CHAPITRE VI
Siège de Gibraltar par une année franco-espagnole. — Difficultés de ce siège.— Les Anglais secourent la place par mer. — Nécessité de fermer la mer pour prendre Gibraltar. — Louis XIV envoie Poinlis avec une flotte pour bloquer Gibraltar. — Infériorité de la flotte française. — Vaines représentations de Pointis à Madrid.— Arrivée du maréchal de Tessé, qui vient prendre la direction du siège. — Héroïque combat de Pointis. — Défaite et dispersion de sa flotte. — Invasion de PEstramadure par les Anglo-Portugais. — Tessé lève le siège de Gibraltar et marche à leur rencontre. — Détresse de l'armée espagnole en Estraraadure. — Expédition de l'archiduc Charles et de Peterborough à Barcelone. — Aventures et caractère de Peterborough. — Soulèvement des paysans valenciens et catalans. — Débarquement des alliés à Barcelone. — Siège de Barcelone.— Assaut et prise du Montjuich. — Révolte des Barcelonais. — Générosité de Peterbourgh, qui préserve la ville du pillage et arrache le gouverneur aux habitants. — Entrée solennelle de l'archiduc à Lisbonne. — Révolte générale de la Catalogne et du royaume de Valence.
La campagne d'Espagne , comme celle d'Italie , s'ouvrit par un siège, celui de Gibraltar, déjà investi l'année précédente par le marquis de Villadarias, avec une armée française et espagnole. Ce siège était plus difficile encore que celui de Verrue. Gibraltar pst situé dans une presqu'île baignée par la Méditerranée, et défendu du côté de la terre par des rochers escarpés. Depuis la prise de la ville, les Anglais avaient relevé les anciennes murailles des Espagnols et bâti de nouvelles fortifications. La place était abon-
damment fournie de toutes choses. Elle renfermait une nombreuse garnison, commandée par l'intrépide George de Darmstadt, l'ennemi mortel des Bourbons. Elle avait à ses pieds la mer, couverte de vaisseaux anglais, qui lui apportaient des vivres, des munitions et des soldais. Sans être inexpugnable, Gibraltar était déjà Tune des plus fortes villes du monde.
Pfins les premiers jours du siège , les Français eurent à subir sous ses murs les rigueurs inattendues du climat. Sous ce ciel andalou , si clément d'habitude, ils retrouvèrent les vents, les pluies et jusqu'aux nuages du Nord. Ce temps contraria les travaux, déjà retardés par la nature du sol; le roc brisait les outils, le sable au contraire cédait vite, mais les pluies, les vents même le ramenaient dans les tranchées et détruisaient les travaux. Eu dépit de ces obstacles, M. de Villadarias, vieillard courageux
et intelligent, dressa ses batteries et ouvrit le feu; mais il ne put pratiquer une brèche. Le gouvernement espagnol, avec son incurie ordinaire, envoyait c|es munitions insuffisantes, et il fallut à plusieurs reprises interrompre le feu. Pendant ce temps les ennemis réparaieut leurs avaries. Leur ^rtjHerip sans cesse renouvelée, sans cesse approvisionnée par la mer , tirait sans relâche et faisait essuyer aux assiégeants des pertes énormes. Les soldats espagnols mouraient de froid sous la tente ; beaucoup désertaient; les ennemis, au contrée, recevaient fous les jours des reqfprU*. Après trois
mois de tranchée ouverte, les assiégeants n'étaient qu'à cent cinquante toises de la contrescarpe^. Il é/ait désormais impossible de prendre Gibraltar sans tenir la mer, et les Espagnols n'avaient pas \in vaisseau de ligne.
Louis XIV vint au secours de Philippe Y, Il envoya devant Gibraltar le baron de Pointis 2 , célèbre par sa brillante expédition contre Cartbagéne, et l'un dos plus braves et des meilleurs marins de l'époque, Pointis réussit d'abord à bloquer la ville avec ses vaisseaux, mais un orage l'ayant contraint de se rér fugier à Cadix permit aux Anglais d'envoyer de nouveaux secours a Gibraltar. L'amiral Lacke y jeta deux convois de vivres, avec une si prodigieuse quantité de bombes et de boulets, qqe le feu des enncmjs put dominer celui des batteries françaises. Yilladarias, qui voyait fondre son armée, tenta un effort désespéré et donna l'assaut au terrible roc ; jl ejnpqvta les fossés de la citadelle, mais il ne put s'y maiutenir et fut repoussé avec upe perle considérable 3 . Il avait . l'expérience d'un général, mais non les connaissant ces d'un ingénieur. Désespérant alors de prendre la ville, il demanda au roi la permission de convertir le siège en blocus : Philippe V ne voulut pas encourir stjql la responsabilité d'une telle décision, et, avant
» Mémoires de Noailles, p. ISO.
