‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 69 sur 81 · D PERS · texte numérisé non relu

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En attendant, les quelques Indiens qui desservent Lapierre’s House vinrent me visiter pour me donner la main, Ils m’exprimèrent la gratitude que leur causait ma démarche; mais, en même temps, le déplaisir qu'ils éprouvaient, disaient-ils, de ne pouvoir recourir à mon ministère, à moins que je ne consentisse à m’établir et à demeurer au milieu d'eux.

Fait singulier, ces Dindjié avouaient, comme ceux de la rivière Plumée, qu’ils considèrent les prêtres catholiques comme bien supérieurs aux clergymen protestants; qu’ils ne prient avec ceux-ci que parce qu’on les y a contraints et que nous ne demeurons point parmi eux. Quels que puissent être les autres Peaux- Rouges, on a déjà dû se convaincre que les Danites sont sérieux sur le chapitre de la religion.

Ces Dindjié et leur chef, le Capuchon en peau-delièvre, Khé-dhow-tsé, mirent tout en œuvre pour me faire tenir un langage qui concordât avec celui du ministre anglican et pût calmer le cri de leur conscience alarmée et malheureusement trop clairvoyante.

Lorsqu'ils virent que je ne voulais ni ne pouvais passer de cor” promis avec le schisme, bien que toujours : prêt à traiter les protestants en frères, ils me signifièrent assez séchement que je n’avais rien à espérer d'eux, que je perdrais mon temps à pousser jusqu’au fort Youkon, et que ce que j'avais de mieux à faire était de reprendre le chemin du fort Bonne-Espérance.

Je reconnus dans ce langage des instructions parties de plus haut, une tactique qui m'était connue et qui décelait le fanatisme de certains protestants.

« — Je n’ai jamais couru après les sauvages, leur dis-je, de l’air le plus indifférent du monde; je me contente de les convoquer au son de la cloche. Vient qui veut. Celui qui ne goûte pas ma doctrine n’a qu’à rester chez lui. Dieu n’a besoin de personne, ni moi non

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plus. C’est vous qui avez besoin de Dieu et des prêtres, ses serviteurs.

« Mais ici, chez des hommes qui ont déjà repoussé le prêtre ou même renié leur premier baptême, pour accepter celui du ministre, vous me rendrez ce témoiunage que je ne vous ai pas même convoqués ; car je ne viens pas pour vous, Si donc mes paroles vous déplaisent, pourquoi venez-vous les entendre ? Quant à les changer pour vous complaire, je ne le puis; parce qu'elle; ne sont pas miennes, mais celles du Dieu que je sers et qui, lui-même, ne saurait changer. »

Khé-dhow-tsé et ses quatre chats de sujets se retirérent quinauds.

Cette pincée de Dindjié est connue des autres peuplades de même langue, sous les épithètes de Tdha- Kuttchin, gens des montagnes; de Nattsu-Kuttchin, gens les plus éloignés, ce qui ne peut s'entendre qu’en plaçant le point de départ des Dindjié à la mer de Béring; de Kl6-ven-Kuttchin (1) ou gens du bord des plateaux herbeux; enfin de Dakkadh ou Louches. Quatre noms pour une fraction de trente âmes! Avis à messieurs les ethnologues. C’est cependant ce petit peuple qui a eu le mérite de donner son nom canadien de Loucheux à toute la nation Dindjié.

Ces Indiens sont les Deguthee-Dennee de sir John Franklin, une appellation aussi inexacte que ridicule, Deguthee ne signifiant absolument rien, et dennié signiliant original, élan.

Le type dakkadh est le même que celui des Dindjié de la Peel, du Mackenzie et de l’Anderson ; car ils appartiennent tous au même stock. Comme caractères généraux, ils ont l’occiput aplati, — est-ce arti-

(1) Kl6, herbe; comparez avec Ælod, herbe en grec; Ældo, en tchippewayan; klôw, en ingalik; tlaon, en dana atnan; tl6, en dèné esclave; Æutlôpé, en danè sarcis; otlug, en turc.

