‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 17 sur 37 · IJ · texte numérisé non relu

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Jansénius et Duvergier de Hauranne à l'université de Paris. — Leurs caractères — Leur étroite amitié.— Leurs infatigables travaux — Leurs projets de réforme.— L'Eglise.— Duvergier obtient l'abbaye de Saint- Cyran, dont 11 prend le nom. — Départ de Jansénius qui retourne en Belgique, où il est promu à l'évêché d'Ypres. — Correspondance cbiffréede Jansénius et de l'abbé de Saint-Cyran.— Leurs secrètes entrevues. —Ils exécutent leurs projets de réforme. — Jansénius écrit VAugustinus.— Saint-Cyran propage les idées nouvelles à Paris.— Ses liaisons avec la noblesse, le parlement, la famille Arnauld.— Arnauld d'Andilly.— La mère Angélique Arnauld, abbesse de Porl-Royal-des- Cbamps. — La vallée et le monastère de Port-Royal.— Légende et histoire du monastère. — Réformes de la mère Angélique et augmentation considérable de ses religieuses. — Abandon de Port-Royal-des- Champs devenu trop étroit et fondation de Port-Royal-de-Paris. — Saint-Cyran, directeur de la mère Angélique et des religieuses de Port-Royal. — Succès des prédications et renommée de Saint-Cyran. — Eclatante conversion des trois Le Maistre et de Lancelot.— Leur retraite à Port-Royal-des-Ctaamps. — Les premiers solitaires de Port- Royal. — Leur vie , leurs travaux, leur réputation.— Retour de la mère Angélique à Port-Royal-des-Champs. — Inquiétudes et jalousie du cardinal de Richelieu.— Incarcération de Saint-Cyran àVincennes. —Mort de Jansénius à Ypres.— Publication de YAugustinus— Doctrines du jansénisme.— Appréciation de cette doctrine.

À l'université de Paris, au commencement du xvii c siècle *, étudiaient deux jeunes hommes, l'un Français, Jean Duvergier de Hauranne ; l'autre Hollandais, Corneille Janssen, ou, pour parler le scolas-

1 En 1605.

tique langage du temps, Cornélius Jansénius. Malgré la différence d'origine , une sérieuse et profonde affection, qui devait remplir toute leur existence, lia les deux étudiants en théologie dès ces premières années. Les contrastes plus que les ressemblances les unissaient. Né au pied des Pyrénées 1 , Duvergier avait l'intelligence et la fougue du Midi, la finesse du Béarnais et l'impétuosité du Basque. A un esprit puissant, à une probité antique, il unissait une foi ardente, une charité à toute épreuve, une rigidité de mœurs exemplaire 2 . Bien que d'une humeur naturellement gaie et agréable, il parlait peu et en peu de mots. Il semblait toujours absorbé par ses pensées. Un jour qu'il causait avec ses amis, il entra tout à coup dans ce recueillement qui lui était propre, et le feu qui l'embrasait au dedans étant venu à éclater au dehors, il s'écria : « Que votre volonté soit faite, voilà une belle parole ! » Puis, se voyant découvert, il se leva et sortit \ Doué d'une connaissance profonde des hommes, il montrait avec eux toute la souplesse de Luther. Rude et violent avec les forts, avec les faibles il était indulgent, affectueux, tendre jusqu'aux larmes \ S'il parlait, s'il écrivait a des femmes, il retrouvait les pures et

1 A Bayonne, en 1581, d'une ancienne famille de Toulouse. » Mémoires de Lancelot, t. I er , p. 412.

* ^ncelot, t. Il, p. 3 el \.

* Lancelot, t. U, p. 155. Pour juger Duvergier, voyez l'ouvrage intitulé : Lettres chrétiennes et spirituelles de messire Jean Duvergier de Hauranne. 1741, 2 vol. in-12. Une des plus caractéristiques est celle écrite sur la mort d'une de ses petites-nièces.

touchantes paroles de saint François de Sales, son contemporain *. La douceur de son regard et de son sourire, l'expression de bonté répandue sur tous ses traits, aidaient merveilleusement son langage et relevaient jusqu'à ses moindres discours *. Il étonnait lorsque, même sans y être préparé, il se laissait entraîner à commenter l'Écriture sainte. Sa parole chaleureuse et vibrante était alors chargée de pensées et d'images, et semblait déborder en onction. Il appliquait alors son précepte favori, « qu'il faut parler de Dieu, non de mémoire, mais du cœur. »

Avec l'austérité, la foi, le zèle infatigable de Duvergier, Jansénius 8 n'avait ni l'éloquence, ni l'entraînement, ni l'onction de son ami. Il avait moins encore ses grâces. Amer et absolu, sans délicatesse et sans mesure, d'une brutalité de langage qui allait jusqu'au cynisme 4 , d'une ambition profonde et froide, il disait de lui-même avec raison qu'il n'était pas fait pour adoucir les choses en y mettant un peu de sucre. Il avait adopté cette impitoyable opinion de saint Augustin , que les petits enfants morts sans

1 Mort en 1620.

1 Les portraits de Duvergier nous le présentent tous dans un âge avancé II a le front entièrement chauve et très-ridé, l'œil vif et peUt, le sourire fin et bon, quelque ressemblance avec saint Vincent de Paul, son contemporain et son ami. Il porte comme lui toute sa barbe.

» Il était né au village d'Àckoy, près de Leerdam, en Hollande, le 23 octobre 1585, de parents catholiques. Son père se nommait Jean Otto. Il prit à l'université le nom de Janssen, fils de Jean, d'où on fit Jansénius, qui lui est resté.

4 V. à ce sujet une curieuse lettre de lui, rapportée par M. Sainte- Beuve, Histoire de Port-Hoyal, t. p. 310.

baptême sout livrés aux leux éternels. Il montrait la plus extrême méfiance des hommes et poussait la crainte et le mépris des femmes jusqu'à l'horreur. Duvergier lui découvrant un jour les projets qu'il fondait sur la direction d'un monastère de filles, Jansénius lui répond durement que ces directions de filles le détourneront de son travail et qu'elles ne causent jamais que des embarras 1 : « J'en connais ici, dit-il, de ceux qui étant capables de gouverner des évêchés et le témoignant tous les jours sont tombés en désordre, pour avoir eu affaire à dix ou douze de cette race 2 . » Malade de la peste et couché sur son lit de mort , il repoussa deux sœurs grises qui venaient lui offrir leurs soins, en s'écriant que depuis quinze années il n'avait pu souffrir le service d'aucune femme.

Mais à ce caractère triste et soupçonneux il joignait la passion des grandes âmes, celle de la vérité. On lui demandait un jour quel attribut de Dieu le frappait davantage : « La vérité, » répondit-il. Il la recherchait avec ardeur dans l'Écriture et la demandait avec effusion à Dieu dans ses prières. On le surprit plusieurs fois se promenant dans son jardin, levant les yeux au ciel et s'écriant avec de profonds soupirs : « 0 vérité ! vérité 8 ! » Il apportait dans cette recherche l'esprit vaste, l'imagination puissante, la foi tenace et l'énergique volonté des hommes

1 Mémoires de Lancelot, t. I* r , p. 277-78.

* M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I er , p. 250. » ld„ ibid., p. 315.

du Nord. 11 y a dans sa pâle et longue figure hollandaise, au front saillant, aux traits anguleux , à la moustache relevée, quelque chose de Richelieu ! . Un dernier trait peindra l'énergie de son caractère : il a consacré quarante ans à un livre. Si Duvergier rappelle Luther, Jansénius rappelle Calvin. Tous deux réunissaient les qualités nécessaires à rétablissement d'une doctrine : Duvergier était l'apôtre et Jansénius l'écrivain ; l'un le bras, l'autre la tète.

