nombreux témoignagesde sa bien veillance et de son estime, et comme Arnauld s'excusait des paroles un peu vives qui avalent pu lui échapper dans la lutte, Louis XIV le pria de n'y plus songer, ne voulant pas, ajoute Fontaine, qu'il s'humiliât d'une chose qui méritait plutôt des louanges*. Le nonce Borgellini voulut lui-même

A iÊémtiréi âe Fontaine, t. U, p. 3S2.

s Fontaine, t. II, p. 392. L'abbé Arnauld, fils de d'Ândilly, moins scrupuleux, accepta Fabbaye de Chaume en Brie. Mémoires de Vabbé Arnauld.

s Dufossé, p. 315.

^ FonUlne^ t. Il, p. i02.

recevoir Arnauld, et, après les plus affectueux compliments, il dit en propres termes : a Votre plume, uionsieur, est une plume d'or ^ » Le pape Innocent XI avait pour Arnauld, qu'il regardait comme très-orthodoxe, la plus haute et la plus sérieuse estime.^ La cour de Rome alla jusqu'à lui offrir une place parmi les cardinaux *.

A l'exemple du maître, Paris se passionne pour les hommes de PortRoyaL La foule s'entasse à Saint- Roch, aux sermons jansénistes du P. Desmares. Les nombreux amis de Sacy célèbrent dans des dîners de réjouissance sa sortie de la Bastille. Le bon Janséniste n'ose refuser ces petites fêtes, où le suit Fontaine, son compagnon de captivité, et il y porte son air doux et grave et son impassible sérénité '. Les Parisiens se pressent pour voir les principaux Jansénistes, et surtout le grand Arnauld, le plus populaire et le plus célèbre de tous, « cet homme doux et sublime, digne de vivre au siècle des apôtres, x> a dit Racine. Un grand concours de peuple l'environnait à chaque sortie, avide d'apercevoir un homme si fameux par ses ouvrages , et dont la personne, si longtemps cachée dans Paris même, était si complètement inconnue. On accourait des provinces les plus éloignées pour l'entendre. Les plus grands dignitaires de l'Eglise se faisaient une joie et un honneur de converser quelques instants avec lui. Et de même que,

i Dufossé, p. 315.

« Fontaine, t. Il, p. i08.

3 Fonlaine, l. Il, p. 399.

suivant saint Jérôme , on allait autrefois à Rome pour y contempler Tite-Live, « les étrangers venus alors à Paris y cherchaient autre chose que Paris, et regardaient moins la ville qu'un seul homme ^. » Par un de ces revirements de l'opinion, si soudains dans notre pays, la France entière exalte les mérites, les vertus, les souffrances des solitaires, et les célèbre comme des saints et des martyrs.

Au milieu de cette ivresse publique, les Jésuites seuls ne s'endormaient pas, et, à la faveur de la paix, ils préparaient la guerre. Jusqu'ici, les deux abbayes, l'aînée et la cadette, Port-Royal de Paris et Port- * Royal des Champs, avaient lutté côte à côte, mais la première avait été la plus éprouvée, Louis XIV ayant dispersé les sœurs jansénistes et mis à leur place des orthodoxes; à l'instigation des Jésuites, le roi fit plus encore. L'abbaye de Paris était élective comme celle des Champs, Louis XIV la déclara royale, c'est-àdire qu'il se réserva la nomination de ses abbesses, laissant élective comme autrefois la maison des Champs. Il partagea ensuite les biens des deux monastères restés en commun, opposantainsi leur croyance, leur organisation et leurs intérêts, et préparant leur désunion dans l'avenir *. Port-Royal devenait de la sorte la rivale de Port-Royal des Champs, rivale puissante et jalouse qui devait un jour tuer sa sœur.

Cette misérable transaction, cependant, si célé-

1 Fontaine, t. II, p. i03.

* Arrêt du Conseil, du iS mai 1669. Bittoire abrégée de Port-Royal, p. 30.

brée sous le nom pompeux de paix de l'Eglise, ne pouvait durer. Aussi fragile que ces innombrables trêves signées entre les Armagnacs et les Bourguignons, entre les protestants et les catholiques, et tous les partis inconciliables, elle était surtout l'œuvre de la duchesse de Longueville, qui soutenait de son crédit celte paix chancelante, et les persécutions recommencèrent à la mort de cette généreuse patronne de Port-Royal *• Dès qu'elle eut i^andu le dernier soupir, Tarchevôque de Paris, M. de Harlay, prélat savant, mais voluptueux et mondain*, se rendit à Port-Royal de Paris avec des commissaires et expulsa douze sœurs jansénistes *, puis de là à Port-Royal des Champs, oh il interdit les sacrements aux religieuses dans les termes les plus cruels. Il leur défendit de recevoir a l'avenir aucune sœur jusqu'à ce que leur nombre fût réduit à cinquante, renvoya sur-le-champ toutes les novices et les pensionnaires, aprèsles avoir dépouillées de leurs uniformes. Les solitaires et jusqu'aux confesseurs du couvent, MM.de

