CHAPITRE VII
Malheureux état des protestants dans le Languedoc. — Courses continuelles des soldats de Berwick dans les Cévennes. — Espionnages, arrestations et supplices ordonnés par Bâville. — Assemblées religieuses dispersées par la force. — Résistance et irritation des protestants. — Vaste conjuration organisée par eux dans le Midi. — Les quatre chefs du complot: Ravanel, Jonquet, Villas et Câlinât. — Caractère et but des conjurés. — Leurs précautions pour s'assurer le secret. — Circonstances qui mettent Bâville sur leurs traces. — Arrestation à Montpellier de trois déserteurs enrôlés par les Camisards. — Perquisitions militaires à Nîmes. — Arrestation de Villas, de Jonquet et de Ravaneljpar une patrouille de nuit dans la maison du marchand Alison. — Fuite et capture d'Alison sur les toits. — Terrible proclamation de Bâville contre Catinat, dont il met la tête à prix. — Catinat renvoyé par ses hôtes.— Son arrestation aux portes de Nîmes.— Joie de Bâville.— Les quatre chefs du complot mis à la torture. — Leur condamnation à mort et leur supplice.— Arrestation, procès et supplice du vieux protestant Boè'ton. — Nombreuses exécutions ordonnées par Bâville. — Jugement sur ce complot.
Victorieux en Catalogne, les alliés étaient moins heureux en France, où, quelques mois auparavant, ils avaient envoyé uue expédition pour soulever le Languedoc et rallumer la guerre religieuse dans le Midi. On se rappelle cette lutte acharnée des Camisards, ces paysans tenant en échec les armées de Louis XIV, Cavalier traitant d'égal k égal avec un maréchal de France, et la soumission des Cévennes due à la vigueur et à la clémence de Villars. Ber-
wick son successeur et l'intendant du Languedoc Bàville ne surent pas suivre les habiles traditions de Villars. Ils s'appliquaient moins à soumettre qu'à écraser les protestants. Bàville déploya contre eux les réseaux d'une police nombreuse et savante. Il entretint des espions dans lés Cévennes, à Genève, a La Haye et à Londres, pour surprendre les desseins des huguenots émigrés ou proscrits. Il plaça des sentinelles sur la Méditerranée, sur le Rhône et jusque dans les montagnes de l'Auvergne, pour garder les passages et fouiller les voyageurs partis de la Suisse ou de la Savoie. Berwick, pendant ce temps, battait sans relâche la montagne. Ses troupes fractionnées en innombrables détachements, saisissaient les armes et arrêtaient les suspects ; elles donnaient la chasse aux chefs de bande qui avaient refusé la pacification, et les traquaient de caverne en caverne, de forêt en forêt, d'où ces malheureux ne sortaient que la nuit, et où ils restaient quelquefois plusieurs jours sans nourriture 1 . Ceux qui étaient pris étaient conduits à Bàville, qui les envoyait sur-le-champ au bagué ou a la mort, à la potence ou au bûcher. On frappait non-seulement les anciens compagnons de Cavalier, mais des familles inoffensives et désarmées, qui, devant l'interdiction publique de leur culte, se réunissaient pour prier au milieu des champs. Les troupes royales dispersaient à coups de fusil ces assemblées. .
' Court, t. III, p. 151-153.
Tant de cruautés inutiles et impolitiques aigrirent les populations réformées du Midi. Exaspérés enfin par les courses sauvages de Berwick, par les sbires et les échafauds de Bâville, les protestants, comme tous les partis vaincus et incapables de lutter seuls, tendirent les mains vers l'étranger, et dans les premiers mois de 1705 ils organisèrent une vaste conspiralion pour enlever Berwick et Bâville et surprendre à la même heure Àlais, Nîmes et Montpellier. Ils convinrent de mettre le feu à un magasin de fourrage situé devant la porte de Bâville, et de soulever le peuple à la faveur du tumulte excité par l'incen*die. Les conjurés devaient arrêter ensuite Bâville, Berwick, l'évéque de Nîmes Fléchier, les juges et les principaux personnages de la province, tuer Bâville en représailles de ses meurtres, déposer les au- !res prisonniers sur la flotte anglaise qui devait venir au secours de l'insurrection, prendre Cette pour y recevoir les vaisseaux de la Grande-Alliance, observer partout la plus exacte discipline, et soulever la proviuce aux cris de : Vive le Roi sans jésuites! et : Liberté de conscience 1 /
Quatre hommes résolus tramèrent ce complot:
Ravanel, fils d'un cardeur de laine , ancien lieutenant de Cavalier, capitaine médiocre, mais soldat intrépide et fanatique, errant depuis trois ans dans les Cévennes, où il avait constamment refusé loule capitulation 2 ; Jonquet, graud et beau paysan de la