Ces deux hommes si divers avaient pourtant une passion commune : l'amour du travail. Courbés sur les Écritures et sur les Pères, ils étudiaient nuit et jour et apprirent ainsi les faiblesses de leurs maîtres. Les plus célèbres professeurs n'enseignaient alors que suivant les cahiers de leurs devanciers. Les plus consciencieux et les plus doctes ignoraient les propres textes de l'Écriture 2 . Les deux jeunes prêtres sentirent le vide et le danger de ces leçons, et la décadence des études leur révéla d'abord celle de l'Église. Ils sîindignèrent contre ces sophistes et ces clabau-

deurs d'école*, qui corrompaient la théologie, et, dédaignant les livres de leur temps, ils s'appliquèrent

1 V. le portrait de Jansénius a Versailles. Nous avons trouvé à la Bibliothèque impériale plusieurs portraits de Jansénius dans un âge avancé. Tous conservent la même expression de hauteur et de ténacité.

* Nous avons à ce sujet un bien piquant et bien précieux témoignage de Lancelot: « Pour le Nouveau Testament, dit-il, j'avois été jusqu'à l'âge de vingt ans sans qu'on nous en eût fait lire une seule ligne, au moins en particulier. Nos maîtres étoient si peu instruits là-dessus, que l'un d'eux me dit un jour que V Introduction à la vie dévote était plus utile à beaucoup de' gens que l'Evangile.

» Ce sont les propres paroles que Jansénius écrivait à Duvergier.

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— su —

de toutes leurs forces à l'étude des textes sacrés.

Bientôt, à l'affection qui les unissait, s'ajouta la plus entière communauté de sentiments, lien si puissant pour de telles âmes. Ils se sentirent entraînés ensemble vors saint Augustin, l'éloquent défenseur de la grâce contre lo libre arbitre. Us répétèrent avec lui que l'homme était incapable de faire le bien sans le secours de la Providence, et, jetant leurs regards sur l'Église, alors courbée sous le joug des Jésuites, ils s'écrièrent qu'il fallait l'affranchir et la retremper aux sources vives et salutaires de l'Évangile. « 11 n'y a plus d'Église depuis six cents ans, disait Duvergier; autrefois l'Eglise était comme un grand fleuve qui roulait dos eaux claires et pures; mais aujourd'hui ce qui nous semble l'Eglise n'est plus que de la bourbe ; le lit de cette belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux. » Bien différents des Jésuites qui célébraient la liberté de l'homme pour le conduire, les nouveaux réformateurs exaltèrent sa faiblesse pour le sauver. Dès les bancs de l'école, ils révèrent une rôformation générale du catholicisme, et ils appliquèrent leur jeunesse, leurs forces, leur amitié toute chrétienne, à rechercher, pour les rétablir, les véritables traditions de l'Église 1 .

A l'expiration de leurs études, ils ne se quittèrent pas. Comme Jansénius était sans fortune, Duvergier, noble et riche, le fit entrer chez un magistrat de ses

1 Lanceloi, l. 1 er , |>. 102.

amis en qualité de précepteur. Puis ils continuèrent leurs travaux pendant plusieurs années 1 . Le père de Duvergier étant venu à mourir sur ces entrefaites, sa mère rappela son Ois auprès d'elle , à Bayonne. Duvergier s'arrache à la Sorbonne, mais il emmène Jansénius. 11 sêlablit avec lui dans une campagne de sa mère, sur les bords de l'Ooéau, et là, sous le doux ciel du Béarn, ils reprennent leurs travaux avec une nouvelle ardeur. Duvergier dévore les livres saints pour y chercher des arguments et des armes, écrivant, annotant sans cesse et couvrant de ses observations plus de trente énormes in-folio. « J'ai trouvé un passage, s'écrie-t-il un jour, que je ne donnerais pas pour dix mille écus 2 . » Jansénius s'attache à saint Augustin : il lit dix fois ses œuvres complètes, trento fois ses traités contre les Pélagiens , « suçant ainsi tout saint Augustin, » comme il le dit lui-même. Tous deux travaillent quinze heures par jour, et souvent la plus grande partie des nuits 3 . Quelquefois, tandis que veille Duvergier, Jansénius , moins robuste , tombe endormi dans son fauteuil. Madame Duvergier ost effrayée de leur zèle : elle déclare à son fils, non sans un secret orgueil de mère, qu'il tuera « ce bon Flamand à force de le faire étudier 4 . »

Après six ans de séjour à Bayonne 5 , les deux prêtres reviennent h Paris, où ils se séparent pour

i De 1606 à 1611.

* Mémoires de Lancelot, t. 1% p. 45.

UWd., tll, p. 308.

ilbid.iX. I«',p. 102.

s De 1611 à 1616.

suivre leurs carrières. Jansénius retourne dans les

Pays-Bas 1 , où il devient principal au collège de Louvain, puis évèque d'Ypres; Duvergier obtient l'abbaye de Saint-Cyran, dans le Berry 2 , sur les con- Gns de l'Orléanais et de la Touraine. Nous le désignerons à l'avenir sous ce nom de Saint-Cyran, qui est celui de l'histoire. Avant de se quitter, les deux amis s'embrassent en versant des larmes, mais sans abandonner leurs projets, et en se séparant ils se partagent la tâche. Suivant les traditions de la scolastique, toutes vivantes encore, Jansénius écrira l'ouvrage latin qui contiendra la doctrine ; et à Paris, de son côté, Saint-Cyran préparera le succès du livre. Malgré l'absence, leurs âmes restent étroitement unies. Une correspondance chiffrée, remplie de noms supposés et de mots à double entente, remplace les entretiens. Jansénius s'y nomme Sulpice, Saint-Cyran, Rangeart; les Jésuites, Chimier; la réformation, Y Affaire de Pilmot. Établi dans un pays espagnol et inféodé aux Jésuites, Jansénius dissimule et attend avec patience l'heure de l'attaque, comme le mineur attaché à la muraille 3 . Pendant un voyage que fait Jansénius en Espagne pour son collège, les

i En 1617.

* En 1620. Dans la Brenne, pays pauvre et malheureux. L'abbaye de Saint-Cyran relevait à la fois de Bourges et de Tours, et ne rapportait

que dix-huit cents livres.

3 « Je n'ose dire à personne du monde ce que je pense «l'une grande partie des opinions de ce temps, et particulièrement de celles de la grâce et de la prédestination, de peur qu'on ne me fasse le tour à Rome qu'on a fait à d'autres, devant que toute chose soit mûre et en son temps. » T ' " Jansénius du 5 mars 1021 .

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deux amis ont de mystérieuses entrevues sur la frontière et à Paris même. Les circonstances sont favorables : l'opinion, par une réaction naturelle, se tourne peu à peu contre les Jésuites, qui gouvernent l'Église depuis soixante ans 1 , et la grande œuvre de la réforme s'élabore en silence.

