‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 16 sur 37 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Détresse de l'agriculture. — Défense d'exporter les blés. — Rigueurs de la taille.— Son injuste répartition.— Misère des laboureurs. — Aspect des campagnes. — Nécessité de réformer les finances et le système d'impôts.— Projets de Boisguillebert.— Son entrevue avec Pontcbartrain. — 11 publie le Détail de la France. — Insuccès du livre. — Boisguillebert écrit le Factum de la France. — Réponse de Chamillart. - Vive brochure de Boisguillebert commençant par ces mots; « Faut-il atlendre la paix pour....?»— Exil de Boisguillebert en Auvergne.— Son retour à Rouen. — Vauban. — Sa vie, ses voyages, ses travaux.— Syslème de la Dime royale. — Vauban réfute d'avance les objections. — Touchant caractère du livre et de l'auteur. — Mécontentement de Louis XIV.— Disgrâce et mort de Vauban.

Les fautes et les malheurs du temps, la guerre, la révocation de l'édit de Nantes, la rareté des capitaux, la vicieuse organisation des charges publiques, accablaient l'agriculture comme l'industrie. Le premier fléau des campagnes était la loi. Colbert, et c'est le seul reproche que Ton puisse adresser à sa mémoire, subissant sous ce rapport les préjugés de son temps, avait entravé le libre commerce des grains. Ses successeurs rendirent la situation pire, en grevant de soixante-six francs tout muid de blé qui passerait la frontière. Un droit aussi énorme arrêta brusquement l'exportation dans un pays qui fournissait autrefois à l'Europe des quantités considé-

rablesde grains. Les étrangers, qui remplissaient nos ports, les désertèrent pour aller chercher dans la Baltique des farines allemandes. Loin de comprendre sa faute et suivant des errements déplorables, le ministre interdit la circulation des blés de province à province , décrétant ainsi la ruine des pays agricoles. La Beauce, la Touraine, regorgèrent de grains qui ne trouvaient pas d'acheteurs, tandis que les contrées voisines mouraient de faim. Vainement les agriculteurs vendaient leurs récoltes aux manufactures ou aux brasseries *, le prix des céréales subit une telle dépréciation qu'il ne suffit plus au remboursement des frais de culture. Les fermages baissèrent de moitié*. Dans l'impossibilité de payer les propriétaires, les fermiers renvoyèrent leurs ouvriers et résilièrent leurs baux déjà trop courts', désertant une terre ingrate qui ne récompensait plus leur travail. Mais le plus grand fléau de l'agriculture était l'impôt foncier. Indépendamment de la capitation, des corvées et des dîmes, le laboureur était soumis à la taille, qui comprenait nos deux

i Où on les employait à la confection des bières et des amidons. Boisguillebert. Factura de la France, t. I« de la Collection des Economistes, édition Guillaumin, 1843, p. 286.

*« Une ferme, .écrivait Boisguillebert, baillée aujourd'hui à mille livres, et dont on est souvent mal payé et le fermier obligé de faire banqueroute, était autrefois à deux mille livres. >

s En 1693, défense avait été faite de faire des baux de neuf ans, dans le but de faire passer des actes plus fréquemment, c'est-à-dire, comme dit Forbonnais, que Ton défendit aux fermiers de s'attacher à la terre. En Angleterre, dès cette époque, les baux étaient de quatorze, vingt-un et vingt-huit ans. V. Henri Martin, Histoire de France, édition 1848, t. XVI, p. 161.

taxes modernes de la contribution foncière et de la cote personnelle et mobilière. La taille ne frappait pas également toutes les provinces. Les pays d'états payaient la taille réelle, impôt équitable, établi sur la terre, base immuable, visible et sûre. Les pays Sélection, au contraire, c'est-à-dire les deux tiers du royaume payaient la taille personnelle, qui portait sur la personne et sur la fortune présumée du contribuable. Cet impôt, déjà si élevé, ne frappait pas tous les citoyens. Les nobles et les ecclésiastiques, les officiers de justice et de finance en étaient affranchis. Les propriétaires aisés du tiers état achetaient à prix d'argent leur exemption, et la taille retombait exclusivement sur les marchands, les laboureurs et les ouvriers, c'est-à-dire sur tous ceux qui, vivant de leur travail, ressentaient le plus de besoin de la protection et de la sauvegarde de la loi.

La répartition de cet impôt ne se faisait même pas également. Chaque année, quand le chiffre de la taille avait été fixé dans le conseil , le ministre des finances la partageait entre les vingt-cinq généralités 1 du royaume, les intendants entre les élections *, les élus 3 entre les paroisses, les collecteurs 4 entre les

1 Les généralités étaient les divisions tinancières : elles comprenaient environ quatre départements.

* Les élections étaient les subdivisions tinancières : elles comprenaient à peu près notre arrondissement.

3 Les élus étaient des receveurs de finances, qui avaient quelque rapport avec nos receveurs particuliers. On les appelait ainsi parce qu'ils étaient autrefois élus par le peuple.

* Les collecteurs étaient une sorte de percepteurs municipaux. Cé-

divers habitants de chaque paroisse. Une injustice révoltante présidait à toutes ces opérations, depuis le cabinet du ministre jusqu'à la chaumière du paysan. À Versailles, les intendants exaltaient les ressources de leurs provinces et les accablaient àl'envi. Dans la province, les propriétaires seigneuriaux ou ecclésiastiques obtenaient de l'intendant la décharge de leur élection, et cette décharge retombait fatalement sur les élections voisines. Dans la paroisse même *, les personnages influents obtenaient des répartiteurs le dégrèvement de leurs fermiers et de leurs protégés. Il en était ainsi de paysan à paysan, de misérable à misérable ; chacun luttait pour arracher au fisc son bien et sa personne. La partialité de l'impôt était flagrante. Il était fort ordinaire de voir une ferme de quatre mille livres de revenu payer cinquante francs, tandis qu'une autre de cinq cents livres payait cent francs 2 . L'incertitude de la taille 3 , qui variait suivant

talent des habitants chargés de répartir et de lever l'impôt, à leurs risques et périls, moyennant le léger bénélice de deux centimes par franc

i « Les collecteurs élus en plus ou moins grande quantité, suivant que la paroisse est forte, y en ayant jusqu'à sept dans les lieux considérables, se font faire la cour à leur tour pour l'asseoir sur leurs concitoyens.... On commence par se venger de ceux de qui on croit être blessé.... Après quoi on a soin de ses parents ou amis riches ou pauvres.... On épargne les fermiers du seigneur de la paroisse.... On a le même égard pour les gentilshommes qui sont de quelque considération ... jusqu'à des procureurs et des sergents. » V.Factum dt Boisgiiillebert, p. 284-285.

* Vauban, Dtme royale. T. I* r de (a Collection des Économistes, édition Guillaumin, p. 51.

