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Pendant le court séjour que l’évêque d’'Anemour venait de faire au fort Bonne-Espérance, M. Mac- Farlane avait obtenu de ce prélat que je l’accompagnerais de nouveau au fort Anderson, sitôt que l’état des lacs et des cours d’eau le permettrait.
Cette faveur, si honorable pour moi et octroyée avec joie par le vicaire apostolique du Mackenzie, comblait les vœux d’un jeune missionnaire qui ne rêvait que lointaines et périlleuses excursions, découvertes géographiques et conversions d’Indiens.
Du fort Good-Hope à celui des Esquimaux on compte environ 80 lieues de forêts, lacs, rivières ec steppes affreux. Je les effectuai pour la troisième fois à pied, le 26 octobre 1865, en compagnie du gentleman précité
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et de trois sauvages. Elles nous demandèrent huit grandes journées de quatorze heures de marche forcée, à la raquette. Nous partions régulièrement à deux heures du matin pour ne camper qu’à quatre heures de l’après-midi.
Peu intéressant, l'itinéraire. On descend le Nakotsia Kotchô pendant cinq kilomètres, on traverse la rivière des Peaux-de-Lièvre à son embouchure, on gravit et franchit le vaste plateau des Côtes-Blanches (1), qui est assez boisé; on parcourt le lac Huart ou des Écluses de Tréw ou (2), puis un chapelet de dix- neuf lagunes dans une épaisse forêt, puis encore le beau lac des Gelinottes ou a (3), que mon lecteur connaît déjà. .
Ce grand bassin, qui exige cinq heures de course pour être parcouru dans toute sa longueur, est à neuf pipes de Bonne-Espérance. Cela signifie que, depuis ce fort jusqu’au rivage méridional du lac Rorey, les voy geurs se reposent neuf fois pour fumer une pipe et donner à leurs chiens de trait le temps de reprendre haleine. Les intervalles de course compris entre chaque arrêt sont de deux heures. C’est ce que l’on appelle, dans le grand Nord, une pipe. Comme qui dirait un relais.
Sur le lac Huart, j'aperçus deux tmbes récentes, et quatre sur le lac Rorey. Les Bâtards-Loucheux que j'y avais visités dernièrement avaient transporté leurs pénates ahuris à l’autre extrémité du lac.
Nous campâmes sur la Grosse-Pointe. Mais le lac tonna si fort pendant toute la nuit, que nous pûmes à peine fermer l’œil.
Au delà du lac des Gelinottes, nous pénétrâmes en
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pays dindjié. Entre deux chaînes de collines chauves, les montagnes aux Ours (1), à l’est, et les Roches à pic (2), à l’ouest, s'étend un steppe attristant qui renferme les lacs Rond et Long. Puis les collines s’écartent et découvrent le beau lac du Carcajou (3), sur lequel nous manquâmes périr tous les cinq. La glace se fendit transversalement presque sous nos pas, et une immense vague jaillitsur sa surface qu'elle couvrit en un instant. Nos chiers se jetèrent à la nage et nous à plat ventre sur nos traîneaux qui, grâce à leur longueur, purent franchir la crevasse.
A l'extrémité du lac Carcajou, on gravit la montagne des Rennes (4), pour gagner le lac Canot (5), à travers un steppe marécageux. Nous bivouaquâmes sur le versant septentrional de la ligne de faîte (6), le 29 octobre.
Nous trouvant sur le territoire des Loucheux ou Dindjié, nos compagnons peaux-de-lièvre n'étaient plus que des Haichen ou ennemis. L’ignorance ou l'esprit de ces Dènè leur a fait transformer cette épithète injurieuse en Intchun, qui signifie Boutons-de- Rose ; et ils n’en sont que plus amis avec les Dindijié.
Avec un peu d'esprit et de dissimulation on vient à bout de tout.