A Paris cependant , tandis que Jansénius écrit VAugustinus, Saint-Cyran sème adroitement les nouvelles doctrines. Dans la chaire et dans le confessionnal, il insinue la prééminence de la grâce sur la liberté, les misères de l'homme, la décadence de l'Église, la nécessité d'une réforme dont l'Evangile serait la base. Son austérité, son éloquence, l'étendue de son savoir frappent les hommes ; l'enthousiasme de ses brûlantes paroles, le mystère de cette foi naissante à peine murmurée, attirent el exaltent les femmes. Bientôt Saint-Cyran dirige les plus grands seigneurs et les plus grandes dames de France. 11 recherche les plus vertueuses et les plus pures, celles surtout qui appartiennent à ces vieilles familles du Parlement, où la haine des Jésuites se transmet comme un héritage. Il devient ainsi le confesseur d'Arnauld d'Andilly 2 , ancien secrétaire du surinten-

1 « Je suis merveilleusement aise que l'affaire de Pilmot (le jansénisme) s'avance tellement en dormant, ce qui montre que Dieu y veille, car cette disposition de plusieurs hommes vers la vérité, ou bien celte inquiétude à ne la trouver point, est très-importante àleurfaire embrasser, comme à des affamés, ce qui les assouvira. » Lettre du 16 avril 1622.

* Arnauld d'Andilly était le iils aîné d'Antoine Arnauld, célèbre avocat dont la plaidoirie avait fait chasser les Jésuites sous Henri IV. Antoine Arnauld avait laissé vingt enfants, parmi lesquels étaient, outre d'Andilly, la mère Angélique Arnauld et le grand Arnauld. Né en 1589,

liant des Bnances Schomberg, ministre désigné luimôme par Louis XIII 1 et Fun des hommes les plus influents de l'époque, des Arnauld, des Lemaistre, et des religieuses de Port-Royal-des-Champs , gouvernées par une sœur de d'Andilly. Ici apparaissent, pour la première fois, les deux grandes familles dans lesquelles pendant cinquante ans s'incarne le jansénisme et la célèbre abbaye, qui va devenir sa métropole*

A six lieues de Paris, entre Versailles et Chevreuse, un chemin tortueux et rapide comme le lit desséché d'un torrent menait à une vallée étroite, ouverte d'un seul côté sur la campagne, et resserrée entre un étang * et des collines couvertes de bois. Suivant la tradition, Philippe-Auguste, égaré à la chasse au milieu de ces bois, avait retrouvé sa suite dans ce vallon, et de là son nom de Porl-du-Roi y Port-Royal* Du fond de la vallée s'élevait une vieille égluse du xm e siècle, magnifique monument de l'art et de la foi du moyen âge 3 . Une touchante légende s'y rat-

«l mort en 1674, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, Arnauld d'Andllty eut lui-même quinte enfants, parmi lesquels on remarque M. de LUzancy, qui fut page de Richelieu, et l'abbé Arnauld, qui a laissé des Mémoires.

1 Mémoires de d'Andilly.

* L'étang esl desséché, mais la chaussée existe encore. V. pour la de* scription de l'abbaye V Histoire abrégée de Port-Royal en têie des Mémoires de Fontatnt, VEssai de Rttcine, les Mémoires de Lancelot, l'ouvrage de Grégoire, celui de Fouillou, un curieux petit livre de gravures intitulé ; Tableaux historiques de Port-Royal-des-Champs, sans date, ni nom d'auteur, les gravures de mademoiselle Horlemel, etc>...

s Le chœur était surtout remarquable par la beauté des stalles; il (Vit acheté, lors de la démolition de l'abbaye, par les Bernardin6 de Saint-

techait : on la disait bâtie par une châtelaine, Mathilde de Gharlande, pour l'heureux retour de son mari parti pour la terre sainte. Près de l'église était un couvent de religieuses de l'ordre de Cîteaux. Ce cloître était, suivant les règles sévères de Saint-Bernard, caché au milieu des bois, confiné au fond d'une vallée, d'où l'on ne voyait que le ciel. C'était un vaste édifice carré, entouré d'arceaux, comme tous les cloîtres de l'époque. Au milieu se trouvait le cimetière rempli de tombes, dont une petite croix de fer marque encore la place; d'autres tombes gisaient sous les arceaux, sous les dalles et jusque dans le chœur de l'église; les religieuses les voyaient de leurs fenêtres et les foulaient chaque jour. Elles semblaient vivre avec les morts. Cette pensée de la divine récompense soutenait leur courage ; aujourd'hui la terre* demain le ciel*

A côté du cimetière s'étendait le jardin des sœurs, puis une prairie arrosée par les eaux de l'étang, puis les bâtiments néessaires à la vie d'une communauté d'autrefois, le moulin, la forge, les fours, les buanderies, les élables, puis un mur d'enceinte couvert de lierre et flanqué de tourelles, que les religieuses ne devaient jamais franchir. Au delà du mur d'enceinte, sur le coteau qui domine le chemin de Chevreuse, se trouvait cachée au milieu des arbres la ferme du monastère, appelée les Granges. La étaient les bâti-

Nicolas-du-Chardonnet, qui en ornèrent leur église. Mémoire* de 0«oisé, p. 33.

» Mathieu de Marly, de la maison de Montmorency.

menls d'exploitation et plus loin les terres de Fabbaye. Cette humble ferme des Granges aura tout a Theure son histoire : nous y retrouverons les pas des plus grands hommes du xvii* siècle.

L'aspect de l'abbaye, resserrée entre des eaux et des bois, était triste et désolé. Le bruit monotone du moulin, les sifflements du vent, les cris des oiseaux sauvages qui remplissaient les bois d'alentour 1 , troublaient seuls le silence de la vallée. Humide eu hiver, ce séjour était tour à tour brûlant et glacé pendant l'été ; il y gelait au mois de mai. Pendant la canicule, l'étang exhalait des miasmes putrides qui décimaient chaque année les religieuses. Mais, en dépit de son insalubrité et par cette tristesse même, Port-Royal attirait les âmes froissées. Saint-Cyran chérissait ce vallon sauvage ; il devait plaire à celui qui préférait les feuilles sèches de l'automne aux verts bourgeons du printemps 2 .

Comme toutes les abbayes, Port-Royal avait eu sa splendeur et sa décadence. Elle était tombée au xvn e siècle dans le plus triste relâchement et le plus complet abandon 3 , lorsqu'une abbesse de dix-sept ans, la mère Angélique Arnauld*, femme d'une rare

1 II y a surtout un nombre considérable de ramiers dans les bois de Port-Royal. L'évêque Grégoire l'a remarqué avec raison. Nous avons fait la même remarque dans une excursion à Port-Royal au printemps.

* C'est lui-même qui le déclare dans une lettre du 9 mai 1624.

s Elle ne comptait plus que onze sœurs, dont trois idiotes et deux novices. La plus âgée avait trente-trois ans. Histoire abrégée de Port- Roy al, p. 7.

* Elle était tille d'Antoine Arnauld, comme d'Andilly, et sœur du grand Arnauld. Née en 1591, elle mourut en 1661.

vertu et d'une incomparable énergie, entreprit la réforme du monastère 4 . Malgré la résistance des sœurs, elle fit relever le mur d'enceinte, rétablit la clôture, la communauté des biens, l'abstinence de la viande, la régularité des jeûnes et des offices, le silence, les veilles de la nuit, toutes les austérités de saint Benoît f , et rendit à Port-Royal son honneur et sa puberté. Le bruit de ses réformes ayant rappelé des religieuses, l'abbaye compta bientôt quatrevingts sœurs, et, comme elle ne pouvait les contenir, la mère Angélique acheta dans le faubourg Saint- Jacques une seconde maison, plus saine et plus spacieuse. Elle abandonne ensuite Port-Royal des Champs, où elle ne laisse qu'un chapelain pour desservir l'église, et se transporte avec toutes ses filles au nouveau monastère, qui prend le nom de Port- Royal de Paris 3 .

