‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 5 sur 99 · II · texte numérisé non relu

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saot. Au Parlement, à Saiot^James, dans les conseils étrangers, dans les cours de l'Europe, sur les champs de bataille, partout il dominait les hommes. Son éducation.avait été fort négligée, à peine savait-il Torthographe, et cependant quand il se levait pour prendre la parole à la Chambre des lords, l'assemblée entière était suspendue à ses lèvres et les orateurs les plus consommés, les princes de la tribune anglaise enviaient celle éloquence naturelle qui louchait sans efforts ; et il exerçait ce prestige jusque sur ses ennemis, à tel point que Bolingbroke disait un jour à Voltaire, en parlant de lui : t C'était un si grand homme que j'ai oublié ses vices ^. »

A répoque où nous sommes arrivés, Marlborough est le plus puissant personnage de l'Angleterre : par sa femme, confidente de la reine, il gouverne le palais ; par les whigs, devenus ses amis, le Parlement et les ministres ; par son grade et sa popularité militaire, l'armée; parle prince Eugène, son compagnon d'armes, le conseil de l'Autriche ; par son vieil ami Heinsius, les États-Généraux ; par l'autorité de son nom, l'adresse de sa conduite, la souplesse de son caractère, la Prusse * et les princes de l'Empire. C'est lui qui achèle leurs régiments, qui règle leurs subventions, qui apaise leurs querelles. Il est la tête et le br^s de la coalition. Aussi puissant que Cromvrell, plus roi que Guillaume III^ sans affection et sans

1 Voltaire, édiiioD Beuchot, t. XXXVII, letlreXII, page 173. 1 Voltaire raconte qu^il présenu un Jour là serviette au roi de Prusse à son dîner, afin d'en tirer liuit mille soldats.

haine, il justifie ce mot de Machiavel : < L'utilvera appartient aut flegmatiques \ »

Matlre absolu de son armée des Pays^Bas^ Marlbo^ rough conçoit l'audacieux projet de la porter sur le Danube et d'écraser Marsin et l'Electeur, sous l'effort réuni des Anglais et des Hollandais» des Autrichiens et des Allemands. 11 rassemble à Maëstricht trente mille vieux soldats, remonte le Rhin et arrive à Goblentz, où ce grand fleuve reçoit la Moselle. Villeroy^ qui commande en Belgique, croit que Malbo^ rough veut pénétrer en France et s'empresse d'aver* tir Louis XIV de cette invasion présumée *; mais loin de remonter la Moselle, Marlborough traverse le Rhin , rejoint à Mayence les Prussiens et les Hessois et les entraîne à sa suite; il passe le Mein, le Necker, s'avance à pas précipités sur le Danube, et rejoint prèa d'Ulra les troupes de l'Empire et de l'Autriche, commandées pai* Eugène et Louis de Bade ^. Sans tirer un coup de canon, sans perdre un homme, Marlborough accomplit ainsi cette marche longue et périlleuse, de laquelle dépendait le sort de TAUemagne.

Trop tard désabusé, Louis XIV enjoint à Tallard, qui commande trente mille hommes en Alsace, d'aller

1 Sup Marlborough, V. Macpherson*s Papers\ — Mémoires de Bolingbroke.— Correspondanceof Sarah Jennings, duchess of Marlborougb. — Marlborough Dispatches. — Miss ÂgDès Slrickland. ~ M. Macaulay et les diverses vies de Marlborough.

• Archives de la Guerre, vol. 1736, n» 105. Lettres de Villeroy au roi. 18 tnai 1704. Pelel,lV, 32.

' 22 juin 1704.

au secours de Marsin, et il ordonne à Villeroy, dont la fatale méprise a causé tout le mal, de se rapprocher du Rhin et de couvrir la marche de Tallard. Celui-ci passe le fleuve, mais au lieu de secourir Maximilien, il assiège la petite ville de Villingen, à l'extrémité de la forêt Noire, en alléguant la nécessité de tenir cette place pour s'assurer une retraite vers la France.

Menacée par Marlborougb^ délaissée par Tallard, l'armée française semblait perdue. Elle comptait au plus trente mille soldats, épuisés par deux campagnes, et les alliés approchaient avec soixante mille hommes ; ils emportaient le camp retranché du Schellenberg qui protégeait l'Ëlectorat, et entraient en Bavière. On était en juillet; les récoltes couvraient la terre : leur cavalerie saccagea les moissons, pilla deux cents villages, brûla la ville de Pruck, et s'avança jusqu'aux portes de Munich *. Un ambassadeur impérial arrivait en même temps au camp de Maximilien et sollicitait sa défection par des offres considérables.

