‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 6 sur 99 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Décadence de TEspagne.— Faiblesse de la royauté. ~ Indépendance des provinces. — Nombreui partisans de TAutriebeen Aragon et en Catalogne. — Destitution de Georges deDarmstadt^ yice-rot de Gatalogne.-r Son exil et son serment.— Mystérieux amour qui le rappelle k fiaree* lone.—Correspondance secrète entre TEmpereur et les ÇHtalaus qui lui demandent un roi,~L*arcbiduc Charles proclamé roi d'Espagne à Vienne sous le nom de Charles lU.-*L*amiral Rook remmène à Usbonne sur une flotte anglaise.— Guerre entre TEspagne et le Portugal, — Berwick, généralissime des Espagnols. — Son liistoire et son caractère,-^ Sa brillante campagne en Portugal.— -L^amiral Hook veut soulever l'Andalousie^ — Georges de Darmsiadt Ten traîne en Cata*logne. — Echec des Anglais à Barcelone. — Leur embarquement. — Prise de GibralUr par les Anglais,— Bataille navale de Malaga.— In* utile conseil du capitaine de Belingue blessé à mort.^Lendemain de la bataille.— Résultats généraux de la campagne de 1704,

Malgré la fécondité de son terriioirc, retendue de ses possessions et la rich(?sse de ses colonies, TEspagne était, au commencement du xviii' siècle, le plus faible royaume de TEurope. L'expulsion des Maures, ladiminution toujours croissante de la population depuis Philippe H \ les continuelles émigrations en Amérique, les incroyables préjugés de là nation contre le travail *, les privilèges de la Mesta, si funestes à

< Voir, pour les causes de cette dépopulation, VEêpagne depuis U règne de Philippe II juiqu'à V avènement des Bourbons, par M. Weiss, 1.11, p. 57.

' laid, t. n, p. 257. « Le gentilhomme qui trafiquait eBCourall la dé-

l'agriculture S rimmense étendue des propriétés de mainmorte appartenant à la noblesse et au clergé*, le monachisme, l'inquisition 3, l'or du Pérou *, avaient précipité enuu siècle cette décadence. Les descendants de Charles-Quint et de Philippe II s'étaient endormis dans rEscurial, au milieu d'intrigues sanglantes ou voluptueuses , et Charles II avait laissé à Philippe V une royauté sans force et sans prestige*

chéance : un grand d'Espagne qui avait vendu les laines de ses troupeaux fut méprisé par ses égaux et flétri du surnom de Mercador. Aussi les gentilshommes ruinés aimaient-ils mieux entrer au service comme domestiques, car ils pensaient que dans la domesticité la noblesse sommeille, mais que dans le commerce elle périt. »

^ Depuis le xiii« siècle, il était défendu aux cultivateurs d*énc1ore leurs propriétés de haies et de fossés ; cette défense, qui ne présentait aucun inconvénient à une époque de guerres perpétuelles, où les champs étaient sans cesse exposés aux dévastations de Tennemi, contribua puissamment dans les siècles suivants au dépérissement de Tagriculiure. Deux fois par an, au printemps et à l'automne, les troupeaux mérinos traversaient les plaines fertiles de la Castille et détruisaient tout sur leur passage : « Le nombre de ces troupeaux était immense au xvii« siècle, et il Test encore aujourd'hui. On a calculé que quatre millions de moutons passent Tbiver en Estramadure. » M. Weiss, t. Il, p. 97.

> A la fin du xvii* siècle , la cinquième partie des terres appartenait au clergé et se trouvait immobilisée par la mainmorte; la population ne s'élevait qu'à environ cinq millions d'habitants, et le clergé en formait la trentième partie.

^ Suivant LIorente, Histoire de Vlnquisition d'Espagne, t. IV, p. 271, cité par M. Weiss, t. U, p. 60, l'inquisition depuis son origine jusqu'à son abolition en 1808, a fait brûler 31,912 Espagnols, 47,659 en effigie, et elle a condamné à des peines rigoureuses 291,450 personnes, ce qui donne un total de 34f,02l Espagnols condamnés, les uns à mort, les autres à des peines entraînant toutes une flétrissure morale et la contiscaiion des biens. On peut ajouter à ce chiffre environ 400,000 familles qui s'expatrièrent pour se soustraire aux poursuites du tribunal de l'in- 'quisition.

