‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 8 sur 99 · II · texte numérisé non relu

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rèter, mais Eugène décampe pendant la nuit*, passe rOglio et marche sur TAdda, afin d'entrer dans le Piémont \ Le grand prieur le suit : il traverse à marches forcées et sous le plus ardent soleil les plaines nues de la Lombardie, où les chaleurs lui font perdre un grand nombre de soldats ; mais il arrive sur l'Âdda avant Eugène, comptant cette fois l'arrêter. Les généraux , qui ne partagent pas cet espoir, s'efforcent de lui ouvrir les yeux, et, comme il rejetait leurs conseils» ils préviennent secrètement Ghamillart de la triste situation des affaires. Les soldats, harassés et abattus, maudissaient le grand prieur et demandaient à grands cris le père Vendâme*. Eugène, cependant, continuait sa marche, prenait les villes qui bordait l'Oglio et s'avançait jusqu'à l'Adda.

Alarmé de la situation périlleuse de son frère, Vendôme quitte le Piémont, et, prenant avec lui dix mille hommes, vole dans le Milanais et arrive avant les Autrichiens sur l'Adda. Il établit son frère sur la rive droite, dans le village de Gassano, à quelques lieues de Milan, où se trouvait un pont de

* 22 juin 1705.

^ « Tous les officiers généraux et pariieuliers de Vannée sont si affligés el si abattus de ces mauvaises mesures, qu*on peut dire que ce n'est

plus la même armée Les soldats crient tout haut qu'avec leur père

Yendôme ils n'aTaient d'autres retranchements que leurs épées et leurs fusils, et qu'avec cela ils allaient tête levée partout. Au nom de Dieui Monseigneur, apportez remède à tous ces malheurs, il y va de Tintérét du roi et de la gloire de la France. J'ai déjà eu l'honneur de vous le mander plusieurs fois. Le mal est pressant, il faut un prompt et yiolent remède. » Archives de la Guerre, vol. 1S86, n» 167. 4 juillet 1705. Lettre de Médavy à Ghamillart. Pelet, t. V, p. 715.

bateaux» lui enjoint de le garder, et, suivi de quatre régiments de dragons, marohe a la décourerte des Autrichiens. Il les rencontre près du Paradiso, sur la rive gauche de l'Âdda, où le prince Eugène construisait un pont, comme pour franchir la rivière. Mais c'était une feinte manœuvre : Eugène voulait Seulement diviser les Français, retenir Vendôme au Paradiso, puis surprendre le grand prieur à Gassano, l'écraser sous le nombre et franchir FAdda.

Vendôme donne dans le piège : il s'établit sur la rive opposée, pour disputer au prince Eugène le passage du fleuve» et mande à son frère, resté à Cassano, de lui envoyer des renforts, de déployer toutes ses troupes et de se tenir prêt à marcher. Le grand prieur lui envoie dix mille hommes. Eugène cependant continue la ruse qui lui a si bien réussi : dans la journée du 15 août, il termine son pont et l'appuie sur la rive droite par des reiranchements, à quelques portées de fusil des Français. Vendôme se prépare à combattre le lendemain ; mais Eugène décampe dans la nuit et se dirige sur Cassano.

Vendôme heureusement ne dormait pas ; h la pointe du jour, il voit le pont enlevé et les colonnes autrichiennes qui remontent TAdda. Il devine les desseins d'Eugène et court à Cassano prévenir et sauver son frère. Les deux armées marchent ensemble le long de la rivière. Les Français suivent la rive droite, les Autrichiens la rive gauche ; il s'établit entre eux une lutte de vitesse : la victoire sera le prix de la course. Vendôme arrive le premier ; % neuf