Mais ni les ravages, ni les séductions de l'ennemi

1 « Nous campâmes en yue de Tennemi, dit une relation contemporaine , ii nous fut impossible de l'attaquer elnous ne pûmes feire

autre chose que de brûler et saccager son pays, à TefTet de quoi nous employâmes un détachement de quatre mille chevaux qui mirent le feu jusqu'à une heure de Munich. Toute la v/Ue de Pruck fut ainsi réduite en cendres, aussi bien que tous les villages d'alentour. Voyant que l'électeur ne voulait point changer de parti et qu'il se faisait fort de

Varrivée du maréchal Tallard Relation de la bataille deBlçnMm

publiée à la Haye,

ne décidèrent TÉlecteur à trahir. Louis XIV lui avait annoncé l'approche de Tallard; il Tattendit. Après trois semaines pourtant, sollicité par sa famille et par sa cour, désespéré des souffrances de son peuple, il écrivit à Louis XIV que si, le 18 juillet, Tallard n'avait point passé la forêt Noire, il se verrait contraint de poser les armes. Le délai allait expirer : déjà l'Électeur se croyant dégagé de sa parole, prêtait l'oreille aux propositions de l'Autriche, lorsque Marsin arracha Tallard au siège de Villingen , si maladroitement prolongé, en lui révélant les dispositions de Maximilien*. Tallard quitte aussitôt Villingen, et par une marche rapide rejoint l'Électeur sous les murs d'Augsbourg. 11 amenait trente mille soldats, qui rendaient au moins égales les chances de la bataille. Elle se donna quelques jours après, à côté du village de Blenheim, et, par une dérision de la fortune, dans ces mêmes plaines d'Hœchstedt, où Villars, l'année précédente, avait battu les Impériaux. Dans la nuit du 12 au 13 août 1704, les ennemis se préparent au combat, et, aux premiers rayons du soleil, la vaste plaine d'Hœchstedt apparaît couverte d'hommes et de chevaux, et comme noire de soldats ^. A l'aspect de ces mouvements, qui annoncent la bataille, les Français font aussitôt leurs disposi-

' c Venez en toute diligence, car, autant que je puis le voir, il n*y a encore rien de fait; il n*y a point d'autre moyen que votre arrivée à

l'armée, pour empêcher que les choses ne passent plus loin » Ar-

chives de la Guerre, vol. 1750, n» 76. 13 juillet 1704. Pelet, IV, p. 524.

' Récit d*un témoin oculaire.

tiens. Tallard s'établit près de Blenbeim avec la droite ; Marsin et VÉlecteur, formant le centre et la gauche, se rangent à ses côtés, sur un terrain dMoile entouré de marais et de ravins, derrière lequel coulait le Danube. Dans cet ordre de bataille si défectueux, les deui^ armées de Tallard et de Marsin n'étaient pas confondues, et elles allaient combattre çôle à côte, comme des armées étrangères. Tallard avait devant lui Marlborougb, les Anglais et les Hol^ landais ; Marsin y le prince Eugène avec les Autrichiens et les Allemands.

A neuf heures du matin rartillerie ouvre le feu des deux côtés; mai$ non avec un égal avantage; celle de Tallard, placée sur les hauteurs de Blenheim, et forte de quatre-vingts pièces de campagne, dominait les colonnes de Marlborougb, et emportait des files entières. Excités par le succès, nos canonniers tiraient sans relâche, et leurs feux étaient si rapides, qu'ils semblaient des feux de mousqueterie \ Marlborougb les essuya de pied ferme : il attendait, pour en venir aux mains, qu'Eugène attaquât Marsin, et tandis que son collègue, gêné par des marais, avançait lentement sur les nôtres, Marlborougb resta trois heures immobile, voyant tomber ses soldats sous le feu de notre artillerie. A midi enfin, le canon du

