‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 13 sur 31 · HUITIEME JOURNEE LA PLUS BELLE FLEUR · texte numérisé non relu

HUITIEME JOURNEE LA PLUS BELLE FLEUR

Riccardu San Lorenzo.

LA iournée sera toute méaicéenne. Du palais bâti par Ccsme, le père de la famille comme de la patrie, si ce n'est son ancêtre, à la chapelle construite et décorée par Michel Ange, nous allons entendre chanter la gloire aussi fastueuse qu'inégale des Medici. Déjà nous en connaissons quelques-uns. Nous en verrons d'autres en passant. Et ainsi cheminant, nous les aborderons tous, pour finir avec le plus éclatant, avec le Magnifique qui les synthétise : ce sera pour notre dernier jour, à Careggi. Aujourd'hui, nous nous contenterons de leur palais républicain, de leur paroisse et de leurs tombeaux. Le prestige même des choses que nous verrons rejaillira sur eux, sans que nous ayons besoin, à chaque coup, de les faire comparaître. Ils seront présents, auteurs responsables, éditeurs de l'œuvre, pourrionsnous dire, un éditeur qui enlumine et sertit. Et s'ils se réduisent, dans la Nouvelle Sacristie, où Michel Ange n'a pas de peine à absorber notre attention, à des prétextes, ils dépassent de beaucoup, en compensation, au palais Riccardi, l'œuvre picturale qui les glorifie.

Ce Riccardi marqua la première étape souvereùne des Medici, et Alexandre, la victime de Lorenzaccio, y rendit le dernier soupir. Après lui, le grand-duc Cosme P*" se réfugia au Palais Vieux,

RICCARDI, SAN LORENZO

bientôt au Pitti. Et donc de Cosme à Alexandre, le Riccardi fut le centre même de la vie médicéenne. Il fut, en réalité, le seul palais médicéen ; il fut strictement le palais de Laurent qui y naquit et qui y passa ses derniers jours, s'il mourut à Careggi. Toute la cour humaniste, poètes, savants et artistes, fréquenta sous ses arcides, et les femmes y élevèrent leurs enfants, toute la lignée. Léon X y reçut le chapeau à treize ans; Clément VII y prépara son avènement ; les envoyés du roi de France vinrent y chercher Catherine. Politien, Marsiie et tous les autres y cliantèrent leurs strophes et y clamèrent leurs imprécations. Laurent y accueillit Michel Ange. Benvenuto y présenta ses premières orfèvreries. De tout cela, dont cette courte énumération ne prétend qu'indiquer les stades les plus caractéristiques, que reste-t-il aujourd'hui ? Le bâtiment, la pierre même et, seulement, la cour avec ses médaillons copiés par Donatello sur des gemmes antiques, la chapelle où brillent les fresques de Benozzo. Lorsque les Riccardi achetèrent ce palciis à Cosme T"^, ils achevèrent d'en ruiner l'aspect, déjà bien compromis lors des exils et du dernier exode. Les temps modernes ont complété l'œuvre de Riccardi en installant chez Medici la préfecture de la province. Le palais Medici est redevenu officiel sans doute, mais encore plus veuf de tout grand souvenir. Oui, c'est là que vécut Laurent, mais son âme n'y est plus, ni celle d'aucun des siens. Pas même celle de Michelozzo, son architecte dont l'œuvre a été presque doublée, perdant ainsi son caractère particulier de maison importemte sans doute, mais non pas considérable. Cosme avait refusé les plans grandioses de Brunellesco, parce qu'il craignait la mauvaise humeur de Florence. Songez que, primitivement, le Pitti ne comptait que sept fenêtres de façade, et que, lors de la construction du fastueux Strozzi, une émeute faillit éclater. Le peuple de Florence sentait que tout cela se bâtissait à ses dépens. Il voulait bien, par complaisance et par amour du beau, pour les profits qu'il y grattait aussi, que les riches s'étalassent. Mais à condition qu'ils n'affichassent pas, en plus, de l'insolence. Cosme avait trop besoin du peuple pour se risquer à l'offusquer. Et, ayant écarté Brunellesco, il appela son ami Michelozzo. Celui-ci possédait toutes les ressources de Brunellesco, s'il n'avait rien inventé comme avait fait celui-ci. Il excellait à mettre en œuvre les principes découverts et établis, à les réduire pratiquement aux ressources. Il était adroit, souple, jouissait d'un goût parfait, excellent ouvrier, artiste : Florence se couvrit de ses œuvres. Il fut le grand architecte de Cosme qu'il

suivit même, par amitié, dans son exil à Venise où il bâtit pour le compte du riche Florentin la bibliothèque de San Giorgio Maggiore. C'est au retour de Venise, en 1534, que Cosme lui confie son palais à élever. Cosme rappelé sait jusqu'où il peut aller, maintenant Et Florence, qui est folle de lui, ne demande qu'à le voir dans une demeure digne d'un maître. Cosme n'abusera pas pourtant. Il recommande de faire beau mais simple, et cordial surtout. D'emblée, Michelozzo se révéla, et original cette fois en ce que son œuvre fut le premier palais purement civil, sans aucun détail militaire. Nunc est bibendum, chantait à ce moment Florence, comme Rome autrefois — et Cosme n'est-il pas une sorte d'Octave, un peu ? Michelozzo marqua bien finement le passage du militaire au civil par la conservation des bossages. Seulement, il se servit de ceux-ci comme décor plus que comme appareil. Il les gradue, les adoucit, les fleurit presque. La masse du monument tout entier en est composée, mais ils s'atténuent, se polissent, s'effacent peu à peu à mesure qu'ils montent : en haut ils disparaissent, allant ainsi de la pierre la plus brute jusqu'à la plus travaillée. Les bossages du Davanzati, puisqu'il n'y a plus de guerre civile, sont devenus un simple ornement. Et Michelozzo de les percer de fenêtres nombreuses, arcs puissants et murés à moitié au rez-de-chaussée où des fenêtres grillagées se méfient, arcs légers aux autres étages où ils triplent les fenêtres du bas, puisqu'on n'a plus rien à craindre et que Florence est douce à contempler. Palais majestueux sans doute, mais aimable, avenant, accueillant et bien ouvert. Il n'affiche pas l'orgueil d'un Strozzi, d'un Pitti, mais combien plus de finesse, de goût, de délicatesse !