heures du matin il entrait dans le village de Cassano. Un triste spectacle y frappe ses regards : il voit ses troupes entassées dans le village, entre le pont, FAdda, et les canaux qui ^ dans cet endroit , coupent la rivière; il trouve les bataillons, les chevaux et les bagages mêlés comme dans une déroute, et Tennemi paraissait déjà sur l'autre rive. Vendôme demande avec désespoir où est son frère : on lui répond qu'on l'a vainement réveillé plusieurs fois, qu'il est couché et qu'il dort. Vendôme se fait conduire à sa demeure et lui demande pourquoi il n'a pas déployé les troupes suivant son ordre, et pourquoi, à l'approche de l'ennemi, il reste couché dans son lit : le graud prieur répond par des injures si violentes que M. de Saint-Frémont, l'un des assistants, se jette entre les deux frères. Vendôme s'arrache à ces misérables récriminations : « C'est un fou, dit-il à ses oflBciers en voyant l'exaspération du grand prieur; allons, Messieurs, à la chose importante, et, se tournant vers son frère : « Vous avez mis, lui dit-il, les affaires dans un étrange état. Dieu sait ce qui va nous arriver ^. » Il lui ordonne ensuite de se porter avec son corps de troupes à Rivolta, et court ranger l'armée le long des canaux et sur le pont de TAdda, pour en défendre le passage. On entendait déjà les tambours autrichiens battre la charge. Eugène comptait renverser les Français, sans leur donner le

1 Archives dé la Guerre^ vol. 1867, no 105. Lettre de Saint-Frémont à Chamiilart, toi. 1867, no 117. Lettre de Vaudémont à Ghamillart. Pelet,t.V,p* 726 et 730.

temps de se mettre eo bataille, traverser la rivière et pénétrer dans le Piémont.

Mais l'entreprise était difficile : pour arriver au pont, il fallait franchir sous nos feux plusieurs canaux, un bras de l'Adda, et culbuter ensuite les bataillons placés derrière. Conduits par Eugène, les Autrichiens s'avancent bravement : ils traversent plusieurs canaux^ malgré les ravages de la mousqueterie, qui tire à la longueur d'une lance ^ d'une rive à l'antre. Une colonne impériale franchit tous les obstacles et pénètre jusqu'au port; mais là s'arrête l'ennemi ; de tous les côtés à la fois les Français font un feu roulant et terrible. Les Autrichiens, au contraire, qui ont mouillé leurs fusils en traversant les canaux/ répondent à peine. Deux de leurs généraux, le comte de Linange et le prince d' Anhalt, sont tués ; le prince Eugène reçoit deux blessures; un boulet abat le cheval de Vendôme ; une balle lui fracasse la jambe. Il n'en reste pas moins dans la mêlée, où sa plume blanche le désigne au feu, et rappelle aux généraux le glorieux souvenir de son aïeul *. Plusieurs officiers tombent à ses côtés ; lui, semble défier la mort : un soldat autrichien qui le reconnaît le couche en joue ; le capitaine des gardes du duc s'en

^ ArcMvet de la Guerre, Récit d*un témoin oculaire.

> Veodôme portait comme Henri IV une plume blanche k son chapeau. « Pour M. de Vendôme, je trouve que M. de Saint-Frémont a raison de croire qu'il Yoyoit Henri IV en ralliant ses troupes, parlant comme il iaisoit aux soldats et leur montrant l'exemple de la valeur qu'ils suivoient si bien. » Lettres de madame de Mamtenon et de madame des Vrsins, t. III, p. 219.

aperçoit, se jette en avant» reçoit le coup et meurt & ses pieds ^ Aux feux de la mousqueterie succèdent des charges furieuses à la baïonnette. Enfin ^ après quatre heures de la plus sanglante mêlée, le prince Eugène commande la retraite, et les Autrichiens repassent en désordre les canaux, où beaucoup perdent la vie. Ils avaient douze mille hommes hor6 de combat ^.