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ficiellement? Je l’ignore; — le crâne brachicéphale, la face longue et prognathe, le menton gros et en galoche, la bouche large et charnue, mais bonne et sérieuse, le nez judéen à septum perforé, les yeux grands, noirs, doux, très beaux et rapprochés de la racine du nez.

Le 22 juin, à 10 heures du matin, la barque du fort Youkon arriva, conduitepar le Tchippeway civilisé Peter Pelly,'et montée par un équipage dindiié, appartenant à la tribu des Rhâne-Kuttchin ou Gens dufleuve (1) Leur vieux chet les accompagnait. C'était un homme entre deux âges, à la figure niéblée, au type tartare encore nouveau pour moi. Il y avait dans son visage un mélange de Tchippeway et d'Esquimau; mais rien qui ressemblât à ce que J'avais vu jusque-là parmi les Danites. Il avait de la barbe et de la moustache, et portait la chevelure flottante sur un costume en peau d’élan, brodé avec des verroteries.

Ses traits étranges, asiatiques, étaient empreints de douceur et de bonhomie. Il m'inspira aussitôt de la confiance.

Avec la barque, arrivèrent en bédare ou barque de peau, les Indiens zjen-ta-kutichin ou gens des Rats musqués. Îls chassent sur la rivière Bell ou aux Rats.

Ils sont grands, bien proportionnés et d’une figure avenante. Plusieurs ieunes gens étaient de très jobs garçons, et leurs femmes presque aussi blanches que des métisses quarteronnes.

Presque tous avaient le septum perforé et pendant

(1) Rhäân ou rhäne, fleuve, cours d'eau rapide; du sanscrit, oanh, vite, et du dènè pan, vite. Comparez avec pdn, torrent en tchippewayan, pa-pana, fleuve, en qquichoa cocama; pann, inondation en sanscrit; rhen et rhin, fleuve, en gothique; rhône en tudesque; p0, péos en grec; pônn en cophte; poë ct puyé en dèénè. E. P.

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disgracieusement sur la bouche, mais vide de l’ornement en os de cygne qu’ils y portaient jadis. Leurs jarrets, gavachés et ployants sous eux, sont une dif. formité qu’ils doivent aux petites chaises en écorce de bouleau pleines de lichen dans lesquelles ils passent leur enfance, portés dos à dos par leurs mères, jambe de-ci jambe de-là et toujours pendantes.

Je compare ces Dindjié, pour l’étrangeté du regard et le martellement du langage, aux peuplades danites aui habitent dans les Montagnes-Rocheuses, telles que Eta-ottinè, Sécanais, Nahannè, Esba-toaottinè (1) et Etcha-ottinè des montagnes. Leurs mots sont scindés par des hiatus, scandés comme des vers latins; la phrase est paresseuse, hésitante ; les sons creux et sonores. Enfin, un bégaiement prononcé ajoute un degré de plus à cette conformité dans le type et ie langage.

La barque portait M. Saint-Pol, un Métis écossais tchippeway, de la Rivière-Rouge, second employé du fort Youkon, celui dont m'avait parlé M. Wilson. C'était un type rare, un de ceux dont la vue seule inspire antipathie et méfiance : grand corps long et maigre, tout os et cartilage, sans un millimètre de graisse ; visage de fouine, taillé en lame de couteau, et se terminant par une petite barbiche pointue, d’un blond blanchâtre., Yeux faux, d'un bleu pâle, bordés de rouge et dépourvus de cils; bouche de satyre, aux commissures relevées; cheveux rouges, longs et plats, rejetés derrière des oreilles en feuilles de choux collées au crâne ; front fuyant, surmonté d’une de ces toques écossaises aplaties, que les [roquois ont

(1) Esba et espa, épa, antilope, — l'animal véloce; — comparez avec aspa et aspaka cheval, en zend; alpaka en chilien ; spa, chien en zend, d’où spaniel, épayneul ; scû et asvä, cheval {le coureur) en sanscrit.

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