La cour part du même principe. En bas, colonnade pour la foule circulante des amis et des obligés, de tous les courtisans. Au-dessus, les fenêtres multipliées, fenêtres géminées charmantes de grâce curieuse. Dans les écoinçons des arcs, les médaillons de Donatello. L'intérieur, enfin, combien nous souhaiterions qu'il ait été préservé, oh ! pas plus ! si peu que ce soit ! comme l'a été le Palais Vieux ! Ce n'est que par l'imagination que nous pouvons nous représenter Lucrezia Tornabuoni, mère de Laurent et du beau Julien, confidente des artistes, leur intercesseur souvent, Clarice Orsini, la femme de Laurent, élevant ses enfants dont était Léon X, et jusque les filles d'Autriche. Bouleversés par les Riccardi, les appartements l'ont été encore plus par les services publics. Il ne reste, digne d'attention, que la chapelle sur les murs de laquelle Benozzo a retracé l'apothéose de Cosme et de ses descendants.

Palais Riccardi.

C7. Bruiii

Palais Riccardi : la Colr.

. Cl. Brogi.

San- Lorexzo : Tombeau de Pierre de ]\Iedici.

Cl. Brogi.

San- Lorexzo : la Sacristii

tNZE JOURS A FLORENCE.

RICCARDI. SAN LORENZO

Avec Pinturicchio, Gozzoli est !e plus purement décorateur des peintres italiens. Michel Ange et Raphaël eux-mêmes le sont moins strictement qu'eux, s'ils les dépassent en tant d'autres points. Eux seuls ont su soumettre entièrement et exclusivement l'art aux principes de la décoration. D'autres couvraient les murailles de leurs conceptions, confiants dans leur génie qui saurait bien s'en tirer. Ceux-là pensaient d'abord aux obligations imposées par les murs, obligations de convenance, de lumière, de composition générale et d'exécution particulière. Je l'ai déjà remarqué au Vatican : les appartements Borgia jouissant d'un éclairage assez avare, Pinturicchio peignit des fresques aux fonds sombres et chargés sur lesquels les figures s'enlèvent avec une énergie sans pareille. Benozzo avait deviné cette nécessité, lui aussi, de la peinture sombre dans les lieux obscurs. C'est tant pis pour le lieu, mais c'est tant mieux pour la peinture qui prend ainsi toute sa valeur, à son maximum d'effet. La fresque du Riccardi, dans ce petit réduit qu'est la chapelle, brille d'un éclat magnifique. La violence des couleurs troue la muraille qu'elles parent comme une tapisserie, comme une de ces verdures flamandes tissées pour les demeures aux fenêtres étroites, de même que nos grandes tapisseries si claires des Gobelins remplaceront celles des Flandres le jour où les châteaux ouvriront toutes leurs larges fenêtres. Charles Blanc dit de Gozzoli qu'il fut l'un des peintres les plus peintres qui aient existé en Italie. Il suffit de voir ces fresques, et là, devant elles, de pensera celles du Campo Santo de Pise où la lumière entre à flots, à celles de San Gimignano et à celles de Montefalco pour comprendre la justesse du mot de Charles Blanc. Benozzo se plia avec une souplesse étonnante aux objets mêmes qu'il devait orner. Entre Montefalco et San Gimignano, ces deux clartés, il doit orner ce caveau du Riccardi. Et les verts, les ors de tout couvrir, sur lesquels ressortent les roses des visages et les blanches croupes des bêtes. L'entente de la nécessité décorative est parfaite, absolue. Aussi les critiques anglais Crowe et Cavalcaselle se montrent-ils profondément injustes envers Benozzo : ils ne l'ont pas compris. Ils appellent prise et abandon d'une manière " ce qui est justement connaissance de la manière nécessaire, de la convenance. Et, pour ma part, je trouve, dans ces fresques, l'influence très nette des deux maîtres de Gozzoli, Ghiberti et Angelico. Au premier il doit son entente de l'effet et la distribution si habile des personnages et des groupes. Au second, il doit son charme, son invention féconde et aussi une certaine superficialité

qui le rend un peu monotone. Mais cojnme il rachète cela par sa fertilité ! Et, par-dessus tout, il aima et comprit la vie.

Si nous regardons l'œuvre en elle-même, nous voyons alors cette vie nourrir cette fertilité, l'animer. L'apothéose des Medici devient une représentation réelle, si idéale qu'elle soit, de la famille incomparable et inégalée. C'est Pierre, le fils de Cosme et le père de Laurent, qui appsîa Gozzoli en 1 459. Il est probable cependant que Cosme, qui vivait encore, ne fut pas étranger au choix du peintre, en dépit de sa demi-retraite. Quel que soit l'inspirateur, il fut bien inspiré. Le cortège des rois mages est l'une des plus somptueuses peintures décoratives que l'on puisse voir, et je la tiens, pour son audacieuse habileté, pour son " intelligence ", comme une œuvre maîtresse, si, au point de vue de l'art pur, elle peut prêter à la critique. Mais quoi n'y prête ? Descendant une colline, les mages et leur escorte traversent une plaine et remontent une autre colline. Sur ces trois plans la procession déroule ses anneaux de gens et d'animaux, et, les gens, c'est toute la famille, le vieux Cosme au nez pointu, coiffé de son haut bonnet, suivi de ses f.ls Pierre et Jean qui mourra avant son père. Devant lui sur un beau cheval blanc, à la patte haut levée, Laurent adolescent, bel éphèbe aux boucles ondulées qui portent une couronne prophétique ou symbolique. Il est charmant de grâce virile, svelte, solide comm.e un jeune chêne, ses pages aussi beaux que lui, s'ils ont moins de majesté. Devant Laurent trois pages en effet, d'une telle finesse et douceur qu'on a voulu y voir ses trois sœurs. Et elles relient son cortège à celui de l'empereur d'Orient, Paléoîogue, dont la robe d'or étmcelle, précédé d'une théorie de chameaux et de bêtes fauves. Tout cela dans un paysage de cours d'eau, de montagnes, de citadelles, de châteaux ; des chevaux, des chiens, des cerfs, des guêpars, des rochers et la profusion des c5T)rès et des palmiers. La richesse des choses et des gens est sans pareille. Les Medici paraissaient ici comme ils devaient paraître, triomphants sans éblouir jamais. En trois stades, habilement distribués, Gozzoli a fixé les dislances. Paléoîogue va devant. Mais conmient ? Les Medici forment-ils sa suite, ou est-il simplement leur ** piqueur " ? La couronne de Laurent le fait au moins l'égal de l'empereur, et si Cosme et ses fils s'effacent, c'est justement pour laisser à l'avenir de tresser la suprême couronne que Cosme et Pierre auront la sagesse de réserver à leur enfant. En 1 459, voilà vingt-cinq ems que Cosme est revenu d'exil, que sa famille étend peu à peu sa puissance dans le monde entier. Prudent, Cosme a connu une jeunesse difficile, et

RICCARDl, SAN LORENZO

ses mœurs de marchand ne lui ont pas enseigné Tart des coups. Ce que d'autres gagnent par Tepée, il le gagne par lescarcelle. Il pousse sa lignée. Et la voilà partie avec les empereurs qui forment le cortège de sa gloire. Et que Benozzo si pénétré de dévotion hier à Montefalco, demain à San Gimignano, si plein de gravité, de sévérité lorsqu'il représentera le fils de Monique, se soit plié, à Florence, à un tel apparat qu'un Louis XIV n'eût pas désavoué, voilà qui place cet élève émancipé d'Angelico parmi les plus heureusement adroits et subtils artistes de tous les temps.

