‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 19 sur 81 · DESCENTE DU FLEUVE MACKENZIE · texte numérisé non relu

DESCENTE DU FLEUVE MACKENZIE

Départ de l'ile de l’Orignal. — Le fleuve Géant des randes

terres. — Vastes expansions d’eau. — Galets. — Le fort Simpson. — Le train du grand Nord. — Un mariage par correspondance. — Départ en esquif. — Les Montagnes-Rocheuses. — Camp de Danè Nahannè. — Le Rocher-auitrempe-à-l’eau. — Beautés du Nakotsia. — Houillères en combustion. — Une tradition peau-de-lièvre. — Le vent blanc. — La Grand’vue et le Rocher-Rouge. — Merveilles

naturells. — Le rapide Sans-Sault, — Remparts naturels du Grand Rapide. — Arrivée au fort Bonne-Espérance.

La douleur comme la joie ont besoin d'expansion. L'homme qui souffre seul pâtit doublement. La joie qui n’est point partagée perd de sa saveur. Lorsque nos pareils ne participent point à nos plaisirs, qu'ils ne sont pas les témoins de nos peines, il nous semble que notre bonheur en est diminué, que s'accroît notre dou eur.

J : fondement et l'explication de ce fait se trouvent dans la sociabilité foncière de notre nature.

* Voilà ce qui m’expliquait la tristesse de mon départ

du Grand Lac des Esclaves, le 16 août 1864. Je quittais pour toujours ma résidence de Saint-Joseph, sur l’île de l’Orignal, sans témoins, sans adieux, comme si je m'étais enfui. Personne sur la plage, à part trois vieilles Indiennes et deux malades incurables, gardés à la mission par pitié, qui vinrent silencieusement et d’un air morne me serrer la main.

Nous poussâmes: au large, on largua l’unique voile de la barge qui m’emportait plus près de l’Ourse, on fila l'écoute sous l'impulsion douce et continue d’une brise du Sud-Est, et notre embarcation glissa comme un beau cygne sur le lac accalmé.

Cinq minutes après, une pointe de l’île, hérissée de sapins, me dérobait l’humble cabane en troncs d'arbres où j'avais été heureux pendant seize mois. Au bout d’une heure de navigation, l’île de i’Orignal n’était plus qu’une tache noire et plate entre le bleu sombre du ciel et l’azur pâli du Grand Lac des Esclaves.

Le 19, au matin, toujours poussés par le vent, nous atteignimes le premier rapide du Mackenzie, où une mission française, récemment fondée, venait d’être transformée par les travaux et l’adresse de M. Alexis Reynard, missionnaire laïque.

Sur le même emplacement où, jour pour jour, deux ans auparavant, M. Boisramé et moi couchions sur la terre nue dans une tente en canevas (1), s'élevait présertement une grande maison de bois à deux étages, avec ses attenances. On y avait accès par un perron à: balustres qui donnait sur un balcon occupant toute la largeur de la maison, au premier étage.

C'était une merveille pour les Indiens et les Métis, et même pour les résidents anglais. Ces rois du pays, qui nous firent l'honneur, dans cette circonstance, de

(1) Emile Petitot. En route pour la mer Glaciale. Paris. 1888. Letouzey et Ané, 17, rue du Vieux-Colombier, page 326.

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s'asseoir à notre table, nous assurèrent qu'ils allaient construire une maison semblable, au fort Simpson, capitale du district Mackenzie, sitôt que faire se pourrait.

Ils tinrent parole en 1866. A cette époque déjà reculée, l’émulation et ce petit grain de jalousie qu’elle développe nécessairement étaient les seuls mobiles qui pussent pousser à des améliorations la Compagnie de la Baie d'Hudson, traditionnellement économe et routinière.

La nouvelle mission s'appelait Providence. Elle était destinée à recevoir un orphelinat et un hospice, dès que le nouvel évêque y aurait amené des Kœurs de charité; ce qui n’arriva que deux ans après.

