‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 9 sur 99 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Siège de Gibraltar par une armée franco-esi>agnole. — Dirficultés de ce siège.— Les Anglais secourant la place par mer. — Nécessité de fermer la mer pour prendre Gibraltar. — Louis XIV envoie Poiniis avec une flotte pour bloquer Gibraltar. — Infériorité de la flotte française. — Vaines représentations de Pointis à Madrid. — Arrivée du maréchal de Tessé, qui vient prendre la direction du siège. — Héroïque combat de Pointis. — Défaite et dispersion de sa flotte. — Invasion de TËstramadure par les Anglo-Portugais. — Tessé lève le siège de Gibraltar et marche à leur rencontre. — Détresse de Tarmée espagnole en Estramadure. — Expédition de Tarchiduc Charles et de Peterborough à Barcelone. — Aventures et caractère de Peterborough. — Soulèvement des paysans valenciens et catalans. — Débarquement des alliés à Barcelone. — Siège de Barcelone.— Assaut et prise du Montjuich. — Révolte des Barcelonais. — Générosité de Peterbourgh» qui préserve la ville du pillage et arrache le gouverneur aux habitants. — Entrée solennelle de Tarchiduc à Lisbonne.— Révolte générale de la Catalogne et du royaume de Valence.

La campagne d'Espagne , comme celle d'Italie , s'ouvrit par un siège, celui de Gibraltar, déjà investi l'année précédente par le marquis de Yilladarias, avec une armée française et espagnole. Ce siège était plus diflBcile encore que celui de Verrue. Gibraltar est situé dans une presqu'île baignée par la Méditerranée, et défendu du côté de la terre par des rochers escarpés. Depuis la prise de la ville, les Anglais avaient relevé les anciennes murailles des Espagnols et bâti de nouvelles fortifications. La place était abon-

damment fournie de toutes choses. Elle renfermait une nombreuse garnison, commandée par l'intrépide George de Darmstadt, l'ennemi mortel des Bourbons. Elle avait à ses pieds la mer, couTerte de vaisseaux anglais, qui lui apportaient des vivres, des munitions et des soldats. Sans être inexpugnable, Gibraltar était déjà l'une des plus fortes villes du monde.

Dans les premiers jours du siège , les Français eurent à subir sous ses murs les rigueurs inattendues du climat. Sous ce oiel andalou , si clément d'habitude, ils retrouvèrent les vents, les pluies et jusqu'aux nuages du Nord. Ce temps contraria les travaux, déjà retardés par la nature du sol; le roc brisait les outils, le sable au contraire cédait vite, mais les pluies, les vents même le ramenaient dans les tranchées et détruisaient les travaux. En dépit de ces obstacles, M. de Villadarias, vieillard courageux et intelligent, dressa ses batteries et ouvrit le feu; mais il ne put pratiquer une brèche. Le gouvernement espagnol, avec son incurie ordinaire » envoyait des munitions insuffisantes, et il fallut à plusieurs reprises interrompre le feu. Pendant ce temps les ennemis réparaient leurs avaries. Leur artillerie sans cesse renouvelée, sans cesse appro«visionnée par la mer , tirait sans relâche et faisait essuyer aux assiégeants des pertes énormes. Les soldats espagnols mouraient de froid sous la tente ; beaucoup désertaient; les ennemis, au contraire, recevaient tous les jours des renforUi« Après trois

mois de tranchée ouverte, les assïégeanU n'étaient qu'à cent cinquante toises de la contrescarpe^. Il était désormais impossible de prendre Gibraltar sans tenir la mer, et les Espagnols n'avaient pas un vaisseau de ligne.