San Lorenzo fut toujours l'église des Médicis. Et c'est du vivant même du père de Cosme qu'elle fut bâtie telle qu'elle nous est parvenue. Brunellesco mettait la première main aux travaux de sa coupole, lorsque la reconstitution de San Lorenzo lui fut confiée. S'il ne possède pas ce je ne sais quoi que possédera San Spirito, cette espèce de coup de pouce du génie, l'élan peut-être d'un dessin enthousiaste et qui se retrouve dans les pierres assemblées d'après ce dessin, San Lorenzo compense cet élan par la nouveauté de ses formes, son invention hardie. La basilique à colonnes reparaît enfin, rejetant vers le nord, d'où il n'aurait jamais dû descendre, le gothique barbare que le ciel d'Italie ne peut reconnaître. Grise et blanche, de marbres brillants, bien tranchés, elle arrondit les voûtes en berceau de ses absides si heureusement opposées au toit plat de la grande nef. Sur les chapiteaux corinthiens, de hauts cubes rectangulaires sont posés, et sur lesquels s'élèvent enfin les eircs qui portent le mur plein, assez réduit ici. L'idée de ces rectangles sur les colonnes est une trouvaille que seul le génie peut faire. Ils allègent, lancent le monument qui s'en trouve acquérir une grâce entière. Mais le chefd'œuvre, lorsqu'on a rêvé un instant au pied de l'autel, devant la simple plaque de bronze qui cèle les restes de Cosme, le chefd'œuvre est cette sacristie, par laquelle, d'ailleurs, l'église fut commencée, la Vieille Sacristie, comme on l'appelle, où Brunellesco, tout de suite, donna sa mesure. Regardez-la bien : elle est le premier monument de la Renaissance. Lorsque Michel Ange construira la Sacristie Nouvelle, il ne pourra mieux faire que de s'en inspirer. Sous une coupole polygonale, la grande salle carrée, aux murs revêtus de marbre gris et blanc, verse sur nous une sérénité, un calme, une paix qui sont le signe auquel les hommes reconnais-

sent, par résonance, les choses parfaites. Et toujours revient à l'esprit la phrase banale : Ce n'est rien, n'est-ce-pas, un rectangle, des lignes droites et des cintres ? et cela est intraduisible. La phrase stéréotypée est cependant la seule qui rende bien l'admiration stupéfaite devant l'effet si grand obtenu par des moyens aussi réduits. Et puis les souvenirs.... Sous cette longue table, qui occupe le milieu de la sacristie, dorment le père et la mère de Cosme, — sous une table, comme en attendant qu'on les remge. Mais Donatello sculpta les anges de leur sarcophage.

Le mur qui sépare la sacristie de l'église a été percé d'une haute arcade que dessine une guirlande jaillissant de vases à terre. Une grille en forme de large filet entrelacé ferme cette arcade, et, contre la grille s'appuie, du coté de la sacristie, un sarcophage de porphyre aux motifs de bronze. L'acanthe compose l'essentiel de ces motifs, lourde et tombante comme lassée sur le couvercle, légère et grimpante lorsqu'elle jaillit des pattes de lion qui portent le tombeau du fils de Cosme, le père du Magnifique et de Jean. Nulle figure, d'inscription à peine ; l'art suffit. Celui qui avait commandé les fresques du Riccardi était digne de cette tombe d'une richesse si sobre, d'un ensemble aussi harmonieux et grandiose, élevée par Laurent, signée du grand nom de Verrocchio le plus charmant peut-être de tous les sculpteurs de la Renaissance, s'il n'a pas autant de puissance qu'un Donatello. h* Enfant au poisson du Palais Vieux et cette tombe resteront avec le David que nous verrons à son tour, comme l'expression même de la souplesse d'un talent qui va de l'enjouement à la plus haute gravité.

Nous admirerons alors, ces hommages rendus, tout le travail plastique, tout le détail pour lequel la main de Donatello aida celle de Brunellesco, ces stucs délicats des Evangélistes en médaillon, assis devant des autels où se voient représentés leurs animaux s5miboliques. Au-dessus des portes, deux saints, grandeur nature, et dont l'un paraît être saint Laurent. Enfin le lavabo célèbre, avec ses sphinx, ses dragons, ses chimères, son lion et les palle, lavabo attribué à Verrocchio, et qui semble à la science moderne être plutôt de Rossellino : quel qu'en soit l'auteur, sa riche vigueur n'en est pas moins un peu lourde.

Mais c'est bien tourner autour ! Depuis longtemps déjà Michel Ange nous appelle. Il n'était pas mauvais, cependant, avant de l'aborder, de regarder un peu l'œuvre de ses prédécesseurs

RICCARDÎ. SAN LORENZO

immédiats, de ceux, comme Brunellesco et Donatello, à qui il dut son éveil et quelques-unes de ses lumières. Grimpons aussi les escaliers si raides de la Laurentienne, bibliothèque construite par Michel Ange, si grandiose et noble, et qu'il faut mériter au prix de cette échelle. Et là, sous le haut plafond, assis dans l'une des rangées de ces bancs au dos desquels les vieux livres s'attachent d'une chaîne, feuilletant distraitement les parchemins, nous écouterons ces vénérables reliques nous raconter l'histoire florentine du sculpteur et architecte florentin, du peintre romain, Michel Ange.

