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s'était posée sur la loge du grand chef l’Echo, dont la femme, malade de strangurie, l'était encore plus d’une opération manquée de cathétérisme que son mari avait pratiquée à l’aide d’un tuyau de plume de cygne. L’imprudent lui avait perforé la vessie; et la femme mourut dans le désespoir après avoir invoqué les sorciers jusqu’au dernier moment.
Ces trois morts auraient dû, ce semble, contenier dame chouette. Eh bien, non! Elle s'était posée hululante, sur la maison du bourgeois, sur la mission, sur la croix, de partout. Enfin, un enfant fut assez heureux pour la tuer. On lui prédit qu’il serait chef un jour. Vous connaissez le sophisme : Post hoc, ergo propter hoc. C’est ce que chacun commenta sans plus de logique qu'aux temps de l'astrologie judiciaire.
« — Pour sûr, Père, qu'que malheurest pour arriver, s'écriait Saint-Gecrges, en venant à la messe, le dimanche qui suivit ces pronostics. Cette chouette me trotte par le coco ; et j'ai l’œil gauche, bonté! qui me grouille que c’est tchirrible. Pas capable de lestopper ; c’est bâdrant. »
Le 7 septembre, à 8 heures du matin, les quatre barques réanies des forts Good-Hope et Mac-Pherson arrivèrent à la fois, pavillon en berne, mornes, lugubres. Point de toilettes pimpantes ; point de chansons canadiennes. À peine quelques rameurs tristes, harassés. Qu'’était-il donc arrivé ? Tous les cœurs battaient d'angoisse. Tous trois nous volâmes au fort.
: D'abord, nous nous réjouissons, M5" l’évêque d’Anemour, notre nouveau vicaire apostolique, descend d’une barque en compagnie de M. Boisramé, mon ancien compagnon de la Providence. Tous deux sont bien tristes :
«— Mauvaise nouvelle, mes chers amis, murmure Sa Grandeur. Nous vous apportons la fièvre scarlatine. Presque tout notre équipage est sur le dos, à différents
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périodes d’invasion. Vous ne tarderez pas à être malades ici tretous. Je vous le prédis sans être prophète ; car la chose a eu lieu de la même manière partout où nous avons passé ! »
Comme c'était encourageant !
Je laisse mes deux confrères conduire Monseigneur à la mission, et je me précipite au-devant de mes chers Dènè. Vingt Peaux-de-Lièvre malades gisent dans les barques du fort Bonne-Espérance. Les deux barges de Peel-River se sont éloignées à la hâte sans même aborder au rivage.
Tous ces pauvres gens ont le visage congestionné, couvert de pustules, de boutons enflammés. Tous tremblent de fièvre et ne trouvent, hélas ! en arrivant dans leurs familles, que des loges de peau ouvertes à tous les vents, la terre nue pour couche, l’eau froide et trouble du fleuve pour boisson, et un pauvre missionnaire ignare pour médecin.
Quel spectacle attristant que celui qu'offrent ces ralades qu’entourent leurs parents en larmes, et qui se croient déjà la proie du tombeau ! Hélas ! dans peu de Jours, combien d’autres n’en auront-ils pas accru le nombre !
Mais ce n’est pas tout. Il y a des morts. Plusieurs ont laissé leur pauvre dépouille au Portage de la Loche, loin, bien loin des steppes qui les virent naître. D’autres sont échelonnés le long de la route, et dorment solitaires sur quelque rivage inconnu. Le dernier est mort à l’ancien fort Norman et a obtenu la cave de cette ruine pour sépulture. C’est le Maringouin, un de mes compagnons de voyage de l’année précédente.
Mères, femmes etenfants se désolent maintenant avec cette douleur terrible que causent l’imprévu et le renversement de toutes les espérances. Que peuvent faire, au milieu du désert, une vieille femme seule, une veuve, des orphelins sans soutien, sans protection ? Les
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malheureux font retentir l'air de leurs cris. On s’arrache les cheveux, on se dépouille de ses vétements, on se meurtrit le visage et le sein avec des pierres, des couteaux, des alènes. Plusieurs jeunes femmes, éperdues, veulent se jeter dans le fleuve. On a de la peine à les retenir.