«Jean-Bernard Desjeans, baron de Pointis, né en 1635, prit Carthagène le 2 mai 1697 et enleva aux Espagnols plus de dix millions ; il est mort en 1707.
3 Saint-Philippe, t. 1er, p . 30 i. 7 février 1705.
de répondre, ii envoya le maréchal de Tessé pour examiner les travaux.
Tessé avait remplacé en Espagne le duc de Berwick, renvoyé par la reine, qui lui reprochait la roideur de son caractère 1 . Il était brave jusqu'à la témérité : dans un combat près de Milan, il avait reconduit jusqu'aux avant-postes impériaux, à coups de canne, un officier autrichien qui lui avait tiré un coup de pistolet. Tessé, avec le coup d'œil militaire, avait une indécision qui rendait inutile cette précieuse faculté; il apportait en outre dans les affaires une funeste et perpétuelle causticité, qui devait trouver dans la Péninsule d'amples sujets de s'exercer, et qui lui attira le mépris et la haine des Espagnols. Il avait la souplesse qui manquait à Berwick, mais non la réserve du fils des Stuarts. Sans activité dans Je commandement, sans talents d'organisation , toujours prêt à s'alarmer et à se plaindre, il était plus propre à décourager qu'à rassurer des soldats. Moins général que courtisan, il cherchait plus à plaire qu'à servir*, et il avait donné de tristes preuves de ce caractère sous l'impitoyable ministère de Louvois.
1 a Quand le maréchal de Tessé, qui était fort de mes amis, fut arrivé a Madrid, il demanda naturellement à la reine si elle n'avait pas lieu d'être contente de la campagne que je venais de faire. Elle répondit que l'on m'estimait fort et que j'avais rendu de grands services.... sur quoi le maréchal lui dit : mais pourquoi donc Pavez-vous fait rappeler? — Que voulez-vous que je vous dise? répondit celte princesse, c'est un grand diable d'Anglais, sec, qui va toujours tout droit devant lui. » Mémoires de Berwick. Collection des Mémoires de Michaud et Poujoulat, t. XXX, p. 367 et 368.
s « C'était, dit Voltaire, un homme habile et aimable, d'un génie fait pour plaire. » Siècle de Louis XIV, p. 358.
C'était un des incendiaires du Palatinat et l'un des héros des dragonnades.
A son arrivée devant Gibraltar, il trouva les travaux suspendus et les assiégeants démoralisés. Villadarias avait épuisé ses poudres, tandis que les Anglais, toujours approvisionnés par leurs flottes, tiraieut sans interruption depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. L'amiral Lacke, avec trente-cinq vaisseaux, bloquait Pointis à Cadix, et Gibraltar restait ouvert aux escadres anglaises. Dès les premiers jours de son arrivée, le maréchal y vit entrer sous ses yeux un troisième convoi i .
Le gouvernement espagnol perdit patience, et, sans considérer qu'il allait sacrifler sa flotte, il enjoignit à Pointis de retourner devant Gibraltar. Pointis avec treize vaisseaux ne pouvait lutter contre trentecinq ; il courut en poste a Madrid pour éclairer les ministres, mais ils maintinrent leur décision et lui ordonnèrent d'obéir. Pointis s'éloigna la colère dans le cœur. Comme il l'avait prévu, Lacke suivit sa trace, et arriva bientôt après dans la baie de Gibraltar. Le vent avait heureusement dispersé l'escadre française, et Pointis n'avait plus avec lui que cinq vaisseaux ; les Anglais les enveloppent : Pointis lutte avec une intrépide opiniâtreté pendant cinq heures,
1 « J'ai trouvé le siège plus avancé que je n'aurais cru malgré deux secours arrivés et un troisième que j'ai eu le désagréable spectacle d'y voir entrer; le tout par mer. Les Anglais nous montrent qu'on peut en tout temps la tenir, car ils s'y promènent comme vos cygnes à Chantilly sur la rivière. »• Lettre de Tessé au prince de Condé. Mémoires de Teué, t. II, p. 147.