1 Court, t. III, p. 159. Archives de la Guerre.
2 Ravanel éult le principal successeur de Cavalier. Né près d'Uiès, il
montagne *, ami, conseil et fidèle compagnon de Ravanel ; Maurel, autre chef de bande, ancien soldat de Formée d'Italie sous Gatinat, dont les Caraisards lui avaient conservé le grand nom 2 ; Villas, enfin, fils d'un médecin de Saint-Hippolyte, petit-fils d'un pasteur, dont la figure et les manières contrastaient avec la rudesse des paysans ses complices. Ce dernier, le plus jeune des conjurés 3 , cachait sous de frivoles dehors une forte et inébranlable conviction. Après avoir servi dans l'armée anglaise comme lieutenant de dragons, il était revenu en France, où il avait affecté de renier ses amis pour les servir. Il s'était lié avec Bâville dont il avait capté la bienveillance, en lui fournissant de faux renseignements sur les exilés de Londres et de Genève, et il tramait ainsi dans le propre palais du proconsul le complot qui devait le perdre. Il visitait ensuite eu cachette les protestants de Nîmes et de Montpellier, et les mettait en rapport avec la Suisse et la Hollande et les insurgés des hautes terres. Pendant ce temps, au milieu des monta-
avait environ trente ans. Il était brun, maigre, trapu, nerveux, petit, d'un visage dur et sauvage. Suivant Louvreleuil, qui en fait un portrait peu flatté, il ressemblait à un singe.
i Il avait trente-cinq ans et une belle figure, disent les récits contemporains.
* On lui avait donné ce nom de Catinat, parce qu'il parlait sans cesse de son ancien général. Né dans la Camargue, habitué aux chevaux dès son enfance, ancien dragon, Catinat était un excellent officier de cavalerie. Sa haute taille et sa force le faisaient ressembler à une espèce d'Hercule. (1 s'intitulait brigadier de la cavalerie camisarde ei se vantait d'avoir tué de sa main deux cents catholiques. (Peyrat, t. II). C'était le chef le plus habile et le plus redouté desCamisards depuis le départ de Cavalier.
3 11 avait vingt-cinq ans, suivant les Mémoires de Berwick.
gnes, Ravanel et Catinat fabriquaient des cartouches, distribuaient des fusils, et armaient dix mille paysans prêts à se lever au premier coup de feu. Pour éviter la plus légère indiscrétion, les conjurés promettaient de ne révéler leur secret à personne, fût-ce à leur mère ou à leur femme. Ils conféraient la nuit dans des maisons isolées, gardées par des sentinelles mystérieuses, échelonnées de distance en distance dans la campagne. Le secret fut ainsi rigoureusement gardé pendant trois mois : déjà Ravanel et Catinat arrivaient déguisés k Nîmes pour achever les derniers préparatifs; l'Angleterre et la Hollande leur envoyaient des munitions et de l'argent par la Méditerranée; ils attendaient six mille Anglais à Cette et deux mille Piémontais à Grenoble ; le complot devait éclater dans quelques jours, le 25 avril 1705. Les circonstances étaient favorables : la ] tranquillité la plus profonde régnait dans le Languedoc. Il y avait longtemps que la province n'avait joui d'un calme aussi complet. Qui donc aurait pu prévoir l'approche de la tempête 1 ?