1 « L'incertitude qui commence la danse met dans l'obligation tous les sujets qui y sont exposés de s'abstenir de toutes sortes de dépenses, et même de trafic qui fasse bruit; il n'y a qu'un ordinaire de pain et

la fortune présumée du contribuable et le caprice d'un collecteur vénal ou ennemi, démoralisait et décourageait les paysans et les commerçante 1 . Pourquoi, dès lors, acheter un petit troupeau, tenter un petit commerce, et engraisser ou retourner trois fois laborieusement son champ 1 ? le collecteur comptait les bétes de bétail, estimait sur pied la moisson , et le fisc seul profitait des améliorations que le travail avait pu produire 8 . 11 en résulta que les laboureursen

d'eau qui puisse faire vivre un homme en sûreléde n'être pas la victime de son voisin . s'il lui voyait acheter un morceau de viande ou un habit neuf. S'il a de l'argent, par hasard, il faut qu'il le tienne caché, parce quepour peu qu'on en ait lèvent, c'est un homme perdu.— V injustice.... il est fort naturel devoir une grande recelte (ferme) ne pas contribuer d'un iiard pour livre, pendant qu'un malheureux qui n'a que 6es bras pour vivre, lui et toute sa famille, est à un taux qui excède tout ce qu'il a vaillant, en sorte qu'après la vente de quelques chétifs meubles, comme paillasse, couvertures et ustensiles propres seulement au travail manuel, on procède à la vente des portes, des sommiers et de la charrente des maisons.» V. Factum de Boisguillebert, p. 282-283.

1 « Il n'y a pas cinquante ans qu'au bourg de Fécamp, en Normandie, il y avait cinquante bâtiments terre-neuviens qui allaient à la pêche de la morue en Terre-Neuve, et faisaient par conséquent, chacun sur le lieu, pour sept à huit mille livres de consommation; ils n'avaient d'autre occupation qu'une simple maison pour leurs femmes et pour leurs enfants et pour eux lorsqu'ils n'étaient point en mer; cependant on les a si bien fatigués par des tailles exorbitantes.... qu'ils se sont tous retirés, et il n'en restait pas trois avant le commencement de la guerre : les uns ont tout à fait quitté le commerce, et la plus grande partie étant de la nouvelle religion a passé en Hollande, où ils ont acquis des richesses immenses. » V. Boisguillebert, Détail de la France, p. 185.

* .... « Si les démons avaient tenu conseil pour aviser au moyen de damner et de détruire tous les peuples du royaume, ils n'auraient pu rien établir de plus propre à armer a pareille lin. » V. Boisguillebert, Factum de la France, p.* 270.

1 « Entin considérant la manière dont la taille se départit, s'impose et se paye..., Il faut demeurer d'accord qu'elle est également la ruine des biens, des corps et des aines. » P. Boisguillebert, Détail de la France, p. 187.

haine d'une peine inutile, ne demandèrent à la terre que le pain qui devait les nourrir. Ceux qui, plus actifs ou plus avides, voulaient s'enrichir malgré la loi, cachaient leur aisance comme un crime, évitaient d'améliorer leurs terres, d'acheter des bestiaux, et, se refusant toute jouissance qui aurait pu les trahir, enfouissaient leur argent, portaient des haillons et laissaient s'écrouler leurs demeures 1 .

Injuste dans son établissement, la taille était ruineuse par sa perception. Les traitements des nombreux receveurs et des juges établis pour la juridiction particulière des tailles dévoraient le quart de l'impôt. Tous ces officiers vivaient des atermoiements el des procédures intentées aux retardataires, et ils augmentaient l'année suivante la quote-part du contribuable qui avait eu la maladresse de s'acquitter au jour fixé. Les huissiers qui partageaient avec eux leur faisaient des remises: tant pour la contrainte, tant pour la saisie, tant pour la vente du mobilier. Ils remplissaient leur ministère avec une rigueur impitoyable. Colbert avait défendu de saisir les outils et les bestiaux du paysan 2 , mais Colbert était mort, et les recors sûrs de l'impunité saisissaient les meubles, les semences, les lits des enfants du débi-

1 « Comme il faut éviter toute montre de richesses.... et que l'âme de l'agriculture et du labourage est l'engrais des terres qu'on n'oblienl pas sans bestiaux, on n'oserait presque en avoir la quantité nécessaire, quand même on le pourrait, de peur de le payer au double par l'envie des voisins. » V. Boisguillebert, Détail de la France, p. 190.

■ Par une disposition formelle du code Louis, Colbert avait défendu de saisir les bestiaux pour assurer le payement des dettes, et avait prescrit de laisser aux saisis une vache, trois brebis ou deux chèvres.

ïogle

teur, et jusqu'au linge déchiré qui séchait sur les buissons d'alentour. Quelques-uns poussaient la cruauté jusqu'à démonter les portes, arracher les poutres des maisons 1 , et laissaient la famille du laboureur nue et désolée, dans une maison ouverte à tous les vents 2 .

Épuisée par tant d'exactions, l'agriculture dépérissait chaque année. Depuis un demi-siècle, les bestiaux avaient diminué de plus des trois quarts \ La terre ne donnait plus que le tiers ou le quart de ses anciens produits. En Languedoc, lors de l'établissement du dixième , les États offrirent au roi leurs domaines s'il voulait leur assurer le dixième net du revenu. En Flandre, à l'autre extrémité du royaume, les propriétaires ne touchaient pas même cette minime fraction. Les famines étaient périodiques : en 1679, en 1693, en 1694, en 1696*. Les contrées les plus fécondes étaient couvertes d'épines et de chardons; d'immenses territoires restaient en friche, la France avait l'aspect d'un pays ravagé par la peste ou par l'invasion.

Dans la plupart des provinces, à défaut des hommes que la guerre enlevait à leurs travaux, les femmes elles-mêmes labouraient la terre 5 pour donner

» Boisguillebert, Factum de la France, p. 283.

«Forbonnais, t. Il, p. 183. Vauban, Dîme royale, p. 51.

s * Il n'y a pas dans le royaume la quatrième partie des bestiaux qui s'y trouvaient il y a quarante-cinq ans. » Boisguillebert, Factum de la France, p. 347.

* Boisguillebert, Traité sur les grains.

* « Combien de lieux déserts en France, combien d'endroils où les

du pain à leurs enfants. La misère des populations agricoles et industrielles était indicible et effrayante.

Dans la généralité de Rouen, sur sept cent mille habitants, plus de six cent mille couchaient sur la paille 1 . On rencontrait à chaque pas des maisons en ruine, des hommes aux vêtements en lambeaux, à

femmes sonl obligées de suppléer à l'absence des hommes et de labourer les lerres pour ne pas les laisser en friche, et pourvoir à la nourriture île leurs enfants!» Plaintes des protestants. Préface de Basnage, p. XX.