Les Dindjié prétendent qu'ils furent les premiers habitants de cette contrée, et que les Dènè Peaux-de- Lièvre y immigrèrent postérieurement à eux. Ceci concorde avec la tradition tchippewayane que j'ai citée dans le premier volume de mes voyages (7).
(1) Békkè-sa-hkolli.
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(5) Ttsi-intpi tchion.
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(7) En route pour la iner Glaciale. Paris, 1888, Lettre et Ané, éditeurs, page 292.
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Au delà de la ligne de faîte, on traverse successivement des pentes boisées, le grand steppe blanc (1), la rivière Lockhart (2), et les plateaux montagneux qui la séparent dû fleuve Anderson. Puis on suit le fleuve jusqu'au fort, en franchissant cinq longs portages.
Sur les montagnes désolées de la Lockhart, l’Ecossais Mac-Ivor avait été assailli, le printemps d’auparavant, en plein jour, par cinq loups affamés ou rabides. Reçus à coups de hache, les monstres avaient battu en retraite, mais pour suivre en cattimini le voyageur isolé et l’attaquer de nouveau, la nuit venue, pendant qu’il préparait son bivouac.
Le brave highlander soutint contre ses adversaires une lutte inégale et désespérée, n’ayant que sa hache pour toute arme. Néanmoins, il les força à abandonner la partie et à se dérober une seconde fois.
Mais, après qu'il fut couché et endormi, que le feu fut éteint et les chiens assoupis, les loups enragés revinrent une troisième fois à la charge, au milieu de l'horreur et de la protection des ténèbres. Trop couards pour s’en prendre à l’homme qu'ils savaient brave, ils se jetèrent lâchement sur un des chiens endormis, le saisirent, et se sauvèrent avec lui.
On sait que le loup qui pille saisit sa proie par la nuque, la jette sur son dos et l'y maintient en s’enfuyant. Ceci indique une force peu commune dans un animal toujours maigre et affamé.
Mac-Ivor ne se déconcerta point. Il poursuivit les : monstres, la hache à la main, et leur disputa si courageusement son fidèle coursier, que les loups durent lâcher prise et se sauver tout de bon, sans demander leur reste. Malheureusement, le chien était déjà étranglé. Mac-Ivor ne leur avait arraché qu'un cadavre.
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La rivière Lockhart, en peau-de-lièvre, l'Eau qui circule à travers les montagnes, sort du lac Laporte par 128° de longitude ouest de Paris et 67° de latitude nord. Elle reçoit les eaux des lacs du Boïis-Pourri, des Cygnes, de la Chevelure et autres encore, pour se déverser ensuite dans le fleuve Anderson ou des Gros- Inconnus (1). Elle fut dénommée par M. Mac-Farlane lui-même, premier explorateur européen de cette contrée et constructeur du fort Anderson. Mais j'eus l’honneur d’en dresser la carte, d’en être le premier missionnaire et le seul Français qui l’ait jamais foulée.
Rien de mélancolique comme les plateaux élevés qui enclavent ce cours d’eau. Horizon sans bornes, steppes arides, ensevelis sous la neige, interrompus seulement par quelques croupes isolées, encore plus blanches, plus mornes que le reste de ce paysage lugubre. Dans les steppes, des broussailles hirsutes, des sapins nains, tordus par la tourmente, enfouis sous les frimas, véritables baliveaux ébranchés par les rennes, été-khéné, qui y frottent sans cesse leur pesante ramure pour l'y détacher et s’en débarrasser. Nul être vivant, aucun bruit, rien qui ne soit glacé, rigide, désolé.
Nous ne rencontrâmes pas de loups dans ce steppe funèbre, mais nous y fûmes surpris par l’arrivée inopinée du Canadien François Maillard, serviteur de M. Mac- Farlane, suivi de deux Bâtards-Loucheux. Ces trois hommes accouraient au-devant de leurs bourgeois, dont la présence était vivement désirée à Anderson.