11 appartient à Florence par toutes ses fibres, les naturelles comme les acquises. De sang et d'éducation, il proclame Florence par sa triple voix. Tout ce qu'il a fait, Sixtine, coupole de Saint- Pierre, tombeau des Medici, n'émerveilleraient pas les peuples, si Florence, la civique comme l'artistique, n'était là. Dernier rameau, avant la fane, de toute la race, il résume celle-ci qui, ayant produit son chef-d'œuvre, se résigne à mourir. Le Quattrocento aboutit à lui qui l'exprime, en donne l'essence suprême sans qu'il manque le moindre élément, si petit qu'il soit. Ce qui est épars dans -le cœur de tous les Florentins, indépendance, fierté, nervosité et parcimonie, ce qui est épars chez Giotto, Lippi, Ghirlandajo, Botticelli, Pisano, Donatello, Verrocchio, Arnolfo, BrunelLasco, Alberti, Michelozzo, gravité du sentiment, souci du classicisme, passion de la vie, force, noblesse, hardiesse d'invention, témérité même, netteté et aussi rigueur un peu, tout cela qui est confus il l'agrège à lui comme se rapprochent les molécules en mal de former un être, il le trempe à la flamme de son génie, le décuple, et nous présente une œuvre, une seule en trois parties et que compose la gloire de Florence, des deux ou trois générations qui, sous l'égide médicéenne, donnèrent au monde entier signal, exemple et leçon.

Suivons-le donc dans sa vie florentine. Nous connaissons déjà sa vie romaine ; en ayant soin de nous rappeler celle-ci, nous constaterons, au fil des jours, les phénomènes de son art et de son âme.

C'est par hasard qu'il naît en dehors de Florence, à Caprese, dans le Casentin, dont son père se trouvait podestat pour quelques mois seulement. Arrivé au terme de sa fonction, Lodovico Buonarotti rentre à Florence, et il met son jeune fils en nourrice à Settignano, chez un carrier. Niez donc le destin ! Sevré, Michel Ange est rendu à ses parents qui, bientôt, l'envoient à l'école. Mais il se montre élève indocile. Bien plus qu'à écrire il pense

à dessiner, et toutes ses camaïaderies sont avec de jeunes rapins. 11 affiche enfin, pour grand cimi, Francesco Granacci, élève de Ghirlandajo. Francesco est de cinq ans plus âge que Michel Ange ; il se fait son protecteur et son mentor. De ce Granacci subsistent quelques bons tableaux, consciencieusement peints. On peut voir de lui, aux Offices, une Vierge et une Assomption. L'intérêt que nous portons à ce Granacci ne vient pas de ses œuvres, mais de son amitié envers Michel Ange. Et nous nous sentons prêts à lui accorder beaucoup de talent, en faveur de l'aide qu'il prêta aux premiers pas de son protégé. C'est lui qui, un jour, conduisit le petit garçon épris de dessin chez son maître Ghirlandajo. En cachette de son père, Michel Ange travailla à l'atelier de Ghirlandajo. Et lorsque Lodovico Buonarotti apprit cette fréquentation, il roua de coups l'enfant passionné. Ce fut la passion de Michel Ange qui fut fouettée, bien plus que ses reins. Moi aussi, je suis peintre ! se disait-il avant Corrège. Et, un jour, arrachant des mains de Granacci une gravure qui représentait saint Antoine tourmenté par les démons, il la copia siir un panneau de bois, y ajoutant la couleur. Saint Antoine battu ! N'était-ce pas à lui-même qu'il songeait ? Ghirlandajo vit cet essai. Qu'en pensa-t-il ? Ce qui nous est parvenu de son jugement ne lui est pas favorable. Ghirlandajo avciit la réputation d'être jaloux. Et on conclut que Ghirlandajo, discernant dans ce premier essai le peintre de la Sixtine, se serait montré sévère et décourageant envers le petit Michel Ange. Et l'on ajoute, pour prouver son hostilité, qu'il refusa à son élève en fraude le prêt d*un album d'études de sa main.

Est-il, d'abord, présumable qu'un artiste glorieux comme Ghirlandajo pût être jaloux et inquiet d'un enfant ? 11 n'y a pas d'exemple d'une telle divination. " Enfant sublime " ? Ce sont des politesses. La gloire trouve toujours plus commode, plus digne si l'on veut aussi, d'admirer : cela écarte les importuns. Ghirlandajo disait que ce saint Antoine sortait de son atelier ? Probablement disait-il la vérité : il avait dû conseiller Michel Ange, puisque celui-ci travaillait chez lui ; et c'est une petite vanité, non pas une ridicule envie. Le refus de l'album enfin, j'y vois plutôt de la prudence envers un jeune homme trop pressé. Les maîtres sont toujours circonspects, par définition. Et nous ne pouvons juger, nous qui avons vu, celui qui n'a pas vu. Nous avons la Sixtine ; Ghirlandajo ne l'avait pas.

Quoi qu'il en soit, Michel Ange, tant bien que mal, travaillait sous la surveillance discrète de Ghirlandajo, sous l'impulsion exaltée

RICCARDI, SAN LORENZO

de son aîné Granacci qui, un beau matin, Tentraîna à San Marco. Sous les arcades et dans les jardins de ce couvent, le Magnifique avait rassemblé tous les marbres antiques qu'il récoltait. Et là, il les disposait en vue de leur utilisation prochaine dans son palais ou dans ses villas : il les faisait restaurer, compléter aussi — ainsi que Michel Ange lui-même fera plus tard, au Vatican. Ah ! pourquoi Granacci ne nous a-t-il pas laissé ses souvenirs ! Mais nous connaissons Michel Ange. Nous savons l'être enthousiaste, impulsif, et si pittoresque et vert dans ses propos qu'il était. Ses cris d'enfant recevant l'étincelle qui l'embrase, qu'ils durent être magnifiques de passion — et si les mots lui manquèrent, qu'il dût être beau dans ses yeux exaltés, dans ses gestes désordonnés, dans les bonds de son petit corps chétif, encore plus peut-être dans sa prostration sous le coup de massue ! Sur ces antiques de Laurent, Michel Ange se rua. La peinture ? Ah ! la peinture ! Non, non, plus de plates couleurs ! Mais des formes qui tournent, s'ombrent, vivent. Des muscles, des veines, des têtes dont on. peut caresser les rondeurs, des bras que l'on peut saisir, des bouches que l'on peut mordre. Il ne quitte plus San Marco, et, le soir, lorsqu'il reçoit sa roulée, il sourit en pensant au marbre qu'il retrouvera demain.

Une tête de vieux Faune riait, se moquant de lui, de son ambition, de son délire. Il supplie les ouvriers de Laurent de lui confier un morceau de marbre. Il les attendrit, et le voilà qui copie le vieux Faune, maladroit, ignorant mais résolu. II travaille, travaille, insensible à tout. Un peuple d'artistes, d'artisans et de seigneurs circule autour de lui : il ne voit personne. Laurent passe, s'arrête derrière lui : il ne le voit pas. Le Magnifique lui touche l'épaule : " Qui es-tu, petit ? — Michel Ange, fils de Lodovico Buonarotti. — Dis à ton père de venir me parler ". L'enfant fait la commission :

Misérable fils de carrier ! " répond Lodovico. Mais Lodovico réfléchit. Il est pratique. Depuis sa mission administrative à Caprese, il n'a pu que végéter. Si on pouvait profiter de la bonne volonté de Laurent ? Il va chez Laurent et fait le renchéri. Puis quand il juge qu'il a assez paradé de son abnégation envers les désirs princiers, il consent à confier le jeune Michel Ange aux soins du Medici, pourvu qu'on le gratifie d'une petite sinécure. Laurent tope. Et Michel Ange s'inst£j!e au palais.