Le rapide Thèba bé tou palin se prolonge à travers un dédale d’ilots boisés jusqu’à une expansion triangulaire, connue sous le nom de Petit lac de la Grosse Roche. Petit lac de dimensions si respectabies qu’il n’est point inférieur à celui de Genève. Je le considère comme l'extrémité du lac Castor, qui n’est lui-même qu’un cul-de-sac du grand lac des Esclaves, situé der-

rière le delta supérieur de la Grande Île. Ce lac Castor

mesure 24 milles de long sur 12 de large, et il est situé par 61° 15° de latitude nord et 117° à de longitude ouest, de Greenwich (1).

Je ne connaissais encore le Mackenzie que juscuelà. Je le descendais pour la première fois. Mais, depuis lors, je l’ai parcouru douze fois et en ai fait le relevé en entier. Il n’y a île, affluent, crique, pointe ou batture qui, sur ses bords, ne me soient devenus familiers et connus comme un boulevard.

Jusqu'au Petit Lac, le fleuve s'était dirigé vers l'Ouest, Sous le 123°, 18° de longitude, il se retourne

(1) Sir John Franklin. Narrative of a second eæpedition t6 the shores of the Polar sea. 1825-27, London 1828. John Murray, page 12.

brusquement vers le nord pour former un second lac qui s’allonge jusque sous le 64° de latitude, en prenant le nom de Ta-téghéli toué, l'Eau stagnante supérieure.

Deux rangées de collines le bordent à une quinzaine de lieues du rivage : à l'Est, la montagne la Corne; à l'Ouest, celle du lac aux Truites. Toutes deux forment la vallée du Mackenzie sur un trajet de 30 lieues.

Le 21, nous atteignîmes l'extrémité du lac précité. Le courant s’y accentue, y devient rapide, et dès lors demeure tel jusqu’au delà du déversoir du Grand lac des Ours.

Depuis l'Océan glacial jusqu’à J’Eau stagnante supérieure on ne peut remonter le Mackenzie qu’à la touée, c'est-à-dire en halant les barques à l’aide d’un grelin.

De là le no.n de Téte de ligne, que porte le point où les mariniers reprennent les rames. Il n’y a qu’un vent violent du Nord qui puisse permettre aux barques de faire avec succès usage de leur voile contre un courant dont la vitesse varie de 8 à 10 milles à l’heure.

A la Tête de ligne, le fleuve n’a que 600 mètres de large, tout au plus. Ses grèves, jusqu'alors plates et sablonneuses, s'élèvent de 30 à 50 pieds. Elles deviennent arides, caillouteuses, raides, quasi verticales. À leur sommet s’étend une forêt de résineux, sapins noirs rachitiques. tors, rongés de lichens, enfouis dans la mousse, battus par des vents furieux. Ils décèlent un sol maigre, ingrat et glacé.

Telle sera désormais la physionomie du Mackenzie jusqu’à son embouchure, les dimensions exceptées, et à cette différence près que ces rivages, rapides comme

les glacis d’un rempart, iront toujours en s’élevant jusqu’à ce qu'ils aient pris l’apparence de basses montagnes, bien œue leur sommet soit occupé par un plateau boisé.

Cette disposition et surtout la double rangée des

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Montagnes-Rocheuses entre lesquelles le fleuve va bientôt s'étendre pendant des lieues, lui a valu de la part des Indiens Dènè le nom de Nakotsia Kotchô, le Géant des terres hautes, qui a dégénéré en celui de Naotcha Kotchô.

Les Dindjié l’appellent Nakotchpô Ondjig, qui a la la même signification (1).

Le Mackenzie a deux sources principales qui se joignent au delà du lac Athabasca : la rivière de ce nom et celle de la Paix. La rivière Athabasca, étant la plus méridionale, l'emporte sur la seconde.

