‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 64 sur 81 · TRAVERSÉE DES MONTAGNES-ROCHEUSES SOUS LE CERCLE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DES MONTAGNES-ROCHEUSES SOUS LE CERCLE

Une mort par envoûtement.— Abandon du fort des Esquimaux. — Départ pour l'Alaska. — Méfiance inexplicable des Dindjié 4 Tsi-kka-tsehig. — Le Nakochnô Klundié, — Plateau de la Croupe du Géant. — Têtes-de-femnme. — Bivouac sur la Klô-kka-Rhûne. — Col de la Tète-Neigeuse. — Chasse à l’arghali. — Mont Grifford ou Barbe-de- chèvre. — Loups blancs et ours gris. — La Tatall-tpein. — Curieux aspect des montagnes. — "La Grosse-Pointe et le Gros-Nez. — La rivière Bell et le fort Lapierre.

À mon retour au fort Bonne-Espérance, j'appris la mort du grand chef l’Écho. Elle était arrivée dans des circonstances romanesques, invraisemblables, qui démontrent d’une manière triomphante le pouvoir de l'imagination sur l’état physique du corps.

Après la mort de sa femme, le grand chef avait jeté son dévolu sur celle d’un jeune jongleur nommé Rabaska, qu'il s’'annexa sans forme de procès. Cette fille était belle, mais d’une légèreté de conduite connue de toute la tribu.

HN Justement irrité, Rabaska attaqua son chef, Le vo- … leur adultère terrassa l'époux légitime qui, dès lors et d’après les nobles usages des forêts et les lois du ma-

riage dit à la mode des Géants, venait de perdre tous ses droits sur la femme qu'il aimait.

C’est la loi du plus fort : Qui est inhabile à défendre son bien, ne peut se plaindre s’il lui est tollu.

Rabaska jura qu'il tirerait une vengeance éclatante de l'injustice de l’Echo. Il déclara au voleur, séance tenante, que, par: ses incantations magiques, il l’en- ! voûterait et le tuerait avant que trois jours fussent écoulés.

L'Echo se moqua des menaces du chaman courroucé. Il prit la femme et partit avec elle. Sur le soir, | il commença à réfléchir aux menaces qui lui avaient été faites et à redouter leur accomplissement. Il se plaignit d’un malaise général, d’un frisson, et se cou- | cha.

La femme enlevée fut-elle étrangère à cette indispo- | sition ? C’est ce que je n’assurerai pas. Il est probable À qu’elle devait préférer son jeune mari à ce vieux ratatiné.

Quoi qu’il en soit, les Kha-tchô gottinè, aussi cré-| dules et superstitieux que leur chef, confirmèrent le pouvoir transcendant de Rabaska. L'état de l’Echo empira pendant la nuit, et le lendemain, il était sérieu-h sement malade. De plus en plus perturbé, son étatà s’exaspéra de la colère qu’il nourrissait contre le cha-k man et devint si dangereux, qu’à la fin du troisième jour, le grand chef n’était plus qu’un cadavre. ‘

Ïl mourut sans baptême ni désir de le recevoir, le cerveau rempli de pensées adultères et de désirs del vengeance, jurant d’arracher à son tour la vie du sor-l cier, même d’au delà la tombe (1). Mais il ordonna à ses jeunes gens d’emporter son corps au fort Good-b

(1) Rabaska mourut en effet d’une manière étrange, deux ans après, convaincu que l'esprit du chef s'était vengé; mais, avanth de mourir, il demanda et reçut le baptème de la main d’un bon chrétien dèue,

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Hope, afin qu’il fût enseveli seveli par des Blancs, placé . v ,° a a pe et qu il reçût les honneurs Rilitniees, RE : a . vanité et orgueil de la pauvre humanité ! ne ne devais plus revoir le fort Anderson ni les . tra Lin le fleuve Sio-tchpû Ondjia de éconder. Au printemps de 1866 ï : , u WU " Fur de Londres rappelait M. Rad au js rt dont il lui confiait la charge par intérim sé ss un devoir d'abandonner à tout jamais le fort oltanlo à l'E dont l’entretien était plus onéreux ne ono Ï i pros rable Compagnie de la baie d'Hud- Dès lors, les Dindjié d’ jié d'Anderson se rendi u sas ‘remit sur le fleuve Peel, et les ET # Rp eux retournèrent à leur ancien poste comm À pe man fort Bonne-Espérance ou Good- . Les rives du Sio-tchoô redevinrent ‘ > À auss èpre désertes, aussi inhabitées qu’elles otre 4 le commencement du monde “id . Le grand Nord m'’étant fermé | é de ce côté, j'ori i ni ae vers l'Est et me dirigeai vers Fo.