En effet, Berwick et Bâville n'avaient encore aucun soupçon. Mais un soir, comme Berwick en revenant d'une tournée dans les Cévennes était entré chez Bâville, un espion 2 demanda à parler à l'intendant et l'avertit qu'il se préparait quelque chose, sans vouloir rien dire de plus. Loin de mépri-
1 Brueys, t. IV.— Coui t., t. III, p. 153.
ser son avertissement, Berwick fit fermer les portes rie Montpellier et fouiller plusieurs maisons désignées par ses soldats. Le hasard le mit sur la trace des conjurés : dans une ronde de nuit, l'officier qui commandait une des patrouilles, étant entré dans une maison suspecte, y trouva trois hommes couchés à terre sur des malelas. Il les réveilla, leur demanda leurs passeports, puis, remarquant quelque hésitation dans leurs réponses, leur commanda de le suivre. C'étaient trois déserteurs enrôlés par Catinat et venus k Montpellier pour le complot. L'un d'eux saisit un pistolet et l'arme ; l'officier entend le bruit et se précipite sur l'inconnu dont le coup part et renverse le faliot porté par l'un des soldats. Le déserteur armait un second coup, mais l'officier lui envoie une balle dans la tète et l'étend roide mort. Ses deux compagnons profite^ du désordre pour fuir dans la rue ; les soldats tirent sur les fuyards ; l'un d'eux tombe ensanglanté ; l'autre s'échappe à la faveur des ténèbres.
Après avoir erré quelque temps, le fugitif rencontre un mendiant couvert de haillons, et lui propose de changer d'habits. Le mendiant accepte avec joie, mais il tombe dans la patrouille, qui le prend pour le Camisard et l'arrête. Il était connu dans la ville et se fit relâcher saus peine. Quelques heures après, rencontrant à son tour le Camisard avec ses haillons, il le dénonce aux soldats, qui le mènent à Bàville. Cet homme était un déserteur du régiment suisse de Courten, appelé Jean-Louis et surnommé le Genévois. La terreur le saisit dès qu'il se voit
arrêté : il se jelte aux genoux de Bâville et de Berwick et jure de tout révéler s'ils lui promettent la vie. Les deux ministres de Louis XIV engagent leur parole : le Suisse alors raconte tous les détails du complot et les prévient que tous les chefs sont à Nîmes, où ils n'attendent plus pour agir que le signal de la rébellion \
Sur-le-champ Berwick fait partir Jean-Louis,; lié sur un cheval de poste et entouré de six archers, commandés par un lieutenant de maréchaussée nommé Barnier, homme de confiance et de résolution. Comme les paysans se rassemblaient sur $ou passage, demandant quel était ce prisonnier, le lieutenant, qui avait ses ordres, répondit que c'était un déserteur qu'on venait de prendre; il détourna ainsi les soupçons et put continuer sa roule. Parti à neuf heures du *mtin de Montpellier, il entrait à six heures du soir h Fîmes, où, dés son arrivée, il alla prévenir le gouverneur, M. de Sandricourt, de l'arrestation du Suisse et de l'existence du complot 2 .
Le gouverneur fait aussitôt fermer les portes do Nîmes et mettre la garnison sous les armes. 11 place ensuite des sentinelles sur la tour de l'horloge de l'ancien hôtel de ville, sur les doujous, les clochers, a toutes les rues, à tous les passages, avec défense expresse de laisser sortir personne 3 . La uuit venue, Jean-Louis, accompagné d'une escprte de cent
1 Nuit du 18 au 19 avril 1705.
* 19 avril 1705. Louvreleuil, t. IV, p. 45.
5 Louvreleuil, t. IV, p. 54.
Suisses, mène les soldats dans les maisons où il soupçonne la présence des chefs du complot. Le déserteur les conduit d'abord chez un nommé Alison, riche marchand de soie, connu pour l'ardeur de ses opinions religieuses. La porte de sa maison était entrouverte, et les soldats doutaient qu'une telle demeure abritât des conjurés ; mais, sur les instances du dénonciateur, ils se glissent en silence dans la cour. Des hommes causaient au rez-de-chaussée ; les soldats prêtent l'oreille : « Je vous assure, disait une voix forte, qu'avant trois mois le roi ne sera plus mattre du Languedoc. On me cherche partout; je suis ici et je ne crains rien. » A ces mots, les Suisses se précipitent dans l'appartement, la baïonnette au bout du fusil, et ils y trouvent Ravanel, Jonquet et Villas, qui essayent vainement de se jeter sur leurs armes. Ils sont saisis, terrassés et garrottés en un instant 1 . Averti par le bruit, leur hôte Alison, qui se trouvait au premier étage, se sauve à la hâte sur les toits, où il se blottit derrière une cheminée. 11 échappe ainsi jusqu'au jour; mais une sentinelle l'aperçoit le matin, le couche en joue et lui crie de descendre, en le prévenant qu'en cas de refus il a ordre de tirer sur lui. Le marchand, éperdu, abandonne son asile et vient se livrer aux soldats 2 .