^ • L'or du nouveau monde devint la cause la plus active de la ruine des fabriques nationales, par le renchérissement subit qu'il occasionna dans le prix delà main-d'œuvre. » M. Weiss, t. Il p. 440.

La vicieuse organisation du gouvernement avait favorisé cette décadence. Les conseils ministériels n'admettaient entre eux aucune hiérarchie et opposaient au roi lui-même une telle puissance d'inertie, qu'ils paralysaient son pouvoir*. Par les traitements de leur nombreux personnel, ces conseils absorbaient en outre des sommes considérables, et ne mettaient aucun frein à leurs dépenses, qui, d'ailleurs, n'étaient soumises à aucun contrôle. Un absurde système de perception favorisait les retards et les brigandages des comptables* Les trésors de rAmérique étaient accaparés par les vice-rois, qui achetaient d'avance leur impunité à Madrid. Le maître du Mexique et du Pérou n'avait pas quinze millions de rente \

Sans finances, l'Espagne n'avait ni vaisseaux, ni soldats; elle ne possédait, en 1700, que quelques navires pour escorter les galions du nouveau monde, et treize galères qui pourrissaient dans ses ports ^ Sur toutes ses côtes, de Gibraltar aux Pyrénées, elle n'avait pas une seule place en état de défense. Les larges brèches faites par Vendôme à Barcelone, lors du siège de celte ville * n'étaient pas encore réparées* Pour défendre ce royaume, ouvert de tous côtés, ses possessions en Europe et en Amérique, elle comptait

1 Ils disaient au roi : « On reçoit vos ordres, mais on surseoit à l'exécution. • Mémoires de LouvUlVy t. I«', p. 69.

2 Le revenu du roi d'Espague> dit Noailtes en 1708, ne se montait qu'à dix millions. (Mémoires de NoaUleSy p. 20i.) Don Andres Muriel, dans ses annotations de W. Goxe, porte ce revenu à quinze millions. T. I«r, p. 518.

' Mémoires de Saint-Philippe, *Août, 1697.

à peine vingt mille soldats, perdus dans les lointaibes provinces de la monarchie *, trois cents hommes en Sardaigne, cinq cents en Sicile, six cents dans le royaume de Naples, où ces malheureux n'avaient ni solde ni vêtements. A Madrid^ les gardes du Roi, divisés en trois bandes, dont les noms pompeux ^ la Flamande, TEspagnole et la Tudesque rappelaient les grandeurs évanouies du règne de Charles-Quint, se composaient d'ouvriers, qui quittaient ou reprenaient à volonté leur service, mendiaient aux portes des monastères et ne craignaient pas de se joindre aux bandits dont la ville était infestée, pour arrêter et voler les passants dans les rues '.

Les habitants se gardaient eux-mêmes ; tous portaient le couteau ou Tépée. Les seigneurs entretenaient des bandés de spadassins qui tuaient pour quelques pièces d'or. Plusieurs milliers d'individus dans Madrid vivaient de cet odieux commerce ^. Les rues et les places étaient couvertes de ces assassins à gages, que les églises, par leur droit d'asile, proté-

1 Mémoireê de Saint-Philippe,

* « Pendant la minorité de Charles 11^ le corrégidor de Madrid adressa plusieurs fois des requêtes h la régente, powt la prier d'éloigner le régiment d*Ayiona, dont les soldats aidaient les bandits à détrousser les passants. En 1686, le courrier dépêché par le marquis de Feuquières fut dévalisé par des Toleurs à cinq lieues de la capitale ; cet événement ne cauea aucune surprise. L*ambassadeur écrivit à Louis XI V ' que les coupables appartenaient sans doute à Tua des trois quadrilles de voleurs qui rêdaient depuis quelques semaines autour de Madrid. > M. Weiss déjà cité. T. II^ p. â78.