A Paris, la mère Angélique retrouve son frère Arnauld d'Andilly, qui lui fait connaître Saint-Cyran. La jeune et rigide abbesse embrasse aussitôt la nouvelle doctrine, dont la pureté charme son cœur. Elle remet sa conscience à Saint-Cyran et lui confie la direction de ses religieuses. Saint-Cyran lui découvre peu à peu ses secrets et ses espérances, les travaux de Jansénius, et ce livre formidable qui va paraître. Une correspondance mystique et voilée s'établit entre

» De 1608 à 1613.

* Racine, Histoire de Port-Royal, p. 91, 92. Edition stéréotypée.

> En 1625 et 1626. C'est aujourd'hui l'hospice de la Bourbe. Il y avait alors quatre-vingt-quatre religieuses. Histoire abrégée de Port-Royal, p. 9.— Mémoires de Lanr.elot et de Fontaine.

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Tabbesse et l'apôtre, qui lui recommande de brûler ses lettres et de garder le plus rigoureux secrpt. Les religieuses de Port-Royal apportent à la secte naissante comme un relief de sainteté. La renommée de Saint-Cyran s'accroît d'heure en heure : avocats et savants, officiers et médecins, pi ètres et gentilshommes accourent prés de lui, tombent k ses genoux et versent dans sou sein le secret de legrs souffrances. A sa voix, plusieurs personnages renoncent brusquement au monde. Trois éclatantes conversions frappent surtout les esprits.

H y avait alors au Palais un jeune avocat dp la famille des Arnauld, nommé Antoine Lemaistre 1 . 11 possédait toutes les qualités qui font les grands orateurs, une parole facile et pure, ardente et colorée, upe irréprochable diction, un son de voix admirable, et il charmait à la fois la cour, l'Église et le barreau*. Lagrand'chambre était trop étroite, chaque fois qu'il devait porter la parole; les prédicateurs désertaient leurs chaires pour l'entendre. Il effaçait le glorieux souvenir de son aïeul, Antoine Arnauld, et tel était l'éclat de son éloquence , qu'uu de ses auditeurs s'écria un jour après l'avoir entendu : « Une telle gloire est préférable a celle de M . le cardinal ' ! » On croyait voir revivre en lui, raconte Dufossé, qqel-

> Il était fils d'isaac Lemaislre, riche conseiller à la Cour des comptes, mort eu I04U, et de Catherine Arnauld, Pun des vingt enfants de M. Antoine Arnauld. Il était donc neveu de d'Andilly, de la mère Angélique et du grand Arnauld.

* Mémoires de Dufosté, p. 1-6.

3 Richelieu, qui gouvernait alors.

ques-uns de ces anciens orateurs qui avaient fait céder les Césars à la force de leurs paroles et de leurs raisons*.

Agé de vingt-neuf ans à peine, Lemaistre était en outre conseiller d'État. Il avait refusé une place d'avocat général, et sa naissance et son mérite rappelaient aux plus hautes fonctions, lorsqu'on le vit renoncer tout à coup à l'avenir de gloire et de fortune qui s'ouvrait devant lui. Une scène de deuil détermina le sacrilice. Il se trouvait au lit de mort de madame d'Andilly, sa tante, que Saint-Cyran assistait, s'efforçant d'adoucir par ses exhortations l'angoisse du dernier passage. C'était la nuit : Lemaistre suivait chaque détail avec une émotion contenue, mais quand, l'agonie commencée, Saint-Cyran s'écria : « Partez, àme chrétienne, au nom du Dieu tout-puissant qui vous a créée ! » Cette parole, qui retentit dans la nuit, l'accent du prêtre, la vue de la malade qui rend les derniers soupirs, portent à son comble l'émotion de Lemaistre. Sa poitrine se soulève, il suffoque et se précipite hors de la chambre. 1) marche a grands pas dans le jardin, où la lune éclairait la plus magnifique des nuits d'été 2 , et devant le ciel , et comme en présence de Djeii, il jure de renoncer au monde. Quelques semaines î^près, il renvoie en effet son brevet de conseiller d'État, abandonne le Palais et se retire dans un

1 Mémoires de Dufosué, p. Ai .

* Nuit du 2i août 1687. H faut lire dans Lancelot ce beau iécit,t. l«, p. 308 etsuiv.

petit bâtiment élevé à la hâte, a côté de Port- Royal de Paris, près de sa grand* mère, madame Antoine Arnauld 1 , près de sa mère madame Lemaistre 2 , près de sa tante la mère Angélique, et près de Saint-Cyran, directeur de la communauté.

Sur ces entrefaites, un de ses frères, M. Lemaistre de Sericourt, officier dans l'armée du Rhin, pris par les Impériaux, et échappé d'une manière miraculeuse, après les plus incroyables hasards, à travers l'Allemagne et l'Italie, arrive à Paris, va voir son frère et le trouve dans sa petite cellule , dont les murs, à peine finis, ruisselaient d'humidité 3 . L'aspect de ce tombeau , où le jeune orateur semble enseveli, touche son âme déjà préparée par les merveilleuses circonstances de son évasion. Il embrasse le solitaire et lui déclare qu'il veut vivre et mourir avec lui \

Le plus jeune et le plus célèbre des trois frères, Lemaistre de Sacy, le futur traducteur de la Bible, qui étudiait alors pour entrer dans les ordres, quitte à son tour la Sorbonne et vient rejoindre ses aînés. Trois jeunes prêtres, tous trois destinés à de brillantes

1 Madame Antoine Arnauld, fille de M. Marion, célèbre avocat du xvie siècle, s'était faite religieuse en 1629, à la mort de son mari. Morte en 1641.

* Madame Lemaistre avait pris le voile en 1619, des mains de saint François de Sales, et du vivant de son mari, mort en 1640. Les deux époux du reste vivaient séparés. Tous les torts étaient du côté de M. Lemaistre.

5 « On les recouvrit de planches de sapin pour arrêter l'humidité. » Mémoires de Lancelot, t. I« r , p. 13 et suiv.

* Il y a dans Fontaine un touchant récit île cette entrevue. T. I er . p. SO-81.

carrières, suivent ses pas : Singlin, le second directeur de Port-Royal après Saint-Cyran ; l'Oratorien Desmarest , un des meilleurs prédicateurs de l'époque 1 ; Lancelot, le patient et naïf auteur des Racines grecques, et le bon précepteur des petits enfants. Entendant parler de Saint-Cyran, Lancelot s'écrie : <c Voilà un homme semblable aux saints, il faut tout quitter pour l'aller joindre, fût-il au bout du monde, » et il court se jeter à ses pieds. Saint-Cyran , qui se méfie des vocations enthousiastes, hésite et l'observe ; il lui ouvre enfin ses bras et l'introduit près des Lemaistre 2 . Suivant les conseils de l'abbé , les solitaires abandonnent leur réduit et se retirent a Port-Royal des Champs.