1 Boulainvilliers, État delà France.— Vauban, Dlme royale, p. 106.

Boisguillebert cite dans le Détail de la France un exemple frappant des effets désastreux que la taille personnelle avait produits dans un pays qui réunissait pourtant toutes les conditions désirables de prospérité, et il suffira de citer, pour faire ressortir d'une manière palpable les avantages de la taille réelle : « .... par ce qui se passe en France aux lieux où la taille n'est point arbitraire, et où pareillement les aides et droits sur les passages n'ont point encore eu lieu, on verra la différence de ces contrées avec les autres. — La généralité de Moutauban ne vaut pas la sixième partie de la généralité de Rouen, soit pour la situation, qui n'a ni mer ni rivières pour voisins, au lieu que la généralité de Rouen a Paris d'un côté et la mer de l'autre, qui est la plus avantageuse situation du monde; son terroir n'a point son pareil en fécondité; les villes et les bourgs y sont sans nombre et peuplés à proportion; et cependant, avec tous ces avantages, elle ne rapporte au roi qu'un tiers de plus que celle de Montauban, qui, en taille seule, qui est réelle, rapporte trois millions quatre cent mille livres; tandis que tout ce que le roi a jamais tiré de la généralité de Rouen en revenus ordinaires n'a jamais été à plus de six ou sept millions tout compris. Mais la différence à l'égard des peuples est encore bien plus grande : dans la généralité de Montauban, il est impossible de trouver un pied de lerre auquel on ne fasse rapporter tout ce qu'il peut produire; il n'y a point d'homme, quelque pauvre qu'il soit, qui ne soit couvert d'un habit de laine d'une manière honnête; qui ne mange du pain et ne boive de la boisson autant qu'il lui en faut, et presque tous usent de la viande, tous ont des maisons couvertes en tuiles, et ou les répare quand elles en ont besoin. Mais dans la généralité de Rouen, les terres qui ne sont pas du premier degré d? excellence sont abandonnées ou si mal cultivées qu'elles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres. La viande est une denrée inconnue par les campagnes, a'nisi qu'aucune sorte de liqueur pour le commun peuple ; la plupart des maisons sont presque en totale ruine, sans qu'on prenne la peine de les réparer.... et avec tout

l'œil hagard, des femmes pâles de faim qui se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient, des enfants demi-nus qui se sauvaient à la vue des étrangers. Parlant des paysans du Berry, l'intendant de Bourges écrit : « \\ n'y a pas de nation plus sauvage que ces peuples: on en trouve quelquefois des troupes à la campagne , assis au milieu d'une terre labourée et toujours loin des chemins, mais si Ton en approche, cette bande se dissipe aussitôt 1 . » En lisant les documents économiques ou officiels de l'époque, on comprend ces lignes de La Bruyère, dont la cruelle ironie serre le cœur: « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par les campagnes, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée ; et quand ils s'élèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ce sont des hommes. »

Tant d'abus, tant de souffrances émurent deux hommes de profession différente, mais brûlant tous deux du même amour de l'humanité, Boisguillebert et Vauban. Boisguillebert, lieutenant général au bailliage de Rouen était un magistrat laborieux et

cela les peuples s'estitner aient heureux s'ils pouvaient avoir du pain et de Veau à peu près leur nécessaire, ce qu'on ne voit presque jamais. » V. p. 217 et 218.

1 Boulainvilliers, État de la France, t. V.

2 Pierre le Pesant, seigneur de Boisguillebert, né vers 1050. Les fondions de lieutenant général au bailliage correspondaient à celles de juge d'instruction au tribunal de l re instance.

instruit, qui imagina d'abord un nouveau système d'impôts pour remplacer les aides et les tailles. Avec la confiance d'un réformateur et l'inexpérience d'un homme de bien, il se rendit à Versailles et demanda au contrôleur général des finances, Pontchartrain, une audience qu'il obtint. Il lui dit qu'il s'attendait bien au premier abord à passer pour un fou, mais qu'après quelques moments d'attention, ses projets de réforme seraient certainement goûtés par le ministre. Pontchartrain, dont la malice égalait laviva cité, profita du prétexte pour éconduire un donneur d'avis: « J'aime mieux, lui dit-il, m'en tenir a votre première parole, » et il lui tourna le dos \

Sans se décourager, Boisguillebert revint à Rouen, où il exposa ses idées dans un livre qu'il publia en 1697, sous ce titre un peu merveilleux : Détail de la France, la cause de la diminution de ses biens et la facilité du remède, en fournissant en un mois l'argent dont le roi a besoin et en enrichissant tout le monde î . Boisguillebert avance dans cet ouvrage que le revenu de la France a diminué depuis l'année 1660 de cinq ou six cents millions , sans que depuis cette époque le chiffre de l'impôt ait augmenté dans les mêmes proportions que précédemment. La raison de celle

• Saint-Simon, t. V, p. 285.

f « .... Ce sont les peuples mêmes qui parlent dans ces Mémoires, au nombre de quinze millions contre trois cents personnes au plus, <!«' s'enrichissent de la ruine du roi et des peuples, lesquels ne demandent «pie la publication de deux édits, pour être au bout de deux heures en état de labourer leurs terres en friche et de vendre leurs denrée* Indues, ce qui doublerait sur-le-champ et le revenu de leurs terres et celui du roi. » V. Boisguillebert, Détail de la France, p. 218.

>ogle

diminution du revenu public, il l'attribue à lenorme dépression survenue dans la consommation et l'échange des denrées pendant les trente dernières années. L'incertitude et l'injustice qui président au mode de répartition de la taille , la responsabilité écrasante imposée aux collecteurs, l'augmentation incessante des droits sur les boissons et sur les céréales, les vexations intolérables des commis, sont autant de causes qui ont réduit le cultivateur aux abois. Celui-ci .voyant chaque année le prix de la main d'œuvre dépasser le prix de vente de ses produits, qui ne peuvent plus trouver à s'écouler, certain d'ailleurs, s'il paye régulièrement l'impôt, ou s'il s'efforce d'étendre son exploitation, de voir plus tard le fisc lui imposer une augmentation en dehors de toutes proportions avec le faible bénéfice qu'il aura pu réaliser, préfère restreindre sa culture aux terres les plus fertiles et laisser en friche celles dont le produit ne lui assure pas un prix rémunérateur de son travail. S'il a pu amasser péniblement quelques économies, il fait mille efforts pour les soustraire à l'insatiable avidité des gens du roi, et les réserve pour des temps meilleurs. Partant de là, Boisguillebert entre dans des considérations qui étonnent chez un écrivain de cette époque, sur la nature de la richesse et sur les véritables fonctions que les métaux précieux sont appelés à remplir dans la vie des nations 1 ; on trouve

*« Dans la richesse.... l'argent n'est que le moyen et l'acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but; et qu'aussi un pays peut être riche sans beaucoup d'argent, et celui qui n'a que de

en germe les belles idées que développeront plus tard les grands économistes de la fin du xviu* siècle.

Passant à l'examen des mesures qui lui semblent indispensables pour ramener le bien-être dans la uation, l'aisance dans les campagnes et l'argent dans les caisses de l'Etat, il réclame avant toutes choses la stricte exécution des édits sur la taille ; il rappelle la teneur de l'édit rendu par Charles VII, qui impose la taille k tous les sujets du royaume, sans distinction aucune entre les nobles et les roturiers, entre les laïques et les prêtres, « sans ombre de privilège ni de cléricature. » Pour couper court à tous les abus qu'entraînent les aides et les douanes, qui ne rapportent pas au roi la vingtième partie de ce qu'elles coûtent aux peuples; il propose de les supprimer et de leur substituer un impôt fixe sur les cheminées, « payable par privilège sur les loyers et portable à la récolte des tailles, » qui présenterait le double avantage d'avoir une base certaine d'évaluation des fortunes et de passer immédiatement des mains des contribuables dans celles du roi sans le ruineux intermédiaire des agents.