On arrêta cette même nuit cinquante personnes de tout sexe et de toute condition, coupables d'avoir favorisé, ou simplement connu sans les révéler, les
1 19 avril au soir. Court, t. III, p. 183.
* Louvreleuil, t. IV, p. 59.
desseins des conjurés 4 . Les protestants de Nîmes apprirent ces arrestations à leur réveil ; ils furent terrifiés *. Les rues restaient gardées, les portes des maisons fermées, avec défense à qui que ce fût d'en sortir ; des sentinelles, placées jusque sur les toits, observaient à la fois la ville et la campagne. En présence de cet appareil militaire inaccoutumé, les réformés appréhendaient à tout moment qu'on ne fît main basse sur eux, pour les punir de l'insurrection projetée par leurs coreligionnaires. Leurs alarmes s'augmentèrent quand ils virent la milice bourgeoise prendre les armes et se disperser dans les quartiers pour soutenir les troupes royales. Ils redoutèrent alors un massacre général et comme une nouvelle Saint-Barthélemy. Tel fut leur effroi, si Ton en croit Louvreleuil, que les nouveaux convertis profitèrent de ce qu'ils étaient dans le dernier jour de la quinzaine de Pâques 3 pour accomplir les dévotions qu'ils avaient retardées jusque-là. Comme les églises de la ville étaient fermées, ils firent prier les curés de leur permettre de se confesser et de commu* nier dans les faubourgs 4 .
Informés de ces arrestations par le gouverneur, Berwick et Bâville arrivèrent aussitôt de Montpellier 5 . Grâce aux révélations de Jean-Louis, le
1 Tous furent exécutés dans la suite, raconte froidement Brueys. 1 Dimanche 19 avril 1705.
3 Pâques tombait cette année le 12 avril; le 19 était donc le dernier jour de la quinzaine de Pâques.
* Louvreleuil, t. IV, p. 56.
1 Lundi 20 avril 1705.
gouvernement tenait ainsi trois des chefs du complot; mais le quatrième, le plus redoutable, Catinat, manquait encore; Jean-Louis, cependant, affirmait qu'il était dans la ville. Impatient de le saisir, Bàville lança une impitoyable ordonnance, où il faisait appel aux plus basses passions, l'avarice et la peur. Il fît publier a son de trompe qu'il donnerait cent louis à qui livrerait Catinat, et qu'il ferait pendre sur l'heure celui qui lui donnait asile. L'hôte du Camisard, épouvanté, le renvoya de sa maison : la nuit tombait ; Catinat alla vainement frapper à plusieurs portes; il fut repoussé comme s'il eût apporté la mort, et il erra toute la nuit dans les rues. Le matin *, comme il était connu dans Nîmes il se sentit perdu. Le vieux soldat, toutefois, recueillit ses esprits. Il avait la chevelure flottante, la barbe longue, les vêtements d'un homme qui se cache depuis plusieurs jours ; l'audace et la prudence se touchent quelquefois; il entra hardiment chez un barbier, se fit raser et peigner, brossa ses habits, puis, le chapeau un peu enfoncé sur les yeux, s'achemina d'un pas calme vers une porte de la ville, feignant de lire un papier qu'il tenait à la main. Il arriva ainsi jusqu'au rempart ; mais comme il passait devant le poste sans ôter son chapeau suivant l'usage, cette négligence ftttir* l'attention de l'officier. Il examina le Camisard et, lui trouvant une mauvaise mine : « Voilà, dit-il, un homme qui ne me plaît point, » et il le fit arrêter
1 31 avril 1705.