Durant cette chaude affaire, le grand prieur campait H Rivolta, à trois milles du champ de bataille. Au lieu d'accourir et de réparer Tépée à la main sa blâmable apathie de la matinée» il mit 'pied h terre sous un arbre, et resta couché sur son manteau peu** dant toute la durée de Taction. Joignant le cynisme à la lâcheté, il s'écriait, au bruit des rapides décharges, qu'il lui semblait que monsieur son frère avait là de la besogne \ A la fin de la bataille seulement, il monta à cheval, vint embrasser Vendôme et lui adressa ses félicitations. Vendôme voulait encore pardonner, et il poussa la faiblesse jusqu'à défendre le

1 Ce brave homme s^appelait Cotteron.

• « i'ai rbonneur de tous envoyer l'état dé notre perte, qui n>at pas à beaucoup près aussi considérable que celle des ennemis, puisque nous avons jeté dans les canaux mille morts des leurs, et que nous avons dix-huit cents prisonniers. Ils ont emmené avec eux un nombre Infini de blessés, et je ne crois point exagérer en disant k V. M. qu*ils ont eu au moins douze mille hommes hors de combat. » Archives de la Guerre, vol. 1867, no 121. Lettre de Vendôme au roi. 19 aoAt 1704. Met, t. V.

s « U y alla (à RivoUa), mais savez- vous, monsieur^ ce qu*ll fit pendam toute l'action? Il mit pied à terre^ et se fit jeter un manteau au pied d*ttn arbre et s^y coucha au grand scandale de tous, en disant de temps en temps d'un air moqueur, entendant le grand feu, quMI lui lembloit que monsieur sou frère avoU là de la besogne. » Lettre de Vaudemont, précitée.

coupable à Versailles^ où il écrivit que le vent avait empêché son frère d'entendre le canon et l'avait retenu loin de la bataille ^. Mais un cri d'indignation s'éleva dans l'armée : les généraux avertirent Chamillart de la vérité, et Louis XIV destitua le grand prieur de son commandement, avec défense de se représenter à la cour. Philippe de Vendôme se rendit a Paris avec l'espérance de se justifier; mais le roi ne voulut ni le voir ni l'entendre. Il fut exilé à Gbàlon-sur-Saône , d'où il passa en Italie , puis en Suisse, où il fut quelque temps retenu prisonnier. Il revint de là en France^ où il se retira à Lyon, qui lui fut assigné comme lieu d'exil. Le roi ne lui pardonna jamais sa conduite, et il ne revint à Versailles qu'auprès $a mort, et grâce à la clémence du régent.

Malgré la craelle leçon de Cassano, le prince Eugène s'obstina h pénétrer dans le Milanais et à secourir le duc de Savoie. Vendôme, qui ne voulait pas perdre le fruit de sa victoire, redoubla d'efforts pour l'arrêter, et ce fut alors entre les deux capitaines une suite de marches et de contre-marches qui rem-* plit toute la campagne. Dans cette lutte difBcile, où il avait une longue ligne de postes à garder, Vendôme eut encore l'avantage : non seulement il repoussa les Autrichiens du Milanais, mais il les rejeta une

^ « J*avois envoyé mon frère avec deux brigades de cavalerie et une d*infanterie à Rivolta avec HM. de Billy^ de Forsat et de Broglie ; ils étoient à trois milles de nous, et comme le vent étoit contraire, ils n'ont rien entendu; de sorte quMIs ne sont arrivés qu'à la fin de Taction. > Lettre de Vendôme du 10 août 1709, précitée.

seconde fois dans le Tyrol^ où ils prirent leurs quartiers d'hiver.

Cette retraite du prince Eugène assurait les opérations de Tannée d'Italie dans le Piémont. La Feuillade achevait la conquête de la Savoie, puis il passait les Alpes et investissait Turin. Les chaleurs, les fièvres de la canicule et les pluies de rautomne le décidèrent à remettre le siège à l'année suivante ; mais en attendant, il cantonnait ses troupes aux portes de Turin, et resserrait étroitement cette capitale. Cependant Berwick, de l'autre côté des Alpes, passait le Var, et prenait le comté, la ville et la citadelle de Nice, qu'il rasait jusqu'en ses fondements *. De tous ses domaines, Yictor-Amédée ne conservait plus dès lors que quelques villes du Piémont,{et Turin déjà bloqué par les Français. Il rassemblait des troupes et des munitions, pour défendre avec énergie sa capitale. En Savoie, en Piémont, en Lombardie» les généraux de Louis XIY étaient partout victorieux.

Malheureusement, il n'en était pas de même en Espagne.

^ Mémoires de Berwtck, p. 372.

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