Tout entier à. la douleur de ces chers enfants, je ne puis seulement penser à mon évêque. Le visage noyé de larmes, ne trouvant pas autre chose que des pleurs pour réconforter mes malheureux Peaux-de-Lièvre, je cours de groupe en groupe, de yourte en yourte, distribuant une parole de compassion ou d'espérance, un conseil ou un médicament, J'entends les confessions des malades, avides des bénédictions salutaires de l'Église; j'administre les derniers sacrements, baptise les nfidèles et exhorte lés bien portants à se hâter de fuir vers leurs forêts, s'ils veulent éviter l'infection de la pestilence.
Peine perdue. Ils ne comprennent rien à ce conseil ami. — « La mort ne vient-elle pas aussi bien seul qu’en compagnie ? me répondent-ils avec tristesse. Pourquoi nous disperser ? Mieux vaut encore mourir au milieu de ses proches, à côté de l’église qu’isolé dans le désert. »
Malgré la contagion et en dépit des victimes qu’elle faisait journellement, ces bons Peaux-de-Lièvre ne laissaient pas que d’être assidus aux exercices religieux, soir et matin. La foule compacte ne semblait que plus assoiffée de la parole de Dieu. Je fis dix-huit baptêmes, Mgr Faraud seize confirmations. Puis il partit, le 14 septembre,avec son compagnon et trois jeunessauvages pour touer sa petite barque. Pendant ce voyage de retour, tous tombèrent malades, les trois jeunes gens d'abord, l’évêque ensuite. Quand :ïl arriva au fort Simpson on le portait à quatre comme un cadavre, tant ses pauvres membres étaient raidis par les longues
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Pendant ce temps, tout le monde était à terre au fort Bonne-Espérance, à l'exception de M. Kearney et de moi. Seuls, la contagion nous laissa indemnes, et ce fut bien heureux. Qui aurait soigné, médicamenté ou enterré les autres ?
Il y avait quelques philosophes de la libre-pensée et de la déiraction parmi les Peaux-de-Lièvre, quelques mangeurs de prêtre. Où n’y en at-il pas ? Ils accusèrent le bon évêque d’être l’auteur de leurs maux, le propagateur de l'épidémie. A leur dire, le prélat missionnaire tenait la scarlatine enfermée dans sa boîte homéopathique. C’est là qu'il découvrait la maladie d’un homme ou qu’il la lui communiquait. Mais, plus tard, ils m’en accusèrent moi-même. L'apparition de la contagion n’avait-elle pas à peu près coïncidé avec mon arrivée à Bonne-Espérance, et n’avais-Je pas répandu des larmes à la vue de leurs malades ? Larmes de crocodile. J'avais eu, sans doute, peur d’être châtié de ce méfait.
, Ah! s’il ne fait pas bon d’être érudit parmiles ignares, il le fait encore moins de montrer trop de sensibilité en présence de gens méfiants. L’indifférence vaut souvent beaucoup mieux.
Le 18 septembre, apeurés, à demi malades, à demi mourants de faim, partirent enfin nos sauvages. C’avait été chose facile pour moi de leur crier: « Fuyez, fuyez, hâtez-vous de fuir ! » Il fallait le pouvoir, alors que la terre était dépourvue de glace et de neige ; alors qu’il devenait nécessaire de contourner chaque lagune, chaque marais, de traverser dans l’eau froide tant de maskegs de lichen ; alors que la horde débile devait se traîner avec ses malades, ses vieillards et ses enfants, pendant un trajet de 59 à 60 lieues et même plus, avant d'atteindre un grand lac poissonneux quelconque.
Beaucoup d’entre ces pauvres gens n’eurent pas
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d'autre viatique, entre le fort et les steppes où les attendait le renne, que des baies sauvagès recueillies chemin faisant, et quelque lièvre arctique que l’on prenait accidentellement.
Combien peu échappèrent, dans ce terrible trajet, à l'affreux destin qui les menaçait, alors que dans le fort, à la mission, à la pêcherie des Remparts, je ne voyais que malades couverts de pustules sanieuses, de boutons ichoreux, que des gens au visage bouffi, purulent, tuméfié !