par deux soldats qui le conduisirent au corps de garde. Interrogé sur les motifs de sa présence à Nîmes, Catinat répondit qu'il était des environs et qu'il était venu pour vendre une mule. Pendant cet interrogatoire, quelques habitants s'étaient rassemblés; l'un d'eux s'écrie tout à coup que le prisonnier ressemble à Catinat. Les autres niaient : « Catinat, disaient-ils, n'est pas si âgé, il n'est pas si blanc, il n'a pas les cheveux si longs. » Tandis qu'ils contestaient, les soldats, en fouillant le camisard, trouvèrent une lettre dont la suscription levait tous les doutes ; elle était ainsi conçue : A M. Maurel, dit Catinat. Par une incroyable négligence, le malheureux avait oublié de la détruire. Le bruit de cette capture se répandit aussitôt dans la ville, où les catholiques l'accueillirent avec des acclamations unanimes. Comme les portes restaient fermées, quelques-uns montaient sur les remparts, d'où ils annonçaient cette grande nouvelle aux faubourgs. A ce nom si connu, les enfants eux-mêmes se répandaient dans les rues en chantant avec la légèreté cruello de leur âge : « Catinat est pris! Catinat est pris 1 ! »
Bâville, ravi de cette capture, n'attendit même pas l'arrivée du prisonnier; il courut à sa rencontre pour s'assurer qu'il tenait enfin sa proie*. A la vue de Berwick, Catinat demanda à lui parler en secret, et quand ils furent seuls, il lui proposa de se faire
1 Archivet de la Guerre, vol. 4906, n°236, Lettre de Benvick ; vol. 1906, n<>« 238, 246 et 252, trois lettres de Bâville. 'Court, t. III, p. 190.
échanger en Angleterre contre le maréchal de Tallard, qui avait été pris à Blenheim. Berwick accueillit cette proposition avec mépris: « Si tu n'as rien de meilleur à nous dire, lui répondit-il, dans quatre ou cinq heures, tu auras les os cassés. » On convoqua sur-le-champ les juges du présidial de Nîmes, devant lesquels on mena les prisonniers. Pendant que le tribunal instruisait les procédures , dix dragons gardaient les Camisards dans l'antichambre et les environnaient d'un cercle de baïonnettes 1 . On les soumit à la question ordinaire et extraordinaire. Ravanel la soutint avec une constance surhumaine; il eut le courage et la force de subir ces deux effroyables épreuves sans dire un seul mot. Les bourreaux, que lassait ce silence opiniâtre, le détachèrent avant l'heure*. Jonquet, non moins énergique que Ravanel, flt quelques aveux insignifiants. Catinat, plus grand et plus accessible à la douleur, fit des révélations plus sérieuses: il chargea plusieurs personnes, dont on n'eût jamais soupçonné la complicité, notamment un gentilhomme de la campagne , nommé de Saint- Julien, et un armurier de Nîmes, Jacques Rougier, qui lui avait vendu quarante fusils 8 . Quant à Villas, le plus jeune, le plus faible des accusés, celui qui différait le plus de ses complices, et par son éducation et par ses mœurs si Ton en croit Louvreleuil, il fit les aveux les plus complets. Ce témoignage cepen-
1 Louvreleuil, t. IV, p. 72.
* Court, t. III, p. 192.
* Ils furent immédiatement arrêtés.
dant ne s'accorde ni avec son caractère, ni avec cette courageuse réponse qui nous révèle son attitude durant le procès : Bàville lui ayant demandé comment il se trouvait mêlé à de pareils scélérats :« Ah ! monsieur, lui répondit le jeune Cévénol , plût à Dieu que j'aie Tàme aussi belle qu'eux ! »
Les tortures achevées, le présidial rendit la sentence : il condamna Villas et Jonquet à la roue, et Ravanel et Catinat au bûcher. Plusieurs conseillers auraient voulu que Catinat fût tiré à quatre chevaux, mais le plus grand nombre opina pour le feu, parce que le feu était un supplice plus cruel et plus long que le déchirement. Quelques-uns voulaient qu'on lui arrachât d'abord la langue en punition de ses blasphèmes 1 ; cette opinion fut rejetée. Pendant que le présidial instrumentait, les exécuteurs dressaient leséchafauds et les bûchers. La nuit étant survenue dans l'intervalle, Bâville, ne voulant point que l'exécution eût lieu aux flambeaux, la remit au lendemain, pour empêcher les protestants de dire que ceux qu'on avait conduits au supplice n'étaient point les chefs dont on avait annoncé la prise. Les Camisards, brisés par la torture, furent conduits à la prison, où ils durent attendre le jour pour mourir. On eut soin de dresser les échafauds, non à la place ordinaire, mais vis-k-vis des glacis du fort, pour que la garnison fût à portée d'accourir et de charger en cas de soulèvement.