1 Madame de Longueville mourut le 15 avril 1679, après vingt-sept ans de pénitence. On pourrait rappeler Notre-Oame dé Port Roffal; elle mériterait aussi bien ee qom que madai^e Talliep^ la Notre-Datue de Thermidor,

* M. Sainte-Beuve (t. IH, p. 235) cite un noêl très-piqnant sur sa charité. Dul^ure rapporte des couplets moips édifiants encore. Madame de Lesdiguières passait pour sa maîtresse, et cette relation était tellement publique que madame de Maintenbn ne craint pas d'en parler. « Le P. de Lachaise, écrit-elle en février 1687, est mieux que jamais dans Tesprit du roi : il agira désormais sans M. Tarchevêque de P^ris, et madame de Lesdiguières ne verra plus le clergé de France à ses genoux. G^étoit un grand scandale. »

8 Dufossé, p. 245-246.

Sacy et de Sainte-Marthe, partagèrent le même sort*. Les compagnons de Pascal quittèrent, pour n'y plus revenir, leur petite maison des Granges, et se dispersèrent sous le coup de lettres de cachet qui menaçaient leur liberté. Sacy , Lancelot , Fontaine et Dufossé, se cachèrent dans les provinces. Le grand Arnauld, Tillemont, Sainte-Marthe, Pontchâteau, Nicole, vieux, infirmes et pauvres, s'enfuirent dans les Pays-Bas*. C'est alors qu'Arnauld fit cette belle répoTise à Nicole, qui parlait d'accommodement et de repos : « N'avons-nous pas l'éternité pour nous reposer ? »

La guerre détournant Tattention, les fugitifs repassent peu a peu la frontière; ils ne peuvent cependant revenir aux Granges, où leur maison reste pour toujours vide et désolée. Louis XIV laisse mourir en paix ces vieillards, mais en les dispersant dans le royaume , Nicole k Paris, Sacy et Luzancy à Pomponne, Dufossé en Normandie •, Sainte-Marthe à Corbeville, Tillemont à Vîncennes, Desmares à Liancourt, Beaupuîs à Beauvais, Fontaine à Melun, Lancelot à Quimperlé, au fond de laBretagne. Le brillant abbé de Pontchâteau se relire à l'abbaye des Bénédictins d^Orval, dans le Luxembourg, où il demeure jusqu'à sa mort, caché sous les humbles vêtements

i 17 mai 1679.— Dufossé, p. 24:2.— Fontaine, t. II, p. 499.

* « Le pauvre M. Nicole est dans les Ardennes, écrit alors madame de Sévigné (le 31 mai 1680), et M. Ârnauld, sons terre comme une taupe. >

* En sa terre du Fossé.

d'uD jardinier^ Le grand Arcauld reste en Belgique, où il continue ses infatigables polémiques, et, fidèle au vœu de sa mère, il combat jusqu'à ses derniers moments. Malgré Texil^ ou plutôt en raison même de l'exil, il était resté tellement patriote qu*il refusait de croire aux moindres revers de la France. Il portait si loin cet amour de son pays que, sur la fin de ses jours, comme il était sujet à tomber dans un assoupissement que Ton croyait dangereux, ses amis ne savaient pas de meilleur moyen pour le tirer de cette torpeur que de lui crier, ou que Louis XIV avait levé le siège d'une ville, ou que les Français étaient battus. Le vieillard alors se réveillait, et, retrouvant sa vivacité naturelle, disputait contre les assistants, et soutenait que la nouvelle était impossible ^. Après la plus longue et la plus noble carrière, Ârnauld s'éteint à quatre-vingt deux ans , dans les bras du P. Quesnel, son disciple, qui rapporte son cœur à Port-Royal. Mais son corps, proscrit pendant sa vie, reste proscrit malgré la mort : il repose à Sainte- Catherine de Bruxelles, oublié comme les martyrs des causes perdues.

Le jansénisme semblait vaincu par les persécutions et par le temps, lorsque, dès les premiers jours du xvni' siècle, une dispute d'école le ranima. Le 20 mars 1701, plusieurs docteurs en théologie ayant posé en Sorbonne la question suivante, ou, pour nous servir du mot consacré, ce cas de conscience : « Peut-on

i Dufossé, p. 376.