d de et les vastes steppes qui l'entourent. Jamais : a rançais, rarement un Anglais, n'avaient . ar ra “ déserts que Je traversai si souvent dans Las es consécutives, Seul, le grand lac des Ou ne is x visite de pes explorateurs sois, ux ans, la Compagnie d'Hud son mA construire un petit poste de commerce, AL h isinage immédiat de l’ancien fort Franklin de 1825. pa Vs dans les lieux mêmes où Franklin, Back et rdson piantèrent leurs tentes, j'ai mé ichar S , J'ai médité Me nr pe aujourd’hui a rs e \ ces célèbres explorateurs. M s'élève encore à ci , ee ar do cinq minutes de ce lieu devenu his- Mais j'ai réservé tout un volume à mes explorations

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à l’est du fleuve Mackenzie, qui ajoutèrent à ma carte du pays tant de données géographiques nouvelles. Je ne veux, ni ne puis en parler ici. Je préfère en fini: avec les Dindjié ou Loucheux, qu’il me fut donné de visiter et d’évangéliser de nouveau, en 1870, au nordouest de Bonne-Espérance, dans l’ancienne Amérique russe, alors devenue territoire américain d’Alaska.

Puisse cette émouvante et lointaine expédition intéresser mes lecteurs et les tenir éveillés.

Le G juin 1870, à 4 heures de l'après-midi, je partais du fort Good-Hope pour celui de Mac-Pherson, sur la Peel. Mon but n'était pas la visite des Esquimaux, comme en 1868 et 1869, mais celle des Dindjié de l'Alaska. Je comptais me rendre au fort Youkon, et, si faire se pouvait, lescendre le fleuve de ce nom jusqu’à la mer de Bériug.

La température était calme et splendide, l'air embaumé des premières senteurs du printemps que lui envoyaient les jeunes pousses du salix candida, dent les Danites sont aussi friands que les orignaux mêmes. Assis dans une -pirogue d'écorce de bouleau, entre le Bâtard-Loucheux Paul Edzaré, l’Os à moelle, au nord, etle Dindjié Sylvain Vitædh, au sud, je faisais, tout en pagayant, la conversation avec mon confrère M. Seguin, qui, assis dans un autre canot, descendit avec moi le Mackenzie jusqu’à la rivière Rouge arctique ou Tsi-kka-tschig, où l’attendaient ses ouailles dindjié accoutumées.

Bien que la saison fût avancée, nous nous étions encore trop pressés, parce que c'était s’année froide. Au milieu d’entassements prodigieux de glaces, disposés de chaque côté du fleuve en remparts grandioses, dans

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un empâtement de poudingue, nous subissions un froid européen au sortir du froid arctique. Et c'était l'été.

A Tsi-khka-tschig, nous trouvâmes les Dindjié surexcités d’une manière étrange, sans que j'en pusse percer la cause. Ils ricanaient, ils sacraient, ils maudissaient, ils avaieit l'air de vouloir faire un mauvais parti à leur missionnaire ou à son compagnon, c’està-dire moi-même, pour peu que l’un ou l’autre eût manifesté de la pusillanimité ou de l’hésitation.

« — Qu'ont donc vos gens ? demandai-je à M. Seguin. Ils rient sous cape, ils ont la bouche pleine de menaces ou de fiel. Qu'est-ce que cela veut dire?

« — Je n’en sais absolument rien, me répondit-il. Hésitez-vous à vous rendre au fort Youkon ?

« — Moi? Et pour quelle raison, je vous prie? Je brûle de me transporter dans l'Alaska. Ai-je jamais reculé devant un voyage de longue durée ?

« — Si vous n’y allez pas, je suis décidé à y aller à votre place.