8 c il n*y avait pas d*homme un peu riche qui n'eût au moins cent coupe-jarrets à sa solde, et sur les 150,000 habitants de Madrid, 60,000 vivaient de ce honteux métier. » (Mémoirei de touviUt, l. !•', p. 71.) Ce chiffre est évidemment exagéré.

geaiant contre la loi. Les moindres rixes dégéaé^ raient en terribles mêlées : & toutes les fêtes, à toutes les courses, le sang coulait. Au milieu de ce chaos d'hommes armés, le roi seul était sans armes, et, comme la faiblesse appelle l'insulte, quand le pâle Charles II sortait dans son carrosse avec ses gardes de hasard» à demi nus , le peuple le saluait par d^ huées» les enfants couraient après lui et le traitaient de Mariccon ^ faisant ainsi allusion à la faiblesse de son esprit et de son corps. Les lavandières du Mançanarez accablaient la reine des injures les plus gros^ sières. Les choses allèrent si loin, que le roi n'osa plus sortir de son palais, où de fréquentes séditions vinrent encore troubler son repos : c'est ainsi qu'en 1685, sur le bruit insensé qui se répandit, que le roi venait d'être empoisonné par la reine ^, à l'instigation de l'ambassadeur de Louis XIV la populace se précipita dans la rue d'Àtocha et égorgea tous ceux dont les vêtements ou la prononciation trahissaient une origine française ^ ; un autre jour, quelques mois avant sa mort, le 28 avril 1699, un alguazil ayant maltraité une vendeuse d'herbes, le peuple se ras^ sembla sur la grande place en poussant des cris de mort et réclamant du pain : la foule arriva en hur*

* G*eit-^-<)ire homme tflgmioé, boinme*femine ; Louvilie traduit Niqueâouille» (Mémoires de Louville, t. [«', p. 7^.)

* Marie-Louise d^Orléans, née du premier mariage de M. le duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, première femme de Charles II, morte empoisonnée en 1689.

3 On leur faisait répéter ^e mot Ajo, V. M, Weiss déjà cilé. T. 11, p. 2Ô9-260.

laot devant le palais et demanda le roi ; Charles II s'était caché avec la reine au fond de ses appartements ; on répondit qu'il dormait : « Il y a trop longtemps qu'il dort, s'écrièrent les mutins, il est temps qu'il se réveille ; » et le pauvre malade fut contraint de se montrer à un balcon ; mais sa présence n'apaisa point la foule, qui ne s'éloigna qu'à la nuit, sur la nouvelle que deux cents hommes de cavalerie arrivaient pour la disperser \

La royauté, avilie dans la capitale» était impuissante dans les provinces. L'Espagne se ressentait encore des grandes luttes qui avaient eu lieu autrefois entre les différentes provinces maintenant réunies sous la même couronne. Si les Castilles, l'Andalousie et TEstramadure étaient sous la dépendance immédiate du monarque, la Navarre, les provinces Basques, Murcie, Valence, l'Aragon et la Catalogne avaient au contraire conservé une indépendance relative. Ces dernières ne devaient ni troupes ni subsides; elles votaient des dons gratuits, toujours médiocres et le plus souvent contestés ; elles avaient leurs justices, leurs parlements, leurs budgets et leurs privilèges respectifs *. La forte organisation des municipaliiés ^ si puissantes encore en Espagne, servait ce fédéralisme provincial. Chaque ville était indépendante de la province, comme la province de l'État.

» V. Saint-Philippe, t. 1er, p. 27. ^ Leurs fueros, leurs droils.

3 Ayuntamientos.

 tant de causes d'affaiblissement» il faut joindre rimminence d'une guerre civile. La substitution des Bourbons à la maison de Habsbourj^, qui avait régné deux cents ans, avait froissé de nombreux intérêts, et de plus nombreuses sympathies. Dans les villes, et surtout dans la capitale, la maison d'Autriche conservait de zélés partisans, qui haïssaient Philippe V et regrettaient les anciens rois. La Catalogne, la plus éloignée et la plus remuante des provinces, renfermait le plus grand nombre de ces ennemis secrets. Son vice-roi, Geoi^es deDarmstadt, général brave et hardi , attaché par sa naissance à Tancienne cour ^, témoignait publiquement de son dévouement à l'Autriche. Les choses allèrent si loin que Philippe V dut le destituer et le renvoyer de son gouvernement. Le vice-roi s'éloigna, la colère et le désespoir dans le cœur ; il laissait à Barcelone une femme tendrement aimée : au moment de monter sur la chaloupe qui devait le conduire à son vaisseau, il se retourna vers les gentilshommes catalans qui l'accompagnaient, et, montrant le ciel, jura de revenir à Barcelone et d'y revenir avec un autre roi *.