Jusqu'à la fin de la maladie, Kearney et moi {lemeurâmes seuls debout. Nos journées se passaient à courir de la mission au fort, et du fort à la mission; de celle-ci à la rivière des Peaux-de-Lièvre, et de ce cours d'eau à la pêcherie du Rapide, où tous les pêcheurs étaient sur le dos. J’administrais les médicaments prescrits par Hanneman contre la scarlatine, bien que je n’eusse aucune foi en ces médecines infinitésimales. Mais c'était tout ce que je possédais, et je distribuais toujours. Si ça ne guérissait pas, du moins j'étais sûr que cela ne pouvait pas tuer et que, en ce cas, la nature avait tout le temps d'opérer après le secours de Dieu. C'était déjà beaucoup d’être assuré de l’innocuité de ma médication.
Ma plus dure corvée était la visite des deux camps extrêmes : la rivière des Peaux-de-Lièvre, au nord; le rapide des Remparts, au sud : une distance de cinq bonnes lieues. Il avait été convenu entre ces malades et moi qu'ils tireraient des coups de fusil pour m’avertir, L'écho des rochers-remparts, répercutant et multipliant les détonations, me les faisait entendre. J'avais une toute petite pirogue d’écorce que je conduisais avec un paotik ou aviron double. A l’aide de cette coque de noix je me renduis facilement seul àlarivière des Peaux-de-Lièvre, distante de cinq quarts d'heure. Mais, pour remonter le courant rapide du fleuve,
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j'avais besoin qu'un enfant ou un chien touassent mon embarcation.
Malgré mes soins et mes prescriptions hygiéniques, sept personnes moururent d’entre celles que je soignais, Les trois dernières, mortes le même jour, furent enterrées dans la même fosse, C’étaient le Gros-Cochon et son fils aîné, plus 5 jeune neveu. Infortunés Cochons!
Ce fut une chose bideuse que ces trois corps portés en terre à découvert, sans cercueil, enveloppés simplement dans leur ‘ouverture sordide et effiloquée, Leur longue chevelure en désordre pendait en arrière, et leur corps était aussi souple que celui de gens endormis. Pourquoi ces cadavres n’avaient-ils point la rigidité accoutumée ? Pourquoi cette flaccidité, ce ramollissement de la fibre ? J'aurais beaucoup aimé à me l'expliquer.
Le 23 septembre, des serviteurs du fort Anderson nous apprirent que la contagion n’avait pas encore sévi dans ce poste; mais que les Bâtards-Loucheux et autres Dènè, échelonnés sur la route, étaient dans un état déplorable; que plusieurs avaient déjà payé leur tribu à fa tombe, tandis que d'autres, ahuris par la peur, négligeaient la pêche et s’abandonnaiïient à un sombre désespoir. Ils ne voyaient déjà plus que l'extinction complète de leur petite peuplade.
Quant à nous, ce que nous redoutions pour nousmêmes, c'est que, après avoir échappé à la scarlatine, nous ne devinssions les victimes de la famine, faute de bras pour chasser. .
Mon confrère étant hors de danger, je partis pour aller relever le courage abattu de mes pauvres enfants des bois ; mais je dus effectuer cette lointaine tournée à pied, dans la boue, l’eau froide et les marais de lichen ; les rivières n’étant point encore congelées, ni la neige assez épaisse pour que l’on pût se servir de traîneau,
On ne se doute pas que, dans ces contrées éloignées, il existe des chemins de partout. Il y en a sur les deux rives du Nakotsia, le long de la rivière du Grand-Lac des Ours et de la Peau-de-Lièvre. Il en existe à travers les Montagnes-Rocheuses, comme dans les steppes les plus étendus, les forêts les plus épaisses. L'essentiel est de les connaître, de savoir où les trouver. Mais ces chemins qui ont été tracés soit par les migrations périodiques des rennes et des bœufs-musqués, soit par les déplacements bisannuels et les rondes de chasse des Indiens, ne sont que de petits sentiers de deux ou trois pieds de diamètre qu’un Eurcpéen aurait bientôt perdus, les confondant avec les sémites multiples des rennes, dans la mousse, ou les sentes des lièvres arctiques, dans les guérets.