Ils y trouvèrent la désolation et la ruine. Depuis le départ des sœurs, l'église s'était enfoncée de neuf pieds dans les terres. Le cloître, sans réparations depuis douze ans, s'écroulait de toutes parts. Les jardins restaient en friche , couverts de ronces et d'orties, et remplis de vipères 3 . Le canal qui desservait l'étang s'était obstrué; les eaux des grandes pluies débordaient par-dessus la chaussée, remplissaient de sable les jardins et les prairies, et y formaient des mares noires et fétides 4 . Les solitaires

* On connaît le vers de Boileau :

Desmarets dans Saint-Roch n'aurait pas mieux prêché, t Janvier 1638.

3 * L'église était très-spacieuse, mais très-humide; elle était enfoncée dans les terres, et il fallait descendre dix marches pour y pénétrer. » Mémoires de Du fossé, p. 32.

v Mémoires de Fontaine, t. i* r , p. oO.— Racine, Histoire de Port-Royal.

laissèrent les bâtiments ruinés du cloître et s'établirent dans la ferme des Granges ! .

Peu à peu leur ermitage se peupla, et des points les plus reculés du royaume accoururent des prosélytes, semblables à des matelots qui avaient fait naufrage et qui venaient aborder au port 2 . C'étaient Arnauld d'Andilly, ce premier ami de Saint-Cyran; l'uh de ses fils, M. de Luzancy, ancien page du cardinal de Richelieu; M. de La Rivière, cousin-germain de Saint Simon, officier brave, instruit et pieux, dont la sobriété effrayait ses compagnons; M. de Bascle, gentilhomme du Béarn, perclus de corps, mais d'une âme héroïque et résignée ; M. de Pontis, gentilhomme provençal, rude et infatigable vieillard qui devait mourir a Port Royal à quatre-vingt-sept ans 3 ; M. de Saint-Gilles, gentilhomme du Poitou, grand, robuste et intrépide chasseur; M. Charles Duchemin, savant et excellent prêtre, qui cachait avec la même modestie son savoir et son sacerdoce*; M. de Beaumont, ancien officier de la cavalerie vénitienne k Candie; M. de la Petitière, terrible duelliste, qui passait pour la meilleure épée de France 5 , et sur lequel Richelieu se reposait du soin de sa per-

1 Leur maison existe encore. Elle est petite, coupée à angles droits, et les fenêtres sont revêtues de briques, comme du temps de Louis XIII. On y montre la chambre de Racine et de Pascal. Les noms des solitaires sont inscrits sur le mur.

* Mémoires de Du fossé, p. 3 '2.

s L'auteur des Mémoires qui portent son nom.

* Mort à Pori-Hoyal eu loST.

5 « C'éioit un lion plutôt <|u'un homme; le feu lui sortoit par les yeux et sou seul regard eflrayoil. Dufossé, p. G7.

sonne; l'abbé Breton de Pontchâteau, neveu du duc d'Épernon et du cardihal de Richelieu, négociateur éminent, qui donna plus tard à Rome la mesure de son mérite 1 ; M. Rouillé, ancien chanoihe d'Abbeville; les célèbres médecins Hamon, Moreau et Pallu, le bon et vertueux Nicole, l'auteur des Essais dé morale; les naïf» et pieux chrohiqueurs de l'abbaye, Fontaine et Dufdssé ; Tillemont *, le docte et consciencieux historien dé l'Église et des empereurs; le docteur Arnauld, le grand Arnauld, comme disaient ses contemporains; Pascal enûn. Attirés par tant de vertus et de talents* les premiers personnages et les plus grandes dames de l'époque, Marie de Gonzague 3 , l'amie de Cinq-Mars et la future reine de Pologne; madame de Guéménée, aux tragiques destinées 4 , y font des visites et des retraites. Le duc et la duchesse de Liancourt, et la belle duchesse de Longueville, y construisent des maisons de campagne. Le duc de Roannès, ce jeune duc et pair, si tendrement attaché

i II était le neveu du cardinal à la mode de Bretagne. Pour les détails de cette mission, V. Fontaine, t. II.

* Le Nain de Tillemont, né à Paris en 1637, mon en 169&.

3 Marie de Gonzague, sœur aînée de la princesse palatine, célèbre f>ar ses tragiques amours avec Cinq-Mars, son admirable beauté, les grâces de sa personne et de son esprit, épdtisa en 1615 Vladislas, roi de Pologne, puis en 1648, en secondes noces, Jean Casimir (Casimir V), frère et successeur de son premier mari, qui abdiqua et se retira en France, où il devint abbé de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Martin de Nevers. Née en 1612, Marie de Gonzague mourut en 1687.

4 On sait qu'elle fut la nièce de Montmorency et la mère du chevalier de Rohan, tous deux décapités: le premier en 1632, par ordre de Richelieu, et le second en 1674, pour crime de haute trahison.

a Pascal 1 , y accompagna son ami. Le bon et généreux duc de Luynes 2 , fils de la célèbre madame de Chevreuse et mari de cette sainte et charmante duchesse de Luynes , moissonnée dans son printemps 3 , élève à cent pas des solitaires son château de Vaumurier.

Au milieu des instruments de labour et des bruits de la ferme, les solitaires vivent de la plus rude existence des ordres monastiques. Vêtus d'habits grossiers, souffrant le froid et la chaleur, ils dorment sur la paille, boivent de l'eau, ne font qu'un seul repas, observent tous les jeûnes et les prolongent jusqu'au soir. Chaque nuit, à deux heures, ils se lèvent pour chanter matines *. A trois heures, dans toutes les saisons, ils sont debout, aidant les valets de la ferme et travaillant comme des mercenaires. L'ardent Lemaistre fauche les foins et scie les blés 5 ; M. de la Rivière garde les bois de l'abbaye, où il passe des journées entières, seul, priant et jeûnant 6 ; ce farouche la Petitière, si chatouilleux naguère sur le point d'honneur, s'exerce maintenant par humilité à

i Le duc de Roannès, pair de France et gouverneur du Poitou. Il demeura toute sa vie l'ami de Pascal, et il a été l'un des éditeurs de ses Pensées.

* Mort en 1690, et célèbre par ses prodigalités envers Port-Royal.

3 Louise Séguier, morte en 1651, à vingt-sept ans, après avoir mis au

monde deux enfants jumeaux morts après elle. Elle fut la mère du célèbre duc de Chevreuse, l'ami de Fénelou.

* Mémoires de Fontaine, t. I e ', p. 27-28. Histoire abrégée de Port- Koyal, p. 14.

5 11 lavait même la vaisselle, si l'on en croit Racine. Ml passait des années entières a ne faire qu'un seul repas par jour. Dufossé, p. 64.

faire des chaussures aux religieuses 1 ; M. de Saint- Gilles est tour à tour fermier et menuisier; M. Bouillé plante et taille la vigne sur la colline des Granges ; Pontchàteau travaille sous ses ordres comme apprenti vigneron ; Hamon et Pallu exercent gratuitement la médecine près des pauvres du voisinage ; Lemaistre de Sericourt utilise sa belle écriture à copier des manuscrits jansénistes; M. de Pontis, malgré son grand âge, s'occupe à des travaux de terrassement dans le vallon et sur la montagne; il nettoie et nivelle la solitude et fait de cet endroit inculte « un lieu propre et agréable 2 . » Tous bêchent et travaillent à ses côtés dans les jardins. Le chef suprême des travaux est le patriarche de la colonie, le vénérable Arnauld d'Andilly, qui se pare du titre de surintendant des jardins, et qui conserve dans un corps de quatre-vingts ans « l'activité d'une personne de quinze 3 . Sa voix retentissante, sa taille droite, ses cheveux blancs «qui s'accordaient si merveilleusement avec le vermillon de son visage, » donnent à cet. aimable vieillard l'apparence de la force et de la santé. D'Andilly dépensa des sommes considérables 4 à aplanir et à défricher les jardins, à

» Dufossé, p. 68. Ce fut à ce sujet que les Jésuites prétendirent que Pascal faisait des souliers. « En tout cas, leur répondit le malin et janséniste chanoine Boileau (frère du satirique), avouez, mes révérends Pères, qu'il vous a porté de fameuses bottes. » Lancelot, t. I«, p. 128.