L'exil de Darmstadt accrut l'impopularité de Philippe Y et T irritation des Catalans. Les principaux d'entre eux entamèrent avec la cour de Vienne de secrètes négociations, tendant à décider l'empereur à

^ It était cousin-germain de la dernière reine d'Egpagne, Ifarie-Anne de Neuboorg, veuve de Charles II, fille de Philippe-Guillaume électeur palatin, et sœur de Tune des femmes de Tempereur Léopold l«r.

t Mémaireê de Saint-Philippe,

leur donner pour roi un de ses enfants : Léopold I" s*empressa d'accéder à des vœux si conformes à ses intérêts \ il abdiqua ses droits à la couronne d'Espagne en faveur de son second fils, l'archiduc Charles S jeune prince de vingt ans, le fil proclamer à Vienne sous le nom de Charles lU et l'envoya conquérir son royaume sur Philippe Y»

I/arcbiduc se rendit à la Haye et de la à Londres ; l'Angleterre et la Hollande l'y reconnurent pour roi d'Espagne, lui fournirent de l'argent et des vaisseaux, et au mois de janvier 1704, le rival de Philippe V monta sur une flotte anglaise portant douze mille hommes et commandée par un habile marin, l'amiral Rook, qui les conduisit à Lisbonne. Le roi de Portugal Pierre IL qui venait d'accéder à la Grande- Âlliance, le reçut k bras ouverts. L'archiduc, démembrant d'avance un royaume qu'il n'a pas iencore, lui cède une partie de la Galice et de l'Ëstramadure. Pierre H lui promet en échange vingt-huit mille soldats, et quarante mille Anglais et Portugais se rassemblent à Lisbonne pour envahir l'Espagne au printemps.

A cette armée, prête à entrer en campagne , Philippe V n'avait à opposer que quelques bataillons dispersés dans l'Ëstramadure. Louis XIV lui envoya douze mille hommes avec un excellent officier, le

i L*irehidttc Charles, né en 1685^ proclamé roi d^Espagne à Vienne en 170*^, nK>DU sur le tr6ne impérial en 171 i, à la monde son fiisatné, Joseph Ter, ^t régna jusqu'en 1 740 sous le nom de Charles V!. G*est te père de Marie-Thérèse.

marquis de Puységur S chargé d'examiner les places de la frontière. Il trouva des villes entourées de murailles en pierres sèches, sans fossés, sans ouvrages extérieurs , exposées aux surprises de l'ennemi , et dont le délabrement Tépouvanta ^. L'Ëstramadure, qui devait nourrir l'armée, était un pays de montagnes et de pâturages , sans grandes villes , sans chemins, qui présentait par lui-même peu de ressources. Les Espagnols» cependant, n'avaient aucun approvisionnement, aucun magasin, pas même de canons ; la concussion et le brigandage le plus effrénés régnaient dans les bureaux de la guerre ; les fournisseurs livraient aux soldats du linge et des habillements inacceptables % tandis que les ministres avaient assuré à Pu jségur qu'il trouverait en Eslramadure toutes les choses nécessaires à son armée.

1 Alort maréchal de camp, plua tard RMiféchal de France. G^est l*aiitear de VArt de la guerre,

t « Les places de la Flandre (espagnole), que Ton regarde comme si raa«vaie6s,80iit des fertêfettêt ioexpugnablesea comparaison de celles-ci. Poar en faire en un mot la juste description à Votre Msjesté, ce sont des villages environnés d*une simple muraille de chaui, où il n*y a ni fossés, ni flancs, pas même la moindre chose pour couvrir les postes, de manière que Ton court risque, si Ton a affaire à un ennemi un peu éveillé, d'être enlevé dans la meilleure de ces places. • (Archives de la Guerre, vol. 1787, n« 181. Lettre de Puységur au roi. 18 mars 1704.)

' Si Ton en croit Louville, madame des Ursins et Orry (administrateur général des finances envoyé par Louis XIV à Philippe V), n'étaient pas étrangers à ces désordres : « Elle (madame des Ursins) a vendu le gonvememeot de Campèche 6,000 pistolcs. Orry en a fait autant; cela est si fort que le marquis de Ribas (un des ministres) a fait apporter en plein consal des fournitures d*bablllemenls pour les soldais, acceptées par Ory : il s'est trouvé des chemises de toile à torchon, des bottes de carton, etc*, etc. GeUi a (ait un Inruit effroyable. » {Mémoires de LouvUle, l. Il, p. 88.)