L'adoption de son système doit produire une soudaine métamorphose : la consommation, débarrassée

l'argent très-misérable, s'il ne le peut échanger que difficilement avec mêmes denrées.... Et quand l'argent produit de l'utilité, ce n'est point dans le coffre, mais en le gardant le moins qu'il est possible; et comme c'est la consommation dont il n'est que l'esclave qui mène sa marche, du moment qu'elle cesse, il s'arrête aussitôt et demeure comme immobile dans les mains où ii se trouve, lorsque le désordre commence à se faire sentir. » V. le Détail de la France, p. 210 et $11.

(le ses entraves, reprendra son cours normal; les denrées, paralysées jusqu'alors dans les mains des producteurs, retrouveront leurs débouchés naturels ; les vignes se replanteront rapidement; les terres, désormais cultivées, atteindront bientôt leur valeur primitive, et le laboureur ne sera plus obligé « de cacher ses richesses et de se refuser des dépenses de peur d'être augmenté. » Enfin les classes privilégiées comprendront que leur fatale obstination k se faire exonérer des charges publiques n'a eu jusqu'à ce jour d'autres conséquences que de contribuer à l'enrichissement des traitants, à la dépréciation progressive de leurs propriétés, et se soumettront sans résistance à un ordre de choses aussi favorable à leurs intérêts; quant au roi, en quinze jours il sera à même d'apprécier l'efficacité des nouvelles mesures : « Pour Sa Majesté, il est inconcevable l'utilité qu'elle en retirera, puisque la plus grande partie de ses revenus étant attachée à ceux de ses sujets, les uns haussant, nécessairement il en sera de même des autres, et le roi aura deux cents millions de rentes, parce que les terres qui étaient baillées à mille livres seront affermées deux mille. »

Dans son livre, Boisguillebert opposait sans cesse Sully a Colbert. Tout en rendant justice à son intégrité, il haïssait Colbert, sans doute comme protecteur de l'industrie, et il lui imputait la ruine du royaume. Ici Boisguillebert parlait le langage du passé. C'était un homme du xvi* siècle, qui se préoccupait trop des intérêts agricoles. Il exaltait avec

raison Sully, mais il oubliait que l'industrie, naissante sous Henri ÎV, était pleine de vie sous Louis XIV ; qu'il fallait la soutenir et non l'étouffer, et qu'on devait à l'avenir développer en même temps l'agriculture et l'industrie, sœurs ennemies mais inséparables.

Le Détail de la France était passé inaperçu. Plein de confiance en lui-même, Boisguillebert publia un second livre intitulé le Factum de la France.

Dix années se sont écoulées depuis l'époque où il publiait son premier ouvrage ; dix années de sinistre mémoire, pendant lesquelles toutes choses sont allées de mal en pis ; ses sombres prévisions ne se sont que trop bien vérifiées : la diminution dans les revenus publics a atteint en 1707 le chiffre de quinze cents millions. A quelle cause attribuer cette énorme misère, sinon à cette routine fatale qui consiste à suivre les chemins frayés, si mauvais qu'ils soient, et contre laquelle il s'est élevé de toutes ses forces dans son premier ouvrage? A quelles causes , sinon à l'injustice et à l'incertitude de la taille, à l'avilissement des grains 1 , aux aides, aux

1 Boisguillebert insiste longuement sur cette cause, dont il n'avait pas parlé dans le Détail, et qui selon lui fait perdre trois cents millions de revenus à l'Etat. Dans un traité spécial il examine la question plus à fond et se montre ardent partisan de la libre exportation des grains, comme étant le seul moyen de maintenir un équilibre salutaire entre la trop grande cherté et le trop grand avilissement des blés : « Si le laboureur vend son blé trop cher, voilà une famine qui fait périr une infinité de inonde, dont on n'a fait que trop d'expérience; et, par fait contraire, le blé étant à vil prix comme aujourd'hui, ne pouvant atteindre non-seulement au payement du propriétaire, mais même aux frais de la culture,

>ogle

douanes 1 ? Il tonne avec une brûlante indignation, qui trouve son excuse dans l'accroissement des fléaux et dans la conviction d'une âme honnête, contre cet odieux système « qui n'a pu se maintenir jusqu'à ce

le canal nécessaire pour faire passer cette manne aux mains des ouvriers qui n'ont d'autre revenu que leurs bras, est coupé, savoir : le maître qui n'est point payé. Et voilà deux cents professions (qui composent aujourd'hui les états polis et opulents) à sec; leur travail leur devient infructueux, comme les grains en perte à ce laboureur ; en sorte qu'il est par là mis hors de pouvoir, non-seulement de payer son propriétaire, mais même de continuer à cultiver la terre: ce qui en fait demeurer quantité en friche, uégliger les engrais des meilleures et prodiguer les grains à des usages étrangers, comme nourriture de bestiaux, surtout les chevaux, et confections de manufactures, savoir les bières et amidons.... Le mal est que MM. les ministres qui se sont mêlés de celle direction depuis 1660 oni cru que cette manne coûtait aussi peu à percevoir et faire venir que celle que Dieu envoya dans le désert aux Israélites, ou tout au plus qu'elle était comme des champignons ou comme des truffes; qu'elle croissait en tout son contenu à pur protit au laboureur, et qu'à quelque bas prix qu'elle pût être, il gagnait moins, mais ne pouvait jamais perdre; et qu'ainsi il fallait qu'une autorité supérieure empêchât que les pauvres ne fussent victimes de son avidilé. C'est néanmoins cette autorité qui a tout gâté, ayant également ruiné les riches et les pauvres, dans l'une et dans l'autre extrémité de cherté et d'avilissement qui se sont enfantées et s'enfantent même toujours réciproquement. » V. Facium de la France, p. 285 et 286.

1 Cela a été si loin pour les droits de sortie, quoiqu'on sache que la richesse d'un Etat consiste dans les envois au dehors, qu'il s'en trouve jusqu'à vingt-six dans un seul port de mer, c'est-à-dire vingt-six droits ou déclarations à passer à diverses personnes ou différents bureaux avant qu'un seul vaisseau puisse décharger ou mettre à la voile et emporter ou débarquer les marchandises chargées. Il n'y a pas un de ces receveurs de droits ou déclarations qui ne veuille faire sa fortune : ils savent bien tous que ce ne peut être par le moyen de leurs gages, qui sont souvent très-médiocres; ce n'est donc que par les vexations.... Qui est-ce qui n'eût point pensé que c'est la même chose, sans aucune différence, que si un prince ayant à recevoir cent mille livres par an, son intendant commettait dix personnes avec mille livres de gages chacune pour percevoir dix mille livres chacune, bien qu'une seule faisant toute la recette, n'eût pas de quoi s'employer en ne donnant que la vingtième partie de son temps. » V. Facium de la France, p. 314 et 316.

jour que comme celui de l'Alcoran, c'est-k-dire par | la défense de parler et la menace d'être empalé si l'on désobéissait. »

Les réformes qu'il propose sont pour la plupart empruntées au Détail de la France : il réclame de nouveau la mise en vigueur des belles ordonnances de Sully sur les tailles ; il abandonne toutefois son projet, qui consistait à imposer les cheminées, et, reprenant un à un tous les impôts qu'il a précédemment flétris , il discute les inconvénients inhérents à chacun d'eux, dont le moindre est de ruiner les intérêts du pays sans nul profit pour le roi. Pour les boissons, au lieu de ces droits multiples « revêtus d'un nom de guerre *, et qui sont autant de pièges tendus à des malheureux qui ne savent ni lire ni écrire, il demande l'établissement d'une taxe uniforme et invariable, facile à percevoir et destinée par I cette raison même à favoriser la circulation des denrées. Pour les douanes il réclame dans le plus bref délai leur suppression complète dans tout l'intérieur du royaume, la liberté absolue d'exportation comme étant le seul moyen de relever la valeur des produits nationaux ; s'il consent au maintien des droits d'entrée sur les marchandises étrangères, c'est à la condition qu'on fera disparaître toutes les entraves dont le payement de ces droits a été accompagné jusqu'à ce jour, et qui ont éloigné de nos ports tous les étran-