il perd trois navires, niais il traverse la flotte anglaise, se fait échouer sur le rivage et sauve ses matelots 4 . Le reste de l'escadre parvient à s'échapper et va porter à Toulon la nouvelle de cet échec , d'autant plus grave que notre marine est expirante 2 . L'amiral Lacke jette un dernier convoi dans Gibraltar, avec une quantité considérable de munitions et cinq mille hommes qui débarquent dans la place au son des fifres et des hautbois 3 . La défaite de la flotte rendait le succès impossible ; Tessé changea le siège en blocus, et, laissant Un corps d'armée devant Gibraltar, marcha sur le Tage où un danger plus pressant menaçait : une armée anglo-portugaise, commandée par le protestant Ruvigny *, devenu en Angleterre lord Galway , passait les frontières de l'ouest et envahissait l'Estramadure.
Tessé trouva l'arnlée qui gardait cette province, dans le plus complet dénûment , sans armes , sans solde, sans habits et désertant par troupes 5 . L'infanterie était partie presque tout entière ; les gouverneurs des forteresses écrivaient qu'ils ne pouvaient servir sans traitement et qu'ils se retiraient dans leur
1 21 mars 1705. Archives de la Guerre, vol. 1790> n« 9. Lettre de Pointis ù Tessé. 22 mars 1705.
* Mémoire* de Noailles.
3 Saint-Philippe, t. I" , p. 305.
* Henri de Ruvigny, né en 1647, après avoir été en France député général des Églises réformées, lut contraint de s'expatrier après la révocation de l'édit de Nantes; il passa en Angleterre, où il obtint avec des lettres de naturalisation le titre de comte de Galway. 11 est mort en 1720.
» Archives de ta Vuerre, vol. 4884. Lettré de Tessé à Philippe V, 27 avril 1705.
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famille. Au milieu de difficultés analogues, Berwick avait gardé le silence et s'était "efforcé sans bruit d'y remédier; Tessé remplit ses lettres de plaintes et de railleriës inconvenantes sur la détresse et la nonchalance des Espagnols 1 . Dans l'impuissance de combattre, il se borna à harceler Galway avec ses cavaliers, seule force dont il pût disposer. Ces hommes déguenillés, mais montés sur d'excellents chevaux/ tinrent bravement la campagne 2 . Les chaleurs et la misère de l'Estramadure servirent au moins heureusement les Espagnols. Galway se décida à évacuer un pays sans eau et sans ressources, où ses soldats ne pouvaient subsister, il rejoignit la frontière et ramena son armée dans les villages du Portugal. Tessé profita de son absence pour lever des recrues et réorganiser ses régiments. 11 réunit peu a peu vingt-cinq mille hommes et couvrit avec eux l'Estramadure jusqu'à la fin de la campagne \
Repoussés d'Estramadure, les ennemis préparèrent à Lisbonne une nouvelle expédition, destinée à porter
1 « Aucun de vos gouverneurs n'est payé. Quasi tous vos gouverneurs m'ont écrit qu'ils ne jpouvoient plus servir et que la plus grande marque de fidélité qu'ils pussentvous donner est de se retirer chez eux et de ne pas passer chez vos ennemis. Vos troupes, c'est-à-dire votre cavalerie, car pour votre infanterie il n'en est pluo question, disent hautement qu'il faut manger du pain à quelque maître que l'on soit.... Au nom du ciel, sire, songez que nous voici en campagne et dans un pays sec, sans secours, sans viande, sans troupes et sans argent. * Archives de la Guerre, vol. 4885, no 37. Lettre de Tessé à Philippe V. 7 mai 170o.
* Dans une de ses lettres, Tessé nous peint plaisamment cette cavalerie « non payée, non bottée, non armée, non montée, non sellée. » Archives de la Guerre, vol. 1885, no 212. Juin 1705.