* Louvreleuil, t. IV, p. 83. 21 avril 1705.
Le lendemain, mercredi 22 avril 1705, à dix heures du matin, les quatre condamnés furent menés au supplice, entre deux rangs de tambours, qui battirent toua ensemble depuis la prison jusqu'à l'échafaud 1 . Villas fut d'abord rompu et étranglé. Le bourreau brisa de même les membres de Jonquet, puis, sans attendrequ'il fûtmort, comme le portait la sentence, il le jeta dans le feu, où l'on vit encore palpiter ses membres ensanglantés. Ravanel et Catinat furent placés sur le même bûcher, liés dos à dos au même poteau, avec une chaîne de fer passée à leur cou. Comme la nuit avait été pluvieuse, et comme le bûcher s'allumait lentement, soit fureur, soit compassion, des femmes que la guerre des Cévennes avaient rendues veuves coururent chercher des fagots et les jetaient sur les patients pour activer l'incendie. Bien* tôt la flamme brilla et monla le long du poteau. Ravanel eutonna d'une voix mâle un cantique funèbre, et il chanta jusqu'à ce que le feu eût étouffé sa voix. Le vent qui chassait les flammes de son côté acheva rapidement son supplice; mais il n'en fut pas de môme de son compagnon. Les membres de Ravanel étaient déjà calcinés, que Catinat restait encore plein de vie; il ne chantait pas, comme son frère d'armes, mais il souffrait en silence, sans jeter un cri; on le voyait seulement s'agiter et se tordre au milieu des flammes qui le dévoraient à petit feu a ; il expira enfin
1 Court, t. 111, p. 19i.
* « Il sembla seulement aux spectateurs que Catinat souffroit avec quelque impatience. » Court, t. III, p. 198. Quel héroïsme que cette
après une longue agonie: sans qu'un signe de compassion sortit de la foule , qui suivait avec la plus avide curiosité les moindres circonstances du supplice.
Après les chefs vinrent les soldats. Bâville accorda la vie au seul dénonciateur, puis il frappa sans pitié. L'hôte des camisards, Àlison, fut condamné à la roue, ses biens conflsqués et sa maison, qui devait d'abord être démolie, et qui était Tune des plus belles de Ntmea, ne fut épargnée que parce qu'elle n'était pas entièrement payée. L'armurier Jacques Rougier, qui avait vendu des fusils aux conjurés, fut pendu. Un hôtelier de Nîmes, celui de la Coupe d'or, fut pendu comme Rougier pour avoir logé deux chevaux qui appartenaient aux Camisards L'impitoyable Berwick battit de nouveau les Cévennes et ramena des bandes de prisonniers; Bàville les remit à ses juges, 6t les échafauds se dressèrent à la fois à Uzès, à Nîmes et k Montpellier. Il est difficile d'évaluer le nombre des victimes, mais il fut considérable. A force {exécutions, dit froidement Berwick, en un mois de temps le calme fut rétabli 2 . Le feu, la corde ou la roue firent disparaître tous ceux qui étaient soup-
impatience ! a Telle fut, dit Louvreleuil, la détestable fin de ces quatre brigands.... Ils allèrent où va le chemin qu'ils avoient pris, ils furent payés du maître qu'ils avoient servi, je veux dire qu'ils tombèrent entre les mains du démon , qui paya de ses noires fureurs, de ses tisons ardent» et de ses cruauté» éternelles l'obéissance qu'ils avoient rendue à ses suggestion! criminelles. *
1 Peyrat, t. II, p. 310.
* Mémoires de Berwick.
