CHAPITRE III
Détresse de l'armée de Marsin au printemps de 1704.— Tallard lui mène
un convoi. — Insuflisance de ce convoi. — inquiétudes et plaintes des princes allemands-, qui demandent la délivrance de l'Empire. — Mariborough conçoit le plan de cette délivrance.— Sa vie, son caractère et son influence en Europe. — Sa marche sur le Danube. — Sa jonction avec les Allemands et les Autrichiens. — Bataille de Blenheim. — Fautes des généraux français. — Charges décisives de la cavalerie anglaise. — Capitulation de Blenheim. — Drapeaux de Navarre. — Funestes conséquences de la bataille. — Perle de l'Allemagne. — Retraite des Français au delà du Rbin.— Invasion de l'Alsace. — Succès de l'année d'Italie. — La Feuillade en Savoie.— Vendôme en Piémont — Le Grand- Prieur, frère de Vendôme, en Lombardie. — La guerre s'étend au de\a des Pyrénées.— invasion de l'Espagne par les alliés.
L'armée de Marsin que nous avons laissée, à l'automne de 1703, au milieu de l'Empire, se retrouvait dans les premiers jours de 1704 en face des obstacles qui avaient arrêté Villars Tannée précédente, et qui arrêtent toutes les armées combattant loin de leur pays. Depuis dix mois qu'elle avait passé le Rhin, la guerre, les désertions et les maladies avaient diminué son effectif. Les escadrons ne comptaient plus que cent chevaux, et ses bataillons au plus trois cents hommes. Les vêtements des soldats tombaient en lambeaux, leurs armes étaient hors de service, et
le trésor militaire était épuisé 1 . Les ennemis occupant la forêt Noire et fermant le Rhin, Chamillart était obligé d'envoyer ses dépêches par la Suisse, où elles subissaient de lonsrs retards 2 . Pendant les tristes et sombres mois de janvier et de février, Tannée ne reçut ni lettres ni nouvelles ; la France semblait l'oublier sur cette terre étrangère, au milieu de ces forêts de sapins et de ces montagnes blanches de neige. Le découragement se glissait dans les âmes : si les vétérans résistaient encore, la nostalgie décimait les jeunes soldats. II fallait à tout prix rompre ce réseau qui enveloppait l'armée, recevoir les renforts , entendre les paroles de la mère-patrie, serrer enfin des mains françaises.
Les ennemis, de leur côté, comprenaient qu'en isolant ainsi notre armée, ils l'useraient par les privations et par le feu, et ils appliquaient leurs efforts à l'environner de toutes parts. Deux de leurs généraux, Thungen et Louis de Bade, campaient avec des forces considérables sur la rive allemande du Rhin ; des garnisons impériales occupaient les villes qui bordent le fleuve depuis Kehl jusqu'à Fribourg ; dans la forêt Noire, dix mille ouvriers coupaient les ponts et rompaient les chemins; de nombreux détachements parcouraient le pays, gardaient les gués, les passages et les gorges, arrêtant et fouillant les voya-
1 Archives delà Guerre, vol. 1748, n° 38. Mémoire du maréchal de Marsin, 9 février 1704. Pelet, IV.
5 Ainsi un mémoire paru de Versailles le 11 janvier arriva a Marsin sur la fin de mars 1704.
geurs qui venaient de la Suisse ou de la France.
En dépit de ces difficultés, Louis XIV enjoignit a Tallard, qui commandait en Alsace, de conduire à Marsin un convoi d'armes, d'argent et de munitions avec quatre mille vieux soldats et huit mille recrues. Pour accomplir un passage si difficile, Tallard trompe les Impériaux par un faux mouvement : il ramasse un matériel considérable, le traîne avec grand bruit sur le Rhin, et menace la ligne entière du fleuve pour agir sur un seul point. Les généraux allemands hésitent et se troublent ; le prince de Bade s'ébranle trop tard; Thungen occupe une position inutile, et Tallard passe le Rhin, traverse la forêt Noire, mène le couvoi, et rentre sans coup férir en Alsace. Mais cette marche heureuse demeure sans résultat. A la nouvelle du passage, Louis de Bade accourait avec son armée, ralliait en route Thungen, entourait l'Électeur et Marsin accourus avec un faible corps de troupes au-devant des renforts, et les forçait à se retirer à la hâte, entraînant au milieu des montagnes les quatre mille chariots du convoi. La plupart des recrues, qui marchaient depuis leurs villages *, périrent dans cette retraite. Après trois semaines de cruelles privations et de continuels périls, l'Électeur arriva enfin sous les murs d'Ulm, où Louis de Bade u'osa le suivre ; mais le fruit des efforts de Tallard était perdu. Que restait-il en effet de ce convoi si impatiemment attendu et si difficilement conduit en
' 1 Ces jeunes soldais ne s'étaient pas arrêtés un seul instant depuis leur départ; ils marchaient depuis trois semaines.