3 Juillet 1705.
la guerre à l'autre extrémité de l'Espagne , et à renouveler l'infructueuse tentative de soulèvement qu'ils avaient faite Tannée précédente en Catalogne. Cette expédition se composait de nombreux bâtiments de transport, chargés de troupes anglaises, allemandes et portugaises, d'un matériel de siège considérable et de dix mille fusils pour armer les Catalans. Le compétiteur de Philippe V, l'archiduc Charles monta sur l'un des vaisseaux pour exciter la révolte par sa présence et montrer aux Espagnols un autre roi. Avec lui s'embarqua l'ancien vice-roi de Barcelone, George de Darmstadt; avec lui encore le comte de Peterborough l , qui remplissait à la fois, en Espagne, les fonctions de général et d'ambassadeur. Mobile et ardent, chevaleresque et aventureux, Peterborough avait été à quinze ans dans le Maroc pour y combattre les Maures ; h vingt ans, il avait embrassé la cause de la révolution protestante, pris part à la conspiration de 1688, et, pour mieux tromper les Stuarts, il s'était rendu en Hollande, près de Guillaume, par l'Amérique, en traversant deux fois les mers. Il se trouvait sur l'un des vaisseaux de Guillaume III, lors de sa célèbre descente en Angleterre, qu'il avait conseillée l'un des premiers. Il s'était voué maintenant au triomphe de l'archiduc, et l'aidait comme un fidèle compagnon de sa fortune et de
1 Charles Mordaunt, comte de Peterborough, né en 1662, mort à Lisbonne en 1735. « J'ai vu deux fois lord Peterborough, écrit Madame, il a de l'esprit comme un diable, mais une têle fort étrango. » Uttre du 22 septembre 1714. T. I", p. 146.
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son sang. 11 entretenait souvent à lui seul la petite cour de Charles III. Voyageur infatigable (il disait qu'il était l'homme du monde qui avait vu le plus de postillons et de rois), ami des meilleurs écrivains du temps , écrivain lui-même , Peterborough a laissé sur cette guerre une trop courte correspondance, où l'esprit étincelle à chaque page. Sa vie et ses aventures lui avaient valu déjà une réputation d'originalité, dans un pays où les caractères sont plus fortement accusés que dans nul autre. Il apportait au service de l'archiduc d'incontestables vertus, son courage , sa générosité , mais aussi ses enthousiasmes, ses déceptions et l'extrême mobilité de son humeur.
La flotte qui portait l'archiduc, Darmstadt et Peterborough, passa le détroit de Gibraltar et côtoya le royaume de Valence, où de nombreux mécontents fomentaient, comme en Catalogne , une violente opposition contre Philippe V. Les Valenciens accueillirent avec enthousiasme les proclamations que lord Peterborough avait répandues sur la côte. A Âltea, près de Valence, les habitants se soulevèrent en masse et vinrent saluer l'archiduc comme leur libérateur; à Dénia, où la flotte jetait l'ancre, la garnison se laissa désarmer par le peuple, ouvrit ses portes à l'archiduc et proclama Charles III roi d'Espagne, avec toutes les cérémonies accoutumées \ La flotte continua sa route au milieu des transports et
» William Coxe, i. 1", p. 131.
des acclamations des riverains, et vint mouiller devant Barcelone *. L'archiduc descendit sur le rivage avec six mille soldats, et toute l'artillerie des vaisseaux salua le débarquement du nouveau roi *. A cette nouvelle, les grands et robustes montagnards de la Catalogne prennent leurs fusils, des drapeaux autrichiens et descendent des Pyrénées. Quinze cents d'entre eux s'enrôlent dans l'armée de Charles III. Les paysans des campagnes voisines s'insurgent en sa faveur et massacrent les partisans de Philippe V. A Barcelone, les moines, la noblesse et le peuple, animés d'une haine commune contre les Français, se rassemblent et murmurent. Leurs émissaires informent heure par heure l'archiduc des ordres donnés par le vice-roi. La garnison elle-même incline vers Charles III et déserte par troupes à l'ennemi.
Seul contre tous, le gouverneur Francisco de Velasco tient tête à l'orage. Il fait annoncer qu'il donnera des passe-ports à ceux qui voudront quitter la ville, mais qu'il fera pendre sur l'heure ceux qui, pauvres ou riches, nobles ou prêtres, se mettraient en rapport avec l'ennemi. Un complot s'étant formé pour livrer les portes de la ville, il tient parole, et fait périr sur-le-champ les coupables. Les Anglais envoient en vain des agents déguisés pour soulever les habitants. Devant l'attitude énergique du gouverneur, ils reconnaissent l'impossibilité d'un coup de
125 aoûH705.