1 Mémoires de Dufossé, p. 160.

3 Mémoires de Fontaine.

k C'est son ûlsï'abbé Arnauld qui nous l'apprend, avec un certain Qénit. Mémoires de l'abbé Arnauld, collection Michaud, p. 5-28.

construire des terrassera planter de nombreux esf)alierSj qui produisaient aTautoftwe des fruits admirables. Courtisan, même dans la retraite, d'Andilh envoyait chaque année îi la reine un magnifique panier de pêches 1 , mais, ce qui est un trait distirtctif, aucun des solitaires ne touchait à ces fruits, qui mûrissaient sous leurs veux. Ils étaient vendus au marché et l'argent qui en provenait donné aux pauvres.

Les mains laborieuses des solitaires réparent ainsi les ravages du iemp>\ Ils déblayent l'église, dessèchent les mares et nettoient le canal de l'étang, dont les eaux reprennent leur cours dans la campagne. La prairie reverdit et le jardin se couvre de fleurs, comme du temps des religieuses. Fatiguant leur esprit comme leur corps, les laborieux ermites s'appliquent aux mâles éludes du grec et de l'hébreu. D'Àndilly traduit Josèphe; Sacy, Nicole etLeMaistre enseignent le latin à des enfants parmi lesquels étudie Racine. Leur seul délassement est le chant des psaumes , sans cesse recommandé par Saint-Cyran, d'après celte parole de l'apôtre : « Chantez ét psalmodiez dans vos cœurs. » Chacun la pratiquait dans sa chambre, nous dit Lancelot, de sorte qu'on entendait en passant chanter à demi voix des cantiques, ce qui rappelait celte Jérusalem des premiers temps, dont les campagnes et les maisons semblaient mur-

1 Le cardinal Maiarin les appelait les fruits bénits. Lancelot, t. I« r , p. 127.

murer doucement les psaumes 1 . Quelquefois, après les travaux du jour, les solitaires montaient sur la colline des Granges, d'où l'on aperçoit toute la vâllée, et ils y disaient complies* chantant tout haut la parole sainte, louant Dieu devant ses œuvres, et montrant par le mélange de leurs voix la joie de leurs cœurs 2 .

Le nombre des religieuses augmentant, et Port- Royal devenant lui-même trop étroit 3 , Saint-Cyran enjoignit à la mère Angélique de revenir aux champs. « Mais, mon père, lui repartit l'abbesse, eh rappelant l'insalubrité du monastère, nous y étions quelquefois très -malades, et il n'y en avait pas de reste pour assister les autres, ni même pour aller au chœur. — Tant mieux, répliqua Saint-Gyran : ne vaut-il pas mieux servir Dieu dans l'irifirmerie que dans l'église? Il n'y a pas de prières plus agréables au Seigneur que celles qui se font dans les souffrances \ » Cette réponse décida l'abbesse ; elle fit agrandir à la hâte le cloître des champs 5 , puis elle laissa une partie des sœurs à Paris, et ramena les autres k l'ancien monastère. La séparation fut déchirante : le jour qu'elle leur apprit cette nouvelle, les

1 Lancelot, t. II, p. 76.

* .... « On nous faisoit monter le soir sur la montagne pour y prendre l'air, et nous disions compiles. M. Singlin nous lés faisoit quelquefois chanter tout haut, afin que le mélange de nos voix témoignât la joie de nos Ames. » Lancelot, t. I er , p. 109.

» Les religieuses étaient alors plus de cent, fcacinë. Histoire de Port- Royal, p. 118.

* Mémoires de lancelot, t. H, p. 317-318.

» Dufossé, p. 115.

sœurs qui devaient rester à Paris se jetèrent aux genoux de leur mère bien-aimée et la prièrent avec des larmes de les emmener. Après quelques consolations, la rigide abbesse les pria de ne plus s'entretenir de cette affaire, qui ne servait qu'à les distraire et à les affaiblir, mais de demander à Dieu de bénir cet établissement et de répandre son esprit sur les sœurs qui devaient s'y rendre. Le jour du départ, la mère Angélique communia avec les filles qui l'accompagnaient, puis elle dit adieu aux religieuses de Paris, qui la conduisirent jusqu'à la porte avec des larmes et des sanglots. Elle dut s'arracher à leurs supplications pour partir. Elle arriva sur les deux heures de l'après-midi à Port-Royal des Champs, où elle trouva la plus cordiale et la plus solennelle réception. C'était par une journée de printemps 1 ; tous les pauvres du voisinage étaient accourus pour saluer les sœurs après vinart-deux années d'absence. Ils remplissaient les cours du monastère et poussaient des cris de joie ; parmi eux se trouvaient de pauvres vieilles femmes qui avaient connu autrefois la mère Angélique et qui se précipitaient à ses pieds, à ses bras, k son cou eu l'appelant leur mère nourricière. Tous ces pauvres remerciaient Dieu de leur rendre leur bienfaitrice et la couvraient de bénédictions. La sainte abbesse leur rendait leurs caresses et leurs embrassements, sans s'inquiéter de leurs haillons ou de leurs souffrances \ En arrivant devant l'église, les

i 13 mai 1648.

• Bile les emiutttfgil, dit Uncelot, avec une tendresse incroyable.»

sœurs trouvèrent tous les solitaires rangés devant le portail, derrière le chapelain qui tenait une croix. La mère Angélique passa au milieu d'eux, suivie de ses religieuses, et elle entra comme en triomphe clans l'église, au bruit des cloches qui sonnaient à toutes volées et aux chants joyeux du Te Deum 1 . Elle s'établit ensuite dans le cloître avec les sœurs, tandis que les solitaires remontèrent sur la colline des Granges. Ils ne descendirent plus au monastère que pour les offices , auxquels ils se rendaient par un escalier séparé.

La persécution cependant allait commencer : tandis que la renommée de Port-Royal excitait l'admiration de la cour, Richelieu seul ne partageait pas cet enthousiasme. Saint-Cyran avait froissé l'impérieux ministre, qui voulait s'attacher tout ce qu'il y avait de grand dans le royaume*, en refusant plusieurs abbayes et jusqu'à sept évèchés successivement offerts par le cardinal 8 . Richelieu était secrètement jaloux de Saint-Cyran : ce gouvernement des âmes effaçait sa tyrannie. Il dit un jour de l'abbé en le reconduisant au Palais-Cardinal et en le touchant sur l'épaule : « Vous voyez là, messieurs, un des plus savants hommes de l'Europe, » mais il ajoutait : « Cet

* Histoire abrégée de Port-Royal, p. 17. — Histoire du rétablissement de Port-Royal des Champs, à la fin des Mémoires de Lancelot, t. Il, p. 458.