1 « Le feu fut si vif jusqu'à midi que la mousqueterie ne Teùt pas été ilavânuge. Oo y élatt exoité par Teffet extraordinaire qtt*ii Ikisait ; chaque coup perçait leurs bataillons et qQelque»-uns en écharpe, et de la manière dont les ennemis étaient postés, il n'y eut pas un coup de perdu.» Afehwêêâela Guerre, vol. 1731, n« 29. t8 septembre 1704. Lettres du baron de Quincy à Ghamillart. Pelet, IV, p. 7ë9.

prince Eugène retentit sur la gauche : Marlborough ébranle alors toutes ses troupes^ et les mène sur nos batteries. Dix bataillons anglais s'élancent sur Bien-' heim la baïonnette au bout du fusil; naais une pluie de mitraille les arrête; ils se retirent en désordre, et leur général, sans sobstiner à enlever Blenheim^ revient sur ses pas et se porte sur la cavalerie de Tallard, échelonnée entre le village et le centre où commandait l'Électeur. Par une faute inexplicable, Tallard avait laissé presque toute son infanterie dans le village de Blenheim, et n'avait que neuf bataillons pour soutenir sa cavalerie ; Marlborough s'en aper^ çoit, change son attaque, et réunit toutes ses forces contre Tallard.

Entre les deux armées coulait une petite rivière dont les bords escarpés. et les eaux boueuses opposaient quelques obstacles au passive de la cavalerie \ Afin de grossir ses eaux, eu partie desséchées par la chaleur, Tallard les avait arrêtées dans la matinée ; mais ce barrage, exécuté trop lard, n'avait produit qu'un résultat insignifiant, et les cavaliers anglais purent facilement traverser la rivière.

Privé de presque toute son infanterie, et dès lors inférieure Marlborough, Tallard devait rappeler à la h&te ses bataillons de Blenheim, et maintenir à tout prix les Anglais derrière le ruisseau- Mais en ce moment, il était près de l'Electeur, examinant l'attaque du prince Eugène. Les généraux , en son

^ V. le plan de bataille, par Haussier.

absenc6i n'osent donner les ordres nécessaires, et cinq escadrons des gardes de la reine, qui marchaient à la tète du corps de Mariborough, après avoir tra* versé le ruisseau, viennent se ranger hardiment devant les Français.

En profitant du désordre causé par le passage, il était facile d'arrêter et de détruire cette faible troupe de cavalerie; mais contre ces cinq escadrons anglais, troupe fraîche et choisie, à laquelle il ne manquait pas un homme, les lieutenants de Tallard avaient huit escadrons, égaux peut-être en nombre, mais assurément inférieurs en force. Les Anglais soutiennent et repoussent leur attaque*. Des deux côtés arrivent des renforts; cependant les ennemis parviennent à garder leur position au delà de la rivière. Pendant que les escadrons français s'épuisent en efiorts infructueux, les soldats de Marlborough passent toujours; les fantassins suivent les cavaliers, et l'artillerie arrive à son tour avec ses pièces et ses caissons.

La situation de Tallard devient critique : ses bataillons, déjà trop faibles dès le commencement de l'action, diminuent à chaque instant ; sa cavalerie est harassée par les charges qu'elle vient de faire , les chevaux sont haletants, les hommes s'inquiètent de n'avoir pu entamer l'ennemi , une seule chance de

< « Ces cinq escadrons ennemis soutinrent le choc des noires et les firent plier. » Archivée de la Guerre, vol. 175t. no 215. Relation de Tallard publiée après la bataille. Pelet^ t. IV.

salut reste au Aiaréchal : le sec(Mirs des bataillotts placés à Blenbeim ; il est temps encore de les appeler; le malheureux u'y songe même pas. En ces rapides instants, où se décident les batailles, le danger Taccable au lieu de le grandir. S' obstinant à lutter seul contre Mariborough, il tente un nouvel efFort, rassemble toutes ses troupes, sa gendarmerie \ sa cavalerie légère, ses neuf bataillons, et pousse, l'épée à la main, cette masse d'hommes et de chevaux sur les Anglais. Leur cavalerie fléchit un instant, mais elle reprend bientôt ses rangs, charge et repousse à son tour le marécbal. Les cavaliers vont se refaire au loin dans la plaine, mais son infanterie, qui ne peut se retirer assez vite , est enveloppée et disparaît en entier. Tallard revient de la mêlée noir de poudre et couvert de sang. Son fils est tombé près de lui, blessé à mort.