Bien leur en avait pris M. Mac-Farlane, qui n'avait jamais conduit de traîneau chargé, commençait à être harassé d’un trajet aussi long. Il fut bien aise de transmettre son pesant véhicule au vigoureux Cana-
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dien, qui lui abandonna la conduite de son traîneau vide.
Ce gentleman m'avait avoué, la veille, qu’il redoutait d'arriver à son poste, de crainte d'y trouver son personnel entièrement détruit par la scarlatine épidémique.
«— Et nous en serons les dernières victimes! » avait-il ajouté d’une voix caverneuse.
Or, les nouvelles qu’apportait Maillard du fort des Esquimaux étaient des plus décourageantes. Le fléau y sévissait avec vigueur. Il y avait déjà fait quinze victimes parmi les seuls Peaux-de-Lièvre. On ignorait encore le chiffre des morts chez les Dindjié et les Esquimaux.
Les premiers n’avaient point encore paru au fort, et quant aux seconds, plût à Dieu qu’il n’en fût venu aucun. Ils n'auraient pas propagé la contagion en s’en retournant, et traîné la scarlatine en laisse derrière eux.
Les cinq Innoït qui avaient fait apparition jusqu’à ce jour, à Anderson, étaient tous à terre, foudroyés par la scarlatine.
D'ailleurs, point de fourrures au fort ; point de provisions de bouche, et aucune autre personne bien portante, dans cette demeure vide, que le post-master Murdoch et l'interprète Tchia-wétlô.
Ces nouvelles désastreuses consternèrent le commis, qui n’en put dormir de la nuit. Maillard n'était pas moins apeuré. Je ne sais lequel de ces deux hommes montrait le plus d’épouvante et, certes, ce n'était pas sans raison. Quel sort pouvait rous attendre dans ce séjour de la contagion et de la mort?
Le 31 octobre, nous bivouaquâmes sur la rive droite du fleuve Anderson, autre découverte de M. Mac- Farlane, au lieu nommé Chantierville, parce qu’on en tira les bois de charpente qui servirent à la cons-
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truction du fort Anderson. De ce point on distingue, en amont du fleuve, la croupe osseuse et dénudée du mont Rawapazj ; un nom qui indique une succession de dunes gigantesques et sans doute diluviennes. A Chantierville, l’'Anderson nemesure pas plus de 800 mètres. Il est modérément encaissé entre des rives presque nues, disposées par terrasses régulières et naturelles. On compte une douzaine de lieues entre ce point et le fort des Esquimaux.
Le 1°" novembre, dernier jour de notre long voyage, nous franchîmes les cinq portages qui nous séparaient seuls d’Anderson. Dans le premier, nous traversâmes le joli lac des Loucheux (1) où le granit se montre de toutes parts comme sur les lacs Winipeg, Castor, Athabasca et des Esclaves, indiquant qu’il est placé sur la margelle des terrains primitifs de l’est, les Laurentides.
Redescendu sur le fleuve, je pris ma hachette de voyage et m’élançai en avant dans le dessein d’aller préparer le feu et le bivouac du dîner, afin d’en épargner la fatigue à nr compagnons, conducteurs de pesants traïneaux.
J’eus bien vite mis une grande disiance entre eux et moi.
Tout à coup j'entendis à ma droite comme le galop précipité d’un cheval emballé. En me détournant, j'aperçus un énorme bœuf-musqué qui accourait à fond de train dans ma direction. Je crus qu’il venait m'assaillir, et me sentis perdu. Mais, avant que j’eusse eu le temps de jouer des jambes ou de prendre une détermination quelconque, maître Bull passa devant moi comme un trait, sans même faire attention à ma personne. Il était talonné par un gros loup blanc qui espérait sans doule saisir la queue ou la longue cri-
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Vain désir. Je ne tardai pas à m'’apercevoir que Messer Leu avait été débouté de sa poursuite. Le bœuf-musqué gravit au galop le talus rapide de la rive gauche, et se sauva dans les steppes, laissant le loup loin derrière lui.