Louis XIY vint au secours de Philippe V. II en-» voya devant Gibraltar le baron de Pointis *, célèbre par sa brillante expédition contre Carthagène, et Tun des plus braves et des meilleurs marins de l'époque. Pointis réussit d'abord à bloquer la ville avec ses vaisseaux, mais un orage l'ayant contraint de se ré« fugier à Cadix permit aux Anglais d'envoyer de nouveaux secours à Gibraltar. L'amiral Lacke y jeta deux convois de vivres, avec une si prodigieuse quantité de bombes et de boulets, que le feu des ennemis put dominer celui des batteries françaises. Yillada*fias, qui voyait fondre son armée, tenta un effort désespéré et donna l'assaut au terrible roc ; il emporta les fossés de la citadelle, mais il ne put s'y maintenir et fut repoussé avec une perte considérable ^. Il avait l'expérience d'un général, mais non les connaissan*oes d'un ingénieur. Désespérant alors de prendre la ville, il demanda au roi la permission de convertir le siège en blocus : Philippe Y ne voulut pas encourir seul la responsabilité d'une telle décision» et, avant

i MémoireM de NoaiHe$, p. 180.

* ^ean-BerDard Dcsjeans^ baron de Pointis^ né en 1635, prit Carthagène le 2 mai 1697 et enleva aux Espagnols plus de dix millions ; il est mort en i 707.

» SaifU-PhiUppe, 1. 1", p. 304. 7 février 1705.

de répondre, il envoya le maréchal de Tessé pour examiner les travaux.

Tessé avait remplacé en Espagne le duc de Berwick, renvoyé par la reine, qui lui reprochait la roideur de son caractère^. Il était brave jusqu'à la témérité : dans un combat près de Milan, il avait reconduit jusqu'aux avant-postes impériaux, à coups de canne, un o£Bcier autrichien qui lui avait tiré un coup de pistolet. Tessé, avec le coup d'œil militaire, avait une indécision qui rendait inutile cette précieuse faculté ; il apportait en outre dans les affaires une funeste et perpétuelle causticité, qui devait trouver dans la Péninsule d'amples sujets de s'exercer, et qui lui attira le mépris et la haine des Espagnols. Il avait la souplesse qui manquait à Berwick, mais non la réserve du fils des Stuarts. Sans activité dans le commandement, sans talents d'organisation , toujours prêt à s'alarmer et à se plaindre^ il était plus propre à décourager qu'à rassurer des soldats. Moins général que courtisan, il cherchait plus à plaire qu'à servir*, et il avait donné de tristes preuves de ce caractère sous l'impitoyable ministère de Louvois.

^ a Quand le maréchal de Tessé, qui était fort de mes amis, fut arrivé à Madrid, il demanda naturellement à la reine si elle n'avait pas lieu d*étre contente de la campa^e que je venais de faire. Elle répondit que Ton m'estimait fort et que j*avais rendu de grands services.... sur quoi le maréchal loi dit : mais pourquoi donc Tavez-vous fait rappeler ? — Que voulez-vous que je vous dise? répondit cette princesse, c'est un grand diable d'Anglais, sec, qui va toujours tout droit devant lui. » Mémoires de Berwick, Collection des Mémoires de Michaud et Pouioulat, t. XXX, p. 367 et 368.

s c C'était, dit Voltaire, un homme habile et aimable, d'un génie fait pour plaire. > Siècle de Louis XIV, p. 358.

C'était un des incendiaires du Palatinat et Tun des héros des dragonnades.

A son arrivée devant Gibraltar, il trouva les travaux suspendus et les assiégeants démoralisés. Yilladarias avait épuisé ses poudres, tandis que les Anglais, toujours approvisionnés par leurs flottes, tiraient sans interruption depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. L'amiral Lacke, avec trente-cinq vaisseaux, bloquait Pointis à Cadix , et Gibraltar restait ouvert aux escadres anglaises. Dès les premiers jours de son arrivée, le maréchal y vit entrer sous ses yeux un troisième convoi*.