L'enfant de seize ans, que l'antiquité venait d'enflammer ainsi, tombe dans le milieu le plus propre à alimenter la fournaise où il

brûlait. Rien moins que la phalange humaniste, éperdue de grécité et de latinité, que Politien dirige si Laurent la commande. Il n'est pas une des aspirations de l'ardent garçon qui ne soit devinée, encouragée, aidée. Chacun s'intéresse à lui, à ses efforts, touché de son zèle, ému peut-être de ses promesses. L'atmosphère est d'exaltation et d'amour. Et Politien, entre autres gloires, jouira de celle d'avoir protégé cet enfant, de l'avoir conseillé, guidé : un jour il lui persuade de tailler une Bataille des Centaures ; c'est le bas-relief que l'on peut voir au musée Buonarotli. On était en 1 492. Laurent allait mourir. Désespéré, Michel Ange s'enfuit du palais et rentre chez son père qui, maintenant qu'il a des rentes, laisse Michel Ange travailler à sa guise. Et Michel Ange sculpte un Hercule qui fut donné, plus tard, par Robert Strozzi à François P' : transporté à Fontainebleau, ce marbre a disparu au XVii^ siècle.

Pierre de Medici, succédant à son père Laurent, se piqua de continuer la tradition. Il rappela Michel Ange qui revint. On a fait un crime à Pierre de certains bonshommes de neige qu'il chargea Michel Ange de pétrir. C'est bien dramatiser un passetemps. On voulut s'amuser avec la neige ; tout le monde joua, les enfants plus empressés. Si Pierre dit : " Michel, c'est ton métier de pétrir des hommes ! " quoi de plus jovialement innocent ? Et si Pierre dit un jour qu'il possédait dans sa maison deux hommes extraordinaires : Michel Ange et un estafier qui soufflait les chandelles à vingt pas, c'est donc qu'il se rendait compte — car il y a le sourire peut-être et que nous ne voyons pas, — que cet enfant était extraordinaire? Il l'était déjà, puisque, un beau matin, il alla offrir un Christ de bois au prieur de San Spirito en échange de la permission de disséquer les cadavres de l'hôpital.

Bientôt Florence commença de gronder. Pierre n'était pas de taille à la faire taire, tandis que l'Italie s'agitait sous la menace des Français qui s'apprêtaient à descendre. Les mouvements populaires qui allaient aboutir à l'expulsion des Medici se faisaient sentir. Michel Ange eut-il peur des Français ? Céda-t-il à l'une de ces paniques irrésistibles et irraisonnées comme celle dont il sera la proie en 1 530, lorsqu'il se sauva jusqu'à Venise ? C'est bien probable. J'y croirais plutôt qu'au besoin de voir le monde. Si l'instinct de l'artiste l'eût poussé, ce fut vers Rome qu'il se fût dirigé, ainsi qu'il le fera bientôt. Or c'est vers le nord qu'il s'en va, à Bologne où il sculpte l'ange porte-flambeau de l'Arca San Domenico.

RICCARDI. SAN LORENZO

A Florence, Pierre de Medici parti, un gouvernement nouveau préside cependant aux destinées, gouvernement démocratico-théocratique que dirige l'épileptique Savonarole. Michel Ange revient, sans doute parce qu'il se rend compte que Bologne n'est pas plus sûre que Florence. Et c'est pendant ce séjour à Florence qu'il sculpte le Cupidon endormi qui lui fut acheté trois cents ducats. Condivi nous dit, dans sa Vie de Michel Ange, que celui-ci n'ignorait pas l'usage que voulait faire de ce marbre son acheteur : soit le vendre comme antique. Il est permis de ne voir dans cette complicité qu'une vanité de jeune homme inconscient; et il faut songer aux traitements que subissaient en ce temps-là les antiques. On n*avait pas pour eux la religion dont on les entoure aujourd'hui. En tout cas, Michel, s'il fut complice, ne le fut pas longtemps. Dès qu'il connut les doutes de l'acheteur de seconde main, il se dévoila. Et, afin de se justifier, dit Condivi, il partit pour Rome.

Je croirais volontiers que cette justification ne fut qu'un prétexte. Le voilà à Rome, en 1 499. C'est l'époque de la Pieta de Saint Pierre. Nous avons vu Michel Ange à Rome, en ces années-là. Alexandre VI régnait, qui avait, on le sait de reste, autre chose à faire qu'à s'occuper des jeunes artistes. Michel Ange ayeuit vu tout ce qui pouvait l'intéresser à Rome, et ce fut bientôt fait, les marbres antiques gisant encore sous terre, Michel Ange revint à Florence, où le calme régnait de nouveau. A-t-il été bouleversé, autant qu'on l'a dit, par Savonarole ? Si l'on songe que le Cupidon endormi date du temps de la frénésie mystique qui possédait Florence et à laquelle BotticelH succomba, il ne le semble pas. Tandis que Savonarole prêchait, Michel Ange travaillait ; à quoi ? A l'une de ces exécrables impiétés, précisément, que maudissait le fou de San Marco. Bref, en 1501, Michel Ange rentre à Florence où il cherche de l'ouvrage, où il attend, anxieux, l'occasion de se signaler. La nouvelle république s'organise, Soderini est nommé gonfalonier. Michel Ange exécute la Madone qui est à Bruges, pour le compte de marchands flamands ; il accomplit le Saint Mathieu qui est à l'Académie ; il se livre à des travaux littéraires, compose des sonnets, et enfin, et surtout, accepte le défi du David.