Celui-ci se dirigea alors vers moi comme vers une proie plus facile. Mais l’arrivée de la caravane lui inspira sans doute quelque respect, car il se contenta de me suivre au petit pas; et lorsque je me mis à bûcher du bois, à l'entrée du portage de Puff, il s’assit sur son bienséant, à une portée de fusil, attendant humblement que notre repas fût pris pour venir guérir son onglée à notre feu, et rassasier sa faimcalle sur quelque vieux mocassin abandonné ou quelque os à demi calciné.
Après avoir manqué les occasions opimes, on est bien souvent obligé, dans la vie, de se contenter, comme le loup, d’un modeste guerdon.
Nous atteignîimes le fort Anderson à la nuit noire. Il était silencieux comme la tombe. Personne n'y remuait, à l'exception des deux serviteurs que j'ai nommés plus haut. Chaque case était transformée en un petit hospice, mais hôpital sans feu, sans médicaments ni infirmiers. J'allais ajouter : sans nourriture ; mais à quoi bon de la nourriture, quand on est malade !
Les deux Bâtards-Loucheux qui nous suivaient depuis Good-Hope n'avaient plus revu leurs parents, le premier, depuis le printemps, le second, depuis l'été. Se figure-t-on la douleur de ces pauvres gens lorsque, arrivant à Anderson, ils ne retrouvèrent plus un seul membre de leurs familles? Père, mère, frères, sœurs, tous avaient payé leur tribut à la terre, victimes de la scarlatine. On aurait dit que le fléau était intelligent.
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ler Quand il sévissait sur une famille, il en laissait à peine un membre pour pleurer et ensevelir les autres. que «—Hélas! me disait le Canadien Maillard, cette même Le soirée, que n’avez-vous pu arriver plus tôt, Père! la Aucun de ces malheureux n’était baptisé ; et si vous t le saviez quelle vie de chiens ça menait !... Cette seule pensée me glace d’épouvante et m’empêche de fermer une l'œil, la nuit, J'ai peur ici, oui, j'ai peur de ces morts ui que j'ai vus partir pour l'éternité couverts de fautes, nt. sans amour de Dieu, sans espoir d’une vie meilleure is à et dans l'horreur d’une mort affreuse. Ah! quand je f, il pense que J'ai concouru à la perte de quelques-unes ten- | de ces femmes, de ces jeunes filles, que j'ai servi renir | d’instrument à leur... »
iris Il n’acheva pas. Je ne lui permis point de proférer , ou cette sentence de condamnation que des pécheurs n’ont pas le droit de fulminer contre d’autres pécheurs. n est | Mais ces attristantes paroles m'en disaient plus qu’il inter, n’était nécessaire sur le drame hideux qui venait de
se passer, à Anderson; sur la fin de ces désespérés,
oire. surpris par la mort dans le libertinage et la débauche. > n'y Ce pauvre jeune homme, léger comme on l'est à son e j'ai âge et dans le milieu sauvage où il vivait, mais ée en : pas plus impie qu’un autre Canadien, semblait être bdica- : devenu la personnification du remords sans consoiture : À lation. Je mis tout en œuvre pour faire rentrer la paix t ma- ù dans son âme, sans y parvenir. Il quitta Anderson et : le Nord-Ouest, au printemps de 1866, pour n’y plus nt de- ; revenir. Il fallait qu’il fût bien coupable vis-à-vis de ces ts, le HN malheureux défunts pour être aussi terriblement tcurs l'été. k menté. | | rsque, J’allai visiter, dans la case qu'on leur avait assiin seul gnée, les cinq Esquimaux malades; quatre hommes et œurs, , une femme. Il ÿ avait eu aussi avec eux un petit enfant s de la D qui venait de mourir avant mon arrivée. Ces pauvres
ligent. 2 Innoït grelottaient de froid autant que de fièvre. Ils ©