çonnés d'avoir caché ou servi les protestants. Un vieillard de quatre-vingts ans, Pierre Régis de Tornac, fut condamné à mort et exécuté pour avoir acquitté des lettres de change dont l'argent devait être remis auxCamisards *. Ceux qui parurent les moins coupables furent ensevelis dans les galères ou les prisons. Tous ces condamnés moururent comme leurs devanciers, priant sur la roue et chantant au milieu des flammes 2 .
Mais de tous ces supplices, celui de M. Laurens Boëton, de Saint-Laurent d'Aigouzes \ bourgeois âgé, riche et allié aux meilleures familles du pays, et compromis dans ce complot , frappa surtout les esprits. Boëton était un brave et excellent officier, parvenu jusqu'au grade de capitaine , dont la révocation de Tédit de Nantes avait brisé la carrière. Depuis lors, il avait vécu dans ses terres ; quelques paroles imprudentes l'avaient fait arrêter, et il n'était sorti de prison que pour préparer sa vengeance. Lors du soulèvement de Cavalier, il avait pris les armes; il avait été assiégé dans son château par une division catholique, et il s'était défendu avec une telle vigueur, que Bâville lui avait offert une capitulation qui, contrairement aux usages de cette guerre, fut scrupuleusement observée. Boëton n'en était pas
i Court, t. III, p. 204.
* « Tous ces scélérats moururent avec une intrépidité surprenante. » Relation catholique du temps, citée par Court, t. III, p. 216.
» 11 était né près d'Aigues-Mortes et habitait à Milhaud, dans le Rouergue.
resté moins fervent : il avait été l'un des principaux conseillers du complot , et il attendait chez lui , a Milhaud , le moment de prendre les armes, quand sa maison fut entourée par une compagnie de soldats commandée par le baron de Saint-Chaptes, marié à l'une de ses cousines germaines. On le conduisit à Nîmes, puis à la citadelle de Montpellier, où s'instruisit son procès. Il souffrit la torture avec un si admirable courage, que Bàville s'oublia jusqu'à insulter le malheureux patient l . Il fut condamné à la roue et mené au supplice; durant le trajet, malgré le bruit des tambours, il ne cessa d'exhorter les spectateurs, dont plusieurs fondaient en larmes, a « persévérer dans la communion de Jésus-Christ. » Deux religieux placés à ses côtés le pressaient d'abjurer, en lui offrant sa grâce au nom du roi; il dédaigna de leur répondre et se contenta de lever les yeux au ciel comme pour lui demander la grâce de le délivrer de leute obsessions. Un de ses amis, qui se trouvait sur son passage, fut saisi d'une douleur si profonde qu'il se jeta en pleurant dans une boutique, pour éviter sa rencontre. Boëton l'aperçut et demanda la permission de lui parler; l'ayant obtenue : « Mon ami, lui dit-il, pourquoi me fuyez-vous, parce que vous me voyez couvert des livrées de Jésus-Christ? Pourquoi pleurez-vous, quand il me fait la grâce de m'appeler à lui et de sceller de mon sang la défense de sa cause? » Son ami, étouffé par