Le gouvernement espagnol perdit patience, et, sans considérer qu'il allait sacrifler sa flotte, il enjoignit à Pointis de retourner devant Gibraltar. Pointis avec treize vaisseaux ne pouvait lutter contre trentecinq ; il courut en poste à Madrid pour éclairer les ministres, mais ils maintinrent leur décision et lui ordonnèrent d'obéir. Pointis s'éloigna la colère dans le cœur. Comme il l'avait prévu, Lacke suivit sa trace, et arriva bientôt après dans la baie de Gibral* tar. Le vent avait heureusement dispersé l'escadre française, et Pointis n'avait plus avec lui que cinq vaisseaux ; les Anglais les enveloppent : Pointis lutte avec une intrépide opiniâtreté pendant cinq heures,

1 « J'ai trouvé le siège plus avaucé que je n'aurais cru malgré deux secours arrivés et un troisième que j'ai eu le désagréable spectacle d'y voir entrer; le tout par mer. Les Anglais nous montrent qu'on peut eo tout temps la tenir ^ car ils s'y promènent comme vos cygnes à Chantilly sur la rivière. » Lettre de Tessé au prince de Condé. Mémoires de Tetsé, t. n, p. U7.

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il perd trois navires, mais il traverse la flotte anglaise , se fait échouer sur le rivage et sauve ses matelots ^. Le reste do Tescadre parvient à s'échapper et va porter h Toulon la nouvelle de cet échec , d'autant plus grave que notre marine est expirante ^. L'amiral I^acke jette un dernier convoi dans Gibraltar^ avec une quantité considérable de munitions et cinq mille hommes qui débarquent dans la place au son des fifres et des hautbois ^« La défaite de la flotte rendait le succès impossible ; Tessé changea le siège en blocus, et, laissant un corps d'armée devant Gibraltar, marcha sur le Tage où un danger plus pressant menaçait : une armée anglo-portugaise, commandée par le protestant Ruvigny *, devenu en Angleterre lord Galway , passait les frontières de l'ouest et envahissait l'Ëstramadure.

Tessé trouva l'armée qui gardait cette province, dans le plus complet dénûment , sans armes , sans solde, sans habits et désertant par troupes^. L'infanterie était partie presque tout entière ; les gouver-* neurs des forteresses écrivaient qu'ils ne pouvaient servir sans traitement et qu'ils se retiraient dans leur

* 21 mars 1705. Archives de la Guerre, vol. 1790, n» 9. Lettre de Polnlîs à Tessé. 22 mars 1703.

s Mémme$ de Ncanlles.

3 Saint-Philippe, t. I", p. 30S.

* Henri de Ruvigny, né en 1647, après avoir été en France député générai des Églises réformées, fut contraint de s'expatrier après la révocation de l'édit de Nantes ; il passa en Angleterre, où 11 obtint avec des lettres de naturalisation le Utre de comte de Galway. Il est mort en 1720.

» Arekweê de le Guerre, vol. iSS4. Lettre de Tessé à Philippe V, 27 avril 1705.

famille. Au milieu de difficultés analogues, Berwiek avait gardé le silence et s'était efforcé sans bruit d'y remédier; Tessé remplit ses lettres de plaintes et de railleries inconvenantes sur la détresse et la nonchalance des Espagnols ^ Dans l'impuissance de combattre, il se borna à harceler Galway avec ses cavaliers, seule force dont il pût disposer. Ces hommes déguenillés, mais montés sur d'excellents chevaux^ tinrent bravement la campagne *. Les chaleurs et la misère de TEstramadure servirent au moins heu-reusement les Espagnols. Galway se décida à évacuer un pays sans eau et sans ressources, où ses soldats ne pouvaient subsister. Il rejoignit la frontière et ramena son armée dans les villages du Portugal- Tessé proflta de son absence pour lever des recrues et réorganiser ses régiments. Il réunit peu à peu vingt-cinq mille hommes et couvrit avec eux TEstramadure jusqu'à la fin de la campagne *.

