‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 77 sur 81 · CON CT · texte numérisé non relu

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nous distribuer gratuitement ? Quels secours religieux en recévons-nous”? Rien, rien.

« Tous les Dènè possèdent leurs Pères auprès d'eux et avec eux. Ils en sont aimés. Ils ont de belles chapelles peintes où l’on fait de la musique; ils ont des religieuses pour les soigner dans leurs infirmités, pour adopter et élever leurs orphelins, leurs vieillards. Tandis que nous, nous que l’on force à blasphémer les prêtres et les sœurs de charité, nous demeurons seuls, seuls comme les animaux des bois qui vivent en dehors des sentiers battus, seuls au milièu du bonheur général, seuls avec cet homme exécré, qui nous poursuit le revolver au poing, si nous jouons à la pelotte ou si nous dansons, un jour de dimanche (1), alors qu’il nous laisse la polygamie et le divorce, qu’il nous donne l’exemple de l’adultère et de la fornication… S... sauvage |! »

Celui qui s’abandonnaiït à ces diatribes violentes très probablement exagérées par le mépris, mais qui ne devaient pas être toutes mensongères, puisqu'elles étaient proférées par un protestant devant un prêtre catholique, était un jeune géant de sept pieds de haut, aussi beau de formes que de visage, en dépit de la sauvage énergie que respiraient ses traits au teint de bronze antique, son ratelier d'ivoire d’une blancheur qui donnait froid dans le dos, et ses longs cheveux nattés à la manière des Tchippeways. Un Kuchä- Kutichin comme Sa-viah, et probablernent—- qui sait? — un fils de Kuch.

Tous ceux qui l’accompagnaient me montrèrent la même sympathie triste et résignée; disons mieux, tout à fait découragée.

Après leurs harangues, qui débutaient sur un ton très bas pour ne finir qu'avec des clameurs et des vo-

(1). Authentique comme tout ce que j'affirme dans ces pages.

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ciférations, lorsque leur larynx éraillé fut à bout de voix, je fermai la bouche à l'assemblée par un discours adapté à ce qui m'avait été dit. J'appris aux Dindjié que je venais pour étudier le pays et sonder leurs bonnes dispositions. Je leur dis que, s'ils montraient de la bonne volonté, nous étions tout disposés à les secourir, etje voulus aussitôt les faire prier.

Ils branlèrent la tête tristement comme les Tdha- Kuttchin, et précédemment encore, en 1868, les Tpétllet- Kuttchin du fort Mac-Pherson.

« — Si tu viens avec la volonté de demeurer parmi nous et d’être notre prêtre; si tu consens à nous défendre des instances du ministre, des reproches et des menaces des bourgeois anglais ; alors oui, nous sommes à toi et pour toujours. Mais si tu n’es ici que transitoirement ; si tu t'en vas bientôt pour ne plus revenir peut-être; que veux-tu que nous fassions? Pouvonsnous nous exposer à des tracasseries incessantes, à la vengeance de gens contre lesquels nous demeurerions sans défense? »

Malgré le bon vouloir de ces Indiens à mon égard, je ne pus cependant me procurer un canot chez eux, même au prix de 8 pelus. A ce taux j'aurais pu avoir deux belles pirogues, aux forts Mac-Pherson et Good- Hope. La générosité des Américains les a gâtés.

Ils allaient se retirer lorsqu'une faible femme que j'avais vue, trois ans auparavant, à la rivière Plumée, eut le courage de confesser devant tous ces protestants qu’elle était catholique dans l’âme, bien que non encore baptisée, et qu’elle défiait ministres et commis anglicans. Puis elle se mit à genoux en me priant de lui faire réciter les prières catholiques en sa langue maternelle, ce que je fis aussitôt, non sans une émotion bien facile à comprendre, tant le courage de cette humble femme excitait mon admiration.

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vaincus en vaillance par une femme, imitèrent son exemple et tombèrent à genoux pour prier.

Le soir elle revin£ et m'amena son mari, un Rhâne- Kuttchin. Le lendemain, nouvelle affluence. Toute la bande venue la veille fit de nouveau apparition, conduite par cette courageuse femme, Dieu a ses saints de partout.

Tout à coup, pendant qu'ils priaient, la figure simienne de Peter Pelly fit irruption furieusement. Le renégat craignait trop pour ses sordides intérêts de libertin, pour laisser aux Dindjié la liberté de se déclarer catholiques. Il tomba au milieu d'eux comme un vautour sur des palombes.