1 Tels que « parisis, sou denier, traverse, resve, haut passage, grand, petit et nouveau droit, jauge, passe-deboui,etc. » V. Factum delà Franc*, p. 331.

gers qui les encombraient naguère. Il termine par la capitation qu'il propose d'établir au dixième de la valeur de tous les biens, meubles et immeubles; bien appliquée et bien entendue, la capitation est l'impôt le plus raisonnable et le plus juste , en ce sens qu'il atteint chaque contribuable dans la proportion de ce qu'il possède ; ce dixième, payable en argent, pourra produire chaque année environ quatre-vingts millions qui, ajoutés aux autres droits, devront suffire aux terribles exigences du moment.

Telles étaient en abrégé les idées du réformateur; pleines de justice, inspirées par l'étude approfondie d'une organisation défectueuse, basées sur une logique irréfutable, elles auront cependant à lutter pendant tout un siècle pour se faire jour et triompher • des passions égoïstes d'un petit nombre d'hommes dans les mains desquelles s'est concentrée toute la fortune publique. Toutefois le cri de détresse poussé par Boisguillebert fut si perpant que l'écho en retentit jusqu'à Versailles. Ce livre reproduisait avec une vérité si saisissaute 1 toutes les misères de l'époque,

1 Dès le début de son livre, Boisguillebert, mettant en opposition l'état de la France avant et après l'adoption de son système, déclare que la situation de son pays serait celte d'un condamné qui, après avoir été menacé du dernier supplice, recevrait sa grâce du roi et passerait dans un instant du dernier matbeur à une très-heureuse situation, « ou bien encore celle d'une place assiégée dont il sullit d'ouvrir les portes pour faire cesser les rigueurs exceptionnelles qu'elle a dû subir pendant tout le temps qu'a duré l'investissement. La ville de la Rochelle, lors de sa Prise par le roi Louis X*H, ne fut qu'un moment à acheter le pain cent sous la livre, c'est-à-dire à -voir tous les jours cent ou cent vingt de ses usbitants mourir de faim, etpufc, les portes ouvertes par sa reddition, elle se procura oe même pain à moins d'un sou la livre. • V. p. 320. îl conclut en s'écriant qu'il présente ses Mémoires au public « à une cou-

que Chamillart, alors ministre des finances, désira connaître l'auteur et le fit venir a son château de l'Étang ; il l'accueillit avec bienveillance mais il lui représenta que le moment était mal choisi , et qu'il serait impossible de mettre son système à exécution avant la fin de la guerre.

Cette objection plusieurs fois répétée excita l'impatience de Boisguillebert. Il répondit par une brochure courte et virulente, où il prenait le ministre à partie. Elle commençait par ces mots : Faut-il

attendre la paix pour *, qui revenaient sans

cesse et frappaient par leur répétition. Boisguillebert y représentait Sully réformant les finances au milieu de la guerre étrangère et de la guerre civile ; il montrait l'augmentation croissante du déficit, l'encombrement des papiers royaux, les ravages des taxes, les dilapidations des traitants, l'altération des monnaies, dix fois changées depuis vingt ans, les usines fermées, les campagnes désertes, les paysans fuyant dans les bois, les générations fauchées dans leur fleur, et trois cent mille enfants mourant chaque année

diiion qui ne sera pas enviée par les contredisants, savoir, celle qui était pratiquée par les Athéniens. Ce peuple avait établi que tout porteur de nouveaux règlements serait tranquillement écouté, quel qu'il fût, mais qu'il fallait commencer par avoir une corde au cou, afin que si l'exécution, loin de se trouver avantageuse, se trouvait dommageable à l'Etat, l'auteur fût étranglé immédiatement. » V. p. 350.

1 € Faut-il attendre la paix pour faire labourer les terres dans toutes les provinces, où la plupart demeurent en friche?... pour faire payer les propriétaires des fonds par ceux qui les font valoir? Faut-il attendre la paix pour faire cesser d'arracher les vignes ?...— pour ordonner que les Uilles seront justement réparties dans tout le royaume?..., etc., etc. » F p. 359 et suivantes.

>ogle

dans leurs berceaux. La guerre étrangère, s'écriaitil , coûte vingt fois moins au royaume que les désordres intérieurs, provoqués et entretenus par les impôts, « qui mettent l'incendie dans toutes les contrées de la France. » Il supplie qu'on arrête sur-lechamp « des manières qui font horreur au ciel et à la terre . » Soulevant , comme il le disait lui-même avec une sombre énergie, le cadavre de la France, il le jetait aux pieds du ministre ei demandait s'il était possible d'attendre encore. 11 ajoutait ces paroles cruelles pour Chamillart : « L'esprit le plus borné et le plus rempli de ténèbres qui fut jamais ne peutêtre assez aveuglé pour produire de pareils soutiens.»

Le nom de Sully si souvent invoqué, le ton et les allusions de cette brochure blessèrent Chamillart. Il défendit le Factum de la France et répliqua par une lettre de cachet qui suspendait Boisguillebert de ses fonctions et l'exilait en Auvergne 1 . Le courageux magistrat s'y rendit sans une plainte. Mais après deux mois d'exil, comme il n'avait d'autre fortune que sa place, ses parents sollicitèrent et obtinrent son pardon. Boisguillebert revint à Rouen, où ses concitoyens honorèrent son retour par un hommage solennel : le jour de son arrivée, ils se portèrent tous ensemble à sa rencontre *.

Précisément à la même époque, le maréchal de

■ Mars 1707.

5 Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 291, et Vie de Boisymllebert.— Boisguillebert rentra ensuite dans l'obscurité; on pense qu'il mourut en 1714.

Vauban, ami de Catinat et de Fénelon, et attaché comme eux au parti du duc de Bourgogne , étudiait lui aussi les redoutables questions de l'existence des sociétés, dont les hommes d'État se préoccupaient alors pour la première fois. La vie de Vauban est assez belle pour nous arrêter quelques instants. Au milieu des grandes figures du règne, celle du maréchal est un peu restée dans l'ombre. On a célébré l'ingénieur, on a trop oublié le citoyen 4 . Il y a là une injustice: ce noble front mérite plus d'une couronne.

Vauban est né près d'A vallon *, au milieu des montagnes du Morvan*, contrée dure et froide, sur les confins du Nivernais et de la Bourgogne, non loin de la patrie d'un autre réformateur, Théodore de Bèze*. Sa famille possédait la terre de Vauban 5 depuis deux siècles ; mais son père en mourant laissait une fortune compromise ; sa mère ne lui survécut pas longtemps ; des créanciers saisirent le domaine et l'enfant resta seul, pauvre et abandonné.