Repoussés d'Estramadure, les ennemis préparèrent à Lisbonne une nouvelle expédition, destinée à porter

^ « ÂaoïiQ de Tos gouverneurs n*est payé. Qaasi tous voi gouverneurs m*ODt écrit qu'ils ne pouvoient plus servir et que la plus grande marque de fidélité qu'ils pussentvous donner est de se retirer chez eux et de ne pas passer chez vos ennemis. Vos troupes, e'est-à-dire votre cavalerie, car pour votre infanterie il n*en est plus question, disent liautement qu'il faut manger du pain à quelque maître que Ton soit.... Au nom du ciel^ sire, songez que nous voici en campagne et dans un pays sec, sans secours, sans viande^ sans troupes et sans argent, b Archives de la Guerre, vol. 4885, no 37. Lettre de Tessé à Philippe V. 7 mai 1705.

* Dans une de ses lettres, Tessé nevs peini plaisamment cette oavalerie « 11011 payée, »oa boitée, non armée» bod montée, non sellée. » Arekwes de la Guerre, vol. 1885, n« %ii. Juin 1705.

8 Juillet 1705. •

la guerre à Tautre extrémité de l'Espagne , et à renouveler Tinfructueuse tentative de soulèvement qu'ils avaient faite l'année précédente en Catalogne* Cette expédition S6 composait de nombreux bâtiments de transport, chargés de troupes anglaises, allemandes et portugaises, d'un matériel de siège considérable et de dix mille fusils pour armer les Catalans. Le compétiteur de Philippe V, l'archiduc Charles monta sur l'un des vaisseaux pour exciter la révolte par sa présence et montrer aux Espagnols un autre roi. Avec lui s'embarqua l'ancien vice-roi de Barcelone, George de Darmsladt; avec lui encore le comte de Peterborough \ qui remplissait à la fois, en Espagne, les fonctions de général et d'ambassadeur. Mobile et ardent , chevaleresque et aventureux , Peterborough avait été à quinze ans dans le Maroc pour y combattre les Maures ; à vingt ans, il avait embrassé la cause de la révolution protestante, pris part à la conspiration de 1688, et, pour mieux tromper les Stuarts, il s'était rendu en Hollande, près de Guillaume, par l'Amérique, en traversant deux fois les mers. Il se trouvait sur l'un des vaisseaux de Guillaume III, lors de sa célèbre descente en Angleterre, qu'il avait conseillée l'un des premiers. Il s'était voué maintenant au triomphe de l'archiduc, et l'aidait comme un fidèle compagnon de sa fortune et de

^ Charles Mordaunt, comte de Peterborough^ né en 1662, mort à Lisbonne en 1735. « J'ai vu deux fois lord Peterborough, écrit Madame, il a de Tesprit comme on diable, mais une tête fort étrange. » Lettre du 22 septembre 1714. T. 1er, p. i^e.

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soD sang. II entretenait souvent à lui seul la petite cour de Charles III. Voyageur infatigable (il disait qu'il était l'homme du monde qui avait vu le plus de postillons et de rois), ami des meilleurs écrivains du temps, écrivain lui-même, Peterborough a laissé sur cette guerre une trop courte correspondance, où l'esprit étincelle à chaque page. Sa vie et ses aventures lui avaient valu déjà une réputation d'originalité, dans un pays où les caractères sont plus fortement accusés que dans nuj autre. Il apportait au service de l'archiduc d'incontestables vertus, son courage, sa générosité, mais aussi ses enthousiasmes, ses déceptions et l'extrême mobilité de son humeur.

La flotte qui portait l'archiduc^ Darmstadt et Peterborough, passa le détroit de Gibraltar et côtoya le royaume de Valence, où de nombreux mécontents fomentaient, comme en Catalogne, une violente opposition contre Philippe V. Les Valenciens . accueillirent avec enthousiasme les proclamations que lord Peterborough avait répandues sur la côte. À Âltea, près de Valence, les habitants se soulevèrent en masse et vinrent saluer Tarchiduc comme leur libérateur ; à Dénia, où la flotte jetait l'ancre, la garnison se laissa désarmer par le peuple, ouvrit ses portes à l'archiduc et proclama Charles III roi d'Espagne, avec toutes les cérémonies accoutumées \ La flotte continua sa route au milieu des transports et

1 William Coxe, l. 1", p. 431.

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