L’Athabasca sort du mont Brown, un pic des Montagnes-Rocheuses de 15,000 pieds d'altitude, sous le 52° de latitude Nord. Elle s'appelle alors Tchukétanu Siniy et prend bientôt le nom de Wawaskisiw (2) Sipiy ou rivière la Biche, pour devenir enfin Ayabaskaw Sipiy ou du Réseau d'herbes. C’est sous ce dernier nom qu'elle entre à l'extrémité occidentale du lac Athabasca pour en sortir presque aussitôt en s’appelant rivière des Rochers. Mais, dès que cet immense cours d’eau s’est accru de la rivière la Paix, après avoir reçu préalablement seize affluents, il prend le nom de rivière des Esclaves qu’il conserve jusqu’au grand lac de ce nom, son dépotoir naturel.

Les Dènè ie nomment alors Dès nèdhè ou Grande rivière,

Après s'être épuré en traversant le grand lac des Esclaves du Sud à l'Ouest, le fleuve en sort sous le nom de Mackenzie qu’il garde jusqu’à la mer Glaciale.

On a donné plusieurs évaluations du cours total de l’Athabasca-Mackenzie. Comme elles sont toutes approximatives je me suis arrêté à l’informé le plus cor-

(1) Voir, pour l'historique de la découverte du Mackenzie, En route pour la mer Glaciale, pages 313 et 324. (2) C’est le nom cris du cerf-bossu ou cerf rouge du Canada.

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rect, la moyenne de 2,500 milles géographiques ; ce qui donne 4,630 kilomètres ou 1,158 lieues environ. Depuis sa sortie du grand lac des Esclaves on lui assigne généralement 1,045 milles géographiques de cours, soit 484 lieues françaises.

Le voyageur est surpris de voir les rivages du haut Mackenzie naturellement et parfaitement pavés de galets roulés par les eaux. Leur quantité est prodigieuse. Ils sont disposés de telle sorte que les plus gros sont immédiatement lavés par le courant, tandis que les plus petits avoisinent le pied des falaises. Presque toutes les roches qu'on y remarque sont à base feldspathique.

La main de l'homme ne pourrait disposer plus solidement ces calades, niveler plus adroitement cette chaussée naturelle qui défie en perfection nos anciennes routes ferrées. Les grèves des îles qui font face au courant offrent elles-mêmes des monceaux de ces mêmes galets.

Nous doublons l'embouchure de la rivière la Pêche, dépassons les îles de l'Échafaud, qui en sont formées, franchissons la première forte équerre du fleuve, et allons dîner à la rivière du Gîte aux lièvres, Kha edhia, où s'élevait autrefois le fort Livingstone. Ce poste fut transporté au confluent de la rivière aux Liards avant 1825, et reçut le nom du gouverneur Sir FOR Simpson.

En ce lieu, nous commençâmes à apercevoir le premier contrefort des Montagnes-Rocheuses, Ekhkadi tchô ou le grand plateau. On ne distingue pas un arbre sur la croupe grisâtre de ces hauteurs qui sont distantes du fleuve d’au moins 5 lieues.

Le confluent de la rivière aux Liards ou des Montagnes (1) avec le Nakotsia mesure 3,218 mètres. En

(1) En déné, Eréttehi dié, Rivière rapide ou Courant-fort.

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ce même lieu, le Mackenzie lui-même atteint une largueur de 1,609 mètres, c’est-à-dire un mille anglais. Je me trouvais déjà à 338 milles, soit 136 lieues françaises, de l’île de l’Orignal (1).

L'île qui porte le fort Simpson s'élève de 30 pieds au-dessus du Mackenzie. On y monte par un rude escalier taillé dans la falaise. L’œil y commande un panorama de plus de 24 kilomètres en amont du fleuve,

et 6 ou 7 en aval; mais cette vue est uniforme et mo-.

notone. C’est une double muraille de hautes grèves courant en ligne droite jusqu’à l'horizon, immense,

gigantesque, majestueuse; mais pas plus gaie ni pit-

toresque qu’un mur de cimetière.

Sur cette île, formée d’alluvions, le terrain est excellent pour la culture des légumes et des céréales. Il se passe de tout engrais. Malheureusement, il y gèle jusqu’à une profondeur de 17 pieds pour ne dégeler que de onze (2). Les végétaux y ont donc, sous leurs racines, une couche de six pieds de glace étcrnelle.