« — Mais pas du tout. Il n’est rien qui puisse m'empêcher d’entreprendre ce voyage.

« — Ce n’est pas lui, dirent alors quelques Loucheux. C’est évidemment l’autre.

« — Non, ce n'est pas l’autre, répondaient d’autres Dindjié, c’est bien celui-ci. »

Qu'est-ce que cela signifiait ? De quoi était-il ques-

tion? C’est ce que nous ne comprenions ni l’un ni

l’autre. Il y avait de quoi donner sa langue aux chiens. Évidemment nous étions accusés ou “fout au moins soupçonnés de quelque chose dont nous n'avions pas même l’idée.

« — Voulez-vous que je leur demande ce qu’ils nous veulent”? dis-je à mon compagnon.

« — Gardez-vous-en bien. Cela mettrait le feu aux poudres. Faites votre voyage, et s’ils ont quelque chose

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à me faire, eh bien! j'ai dans la poche un petit chien qui pourra crier plus haut et mordre plus fort qu’ils ne le souhaiteraient. »

Je partis. Les Dindjié chrétiens furent insolents au possible. L’interprète métis-français Baptiste Boucher fut railleur et sardonique. L’interprète Bâtard-Loucheux Tchiawétlô ne le fut guère moins. Et cependant, quand nous campâmes sur les bords de la Peel avec un fort parti d'Esquimaux, ce fut moi qui fis sentinelle pour permettre à ces bonnes gens de dormir, si peu ils avaient d'assurance en face des Innoït.

J’atteignis le fort Mac-Pherson le 16 juin, après le départ de ces derniers, j'y achetai des provisions de voyage, savoir vingt livres de pémican grossier et dix livres de plats-de-côtes boucanés; je pris deux guides parmi les Dindjié protestants du fort, que je trouvai beaucoup plus respectueux et convenables que les catholiques ; traversai la Peel dans mon canot, que nous cachâmes dans les sauleraies, et m’élançai avec mes quatre Indiens vers les Montagnes-Rocheuses.

Nul véhicule. Le pays ne le permet pas. Nous portions à dos provisions, armes et bagages : environ 40 livres chacun. Ma charge était la plus légère ; je n'avais que ma chapelle, un chaudron et mon journal de voyages.

Dans ces parages arctiques et à cette altitude élevée, le souffle bienfaisant du printemps ne se fait pas plus fortement sentir, au mois de juin, qu'aux premiers jours d'avril, dans le nord de la France, dans les années les plus rigoureuses. Pas une feuille aux buissons, pas un brin d'herbe verte à terre, pas un insecte dans l'air, à peine des bourgeons aux arbres.

Nous nous engageâmes dans un chemin creux, entre deux lacs, pataugeant dans l’eau et la boue. Une première rivière se présente, la Nakotche6ô Klundic

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Après nous être secoués en vrais caniches, nous continuons notre route avec nos vêtements trempés d'eau. Nous avions onze autres bains semblables à prendre forcément entre Mac-Pherson et Lapierre’s- House. Fallait bien nous y accoutumer.

Nous gravissons le plateau Kl6-kképé, le Plancher \ herbeux, dernier vestige des grandes prairies du Far- à West, qui, ici, occupent le sommet d’un triangle très aigu dont l’hypoténuse serait le fleuve Mackenzie. Ce plateau est parallèle à la Peel et perpendiculaire à la vallée Kl6-kka Rhâne (2)? Mes pieds y foulent d’abord une pelouse rougeâtre et épaisse de mousses du genre Sphagnum, sur laquelle je glisse et trébuche comme sur du savon mou; puis, une forêt de graminées hautes comme un homme; puis une bruyère aride, piquante comme l’ajonc des landes de Provence. Enfin nous atteignons, gravissant toujours, la Croupe du Grand-Cœur, c’est-à-dire du Géant, Dzé-tchp6- Koakkay. Nous sommes sur le dos de ce Géant arctique vil dont parlent les légendes dènè, qui tomba jadis tout 04 î de son long entre l’Asie et l'Amérique.

Vous en souvenez-vous, amis lecteurs (3) ?