C'était un grand diable de morceau de marbre dont on ne savait que faire. Si mal taillé, tout de travers, trop long, que personne n'en pouvait rien tirer. Les consuls de l'art de la laine et l'Œuvre du Dôme, autrefois, en 1468, avaient acheté ce bloc et avaient chargé d'en extraire une statue un certain Bartolomeo di Pietro qui y avait

bientôt renoncé. Ce Bartolomeo hit-il le seul à s'être attaqué en vain à ce morceau de marbre ? En 1 840 et en î 875, les archives enfin ouvertes de la maison Buonéirotti nous apprirent que la commande faite à Michel Ange portait : " Achever une figure d'homme ébauchée par Agostino et mal ébauchée ". Quoi qu'il en soit, le contrat stipulait pour le sculpteur six florins d'or (1 50 francs) par mois, frais en sus, pendant deux cuis, délai extrême pour la livraison de l'ouvrage. Au bout de dix-huit mois, le 15 janvier 1 503, David est fini. Où va-t-on le placer ? Les mêmes archives nous ont conservé la délibération municipale sur ce point. Le héraut de la Seigneurie, maître Francesco, propose deux emplacements, soit celui qu'occupait le David de Verrocchio dans la cour du Palais Vieux, soit sous la loggia des Lanzi, à la place de la Judith de Donatello : Judith est un sujet immoral et l'œuvre de Verrocchio est manquée. Monciatto, menuisier, complique le problème en disant que les bronzes seront mieux au Dôme : qu'on transporte donc ces deux bronzes au Dôme et qu'on mette David à la place de l'un d'eux. Cosimo Roselli et Botticelli, sous couleur d'appuyer cet avis, demandent en réalité qu'on mette le marbre de Michel Ange devant le Palais Vieux. Giuliano da San Galio, enfin, invoquant la friabilité du marbre, insiste pour la loggia, et il remporte. Ce n'est que de nos jours que David a été transporté à l'Académie, et récemment qu'une copie en a été installée là où voulaient qu'il le fût Roselli et Botticelli.

Michel Ange était lancé. Le tour de force et la beauté de l'œuvre avaient émerveillé Florence tout entière. Et Jules II, cherchant un sculpteur pour son tombeau, appelle Michel Ange ; à moins que celui-ci ne soit reparti pour Rome, aussitôt la mort d'Alexandre VI, et de son propre chef, — on ne sait pas exactement. De ce séjour à Rome nous n'avons pas à nous occuper (1 503- 1 506), si ce n'est pour noter que Florence n'oublie pas l'auteur du David. En effet, à l'absent, Soderini commande la Guerre de Pise, pour la décoration du Palais Vieux, en même temps qu'il commande à Léonard la Bataille d'Anghiari. De la Guerre de Pise il reste quelques dessins d'études qui sont à Vienne, à Oxford, au Louvre. Marc- Antoine a rendu populaire l'épisode des grimpeurs, en le gravant. La commande de cette fresque fut faite en 1 504, au cours des trois années romaines que Michel Ange devait couper de séjours à Florence où il s'arrêtait aussi, probablement, lorsqu'il allait à Carrare chercher ses marbres. D'ailleurs la com-

RICCARDI, SAN LORENZO

mande du tombeau de Jules n*est que de 1 505 et les derniers paiements pour le carton de la Guerre Je Pise datent de 1 504. Il est possible, à la vérité, qu'on ait payé avant la fin. En tout cas, en 1506, Michel Ange a terminé son carton, puisqu'on l'expose à Santa Maria Novella, Michel Ange s'étant sauvé de Rome et réfugié à Florence où il continue, d'ailleurs, à travailler au tombeau de Jules, ainsi que le prouvent les esclaves du Louvre exécutés à ce moment-là. " Dites au pape, écrit-il à San Gallo, qu'il importe peu du lieu où je travaillerai au tombeau, pourvu que j'y travaille. Que Sa Sainteté me fasse verser à Florence, et je me mettrai aussitôt à la tâche. " Soderini, enfin, que le pape talonne, décide Michel Ange à aller se jeter aux pieds du Saint Père ; et c'est la Sixtine — aux dépens de la Guerre de Pise dont la fresque fut abandonnée, le carton délaissé dans un coin où, un jour, Bandinelli, jaloux, le mettra en miettes.

En 15Î2, la Sixtine est terminée. En 1513, Michel Ange reprend le tombeau de Jules qui meurt aussitôt. Léon X Medici est élu pape. Michel Ange, le protégé de Laurent, va trouver dans le fils de celui-ci un ami ? Non. Autour du trône pontifical veillent deux cohortes, celle de Raphaël et celle de Bramante. Tandis que Raphaël accepte tous les travaux, pour l'aider dans lesquels il recourt à toute une bande de rapins affamés, Michel Ange travaille sans aides. La Sixtine est de sa seule main. Aucune ressource avec celui-là qui disait de Raphaël : " Il tient tout de l'étude, et non de la nature ". Et donc plus d'atelier, de confraternité, de complaisances, de commandes partagées entre

copains " ! Bramante ? Devant le pape, Michel Ange lui a reproché d'avoir jeté bas des colonnes de la vieille basilique de Saint Pierre, et que l'on pouvait conserver : de ce côté aussi, Michel Ange empêche de " danser en rond '*. Léon X est circonvenu. Il a scrupule pourtant. Il connaît Michel Ange depuis leur enfance. Ils sont du même âge. ils jouèrent ensemble au palais Medici. Et il s'en tire en disant à Michel Ange : " J'ai besoin de toi à Florence ; l'église de mes ancêtres, San Lorenzo, ne possède pas encore sa façade ; va à Florence !" Il y va. La façade doit être dé marbre. Le marbre, on le trouve à Carrare. Michel Ange sait le chemin que le tombeau de Jules lui a appris. Il s'attaque de nouveau aux montagnes qu'il rêve de sculpter. L'ouvrage avance, cependant. Mais voilà qu'on écrit au pape que les marbres de Carrare sont inférieurs à ceux de Pietra Santa. Léon ne voit

pas la ficelle, de spéculation ou de jalousie. Il ordonne à Michel Ange d'aller scruter les carrières de Pietra Santa. " Ces marbres sont détestables, écrit Michel Ange. De plus, leur transport à la mer est périlleux : aucune route n'y descend. " Léon ordonne à Michel Ange de faire la route. Il la fait, prépare neuf colonnes dont cinq arrivent à Florence : à la fin du XVI ^ siècle, on voyait encore l'une d'elles couchée sur la place San Lorenzo. Les quatre autres restèrent au bord de la mer. Il y a beau temps, d'ailleurs, que Léon, complètement accaparé par son entourage actif et intrigant, se désintéresse de Florence. Et Michel Ange se remet à ses esclaves du tombeau de Jules.