Autour et en arrière du frt s'étend une jolie praine dans laquelle paissent de 45 à 20 bêtes à cornes. De frais bosquets. naturels, sous lesquels les baies sauvages croissent en quantité, groseilles, cassis, fraises, framboises, amelanches, y invitent l'étranger à la promenade, grâce à mille sentiers qui s’y croisent en tous sens.

Je passai huit jours à me morfondre au fort Simpson, en attendant que l’on pût m'expédier au fort Bonne- Espérance. Cela ne se pouvait avant que les commis de chaque poste n’eussent reçu leur contingent de provisions et de marchandises pour l’année.

Ces employés se rendent, chadue automne, de leurs forts respectifs dans cette capitale de l'extrême nord,

(1) D’après sir John Franklin. su (2) Richardson. Arctic Searching Eæpedition.

pour y recevoir leurs avances de l’exercice suivant; ce qu’on appelle l'outfit. C'est la seule occasion qu’ils aient de se voir et de converser ensemble, durant l’année. Ils ne se hâtent donc point trop de bâcler leur armement. Nul emploi n'est plus onéreux que le leur, au point de vue des rapports sociaux. Si ces commis sont bien rétribués, si leur vie est facile et paisible, par contre ils sont séparés du monde comme des anachorètes, privés de tout agrément, même de ce qu'offrent de plus modeste et de plus villageois les pays civilisés. Sous ce respect, ces marchands ne sont pas mieux partagés que les missionnaires. Ils n’ont d’autre encouragement que leur salaire, d'autre influence que celle dont ils jouissent sur les Indiens attachés à leur fort, d'autre avenir que l'espoir d’un avancement qui se fit attendre pendant des années.

Mais il existe, à cette vie de privations et de solitude, des compensations qui la font chérir et regretter même de ceux qui l’ont perdue. C’est l’absence de tout travail étranger au commerce des fourrures et des provisions de bouche; c’est une liberté absolue et sans contrôle : liberté de planter, de couper, de faucher, défricher, ensemencer, récolter, chasser, pêcher, prendre, donner, construire, démolir partout où l’on veut. C’est une exemption complète de tout ce qui s'appelle impôts, dimes, prestations, redevances, cens, contributions, douane, octroi, fermage, tailles, cottes et corvées quelconques. C’est une sécurité parfaite et une complète servilité du côté des Peaux-Rouges, la plus grande bénignité de la part du climat, une paix inaltérable, l'absence de toute coercition, et, pour la jeunessé légère, la possibilité de rigoler, frisquer, baller, fanfarer et s'ébarv dir, loin de l'œil sévère du maître, en toute liesse et soulas.

Eh bien, malgré ces avantages, peu de commis de la Compagnie de la Baie d'Hudson finissent leurs jours

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dans les pays que nous allons parcourir ensemble. Sur la fin de leur existence, ils préfèrent se réintégrer dans les embarras et les difficultés de la vie civilisée, sauf à regretter amèrement ensuite les joies et la liberté du désert.

Au fort Simpson, les chefs-facteurs et traiteurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson reçoivent annuellement 300 kilogs de farine, 400 de sucre, 100 de raisins secs, autant de r1z et de sel, 50 kilogs de thé Hysson, 10 de chocolat, 5 de poivre noir, et du tabac à discrétion.

Les commis à 2,500 francs ont droit à 100 kilogs de farine, autant de sucre, 50 kilogs de riz, 100 de sel et 25 de thé. Le tabac à discrétion.

Les chefs de poste et les guides, à 1,200 francs, y reçoivent 50 kilogs de farine, et autant de riz et de sucre, 5 kilogs de thé Kongou et 10 de tabac.

A l'exception de la farine qui y vient dans des sacs doubles, toutes ces denrées arrivent, dans l’extrême nord, en boucaux ou en barils. Le tabac s’expédie en rouleaux ou en cubes fortement pressés et enveloppés d'ure toile cirée. Le premier est le twisted-tobacco ou tabac en corde. C’est le plus ordinaire; il est vendu £. raison de 1 fr. 25 le pied anglais.