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Allemagne? quelques voitures d'armes, quelques caisses d'argent, quelques compagnies de grenadiers. Ce qui vraiment, importait , rétablissement d'une ligne de communications avec la France, était manqué. Les Autrichiens fermaient de nouveau la forêt Noire, et Marsin se trouvait dans la détresse où nous l'avons vu au début de la campagne. Il redemandait encore de l'argent, encore des armes, encore des soldats. L'Électeur abattu parlait d'embarquer sur le Danube sa famille et ses trésors, et d'aller rejoindre Ragoczi 1 .
Malgré la misère de notre armée, il y avait toutefois dans sa seule présence en Allemagne un grave péril pour l'Empire. Villars, il est vrai, n'était plus la pour la commander, mais ne pouvait- il pas revenir, ou du moins Vendôme ne serait-il pas appelé à remplacer Marsin ? Sans doute, le temps et la guerre avaient lait éprouver de cruelles pertes, mais les soldats de Louis XIV n'avaient-ils pas souvent passé le Rhin? Villars avait frayé la route, Tallard venait de la suivre, et la trace de ses pas était à peine effacée. Maximilien était découragé, mais si l'on jugeait de l'avenir par le passé, n'y avait-il pas lieu de présu-
1 « Me parlant hier, écrit Marsin, Ue l'Électeur, il me proposa pour remède, en cas que le roi ne fil pas passer une armée à son secours et qu'il en vint une aux ennemis, de faire embarquer sur le Danube sa femme, ses enfants et ses plus précieux effets, pour les envoyer chercher leur sûreté en joignant les rebelles de Hongrie. Jugez, Monsieur, de l'étal d'un prince qui [ne propose pas d'autre ressource pour sauver sa famille. » Archives de la Guerre, vol. 1748, n° 142. Lettre de Marsin à Chamillart. Pelet, IV, 880.
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mer que la seule vue d'un autre général et d une nouvelle armée ranimerait dans son cœur l'espérance et la haine? Un dernier secours éloigné, mais possible, restait à l'Électeur : Ragoczi touchait alors au Danube, et si les Magyares, les Bavarois et les Français envahissaient ensemble l'Autriche ouverte , l'Empereur se verrait contraint de mettre bas les armes et de traiter.
Dans cette crainte commune, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre avaient les yeux fixés sur le Rhin. Les généraux de la Grande-Alliance, et plus encore, les princes allemands qui souffraient de la guerre, répétaient à l'envi qu'il fallait avant tout délivrer l'Empire. Le plus illustre et le plus redoutable des généraux ennemis, Marlborough, conçut le plan de cette délivrance. On Ta déjà rencontré sur \es champs de bataille ; le moment est venu de le faire connaître au début de la campagne qui doit immortaliser son nom.
Jean Churchill, duc de Marlborough, fils d'un pauvre baronnet, était venu à Londres après la restauration des Stuarts. L'amour y commença sa forlune. Le duc d'York, héritier de la couronne, aima sa sœur, Arabella Churchill, qui lui fit avoir un grade dans l'armée. Marlborough fit ses premières armes en Belgique, où les Anglais combattaient avec Louis XIV les Provinces-Unies. Sa figure et son courage le firent remarquer ; on le surnomma le Bel Anglais, elTurenne lui adressa des félicitations devanl l'armée. Marlborough avait vingt-trois ans. Enhardi
par les suffrages d'un tel maître, il sollicita de Louis XI Y un régiment qu'il ne put obtenir; le roi refusa ses services comme il refusera ceux du prince Eugène quelques années après 1 .
Revenu à Londres, au milieu de celte cour spirituelle, mais galante et corrompue, où régnaient les Grammont, les Rochester et les Hamilton, àlarlborough rechercha la société des femmes qui partageaient avec Charles le gouvernement de l'Angleterre, et sut plaire à la duchesse de Cleveland, reine de ces maîtresses royales. Elle l'aima d'une passion qui fut aussi courte que violente. Une fois, le roi faillit les surprendre ; Marlborough saula par une fenêtre, au risque de perdre la vie, et échappa de la sorte aux yeux jaloux de Charles II. La duchesse reconnaissante offrit une somme considérable au jeune officier 2 : Marlborough la reçut sans scrupule et l'hypothéqua solidement sur les biens du grand'père de Cheslerlield.