Puységur, irrité, s'empressa d'avertir Philippe V, qui se rendit sur la frontière pour bâter les préparatifs de la campagne ; il demanda en même temps à Versailles un général en chef qui pût éclairer son inexpérience et guider ses soldats. Louis XIV lui envoya Berwick. Berwick était neveu de Marlborough , fils de Jacques II et d'Arabella Churchill, cette sœur de Marlborough que le dernier des Stuarts avait tant aimée, malgré sa médiocre beauté. Â la révolution de 1688, tandisque son oncle s'empressait de reconnaître Guillaume III, Berwick accompagnait à Saint-Germain Jacques II, qui était à la fois son père et son roi ; il avait pris part ensuite à toutes les tentatives de restauration qui marquèrent la tin du xvii* siècle. Dans l'une d'elles, sa ressemblance avec les Stuarts faillit le perdre : un jacobite qui l'avait reconnu à la seule vue de ses mains, longues et effilées comme celles de Charles I", lui sauva la vie *. Désespérant de rentrer en Angleterre, Berwick s'était fait naturaliser en France où il était devenu lieutenant général ; de tous nos capitaines, il était le plus propre à cette difficile guerre de la Péninsule : sa royale naissance et sa foi catholique commandaient le respect aux Espagnols ; il avait, en outre, non-seulement la religion, mais les vertus de leur pays : il était patient, sobre, tenace, et

1 Je me souviens de lui avoir ouï-dire qu'un homme Pavait reconnu sur un cerUin air de famille, et surtout à la longueur de ses doigts ; que par bonheur cet homme était jacobite et lui avait dit: Dieu vous bénisse«dan8 toutes vos entreprises ! ce qui Tavail remis de son embar> ras. • {Ébauche de l'Éloge historique de Berwick, par Montesquieu, collection Michaud, t. Vlll, p. 310.)

ne laissait jamais échapper sans raison une parole ou une critique ; une telle réserye au milieu d'un pays ruiné, d'une administration désorganisée et d'une nation ombrageuse, fière encore de son passé, lui valut l'estime, puis l'attachement des Espagnols ; le génie même de Berwick enfin, plus propre à la résistance qu'à l'attaque, l'appelait en Espagne, où la guerre aHait être principalement défensive \

Dès son arrivée en Estramadure, Berwick se mit à l'œuvre. Il rassembla l'artillerie et les vivres, les munitions et les équipages nécessaires, ouvrit des chemins au milieu des montagnes et réorganisa l'ar*mée. L'approche de l'ennemi , la présence de Philippe Y, la confiance en leur général donnèrent aux Espagnols une activité extraordinaire : en quelques semaines, Berwick réunit vingt-six mille soldats, tandis que l'archiduc, à Lisbonne, rassemblait lentement son armée.

Au lieu de l'attendre, Berwick prend hardiment l'offensive : il place son artillerie sur des chariots à bœufs, ses bagages sur des mulets, traverse les montagnes brûlantes de l'Estramadure, enlève toutes les villes portugaises de la rive droite du Tage, passe le fleuve et marche sur Lisbonne pour désarmer Pierre H et jeter à la mer l'archiduc et les Anglais ^. Mais, arrivé dans l'Alentejo, contrée pauvre et montuense

1 Sur Berwick : V. Saint-Simon, Noailles^ Tessé, Louville, W. Goxe» Saint-Philippe, Voltaire, et Véh<mehe de Montesquieu précitée.