Le tabac en cube est du negro-head, dans la composition duquel il entre un peu de mélasse. Il répand un arome délicieux. Il est noir, luisant et comprimé sous forme de carottes minces et allongées, ou larges de 5 centimètres sur dix de long. Deux de ces tarquettes (plugs) valent 1 fr. 25.

Depuis quelques années, les Américains ont introduit dans le Nord-Ouest de larges plugs de tabac Cavendish jaune, qui ont 8 centimètres de large sur 15 centimètres de long. Mais le tabac frisé et le tabac à priser, ainsi que les cigares, sont encore choses inconnues dans tout le Nord-Ouest.

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Lorsque les marchandises d'Europe ont été déballées et arrimées dans les magasins du fort Simpson, le chef du district et ses traiteurs en chef se servent les premiers. Puis les préposés aux magasins distribuent à chaque commis ce qu’il désire. Après ceux-ci, sont payés successivement et par ordre hiérarchique les chefs de poste, les guides, les timoniers, les devantsde-barge et les autres serviteurs blancs de la Compagnie. Suivent les équipages des barques, et enfin tous les Indiens ayant droit à une rétribution quelconque pour des services rendus ou des pelleteries livrées.

La paye d’un matelot dènè, du fort Simpson au Grand portage la Loche et retour, était, en 1864, de cent pelus (1) ou 250 francs. Le voyage dure trois mois; 90 jours de touage, de portages et.autres la- . beurs de mulet. Cette misérable somme a été considérablement augmentée depuis. En 1878, elle fut portée à 150 pelus ou 375 francs. Aujourd’hui elle doit avoir dépassé 400 francs, et ce n’est pas trop.

Cette somme augmente ou diminue de dix pelus par fort, selon que les mariniers partent d’un poste plus ou moins éloigné du fort Simpson. En d’autres termes, le payement fixe d’un Indien détaché en voyageur d’un fort à un autre, est de dix pelus ou 25 francs, entre chaque fort; nourriture, logement, mocassins et tabac non compris.

Ces longs voyages annuels d’une douzaine de barques, une par fort, vers le Grand portage la Loche (2) nécessitent, pour le seul district pelletier du Mackenzie, une dépense annuelle de cent dix pièces de vivres secs, dont 44 ballots de viande boucanée et 66 pémicans de renne ou d’élan. Chaque pièce pèse un quintal. Le

(1) Pelu, la peau du castor avec son poil, étalon-monnaie du pays. Sa valeur est de 2 schellings, soit 2 fr, 50.

(2) Ligne de faîte qui divise les eaux tributaires de la mer Glaciale d'avec celles qui le sont de la baie d'Hudson.

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voyage d'aller exige, à lui seul, 96 pièces; huit par barge.

Quatre forts, dits de provisions, se répartissent la fourniture de cet amas de viandes crues et séchées sur un boucan au-dessus d’un feu doux; ce sont les forts

- Raë, Good-Hope ( Bonne-Espérance ), des Liards et

Norman.

A mon passage au fort Simpson, j'eus l'avantage de faire la connaissance d’un petit vieillard orcadien nommé Nichol, qui avait pris part jadis à l'expédition de Dease et Simpson pour la découverte du fameux passage au Nord-Ouest. De simple pêcheur à 24 Liv. st. par an, il était parvenu au grade de commis à 100 liv. st. Depuis nombre d'années, M. Nichol était roi et maître après Dieu du fort Norman, qu’il avait promené sur toutes les îles et toutes les pointes du Mackenzie comprises entre les deux Rochers-qui-trempent-à-l’eau, limites extrêmes et naturelles de sa juridiction commerciale.

Présentement, ses pénates inconstants étaient fixés au grand lac des Ours, non loin de l'emplacement où sir John Franklin hiverna en 1825-26.

Petit, farfelu, légèrement obèse et toujours mascaré de jus de tabac, M. Nichol avait fini par se dégoûter de la fadeur des hyménées sauvages à plus ou moins longue échéance, sans contrat, témoins ni bénédiction. A soixante ans il résolut de se ranger et commanda une femme aux États-Unis.