Aidé par sa sœur, par la maîtresse du roi, par son incontestable mérite , Marlborough s'élève rapidement. Il devient successivement colonel, pair d'Angleterre, ambassadeur extraordinaire à la cour do France. A la révolution de 1688, il abandonne froi-
1 Ce fail curieux, qui peint Marlborough, résulte d'un document inédit, mais authentique. Nousnvons trouvé aux Archives de la Guerre une lettre de lord Lockart, ambassadeur d'Angleterre à Paris, qui demande un régiment d'infanterie pour M. Churchill. I,e nom et la date, b 29 mai 1674, désignent clairement Marlborough. V. Archives de la Guerre, TOI. 411, n° 193.
1 125,000 francs. V. M. Macaulay. Hixtory of England , t. ,
dément Jacques il , son bienfaiteur, et porte à la maison d'Orange sa redoutable épée.
La révolution augmente sa fortune : créé comte et général par Guillaume III , duc, chevalier de la Jarretière et général des armées britanniques par la reine Anne, Marlborough était un de ces hommes que la conviction étonne, que le dévouement confond, qui ne reconnaissent d'autre loi que leur intérêt, d'autre Dieu que le succès, et que présente trop souvent le spectacle des affaires humaines. Bercé au bruit des révolutions, il avait vu passer la république, tomber les Stuarts, proclamer la maison d'Orange; il avait pris part aux intrigues, aux conjurations, aux apostasies, aux défections : le doute seul survivait, dans son cœur. Fidèle jusqu'à l'infortune, il servait jusqu'aux mauvais jours; sachant combien les dynasties meurent vite dans un pays agité par les révolulions, il avait appris à calculer les catastrophes prochaines et à s'assurer d'avance un appui chez les vainqueurs. Tandis qu'il défendait en Europe la cause de la maison d'Orange, il correspondait secrètement avec les Stuarts, entretenait avec la petite cour de Saint-Germain des relations assidues, et préparait sous main le mariage d'une de ses ûlles avec le prétendant Jacques III, alors roi de Saint-Germain ei demain peut-être roi d'Angleterre 4 . Mais si son âme était basse et mesquine, son génie était vaste et puis-
1 Macpherson's Papert. Des agents jacobites le proposèrent à Jacques H,
saut. Au Parlement, à Saint-Jantes, dans les conseils étrangers, dans les cours de l'Europe, sur les champs de bataille, partout il dominait les hommes. Son éducation avait été fort négligée, à peine savait-il l'orthographe, et cependant quand il se levait pour prendre la parole à la Chambre des lords, l'assemblée entière était suspendue il ses lèvres et les orateurs les plus consommés, les princes de la tribune anglaise enviaient cette éloquence naturelle qui touchait sans efforts ; et il exerçait ce prestige jusque sur ses ennemis, k tel point que Bolingbroke disait un jour à Voltaire, en parlant de lui : « C'était un si grand homme que j'ai oublié ses vices *. »
À l'époque où nous sommes arrivés, Marlborough est le plus puissant personnage de l'Angleterre : par sa femme, confidente de la reine, il gouverne le palais; par les whigs, devenus ses amis, le Parlement et les ministres ; par son grade et sa popularité militaire, l'armée ; par le prince Eugène, son compagnon d'armes, le conseil de l'Autriche ; par son vieil ami Heinsius, les États-Généraux ; par l'autorité de son nom, l'adresse de sa conduite, la souplesse de son caractère, la Prusse 2 et les princes de l'Empire. C'est lui qui achète leurs régiments, qui règle leurs subventions, qui apaise leurs querelles. Il est la tète et le bras de la coalition. Aussi puissant que Cromwell, plus roi que Guillaume III, sans affection et sans
1 Voltaire, édition Beuchot, t. XXXVII, letlre XII, page 172. s Voltaire raconte qu'il présenta un jour la serviette au roi de Prusse à son dîner, afin d'en tiror huit mille soldats.
haine, il justifle ce mot de Machiavel : • L'univers appartient aux flegmatiques \ »
Maître absolu de son armée des Pays-Bas, Marlborough conçoit l'audacieux projet de la porter sur le Danube et d'écraser Marsin et l'Electeur, sous l'effort réuni des Anglais et des Hollandais, des Autrichiens et des Allemands. 11 rassemble à Maëstricht trente mille vieux soldats, remonte le Rhin et arrive k Coblentz, où ce grand fleuve reçoit la Moselle. Ville— roy, qui commande en Belgique, croit que Malborough veut pénétrer en France et s'empresse d'avertir Louis XIV de cette invasion présumée »; mais loin de remonter la Moselle, Marlborough traverse le Rhin, rejoint à Mayence les Prussiens et les Hessois et les entraîne à sa suite; il passe le Mein, le Necker, s'avance à pas précipités sur le Danube, et rejoint près d'Ulm les troupes de l'Empire et de l'Autriche, commandées par Eugène et Louis de Bade 3 . Sans tirer un coup de canon, sans perdre un homme, Marlborough accomplit ainsi cette marche longue et périlleuse, de laquelle dépendait le sort de l'Allemagne.
