‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 65 sur 81 · DR | LE · texte numérisé non relu

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C'est la toison de l’arghali (aploura montana) qui a fait donner le nom d'ours fous, c'est-à-dire de faux ours, à ces gentils animaux. Suspendues au-dessus d'un précipice vertigineux qu’elles bravent, ces chèvres ne paraissent pas plus grosses que des cloportes,.

Faites silence, dit Vœlun, je vais faire chasse. Il déposa son fardeau, prit fusil et fourniment, et s’élança vers les chèvres. Mais le vent ne le favorisait pas. Il grimpa assez près d'elles, Le temps de tirer un coup de fusil, et le blanc troupeau, dessinant un instant sa silhouette sur l’azur pâle, s’effaçait sur le versant occidental, effaré.

Un dernier regard d'adieu sur la vallée orientale où quatre-vingts lieues de forêts et de steppes se brouillent sous nos yeux, et nous franchissons le col, pour dégringoler le versant occidental, après avoir contourné une manière de cratère ancien où l’on ne voit que débris de calcaire gris qui dévallent en sonnant sous les pieds.

Au bas de la montagne, dans une prairie, nous attendait un quatrième torrent enflé par la fonte, la Tchi-tséndja-tschig (4). Il circule entre les monts Tchienzjow et Tœvi-ta-20 ou Barbe de chèvre (2), d’où son nom. C’est cette dernière montagne, de forme tabulaire quoique dentée en scie, que sir John Franklin appela mount Grifford, en 1825, et qu’ilestimait distante de huit milles seulement du Mackenzie, d’où il l’avait aperçue. Or voilà deux jours que nous courions au pas gymnastique pour l’atteindre. Les grands hommes se trompent donc aussi.

Ce bloc schisteux s’élance du fond d'une vallée

(1) Rivière entre les montagnes.

(2) Comparez le nom de cet animal, tævi, avec avi, mouton, en sanscrit, aæi en lithuanien, ovis en latin, tœvé, chèvre, en maggyare, dévé en turc, revé en mordvine, dew en abyssin, o'is en grec, et {svai en dana-atnan (Alaska). E. P,

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creuse, à plus de six mille pieds verticalement, tout d’un Jet, comme un rempart titanesque. C’est affreux. Sa couleur plombée n’est embellie par aucun vestige de végétation. Un glacier considérable qui occupe le fond de la vallée, au pied du géant, nous cache toute la partie droite de la rivière “susdite qui paraît en sortir,

Eh bien ! ce site me parut riant en dépit de la glace ét de l’horrible muraille crénelée du mont Grifford qui nous menaçait. La chaleur y était concentrée comme dans un four. Elle avait développé le gazon des pelouses autour d’un joli étang Leu, formé par l’agglomération subite des eaux de neige. Nous y primes un repos devenu nécessaire, à l’abri “de l’âpre morsure du vent d'est, et après avoir tiré quelques courlieux esquimaux, numenius borealis, et des milans blancs, ‘milvus nivalis. Les bruants, ces passerinéces qui, à cette époque de l’année, remplissent steppes et bois de cris aigres et de chants, les bruants ne fréquentent pas ces hautes régions du silence.

Nous nous levâmes du sol nu qui nous avait servi de couche, à neuf heures du soir, le corps moulu, courbatu, toutes les jointures brisées par l’humidité de la terre et la marche dans l’eau. Une fièvre douce, causée par le froid prolongé et les bains forcés, m'avait empêché de reposer à mon aise. J’éprouvais un frisson et un tremblement qui m'avertissaient de me hâter à faire du mouvement, si je ne voulais prendre mal.

Nous repartîmes clopin-clopant pour nous replonger dix minutes après, hélas! dans le cinquième torrent aux sinueux méandres. Nous dûmes le traverser quatre fois pour uivre fidèlement l’ornière boueuse, tracée dans la me isse et les têtes-de-femme, que nous appelions le chemin ;bienheureux de posséder ce fil d'Ariane, au milieu du dédale de montagnes qui se dressaient autour de nous.