Un bon prêtre de Semur, nommé Fontaine, le recueillit et lui enseigna l'écriture et quelques éléments de géométrie. Il lui donna en outre la saine et forte éducation de la liberté, le laissant courir avec

i Voltaire a dit de lui qu'il était le premier des ingénieurs et le meilleur des citoyens.

• En 1633, à Saint-Léger-du-Fougeret (Niè?re).

s « Dans ce pays bossillé et montagneux, dit-il dans son style pittoresque, frontière de Morvan et faisant partie de la Bourgogne et du Nivernais.» Dtme royale, p. 93.

* Né à Vézelay.

5 Le château de Vauban existe encore.

>ogle

les enfants de son âge, comme Henri IV et Duguesclin. L'orphelin apprit ainsi à partager les plaisirs et les douleurs des enfants des pauvres : il parlera tout à l'heure en leur nom. A dix sept ans, au milieu des guerres de la Fronde, Vauban quitta son maître. Malgré son excessive jeunesse, il se sentait déjà assez fort pour tenir une épée, il alla trouver le grand Condé et lui demander du service. Condé l'accueillit et Vauban fit ses premières armes sous les drapeaux de la Fronde. Il y étudiait avec ardeur l'art des fortifications, lorsqu'il tomba dans un parti de troupes royales, qui le conduisent k Mazarin : le cardinal, qui se connaissait en hommes, devine sa valeur, l'attache au service du roi, et à vingt-six ans Vauban dirige en chef les sièges d'Ypres et d'Oudenarde. Il fortifie ensuite les conquêtes de Louis XIV en Flandre et en Franche-Comté, creuse le magnifique bassin de Dunkerque, qui contiendra trente vaisseaux, et devient le premier ingénieur de l'époque. Louis XIV remmène avec lui dans toutes ses campagnes ; Louvois lui écrit que la conservation de sa personne est considérée comme une affaire d'État. Cinq fois blessé, Vauban expose partout sa vie, et se montre avare du sang de la France. Au siège de Cambrai , il s'opposa à l'attaque d'un fort avancé que Louis XIV voulait prendre. « Vous perdrez, lui dit-il, tel homme qui vaut mieux que le fort. » Le roi ne tint pas compte de ses conseils, et fut repoussé avec une perte considérable. « Une autre fois, dit il à Vauban, je vous croirai. » A ce même siège, Louis XIV voulait

donner l'assaut, Vauban s'y oppose encore : « J'aime mieux, dit-il, garder cent soldats à Votre Majesté que d'en ôter trois mille à l'ennemi. — Versons moins de sang, répétait Vauban, et brûlons plus de poudre.» Dans une autre circonstance , au siège de Luxembourg, il montra toute l'ardeur d'un officier de fortune ; toutes les nuits, il s'avançait sous les murs suivi de quelques grenadiers qu'il faisait coucher à plat ventre le mousquet à la main. Une nuit, s* apercevant qu'il est découvert, sans songer à la retraite il fait signe aux ennemis de ne pas tirer; ceux-ci, trompés par sa hardiesse, le prennent pour un de leurs généraux et le laissent examiner les glacis et les fortifications. Vauban ayant fini sa reconnaissance revient à pas lents sous les canons des forts, sous les fusils des sentinelles, et rapporte au camp des informalions précises qui lui assurent la prise de la place. Enfin, non moins courageux dans la vie civile que sur les champs de bataille , il osa demander à Louis XIV le rappel des huguenots quatre ans après la révocation de Fédit de Nantes, alors que les plaies étaient encore saignantes, les passions excitées, et que les applaudissements des courtisans avaient à peine cessé de se faire entendre.

En récompense de ses services, le roi le nomma successivement commissaire général des fortifications et maréchal de France. Louis XIV dut lui enjoindre d'accepter le bâton : Vauban refusait eu disant que cette dignité l'empêcherait peut-être de servir sous de simples lieutenants généraux. Le désastre de

>ogle

Turin ne justifia que trop ses appréhensions : en apprenant la fatale nouvelle, le vieillard ne put retenir ses larmes.

Au milieu de travaux qui l'appelaient dans toutes les provinces et sur toutes les frontières, Vauban examinait le pays, interrogeait les habitants et s'informait avec soin du prix des denrées, de l'élévation des salaires, du revenu des propriétés,» détails, dit Fontenelle, misérables en apparence et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. » Il payait un nombre considérable de correspondants et de copistes qui recueillaient ou transcrivaient de semblables renseignements. Dans toutes les provinces il constatait la ruine et l'appauvrissement. Ce désastre ayant excité sa compassion, il en chercha les causes 1 , et, après quarante ans de travail, il publia le fruit de ses études, sous le titre de : Dîme royale. « Je ne suis ni lettré, ni homme de finances, disait-il en commençant, et j'aurais mauvaise grâce à chercher de la gloire et des avantages pour des choses qui ne sont pas de ma profession, mais je suis Français et très-affectionné à mon pays.... 2 » L'amour de la patrie avait inspiré l'ouvrage.

i « La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus m'ayant donné occasion de voir et de visiter plusieurs fois et de plusieurs façons la plus grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, tantôlen compagnie de quelques ingénieurs, j'ai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions et de remarquer le bon et le mauvais du pays, d'en examiner l'état et la situation, et celui des peuples, dont la pauvreté ayant excité ma compassion m'a donné lieu d'en rechercher les causes. » Dîme royale. Préface.

» Dime royale. Préface.

Mû par les mêmes pensées que Boisguillebert, Vauban se rencontrait avec lui sur plusieurs points. Il supprimait comme lui les affaires extraordinaires, la traite, les aides ; mais, allant plus loin encore, il frappait la taille, que Boisguillebert avait épargnée, et de tous les impôts il ne conservait que la taxe du sel, en la réduisant de moitié, les postes, le timbre, le tabac et les légers monopoles de l'eau-de-vie, du chocolat et du café, alors exercés par l'Etat. En y ajoutant le revenu du domaine royal, il estimait le produit de ces impôts au chiffre bien modéré de quarante millions.

Pour remplacer les droits abolis, Vauban créait une contribution unique, la Z)?me royale, qui ressemblait à l'impôt sur le revenu de Boisguillebert, avec cette différence que le premier se payait en nature et le second en argent. Le maréchal établissait cette dîme sur tous les fruits de la terre et tous les biens çlu royaume, terres, rentes, usines, capitaux et traitements, depuis les pensions des princes jusqu'aux gages des domestiques 1 . Ladtme nouvelle atteignait même les dîmes ecclésiastiques et seigneuriales. Vauban partait de ce principe, que le contribuable donne plus volontiers des marchandises que de l'argent , et il demandait au laboureur du blé , au vigneron du vin, au négociant des denrées, à l'industriel des produits. Il expliquait que l'Etat ne recevrait pas lui-même ces marchandises, mais qu'à l'exemple du clergé , il affermerait sa dîme k des

1 Dîme royale, p. 57.

spéculateurs qui lui compteraient en échange des espèces. Vauban prenait pour modèle la dtme ecclésiastique, « celui de tous les impôts qui emploie le moins de gens à sa perception, qui cause le moins de frais et qui s'exécute avec le plus de douceur 1 . » Il estimait le revenu de l'agriculture à douze cents millions, celui de l'industrie à trois cents, ce qui donnait quinze cents millions, dont le dixième était de cent cinquante millions, ajoutés aux quarante millions des impôts conservés. Ces cent cinquante millions, lesquels devaient s'accroître encore en raison même de leur abaissement, donnaient environ deux cents millions, somme qui suffisait alors et au delà à tous les besoins du Trésor.