L'armée anglaise était alors passée tout entière ; mais au lieu d'attaquer sur-le-champ , Marlborougb consacra une demi-heure à concentrer ses troupes. Il les déploie ensuite avec une impassible lenteur, et s'avance au pas ordinaire, comme sur un champ de manœuvre. 11 arrive ainsi près de cette hauteur de Blenbeim d'où l'artillerie de Tallard avait si cruellement maltraité ses soldats dans la matinée. Les Anglais y traînent leurs pièces et les tournent contre nous. La colline se couronne de feux et les boulets

t « La geodarmerie était un corps de grosse cavalerie dépendaDt de la maison du roi et formant seize escadrons. » {Etat de ia France par le P. Simplicien, 5 YoU in-12, 1727.)

ennemis tombent au milieu des escadrons de Taliard, rangés plus bas dans la plaine.

Battus toute la journée, couverts de poussière^ brûlés par le soleil, épuisés par tant de charges successives, les cavaliers de Tallard restent d'abord immobiles. Leur général, pâle et sanglant, les maintient par sa présence : ils se serrent sous le feu et attendent le choc de l'ennemi. Mais bientôt ils s'étonnent de ne pas voir arriver les bataillons deBlenbeim: pourquoi l'Electeur, pourquoi Marsin ne sougent-ils pas h leur envoyer des renforts au lieu de les sacrifier inutilement? Tout à coup, sous le feu de l'ennemi, un escadron de gendarmes tourne bride et prend la fuite ; un second, un troisième l'imitent, et toute la gendarmerie se précipite vers le Danube > L'Électeur, qui combattait à peu de distance, aperçoit avec consternation cette déroute : « Allez, Messieurs, crie-rt^il à ses aides de camp, courez aux gendarmes, dites-leur que je suis là, ralliez-les et qu'ils retournent à la charge. » Les officiers partent au galop ; mais quand le chef est impuissant, les lieutenants ne peu* vent suffire : les gendarmes ne peuvent être ramenés* .

En ce moment, l'armée anglaise arrive tout entière, serrée et en bon ordre. Marlborough fait un signe, et quatre-vingts escadrons * s'élancent à fond

1 t tea olSciers de gendarmes sont de très-bdravea gens, msia les gendarmes n'ont rien fait qui vaille. Le gros de la cayalerie a mal fait, je dis très-mal, car on n'a jamais rompu un seul des escadrons ennemis. > BfMtùm de Têilard, précitée.

^ « Je fus attaqué, dit Tallard, par 48 hataiikons et 89 escadrons anglais, ou à la solde de TAngleterre et de la Hollande. » Même relation.

de train. Ils aobèvent l'œuvre de deatruction, desoendent dans la plaine, culbutent h coups de sabre les cavaliers ébranlés et les poursuivent l'épée dans les reips jusqu'au Danube. Des escadrons entiers viennent s'y engloutir. Le fleuve roule des chevaux , des morts et des fuyards ; quelquesuns traversent à la nage, d'autres se réfugient dans Blenheim ; la plupart restent au pouvoir de l'ennemi. Tallard est du nombre des prisonniers : trompé par la faiblesse de sa vue, il lance son cheval sur un escadron anglais, le prenant pour un des siens; à son cordon bleu, les ennemis reconnaissent un personnage considérable et Tarrètent. Notre aile droite est anéantie.

Vaincus à la droite, les Français étaient victorieux au centre et à la gauche. Marsin et l'Electeur com-battaient dans des ravins, et, malgré tous ses efiorts, Eugène ne put y pénétrer. Cinq fois il essaya de les forcer, cinq fois ils soutinrent les assauts de l'armée allemande \ Le soir seulement, après la déroute de Tallard, ils craignirent d'être entamés par les forces réunies d'Eugène et de Marlborough, et se réplièrent au delà du Danube* Marsin et Maximilien emportaient tous les trophées d'une victoire, huit canons et trente drapeaux ; mais la fotale séparation des armées portait ses fruits : Marsin avait laissé écraser la cavalerie de Tallard, et maintenant il abandonnait son infanterie dans Blenheim.

1 La relaUM &%& alliés, publiée à la Haye, avoue seulement trois fois. Elle assure qu'à la quatrième charge les Français se retirèrent, mais cela est inexact.

