‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 4 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

hussards arrivés les premiers refusant d'attendre riufanterie, coururent le sabre à la main sur les Autrichiens, et les précipitèrent dans les bois de la Theiss, où ces malheureux périrent tous engloutis ou noyés 1 .

La Theiss était ouverte. Quelques officiers proposaient de revenir dans les Carpathes, mais les cavaliers étaient impatienls de se déployer dans les steppes, où les nombreuses populations magyares les appelaient. Rentrer dans les montagnes, c'était se condamner à une véritable guerre de partisans, et il une lutte stérile d'escarmouches : Ragoczi marcha en avaut. Comme les bateaux manquaient, il embarqua des hommes et des chevaux sur des radeaux, et traversa la Theiss.

Dès son apparition sur l'aulrc rive , tous les Magyares des steppes , laboureurs , bûcherons , mineurs, gens à demi nus, mais robustes, rompus k la fatigue et à la marche, au maniement du cheval et du sabre, de la hache et du mousquet, accourent sous ses drapeaux, et en quelques jours Ragoczi compte huit mille soldats. Partagés jusqu'alors entre la terreur de l'Autriche et l'effroi d'une jacquerie, les gentilshommes imitent enfin les paysans. Le vainqueur de Dolha, Karoly lui-même, vient trouver le prince, qui le nommegénéral. Les officiers hongrois au service de l'Empereur désertent en foule, et donnent à Ragoczi les capitaines qui lui manquent. Avec

• Juillet 1703.

eux il enlève tous les forts qui bordent la Theiss ; au centre de la Hongrie plusieurs villes se soulèvent sans l'attendre et chassent leur garnison ; au sud les insurgés pénètrent jusqu'aux frontières de la Turquie; au nord un de leurs plus vaillants capitaines, Ladislas Oskay, traverse tout le royaume, et vient camper à trente lieues de Presbourg. On porte à Vienne la couronne de saint Etienne, déposée à Presbourg, et regardée comme le palladium de la Hongrie. A Vienne, trente mille hommes travaillent nuit et jour a creuser des fossés pour couvrir la capitale 1 : l'insurrection devenait une guerre.

L'Empereur était menacé de toutes parts. Villars arrivait par la Bavière, Ragoczi par la Hongrie, et Léopold n'avait que quelques régiments magyares, troupes douteuses devant l'insurrection. Après de grands efforts, l'Empereur rassembla cependant deux corps d'armée, et les confia aux comtes Schlick et Forgatz, avec ordre de repousser Oskay et de délivrer la haute Hongrie. Tous deux passent le Danube, dispersent k Leva la cavalerie d'Oskay, pénètrent dans les montagnes où ils reprennent le pays des mines; mais là finissent leurs succès. Ragoczi , occupé au siège de Zatmar, envoie contre eux ses meilleurs lieutenants, Karoly et Berseny, qui refusent la bataille et harcèlent les Autrichiens dans les Carpathes. Les désertions continuent : l'un des deux généraux de l'Empereur, Simon Forgatz, passe aux insurgés. Son

• Ces lignes existent encore. Engel. T. V, p. 183. — Vie du prince Ragoczi y p. 121.

collègue, Schlick, publie une inutile amnistie pour ramener les déserteurs. Dans l'impuissance de tenir la campagne, il se retire sous le canon de Presbourg. Karoly et Berseuy reprennent les mines et tout le terrain perdu jusqu'aux confins de la Bohême. Ils descendent ensuite le Danube, et ravagent les campagnes de l'Autriche, où l'hiver seul les arrête *.

L'Empereur profite de ce précieux répit. Il forme des régiments slaves et allemands, place à leur tête le feld - maréchal Heister, ancien adversaire de Tékély, vieilli dans les guerres de Hongrie, et lui adjoint le ban de Croatie Palfy, général habile et rusé, qui lui mène les Croates et les Serbes, éternels ennemis des Magyares. Heister ouvre la campagne dès les premiers jours du printemps. Établi sur la frontière de l'Autriche, au château d'Eisensladt, Karoly passait ses nuits a jouer et à boire; Heister surprend son armée et la taille en pièces 2 . Il marche ensuite sur Forgatz, qui ravageait l'archiduché, l'attaque à Coroneso, près de Raab, le met en fuite, et reprend tout le pays jusqu'au Danube 3 . Pour effrayer les populations et les détourner de prendre les armes, Heister lâche la bride au soldat victorieux. Les Croates brûlent et tuent comme sur Une terre étrangère 4 . La haine de race éclate dans

1 Décembre 1703.

* Mars 1704.

3 Juin 1704. EngeL, V, p. 293.

* ■ Heister croyait en faisant massacrer les enfants, et lâchant la bruit* à la cruauté du suidai, pouvoir imprimer la terreur dans l'esprit du peuple et le détourner de prendre les armes. » Mémoires de liagoczi, t. V, p. Î4*.