Trop tard désabusé, Louis XIV enjoint à Tallard, qui commande trente mille hommes en Alsace, d'aller
i Sur Marlborough, V. Macpherson's Papers'.— Mémoires de Bolingbroke.— Correspond an ce of Sarah Jennings, duchess of Marlborough.— Marlborough Dispatches.— Miss Agnès Strickland. — M. Macaulay ei les diverses vies de Marlborough.
! Archives de la Guerre, vol. 1736, n° 105. Lettres de Villeroy au roi. 1H mai 1 704. Pelet, IV, 32.
» 22 juin 1704.
au secours de Marsin, et il ordonne à Villeroy, dont la fatale méprise a causé tout le mal, de se rapprocher du Rhin et de couvrir la marche de Tallard. Celui-ci passe le fleuve, mais au lieu de secourir Maximilien, il assiège la petite ville de Villingen, à l'extrémité de la forêt Noire, en alléguant la nécessité de tenir cette place pour s'assurer une retraite vers la France.
Menacée par Marlborough, délaissée par Tallard, l'armée française semblait perdue. Elle comptait au plus trente mille soldats, épuisés par deux campagnes, et les alliés approchaient avec soixante mille hommes ; ils emportaient le camp retranché du Schellenberg qui protégeait l'Electoral, et entraient en Bavière. On était en juillet; les récoltes couvraient la terre : leur cavalerie saccagea les moissons, pilla deux cents villages, brûla la ville de Pruck, et s'avança jusqu'aux portes de Munich 4 . Un ambassadeur impérial arrivait en même temps au camp de Maximilien et sollicitait sa défection par des offres considérables.
Mais ni les ravages, ni les séductions de l'ennemi
1 ■ Nous campâmes en vue de l'ennemi, dit une relation contemporaine , il nous fut impossible de l'attaquer et nous ne pûmes faire
autre chose que de brûler et saccager son pays, à l'ellet de quoi nous employâmes un détachement de quatre mille chevaux qui mirent le feu jusqu'à une heure de Munich. Toute la ville de Pruck fut ainsi réduite en cendres, aussi bien que tous les villages d'alentour. Voyant que l'électeur ne voulait point changer de parti et qu'il se faisait fort de
l'arrivée du maréchal Tallard « Relation de la bataille de Blenheim
publiée à la Haye.
ne décidèrent l'Électeur à trahir. Louis XIV lui avait annoncé l'approche de Tallard; il l'attendit. Après trois semaines pourtant, sollicité par sa famille et par sa cour, désespéré des souffrances de son peuple, il écrivit à Louis XIV que si, le 15 juillet, Tallard n'avait point passé la forêt Noire, il se verrait contraint de poser les armes. Le délai allait expirer : déjà l'Électeur se croyant dégagé de sa parole, prêtait l'oreille aux propositions de l'Autriche, lorsque Marsin arracha Tallard au siège de Villingen , si maladroitement prolongé, en lui révélant les dispositions de Maximilien 1 . Tallard quitte aussitôt Villingen, et par une marche rapide rejoint l'Électeur sous les murs d'Augsbourg. 11 amenait trente mille soldats, qui rendaient au moins égales les chances de la bataille. Elle se donna quelques jours après, à côté du village de Blenheim, et, par une dérision de la fortune, dans ces mêmes plaines d'Hœchstedt, où Villars, l'année précédente, avait battu les Impériaux.
Dans la nuit du 12 au 13 août 1704, les ennemis se préparent au combat, et, aux premiers rayons du soleil, la vaste plaine d'Hœchstedt apparaît couverte d'hommes et de chevaux, et comme noire de soldats 2 . A l'aspect de ces mouvements, qui annoncent la bataille, les Français font aussitôt leurs disposi-
1 € Venez en toute diligence, car, autant que je puis le voir, il n'y a encore rien de fait; il n'y a point d'autre moyen que votre arrivée à l'armée, pour empêcher que les choses ne passent plus loin » Archives de la Guerre, vol. 1750, n» 76. 13 juillet 1704. Pelet, IV, p. 524.