Il y avait dans ce village douze mille hommes, in* utiles pendant la bataille et sacrifiés par la retraite. C'étaient les plus vieilles et les meilleures troupes de l'armée. Leur chef, le marquis de Clérambault, se voyant oublié depuis l'attaque du matin, était allé près de Tallard pour prendre ses ordres. 11 arriva au moment de la charge décisive de Marlborough, et fut entraîné par les fuyards jusqu'au Danube. Mais là, au lieu de rejoindre son corps d'armée , Clérambaull, troublé par la déroute, ne songea plus qu'à sauver sa vie: il était accompagné d'un domestique; il lui fit sonder le fleuve, s'y jeta après lui et disparut bientôt dans les eaux avec son cheval ; son compagnon arriva seul à l'autre rive *. Pendant l'absence de Clérambault, un de ses brigadiers, nommé Sivières, prit la responsabilité des événements. 11 cria aux officiers d'Artois et de Provence de le suivre et de se faire jour à travers l'ennemi. La plupart des officiers enfermés dans Blenheim accourent à sa voix, et, suivi de cette faible troupe d'élite, Sivières exécute une brillante sortie sûr l'ennemi. Mais il est accablé par le nombre et ramené dans le village, où les Français demeurent enfermés jusqu'au soir 2. En ce moment, comme les derniers escadrons de Tallard se précipitaient dans le Danube, un des jeunes officiers de Clérambault, Denonville, colonel du RoyaMnfanterie, se présenta

1 Hiitoire du prince Eugène. Ss^ini-Simon, t. IV, p. 2i3. Suivanl une autre version, le cheval de Clérambaull, effrayé par un boulet, emporta son cavalier dans le Danube.

5 Voltaire, Siécie de Lmi XIV.

à l'entrée de Blenbeim, avec un mouchoir à la main. Il était suivi d'un général auglais, nommé lord Orkney. c Est-ce un prisonnier que vous nous amenez? lui crient ses compagnons. — Non, Messieurs, répond Denonville, je suis prisonnier moi-même et je viens vous dire qu'il n'y a pas d'autre parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte d'Orkney qui vous offre la capitulation. » En même temps, au lieu de conférer avec les généraux qui se récrient, Denonville s'adresse aux soldats et les exhorte à rendre les armes. Le maréchal de Camp de Blansac, qui avait pris le commandement depuis la disparition de Clérambault, impose silence au prisonnier et lui enjoint de se retirer; mais l'impression était produite ; elle fut profonde.

 la nuit tombante, comme les derniers coups de canon de l'Électeur retentissaient sur le Danube , lord Orkney revient et demande à parler au général. Conduit près de Blansac, il lui annonce que Marlborough est devant lui avec quarante bataillons et soixante pièces de canon, que l'armée ennemie tout entière va Tentourer ; que le corps de Tallard est détruit et son chef prisonnier; que Marsin et l'Électeur quittent le champ de bataille, que toute résistance devient impossible, et qu'il vaut mieux accepter une capitulation que de faire périr tant de braves gens. Blansac refuse de se rendre à ces propositions et somme de nouveau l'Anglais de s'éloigner, mais celui--ci insiste et le prie seulement de venir sur parole s'assurer par ses yeux delà vérité de son récit, Blansac accepte, et

— ensuivi de M. de Hautefeuille, niestre de camp général des dragons, il s'avance jusqu'à deux cents pas du village , d'où il voil les Français en déroute et les colonnes ennemies qui les enveloppent. Accablés par ce spectacle, Blansac et Hautefeuille rentrent dans Blenheim. Ils convoquent les officiers généraux et racontent ce qu'ils ont vu. La situation était désespérée : il était impossible de tenir dans un village contre une armée entière et victorieuse, sans vivres et sans munitions (l'engagement du matin avait presque entièrement épuisé leurs cartouches). Après de longs pourparlers, les généraux acceptent la capitulation ; mais les soldats poussent des cris de fureur et refusent de livrer leurs armes. Quelques-^uns brisent leurs mousquets ; ceux du régiment de Navarre, l'un des plus anciens et des plus illustres de l'armée *, déchirent leurs drapeaux et les enterrent au bruit lugubre des tambours. Tel fut du moins le récit des officiers généraux, car la voix « de ces vieux piliers de bataillons, qui perça, ne fut pas une relation suivie ^. v La capitulation de Blenheim termina celte malheu* reuse journée. Les Français perdaient seize mille prisonniers, douze mille morts, l'armée de Tallard presque tout entière. L'Allemagne cependant nous restait encore; l'Electeur et Marsin conservaient vingt mille soldats ; ils pouvaient réunir vingt-cinq mille

^ La répotaiion de ce triaient éult incroyable* « Un poltron devient brave, écrivait longtemps après Jean-Jacques, en entrant dans le régiment de Navarre. » Emile, livre IV, p. 316.