En 1521, Léon meurt, et les héritiers de Jules réclament aussitôt leur sculpteur pour qu'il achève le tombeau. Afin de le faire revenir à Rome, ils l'accusent de les voler. Mais qui comméuide à Florence ? Le cardinal Jules de Medici, le fils de Julien assassiné par les Pazzi. Jules ne veut pas lâcher celui qui a partagé ses jeux d'enfant avec Léon son cousin germain. Et il commande à Michel Ange la bibliothèque et la chapelle Medici. En 1523, Jules de Medici est proclamé pape sous le nom de Clément VII. Les héritiers de Jules II filent doux. Michel Ange se rend à Rome, et, aidé par le pape, conclut avec les Rovereun traité qui le délivre du souci du tombeau, lui permet de se consacrer à la chapelle Medici. A corps perdu, il se jette dans ce labeur. De cette période, la correspondance de Michel Ange nous apporte quelques témoignages : " Si fou et méchant que je sois, écrit-il à Clément, j'ai idée que, si l'on m'avait cru, tous les marbres seraient à l'heure qu'il est ébauchés et pour beaucoup moins d'argent qu'il en a coûté. " L'argument devait toucher Clément qui était économe et sage. En 1 525, lettre encore où nous lisons que quatre des statues de la chapelle sont finies : " On m'a volé les quatre autres. Pourquoi ? Ce n'est pas mon affaire. " Que cela est gros d'intrigues, de jalousies ! Mais bientôt l'orage gronde sur Rome et sur Florence. L'année 1527 voit le sac de Rome et l'expulsion des Medici. La Seigneurie nomme Michel Ange comnussaire général chargé de fortifier la ville. Le voilà promu ingénieur militaire. La belle lutte, aussi, en son coeur ! Il était chagrin, bourru, violent. Mais honnête et tendre. Son devoir est clair : défendre sa patrie, sa Florence contre l'étranger, le Tedesco abhorre. Mais, derrière ces Tedeschi, il voit ses bienfaiteurs, les Medici. Le citoyen florentin se débat contre l'enfant médicéen. Le fils de la vieille Florence républicaine se heurte au

RICCARDI, SAN LORENZO

petit garçon arraché par Laurent à un père avaricieux et stupide, au petit garçon camarade de Clément, Le citoyen l'emporte. Michel Ange monte à San Miniato où il construit les murailles dont nous avons vu, l'autre jour, les restes. Six mois durant, il reste sur la brèche, lorsque, un beau matin, il saute à cheval et ne s'arrête qu*à Venise.

Que s'était-il passé ? Une lettre de lui nous renseigne un peu :

J'ai quitté Florence pour me rendre en France, et me voici à Venise. J'avais demandé la permission d'aller en France. On me l'a refusée. Je me résignais donc, lorsqu'on vint me dire, tandis que j'étais aux bastions de la porte San Niccolo, que Florence était perdue, trahie, vendue, qu'il n'y avait plus d'autre ressource que la fuite. Et j'ai fui.

Que Michel Ange craignît le courroux des Medici, cela se conçoit. Il craignait surtout le courroux de sa conscience. Et son désir de se réfugier en France, avant tout péril, montre qu'il était déchiré d'inquiétude si ce n'est de remords. A Venise, il s'apaise pourtant ; il revient bientôt à Florence. Il se remet à l'ouvrage, et matelasse littéralement San Miniato par des balles de laine, ô Medici ! suspendues à des cordes, et qui se balancent à quelques mètres de la tour de l'église. Le condottiere de Florence, Malatesta Baglione, cependant, livre la ville. Et Michel Ange court se cacher. En vain le cherche-t-on. Il est introuvable. On ne lui veut pas de mal, pourtant. Et Clément prie ses amis de lui dire qu'il ne lui demande qu'une chose : continuer la chapelle. • Michel Ange, alors, sort de son trou et se remet au travail. Le pape est plein de sollicitude à son endroit. Il lui fait écrire par Sebastiano del Piombo, le fidèle ami, l'ami jusqu'à la haine de tout ce qui n'est pas l'ami : " Dis-lui qu'il travaille à loisir. Il ne faut pas qu'il se fatigue ; je ne veux pas qu'il tombe malade ; qu'il prenne l'air tous les jours. " — " Sa Sainteté a pour vous la plus grande estime et la plus vive amitié. " — *' Le pape ne demande qu'à vous être agréable. " Michel Ange se sent bien protégé. Il travaille, mais d'un œil. De l'autre, il regarde du côté de ce fou lubrique, le duc de Florence, Alexandre, le bâtard du duc d'Urbin. Urbin ! c'est le Pensieroso, pourtant ? Alexandre n*est pas homme à s'émouvoir du peu qu'est un père, même en marbre. Qu'il lui prenne fantaisie, un soir d'ivresse, de soupçonner le

suppôt " de la république, et Michel Ange est perdu. Et lorsque Clément VII tombe malade, Michel Ange de courir jus-

qu'à Rome ; Florence n'est plus sûre pour les bons Florentins. Clément meurt. Michel Ange reste à Rome pour toujours. A part quelques courts voyages, de temps en temps, la vie florentine de Michel Ange est terminée.

Florence a gardé, du moins, tout ce que son enfant fit pour elle, sauf le carton de la Guerre de Pise qui aurait été, si l'on en juge par les études conserv^ées, et si la fresque avait été exécutée, le cligne pendant du Jugement dernier. Bandintlli lacéra le carton. Baccio Bandinelli passa sa vie à être hanté de Michel Ange, comme la grenouille Tétait du bœuf. Mais ce fut le carton qui creva lorsque les Medici revinrent, après la chute de Soderini. Hercule et Cacus sur la façade du Palais Vieux et Jean des Bandes Noires sur la place San Lcrenzo, nous prouvent la légitimité de l'inquiétude et le grotesque de l'envie de Bandinelli. Le peuple de Florence jugeait comme nous, qui s'opposait à l'installation sur la place publique de cet Hercule et Cacus. Le duc, qui ne voyait que par les yeux de Bandinelli, dut procéder à des arrestations pour pouvoir placer le groupe. Heureux devons-nous nous estimer que Bandinelli ne portât pas le marteau sur les monuments médicéens ! Et ce ne fut qu'en 1 563, par les soins de Vasari, que les tombeaux furent installés dans la chapelle bâtie par Michel Ange com.me cadre de son œuvre. Il est temps d'entrer enfin dans cette modeste tombe, auprès de laquelle la chapelle des grands-ducs fait l'effet d'un Tiepolo auprès d'un Titien.