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toute son horreur : en l'absence des hommes parlis pour la guerre, les Serbes 1 se ruent sur les villages magyares, égorgent les femmes et les enfants, puis se retirent dans leur pays chargés de dépouilles. Ragoczi accourt pour venger ses généraux et reprendre les comtés soumis par Heister, mais au moment de passer le Danube, comme il faisait construire des ponts, ses soldats refusent d'avancer , déclarant qu'ils n'abandonneront pas leurs familles à la vengeance des Serbes. Ragoczi est contraint de renoncer à son entreprise et de les mener contre ces barbares. Il longe le Danube, traverse au milieu de Tété les sables brûlants des steppes, où ses troupes manquaient d'eau et faisaient chaque jour des marches de huit à dix heures, et après d'horribles souffrances, arrive dans le pays des Serbes, qui s'étend sur les frontières ottomanes, de la Croatie a la Transylvanie. A son approche, les uns avaient fui chez les Turcs, les autres dans les marais de la Theiss, où ils se cachaient dans les roseaux élevés qui bordent cette rivière ; un grand nombre s'étaient jetés dans la forteresse impériale de Seghedin. Ragoczi saisit leurs troupeaux, saccagea leurs villages, et, fouillant les marais, brûla les fugitifs jusque dans leurs roseaux. 11 remonta ensuite la Theiss, et investit Seghedin ;

1 • Cette nation (les Serbes), ennemie naturelle des Hongrois (lisez Magyares), se contenait dans ses habitations, lorsqu'ils savaient quelque corps de nos troupes en campagne; mais sitôt qu'elles s'éloignaient, ils se rassemblaient pour faire des courses sur les bourgs et les villages, contre lesquels ils exerçaient de véritables barbaries, parle massacre des femmes et des enfants et par des incendies. » Mém. de Rugoczi t i.\ , p. ! 48.

mais là, accablé par la fatigue et les chaleurs, il tomba (langoureusement malade de la fièvre. Le médecin français qui le soignait d'habitude était absent; pour le remplacer, le prince fit venir un homme du pays, malgré la supplication des siens qui le conjuraient de se méfier de ses remèdes. Ces soupçons étaient mal fondés; ce médecin était un protestant allemand qui avait autrefois connu le prince, et qui lui sauva la vie. A peine rétabli, tout tremblant encore de fièvre, Ragoczi ordonna l'assaut de Seghedin, emporta la place , y mit le feu , et fit passer la garnison au fil de Vépée 1 . Après ce terrible châtiment infligé aux Serbes, il revint sur Heister, qui s'avançait sur Presbourg avec son armée victorieuse grossie de milices autrichiennes et de bandes slaves.

Ragoczi enleva sous ses yeux Neuhausel, ville forte entre Presbourg et Comorn, dont il fitsaplace d'armes. Trois cents dragons magyares, qui faisaient partie de lagarnison, se soulevèrent aux cris de : Vive Ragoczi! vive la liberté ! et lui ouvrirent les portes de la ville Le prince attaqua ensuite Léopoldstadt, que le maréchal Heister vint secourir en toute hâte. Ragoczi, dont les troupes n'étaient pas assez aguerries, voulait éviter un engagement, mais ses généraux lui ayant représentéque l'armée entière se débanderaits'ilse retirait sans combattre, l'entraînèrent au-devant des Autri-

» Août 1704. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. Itii. — Vie du princt llayocït, p. 139.

s Vif du prince l\uf" 1 79.

chiens. 11 les rencontra près de Tirnau et leur livra bataille.

Ce fut une journée désastreuse. C'était le lendemain de Noël 1 : la neigo tombait en abondance, et, chassée par le vent, fouettait les Hongrois en plein visage; leurs escadrons aveuglés font une fausse manœuvre qui ouvre une large brèche dans leurs rangs; les Autrichiens s'y jettent en foule et chargent avec confiance. Au milieu de la mêlée, un bataillon de déserteurs allemands fait volte-face, décharge à bout portant ses fusils sur les Magyares et passe sous les drapeaux de l'Empereur. Cette soudaine trahison augmente le désordre : les bataillons et les escadrons se débandent à la fois ; Ragoczi est entraîné avec eux et toute l'armée prend la fuite. Mais la bataille de Tirnau fut plutôt une déroute qu'un désastre. Dès le commencement de l'action, les paysans, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, avaient jeté leurs mousquets pour s'enfuir. La cavalerie, qui était la principale force du prince, revenait sans grandes pertes, et quelques jours après, Ragoczi ralliait son armée presque tout entière, Il rentra dans les Carpalhes, où les Autrichiens n'osèrent le suivre, et dès les premiers froids de l'hiver 2 , ses lieutenants Karoly, Berseny et Forgatz recommençaient leurs courses. Les Magyares passèrent le Danube sur la glace, descendirent en Autriche et ravagèrent les faubourgs de Vienne. Heister les avait dispersés, mais non vaincus.

i 1Q décembre 1704. Mémoire* de Ragoczi, l. V, |». \m. a De 1704 à 1705.