« Archivée de la Guerre, \o\. 4788, n» 76. Lettre de Bervick à Cbamillart. 4juin^ 1704.

comme TEslramadure, il se trouva arrêté par l'aridité du pays et l'ardeur du climat Les rivières et les fontaines étaient desséchées, les munitions s'épuisaient, les convois se brisaient en route ou n'apportaient qu'un pain aigri par les chaleurs, les deux tiers des chevaux français étaient morts ^, les guides manquaient, les soldats tombaient frappés par le soleil et l'armée pouvait périr dans les montagnes^) le sage capitaiue abandonna Tentreprise. 11 ramena ses troupes à petites journées, le plus souvent par des marches de nuit, et les établit dans les villages de la frontière, ot il leur fit prendre leurs quartiers d'été. Dans cette brillante campagne, Berwick avait enlevé dix bataillons et rasé trente villes aux Portugais. Philippe V, qui avait bravement partagé les souffrances de ses soldats, retourna vainqueur à Madrid ^. k l'autre extrémité de l'Espagne, au pied des Pyrénées, le petit-fils de Louis XIV triomphait en même temps d'une attaque mieux combinée et d'un ennemi plus hardi. L'amiral Rock, après avoir débar^

* Mémoires de Berwick,

^ c La vérité est que les chaleurs deviennent excessives, de manière que je doute fort que nous puissions rester en oamptgoe plus longtemps; l*eau commence h manquer, les fourrantes que les paysans n*oot point coupés sont si secs, que le blé tombe de lui même à terre et que la paille se brise, n [Archives efe /« Guerre, vol. 1788, n<^ 131. Lettre de Berwick an roi. 28 juin 1704.) — « Les chaleurs ont augmenté à tel point quMl n*est plus possible de faire rester les troupes en campagne. Les hommes et les chevaux meurent dans le chemin par l'ardeur du

soleil, et les fontaines et les rivières sont la plupart taries Nous ne

pouvons plus faire le moindre pas que de nuit pour gagner Ié& quartiers d'été. » (Archives de laGtierre, vol. 1788, n» 148. Lettre de Berwick au roi. 8 juillet 1704.)

3 Mémoires de Noailies^ de Louville et de Sainl-Philippe.

que Tarchiduc à IJshonne, avait passé le détroit de Gibraltar, gardant à son bord quatre mille soldats, dans l'espoir de soulever le midi de l'Espagne, tandis que Berwick et Philippe V combattaient à Toccident. L'amiral se demandait seulement sur quelle plage il jetterait ses bataillons, et il hésitait entre l'Andalousie et Valence. Georges de Darmstadt, qui se trouvait sur son vaisseau , le décida pour la Catalogne, où le rappelaient la vengeance et l'amour. Il lui représenta que, par sa constitution et le caractère de ses habitants, c'était la province la plus disposée à la révolte ; qu'une vieille haine Téloignait de la Gastille et de Philippe Y^ Télu de Madrid et le fils du roi de France; qu'elle appelait de tous ses vœux un roi autrichien ; qu'à Barcelone, les partisans de Tarchiduc se paraient publiquement de cocardes rouges; que la plupart des confesseurs y refusaient l'absolution à ceux de leurs pénitents qui ne détestaient point le gouvernement des Bourbons ^; que la seule vue des drapeaux autrichiens soulèverait les campagnes. Darmstadt était sincère; comme tous les hommes ardents, il ne voyait dans les choses que ce qui pou-^ vait flatter ses passions ^.

Entraîné par ce langage, Rook quitte les côtes de l'Andalousie et fait voile pour Barcelone, où il arrive le 14 mai 1704. Confiant dans les paroles du prince, il débarque quatre mille hommes sur le rivage. Une

ï Mémoire» de Saint-Philippe, t. !•', p. 3i8.

' • Son cœur, dit Saint- Philippe, était en proie k trois ftiries : l'amour, la haine et la vanité. » (Saint-Philippe, t. I«r, p. 270.)

conspiration se trame aussitôt pour livrer la place, mais le nouveau vice-roi, don Francisco de Velasco, brave et énergique soldat, fait saisir les conjurés et maintient la ville dans le devoir. Les Catalans regardent les Anglais du haut des murailles; quelques groupes se forment dans les rues^ mais là finit la sédition. Darmstadt envoya vainement dans la ville des agents avec des proclamations et des pamphlets ; le petit nombre des soldats débarqués découragea les Catalans, qui restèrent fidèles, la trahison dans le cœur *• Après trois semaines d'attente, Rook comprit l'inutilité de ses efforts, et retourna sur ses vaisseaux en maudissant le conseil de Darmstadt. Il avait appris que le comte de Toulouse, Tun des fils naturels de Louis XIV et grand amiral de France, entrait dans la Méditerranée avec une flotte inférieure à la sienne ; il marcha à sa rencontre ; mais le comte de Toulouse prit les devants et ramena ses vaisseaux à Toulon, afin d'y prendre des renforts.