Sur les quatre tombeaux projetés, deux seulement ont été accomplis, celui de Julien, duc de Nemours, celui de Laurent, duc d'Urbin, dit le Pensieroso. La chapelle, carrée, inspirée de la sacristie de Brunellesco, est d'une convenance funéraire admirable. Blanche h. bandes de marbre noir, de lignes simples et droites et, à peine, aux arcs, de temps en temps, courbées. Petite et assez basse, elle s'éclaire par son dôme qui fait tomber les ombres, ces ombres troublantes qui cachent le visage sous le casque du Pensieroso, tandis que Julien livre à la finesse du jour les boucles de ses cheveux. Sur Julien, nulle glose : il est clair, héros musclé, soldat dans l'âme comme dans le corps. Oh ! le génie de Michel Ange le dépasse! Mais quoi donc ce génie ne dépasse-t-il pas ? Il a magnifié celui-là conune il a grandi Jonas et les Sibylles. Tous les héros de Michel Ange se haussent à des abstractions. Et ce Julien, s'il n'est pas Julien, il est le chef d'armée en qui Michel Ange aurait voulu concilier son amour pour Florence et sa reconnaissance pour

— RICCARDI, SAN LORENZO

Medici. Laurent, le Pensleroso, toute une littérature la <;nveloppé I de ses voiles ingénieux. Il y disparaît peu à peu. Son sort est celui de la Joconde, celui de toutes les œuvres mystérieuses, que l'eirtiste exécute selon son rêve que l'on comprend d'autant moins qu'il est un rêve, une aspiration vague, une mélancolique douceur sans raison nette, sans but non plus. Et, légitimement, chacun peut y mettre ses désirs : le propre même du génie est d'être si vaste que tout le monde s'y retrouve. Ce que j'y mettrais de moi-même, c'est le souvenir des jeunes années de Michel Ange. Ce Laurent naissait au moment même de la mort du Magnifique, son grand-père. Michel Ange, rappelé au palais par Pierre, père du petit Laurent vagissant, s'était attendri avec toute Florence sur le dernier rejeton. Les femmes étaient nombreuses dans la famille. D'hommes, on n'en comptait que trois, dont deux, Jean et Jules, étaient d'Église. Le seul Julien, oncle du marmot, pouvait laisser espoir en cas d'accident. Et Michel Ange, lorsqu'il tire du marbre ce jeune homme pensif et las, songe à ces années d'inquiétude où !e bambino portait à lui seul le poids de tant de gloire. Tous pleuraient autour du berceau ; le nom de Laurent ravivait en Michel Ange ses souvenirs les plus émus ; il revoit l'enfant fu3'^ant Florence dans les bras de son père, élevé loin de sa patrie, y revenant en étranger ; il n'a pas le courage de condamner la rigueur du prince. En ce Pensieroso on peut croire que Michel Ange a mis toute sa reconnaissance. N'y mit-il pas aussi son sentiment d'une race qui s'éteignait, lasse de vivre pour avoir trop miraculeusement vécu?... Ce Pensieroso tient, avec le David, une place à part dans l'œuvre du maître, et c'est, je crois bien, la part purement florentine, la part de la jeunesse. Le reste de l'œuxTe appartient au génie universel ; David et le Pensieroso résument son génie florentin.

Le reste, ai-je dit. En font partie les quatre figures de Y Aurore, du Jour, du Crépuscule et de la Nuit. Ayant payé sa dette de tendresse, Michel Ange reprend son fougueux ciseau, et le marbre gémit de toute la misère de la vie. Ce que l'on a trop facilement attribué à Savcnarole dans la formation intellectuelle de Michel Ange, cette prédisposition tragique et sombre, je le vois plutôt éclosion naturelle d'une âme qui a médité, qui connaît la vie pour l'avoir éprouvée, et qui sait bien qu'il n'en faut rien attendre. Elle est lourde aux épaules, méchante pour les sensibles, amère pour les forts. Son pessimisme est celui de tous les solitaires qui observent et pensent. Et lorsqu'il veut traduire les phases du soleil, c'est

QUINZE JOURS A PLORENCE — —

toute la fatigue de rouler tous les jours le rocher au haut de la montagne pour qu'il en retombe le soir venu, qui apparaît à son esprit. L'astre amène le jour et replonge dans la nuit. La besogne se répète avec la même vanité, honteusement inutile. Et pourquoi tant peiner ? Pour mourir, après avoir vécu dans les tourments et les douleurs. Voyez cette Aurore, combien déjà, à peine naissante, elle est vieille et lasse ! Le corps n'a rien souffert encore des maux qui l'attendent. Mais il les pressent et, déjà, s'en effraie. Il va falloir vivre. Le monde est laid, haineux et cruel. Jules II, Bramante, la bande à Raphaël, Bandinelli, et les Tedeschi, et le bâtard Alexandre, ils sont tous là qui guettent la forme nouvelle et pure pour la souiller. Pauvre Aurore si belle et promise aux souffrances ! Elle ne veut pas, elle résiste, se raccrochant au néant qu'elle craint de quitter. Ce n'est plus la jeune vierge de Botticelli échappant au génie malfaisant et se jetant dans les bras du printemps. Florence a marché depuis le Printemps, si proche pourtant. La vanité de la vie, l'impossibilité du bonheur se sont montrées, et Y Aurore est lasse, sachant, avant même de s'être dressée sur son lit. Mais voici le Jour ! Allons ! debout ! Qu'il a longtemps dormi et comme il va rebondir ! Le dos formidable, les reins d'acier, il est prêt à sa tâche, infatigable, irréductible. Le devoir est là. Travaillons. Luttons. Ne cédons jamais rien de notre idéal, de notre destin. Pourquoi lutter, travailler ? Inutile de le chercher. On est là, sur la terre, mis peu- Dieu pour accomplir sa tâche. Et ne dites pas que cela sert à rien. Cela sert à faire ce qu'on doit. Le reste regarde Dieu. Armés pour la vie, vivons-la. Tapons, défendons, attaquons, aimons. C'est le jour, c'est la gloire, c'est la peine exaltante, c'est le défi à tous les fardeaux qui nous écrasent, dont notre cerveau est subjugué, c'est l'effort pour la délivrance que chacun doit accomplir, ignorant la récompense ou le châtiment, travaillant pour un but inconnu, pas même, travaillant parce qu'on a des muscles, des doigts et un cerveau. Alors, au Crépuscule, cet homme vaillant se reposera, attendant sa fin. Il n'offre plus son dos formidable, ses reins d'acier ; il ne retourne plus vers nous sa tête en défi. Il s'est étendu face à nous, le visage penché, lourd des peines supportées mais qu'il ne regrette pas. Ses chairs sont amollies, et si le même geste de la jambe repliée l'indique frère du Jour, vovez comme cet homme abandonne cette jambe que tout à l'heure il relevait ! Le bras qui pose est pour le repos, alors que tout à l'heure il était pour le bondissement. La main est gourde, le ventre creuse des plis. Le Crépuscule ne cherche

ï"!-. 33, PAGE 14'

Vieille Sacristie. — ]\Iichel Ange : Tombeau de Julien de ^Iedici : la Nuit.

Page 1