* Saint-Simon, t, IV, p. 213.

hommes dispersés dans la Bavière, rejoindre Yilleroy sur la rive allemande du Rhin et livrer une seconde bataille ; ils ne ressayèrent même pas. Anéantis par ce désastre, ils se replièrent le lendemain vêts la France.

Cette retraite fut triste : les soldats marchaient humiliés et silencieux ; il fallait brûler les bagages; une épidémie tuait les chevaux ; les hussards aulri^ chiens harcelaient l'arrière garde ; les paysans de l'Empire massacraient les traînards et les blessés. Marsin rejoignit enfin Yilleroy, qui arrivait à sa ren*^ contre, et ils repassèrent ensemble le Rhin. Mais les ennemis les suivirent. Ils traversèrent le fleuve après eux, enlevèrent Trêves, Trarbach et Landau, malgré I héroïque résistance du gouverneur, M. de Laubanie, aveuglé pendant le siège par un éclat de bombe ; puis ils envahirent l'Alsace, où ils prirent leurs quartiers d'hiver*.

A qui maintenant imputer la responsabilité du ter^ rain et du sang perdus? On a vu la belle conduite de Farmée durant cette campagne, la courageuse résignation des soldats au milieu des fatigues et des souffrances, le désespoir de ces vétérans, enfouissant leurs drapeaux ; nul ne peut accuser de tels hommes. Il faut remonter plus haut et mettre en cause leurs capitaines généraux. Marsin et Tallard étendirent trop leur ligne de bataille et combattirent sans se prêter le mutuel appui de leurs forces ; ils entassèrent

» Octobre 1704.

dans un village le tiers de leurs bataillons..... Il serait trop long d'énumérer toutes leurs fautes; le contemporain Feuquières en a relevé douze principales*. L'histoire pourrait flétrir cette bataille du nom de Journée des Fautes.

Le gouvernement, lui aussi, faillit à sa tâche. Dans les guerres modernes où la stratégie décide de la victoire, sans le mérite des généraux la valeur des soldats est impuissante. « Ton mattre serait invincible, disait Marlboroiigh à un grenadier le soir de la bataille, s*il avait beaucoup de soldats comme toi. — Ce ne sont pas, lui repartit le captif, les soldats comme moi qui manquent , mais les généraux comme vous. » Les généraux cependant ne manquaient pas. Louis XIY avait sous la main une éclatante pléiade d'hommes de guerre : Villars et Berwick, Vendôme et Boufflers, Vauban, Conti, le jeune duc d'Orléans, toute une armée de bons lieutenants généraux, Noailles, Magnac, Médavy, d'Albergotti, Puységur, d'Hasfeld; les ministres seuls manquaient. Louvois et Barbesieux son fils étaient morts , et Chamillart, leur incapable successeur, confiait les armées d'Allemagne aux trois plus faibles maréchaux du règne : Marsin, Tallard et Villeroy, Louis XIV subissait à son insu ces choix, appuyés par madame de Maintenon ou par des intrigues de cour; nous en avons vu les suites.

Quelques succès de l'armée d'Italie vinrent adoucir

^ Mémoires de Feitquiêres, p. 3i3.

ramertume de ces revers. Les généraux de Louis XIV y étaient partout victorieux : la Feuillade occupait la Savoie; Vendôme prenait Verceil Yvrée et entourait la forte ville de Verrue, indispensable pour le siège de Turin ; son frère , le Grand-Prieur, chassait les Autrichiens du Milanais et les repoussait dans le TyroK Ces avantages, malheureusement, ne compensaient pas les désastreuses conséquences de Blenheim. Cette même année enfin, tandis que les alliés s'établissaient sur notre territoire, leurs flottes portaient les drapeaux de la Grande-Alliance au delà des Pyrénées; ils attaquaient Philippe V au cœur de ses ÊtatS; et par le Portugal, l'Andalousie et la Catalogne, ils envahissaient l'Espagne.

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