L'amiral anglais revint dès lors sur les côtes de l'Andalousie, longeant le rivage et brûlant de réparer l'échec de Barcelone. Il arrive ainsi* au pied de la forteresse de Gibraltar, où il descend ses canons et dispose ses batteries pour une attaque. Les Anglais avaient déjà tiré quinze mille coups de canon et le siège était commencé depuis trois jours, quand le hasard vint y mettre fin. Des matelots descendus à

* • Permanecià traydoramente (ièl, » (Saîni-Phillppe, t. 1er, p. 269.) » |p«"aoAt 1704.

terre, escaladent en jouant la partie la plus escarpée du rocher et arrivent sur les murailles *. Surpris de n'y voir personne, ils appellent leurs compagnons ; ceux-ci viennent en foule, la baïonnette au bout du fusil ; ils n'eurent que la peine de monter. Les Espa* gnols avaient abandonné ce roc, le croyant inabordable. Gibraltar était comme toutes les villes d'Espagne , sans artillerie , et renfermait à peine cent soldats. Ils tirèrent quelques coups de fusil, puis, voyant Tennemi dans la place, cessèrent une résistance inutile ^. Darmstadt voulait occuper la ville au nom de Charles III et de la maison d'Autriche; Rook, qui avait sans doute des instructions, s'y opposa. Il planta sur les remparts le drapeau de la Grande-Bretagne, et prit possession de Gibraltar au nom de l'Angleterre *; il y laissa le prince de Darmstadt avec une garnison, puis remit à la voile et longea de nouveau l'Andalousie. Le comte de Toulouse, sorti de Toulon avec des renforts, naviguait dans ces parages et le recherchait à son tour. Les deux amiraux se rencontrèrent à la hauteur de Malaga ^.

Sur cette côte de l'Andalousie règne un double courant : l'Océan porte les vaisseaux sur l'Afrique, la Méditerranée sur l'Espagne; Fun entraînait les Anglais, l'autre les Français. Comme le vent soufflait à peine, les flottes, contrariées par les courants.

1 Mémoires de NomUes, p. 173.

2 Archiva de la Guerre^ vol. 1788^ n» 245. Dépêche du 4 août i704.

3 C'est depuis cette époque que TAngleterre possède Gibraltar. ^ A onze lieues enyiron de Malaga.

restèreot deux jours sans s'aborder. Le troisième jour au matin ) le vent s'étant levé du côté des Anglais^ Rook s'empressa d'en profiter. Â ce premier avantage se joignait la supériorité du nombre ^; il rallie ses navires et se porte sur la flotte française, toutes voiles déployées. Pendant cette marche, qui dure plusieurs heures, le comte de Toulouse range ses vaisseaux, et les deux flottes s'avancent l'une sur l'autre au bruit des timbales et des trompettes, qui retentissent comme pour une Tète *. Sur les dix heures elles arrivent en&u à portée de canon ; les amiraux mettent l'épée à la main, les artilleries éclatent en même temps, une ligne de feu et de fumée s'étend sur le front des deux escadres, et la bataille commence.

Ce Tut une bataille toute d'artillerie. Pendant onze heures les flottes se mitraillèrent sans s'aborder ; maisla canonnade était surtout favorable aux Anglais : le veut qui les amenait soulevait la proue de nos vaisseaux, rabattait la fumée des pièces sur les pointeurs, ébranlait leurs coups et leur dérobait l'ennemi ; les Anglais, au contraire , apercevant distinctement nos vaisseaux, tiraient avec une meurtrière certitude. Leurs boulets emportaient les voiles , brisaient les mâts i démontaient les pièces et renversaient les artilleurs sur leurs canons. Leurs bombes mirent le

i Du moins du nombre de vaisseaux : il avait 65 iraisseaux et nous 52 et 40 galères. Mais les équipages du comte de Toulottse étaient plus forts.

2 Mémoires de Saint-Philippe, t. !•', p. Î76.

feu à plusieurs oaviras, qui durent s'ëloigoer pour l'éteindre.