Que voulez-vous, c'était faute de pouvoir trouver dans le Mackenzie, une moitié qui n’eût pas la: couleur du café au lait, du safran ou du pain d'épice.

Cette Galathée fut découverte sur un vapeur du

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Le QUINZE ANS SOUS LE CERCLE POLAIRE

Mississipi où elle était servante. Sur la foi du placeur, et sans connaître son prétendu autrement que par la sémillante peinture qui lui en avait été faite, et surtout d’après le chiffre de doilars qu’accusait son compte au fort Garry, elle franchit bravement les 1,500 lieues qui la séparaient de l’hymen. C'était une veuve de quarante ans, maigre, anguleuse, avec des airs de poupée à ressorts étonnée.

Palpitant d'émotion, empantouflé et empaletoqué de neuf, le petit M. Nichol se tenait au sommet de la falaise, pour recevoir celle que luienvoyait Hymen par le moyen d’Eole. Au premier coup d'œil, nous vimes le vieux gosse partir d’un éclat de rire, cracher sa chique dans la rivière et aller se musser dans les combles de la maison. Il devenait timide.

La déconvenue de la veuve yankee ne fut pas moindre. Dès qu’elle eut dévisagé l’objet charmant que la Fortune aveugle lui destinait pour époux, elle se répandit en aigres doléances et manifesta le regret qu'elle éprouvait d’être venue de si loin pour un tel Antinoüs.

Les Parques plus que les Grâces présidèrent à l'union de ce couple; car, moins de deux ans après, la pauvre femme mourait en donnant le jour à un garçon qui ne-vit pas l’âge d'homme et qui fut bientôt suivi dans la tombe par son vieux père,

Le 27 août au soir, j'appris que le commis du fort Good-Hope allait expédier sur-le-champ à son poste un esquif de pêche et un canot d’écorce, montés chacun par trois Peaux-de-Lièvre. Aussitôt je demandai et obtins de partir par cette occasion.

L’atmosphère était calme et chaude, le ciel bleu et pur, le paysage doré par les premières teintes de l’automne, saison qui, au Mackenzie, est de deux bons

mois en avance sur le nord de la France. Ce Aépart

fut pour moi une fête.

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Je pris place dans l’esquif, que conduisait un Peaude-Lièvre laid et bègue, nommé Jacques Tatékoyé ou la Grosse-Tête. Mes autres compagnons avaient nom l’Orignal, la Grillade, le Coucou, le Maringouin et le Petit-Rognon. Ils me parurent rudes, sauvages, peu affectionnés, mais non malivoles. Sitôt que j’eus mis le pied dans la nef, le Coucou me dit d’unair vénal que ses collègues et lui comptaient bien que je les dédommagerais de la peine que j'allais leur donner pour me eonduire à ma nouvelle destination. Ces mariniers étaient pourtant à la solde de la Compagnie de la Baie d'Hudson jusqu’à leur arrivée dans leur propre fort.

Mais je dois avouer que la possession du ballot de hardes neuves et éclatantes que chacun d’eux emportait pour prix des labeurs de l'été, était bien de nature à les rendre supérieurs et dédaigneux. Dans tous les pays, la richesse donne à l’homme de l’aplomb, de la fierté et un esprit altier.

Après souper, nous nous couchâmes dans nos esquifs que nous laissâmes drosser toute la nuit. Le lendemain, nous commencions à apercevoir les Montagnes- Rocheuses. La nuit avait été froide. À uotre réveil nous en vîmes l'effet : les feuilles des bouleaux étuient aussi jaunes que de la paille. A cette latitude, une seule nuit de froidure arrête la sève et cause la chute des feuilles ; de même qu’il ne faut qu'un seul jour de chaud soleil, au printemps, pour développer la végétation. Avare des dons qu’elle a d’abord prodigués, la nature semble se hâter de les retirer aussitôt qu’elle les a montrés à la terre.