Le roi devait, suivant les exigences du moment, prendre du vingtième au dixième des revenus, mais Vauban conseillait de ne jamais lever plus du dixième, parce que cela retirerait le tiers de l'argent monnayé du royaume 2 , que cela ruinerait le commerce, et que « l'argent le mieux employé est celui qui reste dans les mains du peuple'. » Homme d'ordre, d'économie et de rigide probité, Vauban estimait que même en temps de guerre, cent quatre-vingts millions, bien administrés et bien employés, devaient parer à toutes les éventualités ; qu'au contraire, un impôt plus considérable, s'il élait livré à la rapacité de col-

1 Dtme royale.

* Il estimait donc à environ cinq cents millions le total des espèces françaises. Dlme royale, p. 104. B

* Dtme royale, p. 47.

lecteurs concussionnaires, aux brigandages des traitants et des administrateurs, ne ferait qu'appauvrir le peuple sans soutenir l'État 4 .

Vauban ajoutait ce conseil, aussi large en matière d'impôts qu'élevé et humain, que les rois avaient un intérêt réel et très-essentiel à ne pas surcharger leurs peuples jusqu'à les priver du nécessaire. A l'appui de son opinion, il rapportait une anecdote aussi honorable pour Henri IV que malsonnaute pour les oreilles de Louis XIV. « Le feu roi, Henri le Grand, de glorieuse mémoire, disait-il, se trouvant dans un besoin pressant, sollicité d'établir un nouvel impôt qui l'assurait d'une augmentation considérable à ses revenus et qui paraissait d'un établissement facile, ce bon roi, dis-je, après y avoir pensé quelque temps, répondit à ceux qui l'en sollicitaient : «Qu'il « était bon de ne pas toujours faire ce que Ton pou- « vait, » et n'en voulut pas entendre parler davantage : parole de grand poids et vraiment digne d'un roi, père de son peuple, comme il l'était 2 . »

A la faveur de cet impôt unique, le maréchal licenciait ces armées de commis, qui obstruaient les routes et les rivières. Il fermait les tribunaux et les

i € Eh ! pourquoi pousser la chose plus loin? Et que voudrait-on faire d'un refenu qui pourrait monter à plus de cent quatre-vingts millions? S'il est bien administré, il y en aura plus qu'il n'en faut pour subvenir aux besoins de l'Etat, quels qu'ils puissent être. S'il l'est mal, on aura beau se tourmenter, tirer tout ce que l'on pourra des peuples et ruiner tous les fonds du royaume, ou ne viendra jamais à bout de satisfaire l'avidité de ceux qui ont l'insolence de s'enrichir du sang des peuples. » V. Dime royale, p. 128.

* Dime royale, p. 147.

prisons des tailles, et brûlait les gibets des collecteurs. Il rendait aux populations le vin et le blé, le sel et le fer, dons que de sa main libérale le ciel a répandus sur notre pays. Les propriétaires retrouveraient ainsi la valeur de leurs biens -, les paysans, qui ne craindraient plus d'être augmentés en raison de leurs richesses, l'énergie et l'activité de leur travail; leurs femmes, leurs enfants seraient mieux nourris, mieux vêtus; le royaume se repeuplerait par des mariages ; les villages répareraient leurs ruines; les champs se couvriraient de moissons, les prés de troupeaux, les coteaux de vignes *. Chaque paroisse nourrirait ses pauvres ; les provinces échangeraient librement leurs produits: la Provence donnerait ses fruits; la Bourgogne, ses vins; la Flandre, ses toiles ; la Beauce , ses blés ; la Bretagne , ses chanvres; la Normandie, ses draps. Les bateaux, chargés de richesses, vogueraient jusqu'à l'Océan, sur les fleuves affranchis. Grâce à l'augmentation du revenu public, on défricherait les landes, on dessécherait les marais, on reboiserait les montagnes et on arroserait les pays arides et desséchés 2 .

Enfin, s'il y a quelques divergences entre Boisguillebert et Vauban, ils se retrouvent d'accord quand il s'agit de flétrir les traitants, ces harpies qui opprimeut leur patrie. « Les peuples, s'écrie Vauban, ne seront plus exposés aux mangeries des traitants, a la taille arbitraire, aux aides, aux douanes, aux fripon-

1 Dîme royale, p. 106.

* Dtme royale, 2» partie, ch. n.

neries des gabelles, et à tant d'autres droits onéreux qui ont donné lieu à des vexations infinies, lesquelles ont mis une infinité de gens à l'hôpital et sur le pavé, et en partie dépeuplé le royaume ; le tout pour nourrir des armées de traitants et de sous-traitants avec leurs commis de toute espèce ; sangsues d'État dont le nombre serait suffisant pour remplir les galères, mais qui, après mille friponneries punissables, marchent la tête levée dans Paris, parés des dépouilles de leurs concitoyens, avec autant d'orgueil que s'ib avaient sauvé l'État 1 . »

A ce sombre tableau devait succéder une riante perspective; la France allait retrouver du soleil et du l'espace. Elle allait briser ses entraves et étendre ses bras jusqu'aux (routières. Vauban estimait que dans quinze ans, la dîme mettrait le royaume dans une parfaite abondance d'hommes et de biens, et dans son àme religieuse, il ajoutait qu'il n'y avait qu'à prier Dieu de bénir cet ouvrage el d'inspirer au roi d'eo faire l'expérience pour être assuré du succès 2 .

Bien convaincu de l'excellence d'un système qui pouvait se prouver aussi clairement qa nepropositm de géométrie 3 , il le soumettait toutefois à la sanction de l'expérience, désirait qu'il fût appliqué d'abord dans deux ou trois élections, et étendu successif-

i Dtme royale, p. 150.

* « Je n'ai plus qu'à prier Dieu de tout mon cœur que tout soit pris en aussi bonne part que je le donne ingénument, et sans mitre T»*M fl ni intérêt que le service du roi, le bien et le repos de ses peuples. » Dtme royale, p. 150.

' Dtme royale, p. 107.

ment à tout le royaume, si les populations en étaient satisfaites. Pour éclairer par avance les esprits ■ timides et rebelles aux innovations, il allait lui-même au-devant des critiques. On objectait, disait-il, que les citoyens dissimuleraient leur revenu pour payer une dîme moins forte. Yauban citait l'exemple de la Hollande et de l'Angleterre, où les contribuables déclaraient leur fortune, la main sur l'Évangile, et demandait qu'il en fût de même chez nous, affirmant que la majorité des Français reculerait devant un parjure. Quant à ceux qui essayeraient de frauder le roi, il proposait de les punir par la confiscation du revenu caché ou par le payement d'un double droit. On objectait encore qu'il faudrait d'immenses bâtiments pour contenir ces produits payés en nature; Vauban répondait que les fermiers de la dîme royale trouveraient jtussi bien des granges que les fermiers de la dîme ecclésiastique *; que dans la moitié de la France on serrait les récoltes en plein air; qu'après tout, l'État pourrait obliger ses fermiers à bâtir, sauf à les rembourser dans la suite. On objectait enfin qu'il serait difficile de rencontrer des fermiers soivables; Vauban répliquait que si l'on admettait, comme il le conseillait, tous les concurrents, les curés, les gros bourgeois, les paysans, les gentilshommes même, que si tous pouvaient y faire un gain honnête, ils se présenteraient en foule, et que le royaume y trouverait son compte 2 , que les gentils-

» Dîme royale, p. 67.