2 Récit d'un témoin oculaire.
tious. Tallard s'établit près de Blenheim avec la droite; Marsin et l'Électeur, formant le centre et la gauche, se rangent à ses côtés, sur un terrain difficile entouré de marais et de ravins, derrière lequel coulait le Danube. Dans cet ordre de bataille si défectueux, les deux armées de Tallard et de Marsin n'étaient pas confondues, et elles allaient combattre côte à côte, comme des armées étrangères. Tallard avait devant lui Marlborough, les Anglais et les Hollandais ; Marsin , le prince Eugène avec les Autrichiens et les Allemands.
A neuf heures du malin l'artillerie ouvre le feu des deux côtés; mais non avec un égal avantage; celle de Tallard, placée sur les hauteurs de Blenheim, et forte de quatre-vingts pièces de campagne, dominait les colonnes de Marlborough, et emportait des files entières. Excités par le succès , nos canonniers tiraient sans relâche, et leurs feux étaient si rapides, qu'ils semblaient des feux de mousqueterie Marlborough les essuya de pied ferme : il attendait, pour en venir aux mains, qu'Eugène attaquât Marsin, et tandis que son collègue, gêné par des marais, avançait lentement sur les nôtres, Marlborough resta trois heures immobile, voyant tomber ses soldats sous le feu de notre artillerie. A midi enfin, le canon du
i a Le feu fut si vif jusqu'à midi que la mousqueterie ne l'eût pas été davantage. On y était excité par reflet extraordinaire qu'il faisait; ebaque coup perçait leurs bataillons et quelques-uns en écharpe, et de la manière dont les ennemis étaient postés, il n'y eut pas un coup de perdu.» Archives de la Guerre, vol. 1751, n° 29. 1H septembre 1704. Lettres du baron de Quincy à Ckamillart. Pelet, IV, p. 733.
prince Eugène retentit sur la gauche : Marlborough ébranle alors toutes ses troupes, et les mène sur nos batteries. Dix bataillons anglais s'élancent sur Bienheim la baïonnette au bout du fusil; mais une pluie de mitraille les arrête; ils se retirent en désordre, et leur général, sans s obstiner à enlever Blenheim, revient sur ses pas et se porte sur la cavalerie de Tallard, échelonnée entre le village et le centre où commandait l'Électeur. Par une faute inexplicable, Tallard avait laissé presque toute son infanterie dans le village de Blenheim, et n'avait que neuf bataillons pour soutenir sa cavalerie ; Marlborough s'en aperçoit, change son attaque, et réunit toutes ses forces contre Tallard.
Entre les deux armées coulait une petite rivière
La
saient quelques obstacles au passage de la cavalerie Afin de grossir ses eaux, eu partie desséchées par la chaleur, Tallard les avait arrêtées dans la matinée ; mais ce barrage, exécuté trop tard, n'avait produit qu'un résultat insignifiant, et les cavaliers anglais purent facilement traverser la rivière.
Privé de presque toute son infanterie, et dès lors inférieur à Marlborough, Tallard devait rappeler h la haie ses bataillons de Blenheim, et maintenir à tout prix les Anglais derrière le ruisseau- Mais en ce moment, il était près de l'Electeur, examinant l'attaque du prince Eugène. Les généraux , en son
1 V. le plan de bataille, par Kaussler
absence, n'osent donner les ordres nécessaires, et cinq escadrons des gardes de la reine, qui marchaient à la tète du corps de Marlborough, après avoir traversé le ruisseau, viennent se ranger hardiment devant les Français.
En profitant du désordre causé par le passage, il était facile d'arrêter et de détruire cette faible troupe de cavalerie; mais contre ces cinq escadrons anglais, troupe fraîche et choisie, à laquelle il ne manquait pas un homme, les lieutenants de Tallard avaient huit escadrons, égaux peut-être en nombre, mais assurément inférieurs en force. Les Anglais soutiennent et repoussent leur attaque *. Des deux côtés arrivent des renforts; cependant les ennemis parviennent à garder leur position au delà de la rivière. Pendant que les escadrons français s'épuisent en efforts infructueux , les soldats de Marlborough passent toujours; les fantassins suivent les cavaliers, et l'artillerie arrive à son tour avec ses pièces et ses caissons.