La cliaîne Ekkadi tchô finissait à notre gauche en s’effaçaat dans le paysage noirâtre des forêts. Une seconde chaîne surgissait plus bas, perpendiculairement à l4 première. Rencontrant en diagonale le cours du Nakotsi1, elle lui ouvre sa vallée dans laquelle les eaux du fleuve rapide s’engouffrent, bordées d’une

double muraille titanesque qui ‘en détourne le cours pour le reporter vers le nor.

Plus loin et toujours à gauche, c’est-à-dire à l’ouest du Mackenzie, saillit l'Epine dorsale terrestre (1) que l’on appelle aussi montagne des Bighorns (2). Ce sont les Montagnes-Rocheuses.

A droite s'étendent les montagnes des Grands-Ennemis (3), rempart immense, crénelé comme une citadelle. C’est à partir de ces énormes falaises, que le Mackenzie justifie pleinement son nom poétique de Géant des grandes terres, Nakotsia Kotchô. Géant, il l’est, le noble fleuve, par le volume de ses eaux, par l’immensité de son cours qui, du seul lac des Esclaves à la mer Glaciale, n’est pas moindre de 484 lieues françaises, par l'ampleur colossale de son lit, par la majesté de ses rives montagneuses. Chaque point de vue forme un délicieux tableau; chaque méandre découvre un horizon de plusieurs lieues. Oh! qu’il doit être grandiose, vu des hauteurs qui le dominent |

Descendons toujours.

Voici, à gauche, une autre vallée. Elle dégorge la Kfwé-nné-délin, ou Rivière qui coule dans le giron des muniagnes. Les Canadiens l’ont nommée rivière des Nalanès, du nom d’une petite peuplade danite, qui se nd annuellement au Mackenzie par cet affluent, ii est flanqué de deux pains de sucre de 3,000 pieds d’altitude, au sonmet desquels est, dit-on, une source salée.

Sur la rive droite, se dessine aussi une montagne conique, la Loge aux ours (4). Il exista autrefois en ce

(1) Ti-Konankwéënè. Ce nom rappelle celui que les Ostiaks donnent au grand bourrelet sibérien, Oural, ceinture terrestre, (2) Sa-yonp:fué, littér. Rochers des ours fous ou des faux ours, à cause de la ressemblance du pelage du mouflon américain avec celui de l’ours arctique. Tel le sycomore est appelé figuier fou, c'est-à-dire faux figuier, dans une autre contrée, (3) Enna-tchô-pfué.

(4) Sa-tchô-khin.

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lieu un fort de traite qui fut détruit il y a cinquante ans.

A la rivière des Nahannès succède un nouveau rempart de 2,800 pieds de haut, parfaitement à pic, denté en scie, strié des lignes onduleuses ou diagonales du gneiss, et qui présente au fleuve un horrible précipice. Ces rochers affectent l’imagination comme la vision d’un autre monde, Ils ressemblent à ceux de la région du Baïkal. Leur masse énorme et inaccessible serait affreuse si le Nakotsia ou Naotcha avait les dimensions étriquées de nos fleuves de France. Mais son lit large de cinq kiiomètres, l’éloignement, et les vapeurs bleuâtres qui s'élèvent de ses eaux, entourent ces montagnes d’une gaze si diaphane et si transparente, qu'elle les éthérise, les anime et les fait paraître comme aériennes.

Au confluent de la rivière de l’Orignal, improprement nommée rivière aux Saules (1), un orage s’abat sur nous et nous force à chercher un refuge sous une île élevée où nous bivouaquons dans nos esquifs pour être à sec.

Depuis Ja rivière des Nahannès, 80 milles de cours (2) en ligne presque droite, constituent un horizon désespérant par son étendue. Impossible d’apercevoir la terre, tant en amont qu’en aval de ce prodigieux ruban. L'une après l’autre, les montagnes y disparaissent, s’engloutissant sous l’horizon des eaux. L'une après l’autre, d’autres en surgissent comme les mâts d’un vaisseau pointant à la marge de l'Océan. Et cela, ce n’est point une mer ni un lac; c’est un fleuve.

Nous passons tour à tour devant les affluents du lac aux Coquilles (3), du lac du Bras (4), et de celui des Grands-Foins (5).