Afin d'arrêter ces ravages de rartillerie ennemie^ le comte de Toulouse réunit ses vaisseaux en forme de croissant, comptant enfermer les Anglais dans ce demi-cercle, les saisir corps à corps et les aborder. Mais Rock devina son dessein et prescrivit une manœuvre toute contraire : il déploya ses vaisseaux en arrière, et, comme le vent le poussait sur les Français, il fit serrer ses voiles, afin de laisser libre Taction du courant qui l'emportait en pleine mer et de conserver ses avantages. Le comte de Toulouse essaya vainement de l'atteindre , et le feu cessa des. deux paris au coucher du soleil.

Le lendemain, le vent s' étant apaisé, l'amiral Rook rangea ses vaisseaux et offrit de nouveau la bataille. Les Français pouvaient lutter encore avec avantage; ils avaient, à la vérité, perdu quinze cents hommes, et les ennemis huit cents tout au plus, mais ils gardaient tous leurs vaisseaux et les Anglais en avaient perdu trois. Le comte de Toulouse rassembla son conseil de guerre : un de ses plus braves officiers, illustré par un glorieux fait d'armes S son premier écuyer et son ami, le lieutenant généra( de Relingue, mortellement blessé dans l'action, se souleva de son lit pour écrire au prince quelques lignes, dans lesquelles il le conjurait de combattis, et les lui fit

* 11 ataii lutté seul, toute une Journée, près de IMIe d'Elbe, oontre plus de trente galères.

remettre au conseil. Le comte de Toulouse avait perdu la veille quatre de ses pages, il avait été blessé lui-même à la tempe, et avait montré constamment le plus intrépide sang-froid : ayant vu tomber à ses pieds le capitaine d'Herbault, intendant des armées navales, et désirant conserver ses papiers qu'on n'avait pas le temps d'examiner pendant le feu, il avait arrêté les soldats qui se disposaient à jeter son corps à la mer ^. Mais ce prince, si brave dans le combat, était timide dans le conseil. Il n'osa contredire le marquis d'O^, marin de cour, créature de madame de Maintenon, contre Tavis duquel Louis XIV lui avait défendu de rien entreprendre, et il suivit des conseils que son intelligence et son courage lui prescrivaient de rejeter. Après avoir ainsi vainement défié les Français 9 l'amiral Rook s'attribua cette victoire meurtrière et incertaine. Peu de temps après, il est vrai, les Anglais quittèrent la Méditerranée ; mais ils emportaient la gloire de la bataille et conservaient Gibraltar ".

Ainsi finit cette campagne de 1704, l'une des plus sombres et des plus remplies de nos annales. En Espagne, comme nous venons de le dire» Philippe V sauvait Barcelone et perdait Gibraltar; en Italie,

1 Saint-Simon, t. IV, p. 236.

< « M. d*0, officier de fortune, qu'un mariage romanesque ayait uDi à la fille de M. de GuiHerague ; son vrai nom était Viiliers. » V. Lemontey, Mémaires de IkmgeaUy p. 28.

' Archives de la Guerre, vol. 1786, n» 143. Lettre du duc de Gramniont, ambassadeur de France à Madrid, k Chamillart.— Saint-Pbilippe, t. I®"^, p. 273. — De Quincy, Histoire militaire du règne de Louis le Grand, t. IV, p. 438.

VeDdôme continuait ville par ville la conquête du Piémont; en Flandre, les armées se séparaient sans combattre, mais en Allemagne Louis XIV éprouvait une terrible défaite, la première et la plus désastreuse de son règne. Les soldats qui , dans les premiers jours de Tannée, campaient sur les frontières de rAutriche et menaçaient les portes de Vienne, reculaient maintenant sous le canon de Strasboui^. Des deux armées de Marsin et de Tallard, entrées dans FEmpire, quelques milliers d'hommes à peine revenaient. Villars avait inutilement vaincu à Friediingen et à Hœchstedt ; Marsin perdit toutes ses conquêtes, la Bavière, la forêt Noire, deux cents lieues de terrain, les sources et le cours du Danube, le secours des Magyares, bien plus encore, la renommée de notre infanterie, portée si haut depuis Rocroy. Villars cependant combattait de pauvres paysans au fond des Cévennes, pour maintenir la révocation de redit de Nantes. Ainsi s'enchatnent les fautes.

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