Ce fut un de ces chemins minuscules qui me conduisit, précédé d’un Métis français et d’un Indien tchippeway sur les bords du lac des Gelinottes, principal théâtre des épreuves des Bâtards-Loucheux. J'y trouvai le chef le Carcajou malade avec tous ses gens, à différents degrés. L’abattement était général; mais notre vue rendit la joie à tous. Leur cœur, me direntils, en fut fortifié, parce qu'il leur était doux de voir qu’il y avait des âmes compatissantes qui pensaient à eux et s’intéressaient à leur sort.
Je calmai leurs craintes, j’entendis le récit de leurs manquements, je rendis la paix et la confiance à leurs âmes, et en baptisai une douzaine. Bien m'en prit, car plusieurs d’entre eux ne devaient plus quitter cette plage solitaire que pour s'envoler vers le ciel.
Ce sur quoi je ne pouvais faire entendre raison à ces sauvages, et la principale cause de leur mort, était qu’ils ne devaient pas se dépouiller de leur: vêtements, pour chercher du soulagement dans la fraicheur d’une couverture ruisselante de pluie; qu’ils ne devaient pas
LE MACKENZIE 165 1 1ées, non plus aller se rouler dans la neige lorsqu'ils se M deux sentaient dévorés par la fièvre. 1h] -Lac Comment espérer la guérison de malades qui se d vers traitent de la sorte ? C'était un procédé à tuer des rhi- hi s les nocéros. | 1] ntiel Cependant, deux malades que j'avais baptisés mou- fl s ces rants au fort Bonne-Espérance, Edji, la Corne, et 1 s pé- Yékkéri-winlwin, le Montagnais, étaient là en parfaite "1 ar les santé et revenus des portes du tombeau. Ils m'appe- A e des laient tout haut l’homme aux miracles, confessant, | trois dans leur foi ingénue, qu’à peine l’eau baptismale avait l Ê per- touché leur front ils s'étaient sentis guéris et étaient ul des effectivement entrés en convalescence. f arc- L'hiver tardif à venir, l'automne lent et pluvieux Me. contribuèrent plus que tout à augmenter et à propager ‘1 con- | les calamités que je viens de raconter brièvement. Un chip- froid sec et hâtif aurait détruit les microbes putrides, ù icipal les miasmes fiévreux. 11 ne commença que le 8 octobre, ‘4 . d'y vingt-deux jours plus tard que l'hiver précédent; aussi jh gens, Ja scarlatine se propagea-t-elle à pas de géant. Elle se | mais répandit dans tout le nord, jusqu’au fort Anderson, (he irent- jusqu'aux plages arctiques, jusqu'au fond de l’Amée volr rique russe, jusqu’au détroit de Béring, faisaut partout ent à des ravages, galopant avec la fougue d’un cheval emballé, sans être toujours transmise d’un lieu à un autre leurs par la visite de personnes atteintes de l'infection. à leurs Cette invasion est-elle naturelle ? Cornment l'air peutn prit, il transmettre ies microbes fièvreux sur d'aussi vastes quit- espaces, dans un pays aussi désert, où les centres pors le puleux sont si rares, si clairsemés, si insignifiants ? Lorsque, dans de semblables circonstances, les Héson à breux voyaient, dans leur foi, le passage d’un envoyé , était de mort, d’un ange exterminateur, n'étaient-ils pas ments, plus près de la vérité que notre science sceptique d’une qui se flatte de tout expliquer d’un mot, et qui n’ex-
nt pas plique rien ?
Dieu, cause première, opère par le moyen des causes secondes. Voilà le fait matériel aussi bien que théologique expliqué. Mais qui dirige ces causes secondes, qui les développe, et qui les fait cesser ? Voilà ce que la science n’expliquera jamais que par les mots hasard ou fatalité, qui, à eux seuls, sont une véritable défaite.
En somme, pendant cette année néfaste et dans le laps d’un mois environ par chaque localité, la population de !’Athabasca-Mackenzie fut quaternée ; un millier d’âmes, le quart de la population rouge, paya le tribu à la mort. Par contre, il n’y eut que fort peu de Blancs et de Métis qui périrent. Autre phénomène aussi peu explicable que le premier.
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