(1) Rata-di-dié, l'Orignal sa rivière.

2) 128 kilomètres 720 mètres,

6 Gunkfwara dié.

Tou-koné niliné.

(5) Al6-tikka-tpué dié.

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Tout au fond du tableau, trois crêtes, ressemblant à des têtes encapuchonnées de moines, surgissent. Ce sont autant de pics obliques qui surplombent leur masse, comme l'Obiou, le Bec-de-l’Aigle. Encadrant ces cimes ardues et dénudées, se développent les grèves au talus rapide, hautes de 400 pieds, qui terminent en ce lieu la montagne la Corne. Des ravins les découpent profondément, avec une régularité presque mathématique, roulant au fond de ieurs entonnoirs maint ruisseau susurrant, qui étanchent autant de marais supérieurs.

Plus loin, à mi-côte, sont des entassements prodigieux de bois mort et desséché, d'arbres gigantesques, émondés, décortiqués par les eaux et les glaces. Abandonnés à 40, 50, 60 pieds au-dessus de l’étiage estival, ils ressemblent à des chevaux de frise enchevêtrés, hallebardés, et forment une palissade infranchissable.

Bon nombre de ces géants gisent là depuis des siècles, sans doute, engagés au milieu des saules, des bouleaux, de la forêt des conifères. Leur blancheur, leur élévation au-dessus du niveau actuel du Naotcha l’attestent. Dans une contrée où l’été n’est que de trois mois, où les autres neuf mois ne sont qu’un hiver sévère et intense, comment des résineux desséchés par le froid, les vents et la chaleur, saturés de sédiments impalpables, et imbibés de principes ferrugineu.:, parviendraient-ils à se décomposer, alors que les cadavres humains confiés à la terre demeurent eux-mêmes intacts pendant des années |

En coritre-bas avec ces immenses entrepôts de bois de chauffage et de construction qui ne profitent à personne, maisqui feraient la fortune demilliers de pauvres gens, apparaît de nouveau la grève solitaire, pavée en calade, lisse comme le marbre, polie par les eaux et le frottement des glaces, vaste comme trois routes départementales placées de front.

Tel est l’aspect du Mackenzie. Mais il est multiple.

En face de la pittoresque rivière des Coquilles, je rencontrai un camp de Danites Nahannè (1), ou Danè de l’ouest, dans lequel je baptisai onze enfants. Il y avait là une centaine d’Indiens tout au plus, mais ils étaient possesseurs d’un heureux type de figure. Face vermeille et potelée, grands yeux de biche, franche-

ment ouverts et tout souriants, un délicieux nez de

mouton, un peu court peut-être, une bouche rubiconde aux lèvres épaisses et voluptueuses, enchâssant les jius jolies quenottes qui se puissent voir.

Ces charmants bohémiens, au teint boucané par la fumée, portaient sur leur physionomie dépourvue d'idées un contentement tranquille, dans leur allure une désinvolture pleine de nonchalance et d’apathie. Le bonheur de vivre et une satiété satisfaite de peu de chose respiraient par tous leurs pores. Heureux philosophes !

Ces Danites n’ont pourtant que de grossières huttes de branchage, parfois même de simples appentis, sous lesquels ils nichent les jambes croisées. On leur voit rarement des tentes de peaux, leurs courses fréquentes dans les montagnes les obligeant à se passer de tout matériel encombrant.

Comment allier cette misère avec une telle satisfaction du sort? Cette vie abjecte de nomade avec cette douce fierté d'homme libre qui respire en eux ? Demandez-en le secret à l’ciseau qui voltige en gazouillant de buisson en buisson, secouant ses ailes rapides, lissant au soleil son plumage, après la pluie, et dormant tranquille sur une patte, la tête sous l’aile, n’importe où il se trouve. ?

(1) Contraction de Napihan ottinè, couchant-gens, wens de l’éccident, du couchant. Franklin les nomme Nathanas, et Richardson Nohounnis, proronciations et ortographes fautives. Ces Indiens s: nomment eux-mêmes Danè, hommes.

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