* Racine, p. 178.

donner Tabsolution à celui qui ne croit pas que les cinq propositions soient dans Jansénius et qui ne croit pas que l'Église puisse en exiger la croyance? » tous les docteurs jansénistes aflBrmèrent qu'une telle personne était assurément en état de grâce, et ils rédigèrent un écrit qui décidait ainsi le cas de conscience *• C'était une véritable déclaration de guerre. Le cas de conscience rappelait toutes les brûlantes questions des temps passés, la doctrine de Jansénius, Texistence des cinq propositions, le droit d'examen, la soumission à l'Église. Une seconde génération se levait pour combattre, et la lutte allait recommencer sur un nouveau champ de bataille pour se prolonger à travers tout le xviii' siècle, jusqu'aux marches de Téchafaud de Louis XVL

Aigri par ces querelles, qui durent depuis soixante années, Louis XIV enjoint aux docteurs qui ont signé Je cas de conscience de rétracter leurs signatures. Sous le coup de la menace royale, tous obéissent à l'exception d'un seul, le docteur Petit-Pied; une lettre de cachet l'exile à Beaune. Le nouvel archevêque de Paris, M. de Noailles*, condamne expressément le cas de conscience ^, et le pape confirme l'anathôme dans la bulle Vineam Domini. Cette bulle subit d'abord sans obstacle toutes les formalités établies pour la réception des actes pontificaux en France. L'assemblée du clergé l'adopte d'une seule

^ Histoire du cas de conscience.

^ Il avait remplacé en 1695 M. de Harlay.

8 Février 1702.

voix, et, malgré leurs sympathies contraires, la Sorbonne, le Parlement de Paris, toutes les Facultés et tous les Parlements du royaume, l'enregistrent en silence. Mais la bulle, loin de finir le débat, ne fait que Tenvenimer ; en dépit des ordres de Louis XIY, qui la soutient comme loi de TÊtat, du sein même des corporations qui l'ont reçue^ de nombreuses voix protestent.

Le roi les étouffe par la force. Il lance des lettres de cachet, interne, exile, emprisonne et poursuit les opposants jusque dans les pays étrangers, sur les terres de Philippe Y. A Matines, il fait saisir le compagnon du grand Arnauld, le P. Quesnel. L'archevêque de Bruxelles enferme ce vieillard septuagénaire dans ses prisons, où il lui interdit la messe et le retient dans la plus dure captivité. Un gentilhomme flamand, le marquis d'Âremberg, perce la muraille et fait évader Quesnel, qui se sauve en Hollande; il est arrêté à sa place et conduit à la Bastille^ ainsi qu'un autre ami de Quesnel, M. Willart, savant historiographe du temps, qui reste captif pendant douze années. Le Bénédictin Jean Tiron subit le même sort ; il était regardé comme suspect ^ pour avoir écrit contre les Jésuites. Un ami de Quesnel, le Bénédictin Gerberon, vieillard de quatre-vingts ans, est arrêté en Belgique , conduit à Amiens, puis au donjon de Yincennes, d'où, après sept ans de capti-

^ Tenu pour swpect. Ces mots se trouvent souvent dans les qualités des prisonniers. V, Bastille dévoilée (Paris. Ctiarpentier. 1789-90), 1. 1", p. 59.

— ae? —

vite, il sort la tête tellement affaiblie qu^il meurt Tanaée suivante. On saisit à Rouen TOratorien Dubreuil, dénoncé comme ayant reçu de Hollande des livres jansénistes, et on le conduit à la Bastille, où il meurt après quinze ans de captivité ^

L'archevêque de Paris, plus éclairé et plus humain que son prédécesseur, élève en vain la voix en faveur des victimes. Madame de Maintenon lui représente froidement Tinulililé de ses efforts : « Tout ce que vous direz au roi contre les lettres de cachet, lui écrit-elle, n'en diminuera pas le nombre. On est persuadé qu'on a le droit de les donner. Vous direz de bonnes raisons ; mais quelle apparence que vous l'emportiez sur trois ministres, sur tous ceux qui les ont précédés, dont ils citent l'exemple, et sur l'habitude de gouverner ainsi * ? »

Les persécutions continuent, mais avec elles aussi les résistances; et un véritable schisme éclate dans l'Églisq. D'un côté se rangent le roi, le clergé des villes, la majorité des ordres religieux; de l'autre, plusieurs évoques, le clergé de Paris, un grand nombre de curés de campagne, la Magistrature, l'Université, les ordres savants ou austères des Bénédictins, des Oratoriens ou des Chartreux, qui tous au fond du cœur repoussent et haïssent la bulle.

Parmi eux, au premier rang, se place l'abbaye de

1 V. Histoire du livre des Réflexions morales, t. l«r. — Bastille dévoilée. — Mémoires de Saint-Simon, -^ M. Sainte-Beuve. Port-Royal, t. n, p. 182.

^ Lettres de madame de Maintenon au cardinal deNoailles, 11 janyier 1706. Edition Auger, t. lU, p. 61.

Port-Royal des Champs. Cet humble couvent de filles combat avec les forts. Ici s'ouvre la dernière lutte de Port-Royal, marquée par de généreux sacrifices et d'épouvantables représailles, lutte inégale et héroïque qui trouble les derniers instants et l'agonie même de Louis XIV.

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