Ragoczi, plutôt administrateur que générât, laissa ses lieutenants guerroyer dans les plaines de l'Autriche, et travailla à assurer l'équipement et la solde de ses soldats. L'argent manquait; les mines d'or et d'argent, mal exploitées par les Hongrois, donnaient un faible revenu; il profita de la richesse des mines de cuivre, pour se procurer des ressources inattendues. Avec l'autorisation de la diète, il fit frapper une quantité considérable de monnaie de cuivre, en lui donnant une valeur supérieure à sa valeur véritable, ce qui égalait pour ainsi dire ce métal à l'argent 4 . Ce moyen lui permit de subvenir à la solde régulière de ses troupes. Trop scrupuleux et trop éclairé pour dédaigner les apparences de la liberté chez un peuple qui combattait pour s'affranchir, il eut soin de frapper ces pièces nouvelles, non à son coin, mais à celui de la Hongrie. Un plus remarquable désintéressement lui fit refuser la couronne de Pologne; les principaux seigneurs de ce pays l'ayant jugé digne d'occuper un trône que venait de quitter Sobiesky, Ragoczi ne crut convenable ni à son honneur ni à sa réputation , d'abandonner sa patrie pour aller recevoir une couronne étrangère 2 . Un autre motif, qui concernait les

1 C'était, si l'on pouvait ainsi parler» un assignat de cuivre, une sorte de monnaie pareille à la monnaie obsidionale. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 127.

* « Avant entrepris la guerre pour la liberté de ma patrie et voyant tous les ordres du royaume dans un si grand mouvement et une si grande fermentation, je ne crus convenable ni à mon honneur ni à ma réputation d'accepter une couronne étrangère, ne voulant pas exposer au joug allemand celle ombre de liberté «lui restait encore. » Mémoires de Rayoczi, l. V, p. 87.

intérêts de l'insurrection , l'engageait à refuser. Pierre le Grand, qui soutenait en Pologne l'électeur Auguste de Saxe, avait noué avec Ragoczi de secrètes relations, où il l'avait fait assurer de son amitié, et ce dernier ne voulait point priver ses compagnons de ce puissant allié , en se portant compétiteur du roi Auguste. Un second allié, plus puissant mais plus éloigné, Louis XIV , lui envoyait un ambassadeur public, M. de Fierville *, pour résider près de sa personne, avec de l'argent, des officiers et des ingénieurs. Aux portes de la Turquie enGn, les Transylvains 2 se soulevaient en armes contre l'Autriche; ils abolissaient le gouvernement impérial, relevaient le trône de leurs souverains électifs, et, en souvenir de ses aïeux et par considération pour sa personne, proclamaient Ragoczi prince deTransylvanie \

Ainsi, pour résumer cette lutte formidable, malgré les avantages des Autrichiens, l'insurrection couvrait la moitié des provinces impériales , et elle s'étendait comme un vaste incendie, des frontières de la Turquie aux montagnes de la Bohême. A l'exception de quelques villes perdues au milieu des populations insurgées, les Magyares tenaient le Danube et la Theiss, les steppes et les mines, les forts et les montagnes, et la chaîne entière des Carpathes. Ils débor-

1 Louis XIV lui envoya un deuxième ambassadeur, le marquis des Aileures, en l'assurant de sa protection avec deux ingénieurs brigadiers d °nt l'un était \a Maire, et lui promit 50,000 livres par mois. Mémoiret bhagoczi, t. VI, p. 72.

* On sait que les Hongrois l'appellent la mère patrie.

3 Août 1701.

daient ensuite au delà du terrain occupé par l'insurrection en Moravie, en Autriche et en Styrie et insultaient les faubourgs de Vienne, où Ton voyait, des remparts, brûler les villages voisins *. Secrètement appuyé par la Russie, publiquement secouru par la France, porté par acclamation au trône de Transylvanie, Ragoczi comptait sous ses ordres cinquante mille soldats, avec lesquels il avaitpu rejoindre dans l'Empire les Bavarois et les Français. Villars avait déjà tenté et failli même d'accomplir cette jonction, dont l'espoir avait principalement décidé le prince à commencer la guerre \ Malheureusement Villars était au fond des Cévennes, et son successeur, le maréchal de Marsiu, loin de continuer ses projets, perdait à la fois en Allemagne , comme nous Talions dire, la cause de la Hongrie, de la Bavière et de la Frauce.

1 Vie du prince Ragoczi, p. 128.

2 II le dit lui-même dans ses Mémoires.

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