* Dufossé, p. 8.

s Saitit-Cyran dit plus tard^à la mère Angélique « qu'il pensoit bien que de tels refus le conduiroient à une prison, sous un gouvernement qui ne vouloit que des esclaves. » Lancelot, t. I« r , p. 429. Note.

homme est plus dangereux que six armées *. ;

Effrayé îles progrès du jansénisme, il le frappa dans son chef. II 6t arrêter Saint-Cyran, en disant que si l'on avait emprisonné Luther et Calvin au moment où ils commençaient a dogmatiser, on aurait épargné bien des troubles aux États. » Saint-Cyran fut enfermé a Vincennes, où il demeura cinq ans, et dont il ne sortit que pour mourir 2 . Le même mois, presque le même jour, la peste enlevait Jansénius au moment où il achevait son livre \ L'ouvrage mystérieux si longtemps attendu, et auquel il avait consacré sa vie, parut après sa mort; il portait le titre \ï Augustinus \ couvrant ainsi du grand nom de saint Augustin la réformation commencée. Ouvrons-le, ouvrons en même temps les principaux organes du jansénisme et résumons en quelques mots toute ta doctrine.

Le dogme du jansénisme est tout entier contenu dans cette question taut de fois débattue de la liberté humaine : l'homme relève-t-il de Dieu ou de luimême? est-il esclave ou libre, est-ce un instrument ou un \o\ ? Partant de la faiblesse de l'homme et de la grandeur de Dieu, Jansénius proclame la souve-

i Lancelot. t I« r , |>. i"6.

* Arrêté le 14 mai 1638, Sainl-Cvran resta à Vincennes jusqu'à la mort de Richelieu, qui eut lieu le 4 décembre IG42. Saiul-Cjran, mis en liberté, mourut quelques mois après, le 8 octobre 1643.

s Janséniui mourut à Ypres, le 6 mai 1638.

* • C'est un livre, dit Saiot-Cvran, qui durera autant que l'Eglise, el quand le roi el le pape se joindroient ensemble pour le ruiner, ils n'eu viendroient jamais à bout. • Mémoires de Lancelot , t. I, p. 107.

raipeté de la grâce et la vanité, du libre arbitre 1 . La grâce, suivant lui, n'est plus un (Ion de Dieu, mais Djeu lui-même qui commande el vil dans nos cœur?. A la grâce seule revient le mérite des bonnes œuvres 2 . Tout est pqssible à ce|ni qui ppssèdp la gr£ce, rien aij ipalheureux qui en est privé 3 . Il ne peut suivre aucun des divins commandements 4 , ni commettre une action indifférente 5 ; il pèche et péchera sans cesse *. Les mauvais arbres, djt Jansénius, ne peuvent porter de bons fruits. Toutes les œuvres des infidèles sont des péchés, elles prétendues vertus des philosophes sont des vices. Jansénius arrache au monde jusqu'au nom de cette liberté qui lui est si chère, dégradant et rabaissant l'homme à plaisir.

L'évêque d' Ypres revient ainsi au double principe de Manès : la grâce est le bon principe, la liberté le mauvais, et de la deux divisions parmi les hommes, les enfants de Dieu et les fils des créatures, les élus et les réprouvés. Les uns, continuellement soutenus par la main du Christ, ne pourront même plus chanceler; les autres, abandonnés à eux-mêmes, battus par les passions, roulent de chute en chute et d'abîme en abîme. De là aussi un fatalisme épouvan? table : entraîné par la logique, Jansénius déclare que

1 Auguxtimts. {Rotomagi, 1652. In-folio comprenant les trois volumes.) T. III, liv. III, chap. i", p. 134.

5 Augustinus, t. Il, liv. Il, chap. xxiu, p. 165. 8 W„ t. II, liv. IV, chap. xvi, p. 25S.

* Jd. f t. III, liv. III, chap. xur, p. 136. • 8 11, t. III, |iv. V, chap. iv, p. 214.

e M., t. III, liv. III, chap. xx, p. 81.

Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les chrétiens, et il décrète la plus effroyable des injustices, l'inégalité des hommes devant Dieu. Pénétré du petit nombre des élus, Saint-Cyran s'écrie: « De mille âmes il n'en revient pas une, de mille prêtres pas un 1 !

Mais de ce sombre dogme découlait la plus pure des morales. Les Jansénistes opposaient la crainte de Dieu à cette banale bonté que lui prêtaient les Jésuites. Avant toute chose, disaient ces derniers, fréquentez les églises et les sacrements. Vous appartenez à l'ambition ou à l'égoïsme, à l'avarice ou à la luxure, votre sang bouillonne encore de désirs impurs, qu'importe ? Votre repentir est suffisant, communiez, communiez encore, voici l'absolution, plus tard viendra la grâce 1 , et ils menaient au ciel, comme on le leur reprochait, par un chemin de velours 5 .

* Le doux saint François de Sales avait dit lui-même en parlant de la rareté des bons directeurs: « A peine un sur dix mille. » Port-Royal, Sainte-Beuve, t. I er , p. 456.

* « Plus on est dénué de grâce, disait le P. Sesmaisons à madame de Sablé, sa pénitente, plus on doit hardiment s'approcher de l'Eucharistie. » V. M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 167.

3 V. à ce propos la Dévotion aisée, par le P. Leraoyne, de la Compignie de Jésus. Paris, MDLU, in- 12. Cet incroyable livrées! rempli de comparaisons galantes empruntées au langage des ruelles du temps. Les fleurs, les fruits, les étoiles, les perles, les nuits, le soleil, la lune, les grâces, les beaux jours, le printemps, y jouent le plus grand rôle. Les vices y sont des fâcheux, la vertu une maîtresse, et la religion y 4 a des amants. Nous recommandons surtout les deux chapitres intitulés: « Qu'il y a une galanterie de pur esprit qui peut compatir avec la dévotion ; qu'il s'est toujours trouvé des saints polis et des dévots civilisés, p Et « qu'il faut faire cas de la médiocrité de dévotion, qu'elle a son prix et son mérite; qu'elle est d'obligation et nécessaire au salut. »» Livre I", chap. vi, p. 56. C'est à peu près la paraphrase de cette maxime, aussi peu recherchée par le fond que par la forme, eC dont

Les Jansénistes s'élevaient contre cette morale avec l'indignation d'honnêtes gens. Ils protestaient que la pénitence n'est point un jeu comme on semblait le croire ; qu'il fallait prier, jeûner, affliger son âme et son corps, s'interdire les choses permises parce qu'on s'était abandonné aux défendues , et pratiquer des remèdes qui fussent véritablement contraires aux maux 1 .

Dans leur méfiance de l'homme et leur respect de Dieu, ils préféraient l'abstention au sacrilège et prêchaient Téloignement de l'Eucharistie, même à l'article de la mort. « Prenez garde, disaient-ils, vous êtes indignes de recevoir le corps et le sang de Jésus- Christ.» — «Dieu est terrible » répétait Saint-Cyran.