* Saint-Philippe, t. 1er, p . 310-335.
main et se décident à entreprendre un siège régulier. L'archiduc fait descendre à terre les gros canons et
vaisseaux et ouvre le feu sur Barcelone. Velasco, malheureusement, répond avec faiblesse : ses artilleurs, de connivence avec le peuple, tiraient à poudre ou visaient trophant. Le gouverneur soutient pourtant le feu et contient à la fois l'ennemi, la garnison et les habitants.
Peterborough tente alors une action d'éclat, destinée à soulever la ville et à précipiter sa reddition. Au-dessus de Barcelone, sur les bords de la Méditerranée, était le Montjuich, montagne escarpée où s'élevait la citadelle ; Peterborough projette de la surprendre et de placer les assiégés entre deux feux. Convaincu que le secret est indispensable dans des entreprises aussi hasardeuses, il dissimule son des* sein, même à ses meilleurs amis Stanhope et Methuen, et, malgré les représentations de l'archiduc et le murmure des troupes, il donne l'ordre du rembarquement. Les soldats plient les tentes et retirent les pièces des batteries. Peterborough réserve seulement, dans un cloître situé près de la citadelle, les canons et les mille soldats nécessaires à l'entreprise.
Tout étaufc préparé, à la nuit tombante, tandis que ceux des Barcelonais restés fidèles célèbrent par des réjouissances la retraite de l'ennemi, Peterborough se rend au quartier du prince de Darmstadl et lui dévoile ses projets. Le prince se jette dans ses bras, le félicite, et, prenant son épée, va se mettre à la tête
de quatorze cents hommes d'élite destinés à l'attaque du Montjuich. Après un long détour à travers les montagnes environnantes, ils arrivent à la première lueur du jour devant la redoutable citadelle. Sans donner à la garnison le temps de se reconnaître, ils traversent le glacis, se jettent dans le chemin couvert et escaladent les bastions aux cris de : Vive le roi • Charles III ! tandis que les mille soldats préparés la veille arrivent d'un autre côté et attaquent avec leurs canons \ Les Espagnols, surpris, se lèvent et se précipitent sur leurs armes; leurs canonniers courent aux remparts, et, dès les premières décharges, un boulet brise la jambe de Darmstadt. A la vue du sang qui coule à flots, ses officiers accourent et emportent le prince. Un chirurgien s'approche pour panser la plaie, mais une bombe partie de la citadelle frappe Darmstadt à la poitrine et le renverse inanimé \
Peterborough continuait l'attaque, quand la poudrière du Montjuich vient à sauter avec une compagnie entière qui la gardait et tout un pan de muraille. Cet événement jette la confusion parmi les assiégés. Peterborough, qui s'en aperçoit, les somme de se rendre, les menaçant, s'ils tiennent davantage, de n'accorder aucun quartier. Après quelque résistance, les Espagnols déposent les armes. Le jour était venu : l'archiduc, qui s'était retiré la veille sur
1 14 septembre 1705. William Cote, t. I*', p. 434. * William Coxe. -Saint-Philippe.
sa flotte, aperçoit les drapeaux de la Grande-Bretagne au sommet du Montjuich. Il revient aussitôt sur le rivage où il replace ses batteries ; les alliés se rapprochent, avancent, et l'armée, la flotte et la citadelle bombardent Barcelone en même temps 4 .
Ce triple feu décida la reddition de la place. Encouragés par la prise du Montjuich, les mécontents parcourent les rues et, sous les éclats des bombes qui dévastent et brûlent les édifices, ils demandent à grands cris la capitulation. La majorité de la garnison, travaillée depuis les premiers jours du siège, passe du côté du peuple aux cris de : Vive Charles III ! Habitants et soldats se ruent ensemble sur le palais et somment le gouverneur d'ouvrir les portes. Velasco résiste avec quelques hommes intrépides : insulté et menacé par ses soldats, il cède enfin à la violence, traverse la foule furieuse et se rend à Tune des portes de la ville pour entrer en pourparlers avec Peterborough.
Au milieu de leur entretien, des cris d'effroi retentissent, puis des troupes de femmes et. d'enfants accourent et racontent que les alliés escaladent les remparts, qu'ils pillent et qu'ils tuent. Velasco est indigné,: « Est-ce une trahison? dit-il à Peterborough, nous capitulons de bonne foi et voilà vos Anglais qui violent et qui massacrent ! — Vous vous trompez, réplique froidement Peterborough, ce ne sont pas mes Anglais, mais ce sont sans doute les
1 14 septembre 1705. Saint-Philippe» l ,r , P- 340.