Quel effet choquant d'optique! Plus nous montons et plus l’horizon s'élève autour de nous ; de sorté que l’on semble être placé sur le cône trachitique d’un volcan dont le cratère nous dominerait tout autour. C’est le même effet que produit la mer du haut des hunes d’un navire.

Cette seconde vallée traversée, nous gravissions ia chaîne Tatall-tpein, lorsque des hurlements prolongés retentirent. Nous retournant, nous apercevons deux énormes loups blancs qui accourent sur nos brisées, er nous priant de vouloir bien les attendre. Au premier coup de feu, ils tournèrent les talons et n’eurent pas assez de leurs jambes pour s'enfuir. Rien de couard comme le loup. Nous continuons notre route sans plus nous occuper d'eux. Mais, une heure après, en suivant le cours du torrent, un affluent du Pacifique, cette fois, nous tombons sur d’énormes empreintes qui ressemblent 4 celles d’un géant chaussé de mocassins. Qu'est-ce que cela peut être ?

Les guides s'arrêtent et font entendre un soufflement guttural d’étonnement et d’effroi :

« — Schiw / des ours gris, des ours gris! » répètent-ils

à voix très basse. Et je vois leur teint, mordoré par le hâle et la réfraction des neiges, prendre une teinte terreuse, verdâtre. Ils pâlissaient, : Nombreuses sont les pistes autour de nous, sur le sable. Plusieurs ours gris sont venus en ce heu pour se désaltérer ou pour surprendre les arghalis et les bighorns au passage. Que ferions-nous si nous rencontrions cette bête horrifique, l’ursus horribilis, avec une seule canardière à silex pour toute arme?

Vœlun plonge la main dans son sac à plomb. Rien que de la grenaille; plus une seule balle. Bon pour une oie, pour un lièvre. Si maître Bruin nous surprend, il fera un bon souper ikkèla.

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de mes hmmes afin d’avoir le temps de dessiner la valléc suivante. A droite, tout contre moi, des ravins profonds et désolés, des roches noires, lugubres. Serait-ce un ancien cratère ? On le dirait à leur forme, à leur couleur. Que de déchirements ont eu lieu dans ces schistes couleur de plomb. Des failles immenses de montagnes, des crevasses gigantesques, toute une double rangée entr'ouverte comme une grenade, des escarpements vertigineux. Dans les creux, entre les dents des cimes, des glaciers suintent de petits rivujets. Sous nos pieds, rien que des mousses rouges, brunes, jaunes, toutes gonflées d’eau comme de monstrueuses éponges. Nous y enfonçons jusqu'aux genoux.

Sur ces crêtes, il y a deux ans, pendant l’automne, deux coinmis écossais demeurèrent égarés et errants toute une journée. Ils manquèrent y périr de soif et de faim. En hiver, le sentier ne passe pas sur les cols, il contourne les montagnes par le cañon de la Tchitsendja-nillen. C’est le chemin dit des chutes.

Sur le versant oriental de Tatall-toéin, nous avons un glacier à descendre. Nous enfourchons nos grands bâtons, comme sorcières leurs balais, et nous laissons dévaler jusqu’au bas. Autour de nous la décoration a changé. La mise en scène £e compose toujours de montagnes ; mais leur disposition est longitudinale au lieu d’être transversale. Elle nous découvre les montagnes bleuâtres qui bordent la rivière Porc- Épic, cette branche orientale du fleuve Youkon, et, sur un plan moins éloigné, une chaîne plus basse à laquelle on me dit que le fort Lapierre est adossé. Tout cela se perd dans le brouillard transparent du matin.

Au tiers de la distance, sur la gauche, s'élève la montagne des Loges, Væ chéin nivia, avec son précipice schisteux de douze cents pieds de haut, et sa teinte d’ardoise.

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