De ce point élevé, un panorama grandiose me dédommagea amplement de mes fatigues. Mes deux sauvages de Good-Hope eux-mêmes n’y furent pas insensibles. Dans l’est, la forêt noire des sapins, n'ayant d'autres bornes que l’horizon vaporeux, et que coupe

(1) Rivière du plateau herbeux de la Terre géante. ! (2) Torrent des herbes plates. | (3) Voir mes Traditions indiennes du Canada N.-O. Paris, 18386, J. Maisonneuve et Ch. Leclerc, 25, quai Voltaire. Légende d’Otchopé, page 423.

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sur le premier plan un ruban de moire d’argent qui se replie sur lui-même : la rivière Plumée. Quel immense circuit elle fait avant d'aller se déverser dans ce grand bassin qui miroite comme la mer sous les feux d’un soleil « qui nescit occasum » : la grande expansion du Mackenzie, commenéement de son estuaire !

De la mer Glaciale, rien qu’une mince raie d’escarboucles qui scintille au soleil, vers le nord. C’est loin, très loin, mais cela me console : J'ai contemplé la mer arctique.

A droite, c’est-à-dire au sud, notre vue est bornée par les hauteurs de Klô-kka Rhâne, qui forment comme un gradin aux Montagnes Sales, Tdha-tseïin, les véritables Rocheuses. Leur sommet rutilant de neige, denté en scie, crêté en coq, découpe l’azur des cieux. Derrière nous, sont les premières basses montagnes dont nous occupons les contreforts.

Tout à nos pieds, au bord de la Peel, un point blanc, surmonté d’un blanc panache, comme une pipe de terre qui fume, indique le fort Mac-Pherson. Que c'est petit!

Cherchez l’homme du haut de ces hauteurs. Oh! qu’il est peu de chose. Moins qu'un grain de sable, qu’un insecte chétif, à vos pieds.

Le sommet de la Croupe du Géant est couvert de lichens et de tétes-de-femme. Ah! ces têtes-de-femme, que de mal elles m'ont donné, mesdames. Combien de fois ne m'ont-elles pas fait chavirer, induit en embâche, enduit d’un jaune limon dans lequel elles trempent ! Qu'est-ce que les têtes-de-femme ?

Ce sont de grosses touffes d’eriophorum capitatum dont les feuilles minces et rubanées retombent en chevelure sur un pédicule grêle et flexible, On dirait le phormium tenax de l'Australie, plus petit. En été, après la floraison, cette. cypéracée est blanche d’un duvet cotonneux qui en accompagne la graine. C’est

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ce qui lui a valu le nom français de porte-laine, Les Dindjié la nomment nni-tchin-tchié, un mot tout à fait tchippewayan qui signifie mousse poussant sur un pédicule.

Les têtes-de-femme font le cauchemar des voyageurs qui traversent les Montagnes-Rocheuses. Impossible de les éviter. Vous n'avez que deux alternatives : poser le pied sur la touffe d’herbe, au risque de la voir céder, se dérober, et vous donner une entorse ; ou le placer dans l’entre-deux bourbeux, où vous en aurez jusqu’à la cheville. Image frappante de la plus belle mais plus fallacieuse portion de l'humanité.

À 3 heures du matin, nous traversons une seconde fois le Kl6-kkia Rhâne où nous faisons halte. À grandpeine nous trouvons trois ou quatre menues branches de saule sec, quelques poignées de foin, et allumons un petit feu tout juste suffisant pour faire bouillir le thé. Quant à nous faire sécher, à réchauffer nos membres engourdis par une course de quinze heures au trot et des bains réitérés dans l’eau de glace, il n’y faut pas songer. Il n’y a pas de bois dans ces mon-

tagnes. Rien que de la mousse ou des cypéracées. Au

grand risque de contracter une pleurésie, nous demeurons tout suants dans nos vêtements trempés d’eau froide. Quel malaise et comment se fait-il que l’on n’en meure pas ?

Quelques glaciers nous entourent. Ils ont de 8 à 12 pieds d'épaisseur seulement, et ne résisteront pas à l'été. Devant nous se dresse l'énorme encolure de la Tête-neigeuse, Tchi-enzjow, entre les deux cônes de laquelle se dessine vaguement le col par lequel nous devrons franchir la première chaîne. Nous en aurons ainsi neuf rangées à traverser.