La situation de Tallard devient critique : ses bataillons, déjà trop faibles dès le commencement de l'action, diminuent à chaque instant ; sa cavalerie est harassée par les charges qu'elle vient de faire, les chevaux sont haletants, les hommes s'inquiètent de n'avoir pu entamer l'ennemi , une seule chance de
1 « Os cinq escadrons ennemis soutinrent le choc des nôtres et les tirent plier. » Archives de la Guerre, vol. 17ol. n° 213. Relation de Tallard publiée après la n;il;iille. Pelet,, t. IV.
salut reste au maréchal : le secours des bataillons placés à Blenheim ; il est temps encore de les appeler; le malheureux n'y songe même pas. En ces rapides instants, où se décident les batailles, le danger Taccable au lieu de le grandir. S' obstinant à lutter seul contre Marlborough, il tente un nouvel effort, rassemble toutes ses troupes, sa gendarmerie ! , sa cavalerie légère, ses neuf bataillons, et pousse, l'épée à la main, cette masse d'hommes et de chevaux sur les Anglais. Leur cavalerie fléchit un instant, mais elle reprend bientôt ses rangs, charge et repousse à son tour le maréchal. Les cavaliers vont se refaire au loin dans la plaine, mais son infanterie, qui ne peut se retirer assez vite , est enveloppée et disparaît en entier. Tallard revient de la mêlée noir de poudre et couvert de sang. Son fils est tombé près de lui, blessé ii mort.
L'armée anglaise était alors passée tout entière ; mais au lieu d'attaquer sur-le-champ , Marlborough consacra une demi-heure à concentrer ses troupes. Il les déploie ensuite avec une impassible lenteur, et s'avance au pas ordinaire, comme sur un champ de manœuvre. 11 arrive ainsi près de cette hauteur de Blenheim d'où l'artillerie de Tallard avait si cruellement maltraité ses soldats dans la matinée. Les Anglais y traînent leurs pièces et les tournent contre nous. La colline se couronne de feux et les boulets
* « La gendarmerie était un corps de grosse cavalerie dépendant de la maison du roi et formant seize escadrons. » {Etat de la France par le P. Simplicien, 5 vol. in-12, 1727.)
ennemi* tombant au milieu des escadron* de Tu I lard, rangés plu» bas dniiH la plaine.
Battus toute la journée, couvert» du poussié™, brAlés par le soleil, épuisés par tant do charges sueceiwives, las cavaliers de Tallard restant d'abord immobiles. Leur général, pille et sanglant, les maintient par su présence : il» se serrent sous le feu ut attendent le choc de l'ennemi. Mais bientôt ils n'étonnent de ne pas voir arriver le» bataillons rielileubeiui : pourquoi l'Electeur, pourquoi Marsin ne songent-ils pas ii leur envoyer des renforts au lieu de le» sacrifier inutilement ? Tout il coup, sous le feu de l'ennemi) un escadron de gendarmes tourne brident prend la fuite; un second, un troisième l'imitent, «t toute la gendarmerie se précipite vers le Danube l/lïloctour, qui combattait h peu de distance, aperçoit avec consternation cette déroule : « Allez, Messieurs, crie-t-il à ses aides de camp, courei aux gendarme, dites-leur que je suis Ht, ralliez-les et qu'il» retournent it la charge. » Les olllciers partent au galop; mais quand le chef est impuissant, les lieutenants ne peuvent sulllrc : les gendarmes ne peuvent être ramenés 1 .
Un ce moment, l'armée anglaise arrive tout entière, serrée et en bon ordre. Marlborough fait un signe, et quatre-vingts escadrons * s'élancent h fond
• * Lm oflldcri <l« Kiwlurmc* «ont <l* itbt hrwve» «mm, imii
ilurmi* n'ont rien luit <|iil vaille. I,« kkim «It* lu cavalerie it mut l«lt. i'*
<|ik hom -mal, car on n'a JuiiimIh rompu un ifiul (Jet eicadroni ennemi • Hr laiton de Ta! lard, precluto.
• . J« fol aHaquc, dit Tullinl, par 4H bataillon* m H0ttca4rO0l Klal»,iitl .1 || Milite de l'Annle-terre m de la Hollande. » Même relaito»-
de train. Ils achèvent l'œuvre de destruction, descendent dans la plaine, culbutent à coups de sabre les cavaliers ébranlés et les poursuivent l'épée dans les reins jusqu'au Danube. Des escadrons entiers viennent s'y engloutir. Le fleuve roule des chevaux , des morts et des fuyards; quelques-uns traversent à la nage, d'autres se réfugient dans Blenheim ; la plupart restent au pouvoir de l'ennemi. Tallardestdu nombre des prisonniers : trompé par la faiblesse de sa vue, il lance son cheval sur un escadron anglais, le prenant pour un des siens; à son cordon bleu, les ennemis reconnaissent un personnage considérable et l'arrêtent. Notre aile droite est anéantie.