1 Court, t. III, p. 211-Î16.
les sanglots, ne pouvait répondre, et il se précipitait pour l'embrasser, mais les soldats le repoussant emmenèrent Boëton. Du plus loin qu'il aperçut l'échafaud dressé sur l'esplanade, il s'écria : « Courage, mon âme, je vois le lieu de ton triomphe! Bientôt dégagée de tes liens douloureux, tu monteras vers le ciel. » Il marcha ensuite au supplice avec un visage serein et la plus tranquille assurance, tandis (lue tous les spectateurs, catholiques ou protestants, éclataient en sanglots. Il les consola avec une douce fermeté et s'éteudit lui-même sur la roue en faisant ses prières. Il y reçut les coups de barre de fer sans pousser un seul cri. Le bourreau, lui ayant rompu tous les membres, l'attacha sur la roue, les bras et les jambes passés sous le corps et la tète en bas. Pendant cinq heures il demeura ainsi, le corps mutilé, couvert de sang, et, durant cette épouvantable agonie, il ne cessa de chanter des psaumes. Bâville, témoin de ce long martyre, enjoignit alors au bourreau de l'achever. Un archer s'étant écrié qu'il fallait attendre la mort , puisqu'il ne voulait point renier ses erreurs, Boëton lui dit doucement : « Vous croyez, mon ami, que je souffre et je souffre en effet; mais sachez que celuiquiestaveemoimedonne la force de supporter avec joie mes souffrances. » Comme le bourreau s'approchait pour exécuter les ordres de Bàville, Boëton releva la tète et essaya de parler une dernière fois, cherchant à dominer le bruit des tambours, qui n'avaient pas cessé de battre. Après avoir recueilli toutes ses forces, il prononça
avec ferveur ces dernières paroles : « Mes frères bien-aimés, que ma mort vous soit un exemple, pour soutenir la pureté de l'Evangile, et soyez les fidèles témoins que je meurs dans la religion de Jésus-Christ et de ses saints apôtres. » Quelques instants après, au moment où le bourreau s'apprêtait à lui donner le coup de grâce, il rendit le dernier soupir
Loin d'effrayer les protestants, cette exécution ne servit qu'à les raffermir dans leurs croyances. Ils rejoignirent leur demeure en pleurant Boëton et en célébrant l'héroïsme de sa fin. Les catholiques humains déplorèrent eux-mêmes la rigueur si longue, si raffinée et si froidement implacable d'un pareil supplice, tellement contraire à l'esprit de Dieu. Les plus éclairés s'élevaient contre la cruelle maxime de Machiavel qui semblait inspirer cette conduite : qu'un prince ne doit poiut se soucier du reproche de cruauté quand il s'agit de contenir ses sujets dans le devoir. Ils attribuaient avec raison les soulèvements continuels des protestants aux continuelles persécutions de Louis XIV, et ils ajoutaient qu'une semblable intolérance avait mis l'Autriche à deux doigts de sa perte, et précipité la ruine de l'Espagne. Telle était l'exaspération des esprits qu'il parut un livre intitulé la Loi du talion, où l'on établissait que le seul moyen d'arrêter en France les persécutions était de frapper les catholiques des Étals protestants, et pour chaque protestant français mis à mort de tuer un catholique
• Court, L III, p. 204.
de Hollande et d'Angleterre. L'auteur y démontrait avec une effrayante conviction que la persécution des uns rendait juste la persécution des autres; que les représailles dans une telle guerre sont toujours légitimes ; et que si on agissait de la sorte, les prêtres catholiques eux-mêmes, envoyant mourir leurs collègues à l'étranger, iraient se jeter aux pieds du roi pour obtenir la vie des huguenots 1 . Quelques Camisards échappés a Bâville s'étaient enfuis vers le Rhône, d'où ils avaient gagné les ^lpes et passé la frontière; on les reçut en Suisse avec une religieuse vénération, comme des morts sortis des tombeaux, ou, pour emprunter le langage deSaurin, comme des « trésors arrachés du feu. » A Londres, les proscrits coururent à leur rencontre en chantant des psaumes et jonchant le chemin de branches d'arbre , qui rappelaient ces palmes de l'Orient jetées sur la route des martyrs 2 .
Telle fut celte dernière levée des Camisards. Les Anglais n'osèrent débarquer; les Piémontais demeurèrent au delà des Alpes, et ainsi échoua ce redoutable complot qui aurait pu soulever la moitié du royaume. Nul ne peut approuver ces hommes qui appelaient l'ennemi dans nos murs, tandis que la France luttait sur toutes ses frontières : les causes sont perdues quand elles ne peuvent se défendre que par les mains de l'étranger ; mais si l'on veut être juste, il faut l'être pour tous et reconnaître que le premier, le
t Court, t. III, p. 219.
* M. Peyrat, t. Il, p. 353.
plus grand coupable fut Louis XIV. Ce fut lui qui souleva les Cévennes en faisant raser les temples, disperser les assemblées, pendre les pasteurs et livrer aux bourreaux des paysans dont le seul crime était de prier comme leurs pères. La liberté de conscience est une de ces lois absolues, que ni les rois, ni les peuples ne peuvent impunément violer. Il faut y prendre garde: justifier Louis XIV c'est justifier Robespierre, et absoudre Bàville c'est absoudre Carrier.