* Dime royale, p. 133.

hommes eux-mêmes afflueraient, si le roi voulait bien déclarer que les receveurs 3e sa dîme ne dérogeraient pas 1 ;* que ces fermiers payeraient facilement, si on leur accordait quelques avantages ; que la perception de cet impôt ne coûterait rien au Trésor, tandis que celle des impôts existants entraînait tout un épouvantable cortège d'extorsions et de violences qui, tout en écrasant les populations, n'apportaient à TÉtat que ruine et que misère.

Vauban ne se faisait pas illusiou sur l'opposition que soulèveraient les réformes proposées : en effet, tous les éléments constitutifs de ce qui s'appelait alors la classe privilégiée, c'est-à-dire la noblesse, le clergé, la finance et la magistrature étaient également intéressés à voir se perpétuer des abus qui ne les atteignaient pas directement. Les gentilshommes tenaient à honneur de ne devoir à l'État que leur sang et considéraient comme une humiliation toute participation aux charges publiques ; se verraient-ils sans déplaisir assimilés au dernier des paysans? Les prêtres étaient habitués à faire au roi des dons prétendus gratuits, en échange desquels ils obtenaient des concessions d'autant plus importantes qu'ils savaient mieux se faire prier; consentiraient-ils de bonne grâce à voir disparaître tout leur crédit, et se laisseraient-ils enlever en outre une partie de leurs revenus sans aucune compensation? Les fermiers généraux, gens de finances, traitants et receveurs de

< Ûime royale, p. 67.

tailles remplissaient des fonctions qui flattaient leur amour-propre tout en satisfaisant leur rapacité; accepteraient-ils sans murmurer un ordre de choses qui devait rendre leurs services inutiles et tarir la source de leurs richesses? Les gens de robe enfin, et tous ceux qui avaient acheté des oflices à des prix souvent fort élevés, dans le seul but de se faire exonérer de la taille, se voyant frustrés dans leurs espérances, payeraient-ils sans contestations le dixième du revenu de leurs charges? L'auteur de la Dîme royale, qui traduisait en quatre mots : intérêt, timidité, ignorance et paresse ce qu'il appelait les raisons secrètes contre son système 1 , n'attendait d'approbatiou que des « véritables gens de bien et d'honneur, » et se contentait d'opposer à tous ceux qui se prétendaient lésés a l'obligation naturelle qu'ont tous les sujets d'un État, de quelque condition qu'ils soient, de contribuer à le soutenir, à proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans qu'aucun d'eux s'en puisse raisonnablement dispenser, tout privilège qui tend à l'exemption de cette contribution étant injuste et abusif; s'ils sont raisonnables, ils s'en contenteront ; et s'ils ne le sont pas, ils ne méritent pas que l'on s'en mette en peine, attendu qu'il n'est pas juste que le corps souffre pour mettre quelques-uns de ses membres plus k leur aise que les autres. »

i V. dans l'édition Guillaumin un chapitre supplémentaire qui est intitulé : Raisons secrètes contre la Dtme royale, que Vauban n'avait pas osé livrer à l'impression et qui est resté inédit jusqu'en 1843, époque à laquelle M. Eugène Daire l'a retrouvé joint à l'un des manuscrits que possède la Bibliothèque impériale.

il. *«

Vauban réfutait ainsi les objections, en causaut avec le lecteur et faisant pénétrer doucement la conviction dans son esprit. Son style est clair, pur, simple, élevé par sa simplicité même. Il n'a pas la passion, la fougue, la rudesse de Boisguillebert, mais il n'a pas non plus ses inexactitudes, sa prolixité incorrecte et confuse. Son éloquence est contenue, et sa parole grave et douce est souvent triste et comme échauffée par son cœur. Il justifie le mot si vrai de Buffon : « Lestyle c'est l'homme» ; enle lisanton retrouve toujours l'homme de bien . Le maréchal, comme tous ceux qui ont vécu au dehors, emprunte volontiers ses images à la vie des champs, et son livre a comme une saveur agreste; il reporte sans cesse la pensée vers la création et vers Dieu.

Ce livre pourtant causa sa mort. Les ministres et les intendants, les courtisans et les financiers, tous ceux qui vivaient des abus se déchaînèrent à l'envi contre Vauban, le représentèrent comme un républicain qui voulaitdiminuer l'autorité de la couronne, et réussirent a prévenir le roi contre lui. Louis XIV n'était ni assez curieux pour le lire, ni assez instruit pour le juger; il écouta ces calomnies, accueillit très-froidement l'auteur quand celui-ci lui présenta ses œuvres, et après en avoir parlé en fort mauvais termes, il ordonna la saisie et la mise au pilori du livre 1 . Cette injuste condamnation d'un ouvrage destiné à enrichir la France frappa Vauban lui-même:

' Février el mars 1707.

le noble vieillard, alors âgé de soixante-quatorze ans, ne put supporter cette flétrissure. 11 quitta Versailles et se retira dans sa terre de Bazoches, au milieu du Morvan, où il refusa de voir personne. Au bout de quelques semaines il tomba malade, et le chagrin termina ses jours 1 . Telle fut la tin du plus honnête du royaume, suivant le propre témoignage de Saint- Simon, juge sévère et incorruptible. L'éclat de sa vertu frappait tous ses contemporains, les indifférents eux-mêmes. Elle arracha au sceptique Fontenelle un magnifique éloge: il raconte que visitant un jour le maréchal, il aperçut en entrant Vauban et Catinat qui causaient ensemble. « Je refermai, dit-il, la porte avec respect, honteux d'avoir pu déranger un tête-àtête si précieux pour la France 2 ». On a dit avec raison de Vauban qu'il avait montré sous une monarchie les vertus des républiques.

Ainsi, par l'exil et par la mort, échouèrent les généreuses tentatives de Boisguillebert et de Vauban. Leurs réformes étaient assurément très-praticables : l'impôt sur le revenu existait déjà en Angleterre et en Hollande; la dîme royale était justifiée par la dîme ecclésiastique ; mais l'égoïsme des privilégiés et l'avarice des traitants l'emportèrent. Le déplorable système de Chamillart prévalut, et les impôts exécrables et exécrés, la traite et les aides, la gabelle et la taille, continuèrent à épuiser la France pendant quatre-viugts aus. Il faut attendre pour les voir dis-

i 30 mars 1707.

* Mémoires de Catinat, t. p. 36. Noie,

paraître les premières paroles el les premiers actes de la Constituante.

Telles sont les plaies du royaume, à l'époque où nous sommes arrivé. Notre tâche pourtant n'est pas finie et le tableau n'est pas complet. Sous ce règne qui semble si fort, Tauarchie n'est pas seulement dans les finances et dans l'industrie, dans les ports et dans les campagnes, elle est encore dans les consciences. Il faut raconter maintenant les querelles religieuses qui déchirent l'Église et l'État et parler du jansénisme.

Page 1