Vaincus à la droite, les Français élaient victorieux au centre et à la gauche. Marsin et l'Electeur combattaient dans des ravins, et, malgré tous ses efforts, Eugène ne put y pénétrer. Cinq fois il essaya de les forcer, cinq fois ils soutinrent les assauts de l'armée allemande *. Le soir seulement, après la déroute de Tallard, ils craignirent d'être entamés par les forces réunies d'Eugène et de Marlborough, et se replièrent au delà du Danube. Marsin et Maximilien emportaient tous les trophées d'une victoire, huit canons et trente drapeaux ; mais la fatale séparation des armées portait ses fruits : Marsin avait laissé écraser la cavalerie de Tallard, et maintenant il abandonnait son infanterie dans Blenheim.
1 La relation des alliés, publiée» la Haye, avoue seulement trois fois- Elle assure qu'à la quatrième charge les Français se retirèrent, mais cela est inexact.
Il y avait dans ce village douze mille hommes, inutiles pendant la bataille et sacrifiés par la retraite. C'étaient les plus vieilles et les meilleures troupes de l'armée. Leur chef, le marquis de Clérambault, se voyant oublié depuis l'attaque du matin, était allé près de Tallard pour prendre ses ordres. 11 arriva au moment de la charge décisive de Marlborough, et fut entraîné par les fuyards jusqu'au Danube. Mais là, au lieu de rejoindre son corps d'armée, Clérambault, troublé par la déroute, ne songea plus qu'à sauver sa vie : il était accompagné d'un domestique; il lui fit sonder le fleuve, s'y jeta après lui et disparut bientôt dans les eaux avec son cheval ; son compagnon arriva seul à l'autre rive 1 . Pendant l'absence de Clérambault, un de ses brigadiers, nommé Sivières, prit la responsabilité des événements. Il cria aux officiers d'Artois et de Provence de le suivre et de se faire jour à travers l'ennemi. La plupart des officiers enfermés dans Blenheim accourent à sa voix, et, suivi de cette faible troupe d'élite, Sivières exécute une brillante sortie sur l'ennemi. Mais il est accablé par le nombre et ramené dans le village, où les Français demeurent enfermés jusqu'au soir 2 . En ce moment, comme les derniers escadrons de Tallard se précipitaient dans le Danube, un des jeunes officiers de Clérambault, Denonville, colonel du Royal-Infanterie, se présenta
I Histoire du prince Eugène. ~ Saint-Simon, l. IV, p. 213. Suivant une autre version, le cheval de Clérambault, effrayé par un boulet, emporta son cavalier dans le Danube.
- Voltaire, Siècle de Louis XIV.
a l'entrée de Blenheim, avec un mouchoir a la main. Il était suivi d'un général anglais, nommé lord Orkney. « Est-ce un prisonnier que vous nous amenez? lui crient ses compagnons. — Non, Messieurs, répond Denonville, je suis prisonnier moi-même et je viens vous dire qu'il n'y a pas d'autre parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte d'Orkney qui vous offre la capitulation. » En même temps, au lieu de conférer avec les généraux qui se récrient, Denonville s'adresse aux soldats et les exhorte à rendre les armes. Le maréchal de camp de Blansac, qui avait pris le commandement depuis la disparition de Clérambault, impose silence au prisonnier et lui enjoint de se retirer; mais l'impression était produite ; elle fut profonde.
A. la nuit tombante, comme les derniers coups de canon de l'Électeur retentissaient sur le Danube , lord Orkney revient et demande à parler au général. Conduit près de Blansac, il lui annonce que Marlborough est devant lui avec quarante bataillons et soixante pièces de canon, que l'armée ennemie tout entière va l'entourer ; que le corps de Tallard est détruit et son chef prisonnier; que Marsin et l'Électeur quittent le champ de bataille, que toute résistance devient impossible, et qu'il vaut mieux accepter une capitulation que de faire périr tant de braves gens. Blansac refuse de se rendre à ces propositions et somme de nouveau l'Auglaisde s'éloigner, mais celui-ci insiste et le prie seulement de venir sur parole s'assurer par ses yeux delà vérité de son récit. Blansac accepte, et
suivi de M. de Hautefeuille, mestre de camp général des dragons, il s'avance jusqu'à deux cents pas du village , d'où il voit les Français en déroute et les colonnes ennemies qui les enveloppent. Accablés par ce spectacle, Blansac et Hautefeuille rentrent dans Blenheim. Ils convoquent les officiers généraux et racontent ce qu'ils ont vu. La situation était désespérée : il était impossible de tenir dans un village contre une armée entière et victorieuse, sans vivres et sans munitions d'engagement du matin avait presque entièrement épuisé leurs cartouches). Après de longs pourparlers, les généranx acceptent la capitulation ; mais les soldats poussent des cris de fureur et refusent de livrer leurs armes. Quelques-uns brisent leurs mousquets; ceux du régiment de Navarre, l'un des plus anciens et des plus illustres de l'armée l , déchirent leurs drapeaux et les enterrent au bruit lugubre des tambours. Tel fut du moins le récit des officiers généraux , car la voix c de ces vieux piliers de bataillons, qui perça, ne fut pas une relation suivie 2 . »
La capitulation de Blenheim termina cette malheureuse journée. Les Français perdaient seize mille prisonniers, douze mille morts, l'armée de Tallard presque tout entière. L'Allemagne cependant nous restait encore; l'Electeur et Marsin conservaient vingt mille soldats; ils pouvaient réunir vingt-cinq mille
1 La réputation de ce régiment était incroyable. « Un poltron devient brave, écrivait longtemps après Jean-Jacques, en entrant dans le régiment de Navarre. » Emile, livre IV, p. «316.