Allemands du prince George 4 . U n'y a plus, continue Peterborough, qu'un moyen de sauver la ville des horreurs d'un assaut-, laissez-moi entrer avec mes soldats* j'apaise le désordre et je reviens ici signer la capitulation. » La loyale assurance du général britannique décide les Espagnols à ouvrir les portes. Peterborough entre avec ses officiers, chasse les Allemands des maisons, leur fait lâcher leurs dépouilles, arrache la duchesse de Popoli des mains des misérables qui se disputaient son déshonneur, et, au péril de ses jours, l'épée à la main, il rétablit l'ordre dans Barcelone. Il revint alors auprès des Espagnols signer la capitulation'.
Après avoir sauvé la ville, Peterborough sauve le gouverneur. Au moment où il allait quitter Barcelone avec les rares officiers restés fidèles, le bruit s'étant répandu qu'on emmenait les prisonniers, le peuple sonne le tocsin, pille plusieurs maisons des partisans de Philippe V, massacre quelques-uns d'entre eux et se jette sur la citadelle, où Velasco était enfermé avec les sjens. Une troupe de ces forcenés enfonce la première porte de la forteresse, brûle les autres et, le couteau à la main, menace d'égorger le vice-roi. Peterborough le couvre de son corps, le dérobe aux meurtriers, le fait sortir par une fausse porte et le
1 C'étaient en effet des Allemands de Darmstadt, qui, a l'aide des Barcelonais, avaient escaladé les murs pendant la capitulation, et, une fois dans la place, la traitaient en ville conquise.
1 Voltaire, Siècle de Louis XIV. — William Coze. — Archives de la Cuerre.
conduit sur un vaisseau qui l'emmène ! . Il donne ensuite des passe-ports aux autres officiers de la garnison, qui refusaient de reconnaître l'archiduc, et renvoie ces braves gens li Philippe V V
Quelques jours après* le 23 octobre 1T05, l'archiduc fit son entrée solennelle [h Burcalone, aux cris mille fois répétés de : Vive le roi Charles III ! Il y établit sa résidence, rendit la justice, battit monnaie, confirma tous les privilèges de la ville et de la province, et exerça toutes les prérogatives d'une royauté légitime et incontestée. La prise de Barcelone fut le signal d'une défection générale dans le pays; quatorze mille Catalans s'enrôlèrent sous les drapeaux de l'archiduc, qui en forma six régiments destinés k grossir sa petite armée. Unies par le même amour de l'indépendance, la même haine des Français et de la Castille, Tortose, Lerida, Urgel, Girone, vingt-deux villes de la Catalogne arborèrent les couleurs et reconnurent le gouvernement autrichien du fils de l'empereur. Les médecins espagnols, qui ne pouvaient pardonner a Philippe V d'avoir un médecin et un chirurgien français 3 , les moines et le bas clergé qui, sortis du peuple et mêlés à sa vie et à ses passions, délestaient comme lui le roi français, allaient de maison en maison et de province en province souffler la révolte. Les évêques et les jésuites, restés fidèles au petit-fils de Louis XIV, essayèrent
1 Saint-Philippe, t. I", p. 343.
» U octobre 1703.
3 Mémoires de Noaillet, p. 186.
vainement de défendre et de maintenir son autorité. Trois évèques de Catalogne refusèrent de reconnaître Charles III, et préférèrent généreusement perdre leur siège. Les évèques de Murcie et d'Orihuela Grent mieux encore : imitant les prélats belliqueux du moyen âge, ils montèrent à cheval et combattirent bravement avec des milices les progrès de l'insurrection. Les perfides conseils des prêtres et des moines remportèrent. Le royaume de Valence imita bientôt la Catalogne; Murcie imita Valence; Y Aragon luimême se souleva sur plusieurs points ; un misérable minime, convaincu de plusieurs assassinats *, insurgea Grenade, et, des Pyrénées au Guadalquivir, tout le pays se prononça pour l'archiduc. Philippe V ne conserva plus que l'Andalousie, les Castilles, la Galice, la Navarre et lEstramadure. » La révolte, dit un historien espagnol, s'étendait comme le feu, dans les gerbes sèches, aux jours brûlants de la moisson ! . »
• « De neuf ou dix, » dit leduc de Noailies. Mém. de Noailleg, p. 188. 1 Saint-Philippe.