Us poussaient ainsi jusqu'à l'effroi le respect des sacrements et du sacerdoce. Saint-Cyran épuise toutes les images pour définir le prêtre : « Il est roi, dit-il, et plus que roi sur la terre, il est sacrificateur. 11 est ange et plus qu'un ange dans l'Eglise, car il y fait ce que nul ange n'a été appelé à faire en célébrant les mystères.... C'est le troisième officier de Dieu après Jésus-Christ. » Les plus irréprochables des solitaires sont si convaincus du divin caractère de la prêtrise, qu'ils la refusent comme indignes. Saint-Cyran ordonne Singlin , et le successeur de Saint-Cyran est contraint d'employer son autorité pour lui faire dire à trente-sept ans sa première

nous demandons pardon au lecteur: « Faut de la vertu ; pas trop n'en faut. »

1 Mémoire» de Fontaine, t. l«s p. i3t-13-2.

messe. Le vénérable Tillemont, dont la modestie va jusqu'à la candeur s'enfuit de Beauvais pour éviter l'ordination que Tévêque voulait lui imposer, après lui avoir fait prendre la tonsure. « M. de Beauvais, écrit-il, le considère trop, et il craint que pour lui les suites n'en soient dangereuses. » Tillemont ne voulut jamais être prêtre avant quarante ans *, et il fallut pour le décider les fermes et persuasives paroles de Sacy. Malgré les prières de ses supérieurs, Lancelot ne dépassa jamais le sous-diacooat. Le trop célèbre diacre Pàris mourut simple diacre. Charles Duchemin, l'un des solitaires, est un exemple plus remarquable encore : ordonné prêlre en Picardie, il resta trente-sept ans aux Granges, caché sous les habits d'un valet de ferme, sans dire une seule fois la messe ; son titre de prêtre n'était connu que de de Sacy, et il ne fut divulgué qu'après sa mort 5 .

En haine de la morale relâchée des Jésuites, les Jansénistes reviennent à l'austérité des plus sévères réformateurs. Ils excluent les pécheurs des offices, comme dans les premiers temps de l'Eglise *. Ils prêchent une vie de privations et de sacrifices, proscrivent le théâtre 5 et la poésie, les tableaux et lessta-

1 Tillemonl était l'un des hommes les plus savants de Pépoque. De puis l'âge de quatorze ann, il n'avait rien lu ni rien étudié qui n'eût rapport a son histoire. Il refusa, à cinquante-trois ans, de lire un article du Journal des Savants, où il était parlé avec éloges de son livre, disant qu'il n'avait pas besoin de nourrir son orgueil du détail de ses

tovanget.

« Mémoires de Dt/Oi***, p. 503.

• Mémoires de Dufossé.

* Ht) proposition de Quesnel.

i NlwW, iltins Les Ymonnaires. alla jusqu'à traiter les poètes dra-

tues* jusqu'au* tapisseries représentent les scènes de la fable. Ils suppriment les riches ornements des églises, les parfums, les fleurs, le linge damassé, déchirant les nappes des aulels pour les donner aux malheureux Ils condaninent l'amitié et ratnotifj les chastes tendresses du frère et de la s#ur* de la tnàte et de l'enfant, dt ne permettent que l'amour de Dieu. A la fréquentation des sacrements, si préconisée pur les Jésuites, ils substituent l'assistance ttU5t offices, la lecture de l'Evangile* et le chant des psaumes. Ils ne proscrivent pas tous les saints, mais quelqueMinë comme supposés ou comme indignes, et la Madelëine, par exemple» comme impure 3 . Ils ne défendent pas la confession* tnais ils en diminuent l'importance, en mettant à de longs intervalles la communion. Malgré l'opposition du clergé et les défenses des papes, ils

matiques d'empôisonûeuli public*. On sait que Racine" blfsiê riposta par deui lettres, où il montra toute la susceptibilité de son caractère et plus d'esprit que de reconnaissance envers un homme qui avait été son meilleur maître*.

1 Sainl-Cyran loua publiquement la mère Angélique de ce qu'elle avait plusieurs fois déchire les nappes de l'autel pour les donner aux pâu* vres. Lariceldt, I. Il, p. 918.

* « Refuser l'écriture, dit éloqueminent Quesnel (84« et 85* proposition), c'est interdire l'usage dé la lumière 3Ux enfants dé la lumière, c'est fermer aux chrétiens la bouche de Jésus^Chrht. *

3 Lettres de madame de Maintenon. Edition Auger, t. III, p, 13.— Le docteur gallican et semi-janséniste de Launoy (1603-1 6?8) était îe plus terrible adversaire des faux saints reconnus et fêlés dans la liturgie romaine. Ou l'appelait le Dénicheur de saints. Le curé de Saint-Kustache le saluait jusqu'à terre chaque fois qu'il le rencontrait, en disant: «J'ai tant peur qu'il ne m'ôte mon saint Eustache qui ne tient à rien. » Biographie universelle, art. Launoy. — L'illustre Mabillon attaque lui aussi les fausses reliques dans sa lettre sur le culte des saints inconnus. K»8.

publient la première version catholique de la Bible 1 en langue vulgaire, et les traductions du missel et du bréviaire 1 . L'un des plus hardis, l'oratorien Quesnel , réclame la substitution de la langue nationale k Tidiome romain 3 ; tous, comme les réformateurs du xvr siècle, l'élection des prêtres par les fidèles. À l'égard de la cour de Rome, ils adoptent la grande maxime des Gallicans, que les conciles sont supérieurs aux pontifes. Sans porter directement la main sur le saint-siége, ils proclament l'indépendance et la souveraineté des évêques, en leur enlevant toutefois le titre fastueux de Monseigneur. Ici encore ils s'arrêtent au milieu de la route : t Tous les évêques sont papes » disait Saiut-Cyran ; Luther avait dii : « Tous les chrétiens sont prêtres. »

Le jansénisme n'était, comme on le voit, qu'un protestantisme gallican, une réformation catholique. Au lieu de rajeunir les idées du xvi* siècle ou de devancer la grande croisade du xvm% les Jansénistes bâtissaient une Eglise entre Loyola et Calvin. Mais il y a des transactions impossibles ; il faut accepter ou nier l'Eglise, et ils devaient succomber a la tâche. Par leurs scrupules et leurs subtilités théologiques, Jansénius et Saint-Cyran restaient les apôtres d'une religion de docteurs, renfermée dans les écoles et dans

i La Bible dite de Sacy, si pure et si fidèle.

1 Le nonce fit mettre à l'index à Rome V Année chrétienne du prédicateur janséniste Le Tourneux, et arrêter son impression à Paris, parce qu'il y avait mis l'ordinaire de la messe en français. Mémoires de Fontaine, t. II, p. 431 .

» C'est notamment l'opinion (Ve Quesnel. 86* proposition.

les cloîtres. Leur voix n'arrivait pas jusqu'à la foule, et pour convaincre, il faut porter son drapeau sur le forum.

Les réformateurs du xvi e siècle l'avaient compris ; ils ont fondé. Il n'y a pas aujourd'hui vingt mille Jansénistes 1 ; il y a soixante millions de protestants 8 .

1 II y a en Hollande plusieurs milliers de Jansénistes dont le siège principal est à Utrecht. Ils sont gouvernés par un évêque élu par eux. A sa nomination , cet évéque fait connaître son avènement au pape, qui lui répond chaque fois par une excommunication. On trouvera des détails sur cette petite communauté janséniste dans le récent travail de M. Esquirossur la Hollande. Revue des Deux-Mondes. 1 er mai 1856.

* Ce chapitre a été lu par Pauteur à l'Académie des sciences morales et politiques dans la séance du 29 août 1857.

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