* Saint-Simon, I. IV, p. 213.
hommes dispersés dans la Bavière, rejoindre Villeroy sur la rive allemande du Rhin et livrer une seconde bataille; ils ne l'essayèrent même pas. Anéantis par
ce désastre, ils se replièrent le lendemain vers la
France.
Cette retraite fut trisle : les soldats marchaient humiliés et silencieux ; il fallait brûler les bagages; une épidémie tuait les chevaux ; les hussards autrichiens harcelaient l'arrière garde ; les paysans de l'Empire massacraient les traînards et les blessés. Marsin rejoignit enfin Villeroy, qui arrivait à sa rencontre, et ils repassèrent ensemble le Rhin. Mais les ennemis les suivirent. Ils traversèrent le fleuve après eux, enlevèrent Trêves, Trarbach et Landau, malgré l'héroïque résistance du gouverneur, M. de Laubanie, aveuglé pendant le siège par un éclat de bombe ; puis ils envahirent l'Alsace, où ils prirent leurs quartiers d'hiver 1 .
A qui maintenant imputer la responsabilité du terrain et du sang perdus? On a vu la belle conduite de l'armée durant cette campagne, la courageuse résignation des soldats au milieu des fatigues et des souffrances, le désespoir de ces vétérans, enfouissant leurs drapeaux; nul ne peut accuser de tels hommes. Il faut remonter plus haut et mettre en cause leurs capitaines généraux. Marsin et Tallard étendirent trop leur ligne de bataille et combattirent sans se prêter le mutuel appuide leurs forces ; ils entassèrent
1 Ociohre 170i.
dans un village le tiers de leurs bataillons Il serait
trop long d'énumérer toutes leurs fautes; le contemporain Feuquières en a relevé douze principales 1 . L'histoire pourrait flétrir cette bataille du nom de Journée des Fautes.
Le gouvernement, lui aussi, faillit à sa tâche. Dans les guerres modernes où la stratégie décide de la victoire, sans le mérite des généraux la valeur des soldats est impuissante. « Ton maître serait invincible, disait Marlboroughà un grenadier le soir de la bataille, s'il avait beaucoup de soldats comme toi. — Ce ne sont pas, lui repartit le captif, les soldats comme moi qui manquent , mais les généraux comme vous. » Les généraux cependant ne manquaient pas. Louis XIV avait sous la main une éclatante pléiade d'hommes de guerre : Villars et Berwick, Vendôme et Boufflers, Vauban, Conti, le jeune duc d'Orléans, toute une armée de bons lieutenants généraux, Noailles, Magnac, Médavy, d'Albergotti, Puységur, d'Hasfeld; les ministres seuls manquaient. Louvois et Barbesieux son fils étaient morts , et Chamillart, leur incapable successeur, confiait les armées d'Allemagne aux trois plus faibles maréchaux du règne : Marsin, Tallard et Villeroy. Louis XIV subissait à son insu ces choix, appuyés par madame de Maintenon ou par des intrigues de cour; nous en avons vu les suites.
Quelques succès de l'armée d'Italie vinrent adoucir
1 Mémoires de Feuqmèren, p. 343.
l'amertume de ces revers. Les généraux de Louis XIV y étaient partout victorieux : la Feuillade occupait la Savoie; Vendôme prenait Verceil Yvrée et entourait la forte ville de Verrue, indispensable pour le siège de Turin ; son frère , le Grand-Prieur, chassait les Autrichiens du Milanais et les repoussait dans le Tyrol. Ces avantages, malheureusement, ne compensaient pas les désastreuses conséquences de Blenheim. Cette môme année enfin, tandis que les alliés s'établissaient sur notre territoire, leurs flottes portaient les drapeaux de la Grande-Alliance au delà des Pyrénées; ils attaquaient Philippe V au cœur de ses États, et par le Portugal, l'Andalousie et la Catalogne, ils envahissaient l'Espagne.