« — Hola! vous autres, cria-t-il, que venez-vous faire ici, avec le Priest? Ne pouvez-vous le laisser dormir sa grasse journée? Est-ce que tu comprends quelque chose, toi, femme, à ce que dit cet homme-là? N’avezvous pas votre Père, le révérend M..., ou bien voulez-vous faire honte à nos bourgeois en désertant leur camp? Allez vous-en bien vite dans vos loges et ne vous mêlez plus de choses que vous ne comprenez point. »

Sur ce, et sans attendre ma réplique, il tourna vivement les talons et se sauva comme un loup qui pille. Mais les faibles Dindjié étaient déjà à ses trousses, ne laissant auprès de moi que lacourageuse Loucheuse du Mackenzie et son mari, qui l’accompagnèrent d’un rire moqueur.

« — En vérité, ils ne sont pas braves, dit-elle. Mais tu ne sais pas, toi, ce que va nous attirer, à moiet à mon mari, la démarche que nous avons faite en ta faveur. »

Qu'importe, Véronique des forêts, qu'importe, si c'est pour Dieu, et si la récompense te vient d’en haut!

Le même soir, Pelly osa se représenter devant moi

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pour me défier. Il se proposait, disait-il, de réunir les sauvages et de lies faire opter entre le protestantisme et le catholicisme.

«— Aux voix, criait l'insolent, aux voix! »

Il invoquait le vote à propos de l'Evangile, le butor. Comme si Jésus-Christnous avait commandé le scrutin ou le plébiscite. Du salut éternel, il en faisait une question d'opinion; et après avoir comprimé, persécuté, effrayé et menacé la plèbe moutonnière, la faible plèbe avilie, scandalisée, démor2lisée, il avait le front de s’écricr :

« — Votons, maintenant, aux voix! aux urnes! »

Je renivoyai ce misérable à ses ignobles intrigues nocturnes. Outré de se voir débouté de ses prétentions au rôie de prédicant, lc Tchippeway se retira en criant en bon français :

« — C’est égal, cet hornme ne gagnera pas, ou bien nous le f..... dans la rivière! »

Le malheureux, il ignorait alors que, moins de deux mois après, ce serait son corps que l'on jetterait à la rivière comme celui d'un loup tué dans la surprise du flagrant délit, tué de la propre main du mari indigné de celle dont il tyrannisait la conscience et atientait à la vertu.

Au bout &e quelques jours, voyant que je ne gagnais rien à attendre, Je priai de nouveau le commis en charge de me fournir les moyens de continuer ma route, Il me repondit que personne n'avait de canot à lui vendre, et me défis:t d’en trouver un moi-même, Je n’en doutais pas, puisqu il avait circonvenu les Indiens. La crainte de ces employés était qu’une fois possesseur d’un canot je ne leur portasse tort en entraînant les Loucheux avec moi chez les Américains; car ils n'ignoraient pas le désespoir de ces pauvres gens de se voir en si mauvaises mains. Mais ils me dirent (que, si je consentais à m'en retourner aussitôt, ils me

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YOUKON 317 fourniraient un canot appartenant à la Compagnie, ainsi que des provisions de route. Leur mauvaise foi se manifestait d’une manière évidente.

Que jaire? Voyart l’inutilité de mes efforts, je préférai m'en retourner que de demeurer plus longtemps avec des gens qui n'étaient hostiles. Aussitôt M. M... trouva un bon canot tout neuf, qu ilme pria de déposer au fort Lapierre quand j'y serais arrivé. Il ne ménagea, point les provisions, il voulut m'expédier avec les déférences de la guerre et enterrer la synagogue avec honneur. Peut-être bien comptait-il aussi me faire oublier de la sorte les outrages dont m'avait abreuvé le grand coquecigrue de Méphistophélès. Mais je ne suis point de ceux dont on ferme la bouche en la bourrant de friandises. La mastication n’est pas plus ma passion que la dive bouteille.

Ainsi pourvu, j'aurais pu user de stratagème, me cacher pendant le jour et gagner pendant la nuit le fort américain, d’où j'aurais renvoyé à M. M... sa pirogue avec mes sincères remerciements. Peut-être s’y attendait-il, Mes deux Indiens m'y engageaient vivement, tant ils brûlaient d'aller voir le Pacifique ; j'en avais moi-même une envie démesurée; mon honneur, le souci de ma dignité et de ma réputation seuls m'en empêchèrent. Quoi! me cacher, ruser, me dérober et fuir comme un coupable qui cherche à éviter une condamnation! Ma fierté s’y refusa. Rongeant mon frein, avalant deux larmes de dépit et de colère concentrée, j'abandonnai cet odieux Plenty room et ses hôtes inhospitaliers.

Avant de partir, toutefois, je me procurai la conso- Jation d'écrire à « ces fieffés brigands de Yankees » dont m'avait menacé M. M... J'adressai une lettre au général Davis, gouverieur d’Alaska, à Sitka. J'en envoyai deux autres au principal agent de chacune des deux Compagnies pelletières de ce territoire, pour leur 18,

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