L’escalade rapide commence. De la mousse partout. Notre pied ne heurte pas une pierre, bien que cette première rangée de bassses montagnes soit calcaire.

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J'y vis quelques perdrix jaunes dont nous primes les œufs, et des saules nains, hauts de 6 à 8 centimètres.

De ce premier sommet, la Croupe du Géant me fait l'effet des causses du Gers. Elle est coupée d’innombrables coulées qui descendent de la Tête-neigeuse en formant la patte d’oie. Sur les pentes de cette montagne, je cueille des touffes de polémoine bleue, l’ortie morte, de charmantes touffes roses d’androsace du Nord, premiers joyaux du printemps.

Plus haut sont des rochers nus sur lesquels poussent des bruyères, l’arbousier des Alpes qui, ici, n’est qu'une humble plante rampante, l’'empetrum nigrum ou graine de corbeaux, le raisin d'ours.

Qu'il faut peu de chose pour modifier les idées d'un voyageur ! Hier, le ciel terne et plombé, le froid humide, pénétrant, les bains forcés dans les torrents qui descendent des glaciers, les croupes saignantes de mousses rougies par l'hiver, la nuit sans feu et grelottante, m’avaient porté à déclarer ces montagnes affreuses, mon sort, le pire du monde. Aujourd’hui, le soleil chaud et brillant qui nous sèche de ses feux bienfaisants, la vue de quelques oiseaux, les senteurs d’humbles fleurettes, ont suffi pour remonter mon courage, pour exciter mon enthousiasme et me rendre heureux. Les montagnes en sont devenues splendides, et mon sort fortuné.

Et le libre-penseur demandera ensuite en ricanant à quoi sert l’insecte qui traverse l’air en bourdonnant ?. A quoi le gazouillement de l’hirondelle ? À quoi le glouglou du ruisseau, l'humble fleur qui éclôt entre les pierres du chemin ov sur le rebord de ma fenêtre ? Mais tout cela c’est la joie de la vie, c’est le bonheur de l’homme simple et droit, que diable! Les sauvages mêmes le sentent, quand leur âme s’exhale en chants d’allégresse à la vue d’un beau paysage.

Nous continuons l'ascension par un chemin en

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lacets. Bon ! voilà encore un torrent au sommet d'un premier plateau formant étagère. Des saules odorants le bordent. C’est le Ttaw-zjeg nillen ou rivière des Houillères. Je ne pensais pas être encore dans le terrain carbonifère.

Un glacier, ayant au moins cent pieds d'épaisseur, forme une rampe artificielle entre ce ruisseau et une enceinte de rochers-murs qui le circonscrit. Nous nous saisissons mutuellement par la ceinture, formons tous les cinq une chaîne,pour n'être pas entraînés, et traversons le fougueux torrent, ayant de l’eau de glace jusqu’à la ceinture. Edzaré qui est petit, y est enfoncé jusqu'aux aisselles.

Les plus hautes assises de la Tchi-enzjow sont gravies dans la mousse, et nous arrivons soufflants, transpirants, haletants, épuisés, au bord d’un autre ruisseau qui descend en chantant ou grelottant du sommet même de la montagne. Nous sortons à peine du dégel. Tout s'explique.

Là nous nous laissons tomber sur le gazon humide, à bout de forces, moi tout près de dé’: ir soit par l'effet de la fatigue et de la chaleur combinées, soit par suite de la raréfaction de l'air. Un flacon d’éther sulfurique que j'ai dans ma trousse pharmaceutique me remet le cœur en place.

Ces montagnes ne mesurent cependant que 4,000 pieds d'altitude; mais nous sommes sous le cercle arctique et bien près du 68° de latitude nord, si nous ne l'avons dépassé.

Pendant que nous nous reposons au milieu des véroniques de Laponie, des rhododendrons lilliputiens, et des touffes d’arnica montana, un des Dindjié, Vælun, attire notre attention sur ur petit troupeau de huit arghalis à la toison longue, soyeuse et si blanche qu'elle se confond avec la neige. Elles paissent sur la cime droite de la montagne.

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