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Cl. Brogi.
Villa de Poggio a Caiano. — Axdrea del Sarto : le Triomphe de Cés\r.
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autre. Celle qui me remplaça dans son lit et fut grande-duchesse l'avait belle ! Archiduchesse d'Autriche, et 1* Autriche était ce que François craignait le plus, épouse légitime en plus, il lui était facile de me faire oublier. Un peu de bonne grâce, de tendresse, qu'elle fût femme, et j'étais chassée. François ne rencontra dans son palais que morosité et querelle. Une femme chagrine, altière et laide.
— Bien entendu.
— Lorsqu'une femme n'aime pas, elle est laide. J'aimais François. Il trouvait chez moi ce que Jeanne d'Autriche lui refusait, la gaîté, les soins, l'amour.
— Et la beauté.
— Il continua de m'aimer lorsque ma beauté s'effaça. On ne pense pas assez, voyez-vous, lorsqu'on condamne les hommes infidèles, à la responsabilité qu'ont leurs femmes dans la trahison dont elles sont victimes. Il manqua à ses devoirs, dit-on. Est-on bien sûr que la femme n'y ait pas manqué? Et le premier devoir pour une épouse est de parfumer le foyer de vertus aimables. Celles qui le gardent le mieux sont celles qui, d'une humeur égale, d'un cœur t ^.ujours en éveil, souriantes à toute heure du jour, se montrent prêtes à tous les caprices dont elles ont la grâce, quoiqu'il leur en coûte souvent de répugnance ou de lassitude, de faire aussitôt leur fantaisie. S'immoler en laissant croire que l'on est heureuse, voilà la grande preuve d'amoar. Mais qui le sait, qui le voit? Pas même celui à qui on se sacrifie : et c'est très doux au cœur de la femme — jusqu'au jour où l'inga titude et l'injustice vous récompensent. Et moi la Vénitienne au sang patricien, dont les ancêtres, les Capelli, étaient inscrits au livre d'or de Venise et pouvaient regarder en face les Medici marchands comme eux, j'ai été immolée à l'Autrichienne dont la race opprimait l'Italie, l'Autrichienne abhorrée. Elle m'a pris mon amant!
— Du moins l'enterrâtes-vous.
— Oui, n'est-ce pas, j'aurais dû mourir avant elle pour dispenser d'un double crime un cardinal! J'ai vécu parce que j'aimais, de même que je suis morte de mon amour. Un jour, cependant, je faillis succomber sous les intrigues de mes ennemis. C'était au lendemain de la mort de Jeanne, la grande-duchesse. Tout était conjuré contre moi, et mon cher amant faiblissait. L'Eglise s'en mêlait, on menaçait mon bien-aimé de ses foudres.
Ah ! VOUS dirai-je ce que je souffris, ce que je fis ! Vous eûtes, chez vous, une Montespan....
— Je ne croirai jamais, madame, que vous soyez allé jusqu'à la messe noire.
— Je l'eusse bravée si j'avais cru à son efficacité. Quand on aime, tout est légitime, puisqu'on est prêt à tout. Laissons ces humiliations. Je l'emportai, et François m'épousa.
— Votre joie fut sans seconde ?
— J'avais trop attendu. Et si je me sentais heureuse, c'était bien moins d'orgueil satisfait que de patience couronnée. Mon bien-aimé proclamant sa foi, voilà ma félicité. Amour et justification, si c'est là le bonheur, je fus heureuse. Combien pourtant je regrettais souvent le mystère de nos tendresses î Oui, je fus
déclarée ", comme on disait chez vous. Sachez pourtant que, nous autres femmes, pour peu que nous ne soyons pas trop vulgaires, jouissons davantage des réalités cachées que des apparences. Votre Maintenon fut plus haute que la Montespan. Je savais bien que, du jour où je serais légitime, je serais menacée plus encore. De nouvelles intrigues m'attendciient. Moins de gêne, plus de gloire, mais davanteige de soucis. Livrée à des ennemis ouverts et décidés, je devais m'astreindre à les braver, pis encore, à les séduire. S'il me reste un remords aujourd'hui, c'est de m'être abaissée devant l'iniernal Ferdinand, l'abominable cardinal dont mon sein pouvait enfanter la ruine ! J'étais stérile ?. Je ne l'avais pas toujours été! Mon fils Antoine....
— Cet enfant était de vous ?
— Vous croyez, vous aussi, à la calomnie répandue par l'Eghse. Vous croyez à la légende de cet enfant acheté à une femme du peuple, à mon accouchement simulé. Vous croyez aussi à l'enfant apporté dans la manche d'un confesseur, et tiré hors de cette manche par le cardinal. Je n'eus pour raconter ma vie que les valets des Medici, et des papes intéressés, pour sauver la mémoire de Ferdinand, à ruiner la mienne. Le plus grand malheur qui puisse frapper une créature humaine est de ne pouvoir prouver son innocence.
— Et rien n'est plus difficile.
' — Croyez à mes accents. Croyez aussi à ceci, qui est démontré du moins : avant d'avoir connu Fr2mçois, j'avais déjà enfanté.
— Je n'avais pas osé vous en parler.
— Oui, mon premier amant.,.. Parce qu'il fut vil, parce que
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je crus à sa vertu, on m'accable. Ne savez-vous donc ce que c'est qu'une enfant solitaire, une enfant de Venise, une fille de patricien des lagunes, tout le jour cloîtrée derrière des carreaux plombés, et dont tout l'horizon est la fuite noire des eaux mortes entre deux murailles ? Voir le soleil, voir le ciel sans fin, voir des visages qui s'attendrissent, voir la vie ! Ma jeunesse recluse sentait la mort Tétreindre ; une marâtre jalouse de ma beauté me précipitait chaque jour vers la faute qui me délivrerait enfin. Alors parut Piero. Il était le premier homme que je voyais et qui ne me convoitât pas de regards lubriques ou avaricieux. Car j'étais riche autant que belle. Lui assis tout le jour à sa table de commis, lorsqu'il levait les yeux, il rencontrait les miens pleins de larmes. Je me surpris à plairxdre cet humble mercenaire des Salviati, les banquiers florentins dont le comptoir étmt situé en face du peJais de mon père. Et ce fut la pitié qui nous réunit. Nos yeux exprimèrent le senliment que nous éprouvions l'un pour l'autre. Peu à peu la sympathie naquit de cette pitié. Puis l'Êunour. 11 me fit signe qu'il voulait m'entretenir. J'y consentis. Une servante gagnée facilita notre premier rendez-vous. Je fus à lui. Et chaque soir, par la porte laissée ouverte du palais, j'allais retrouver mon doux Piero. Eîait-il alors l'être abject qui me jeta plus tard dans les bras de François? Je ne puis le croire. Est-ce faiblesse, est-ce orgueil de ne pas admettre mon erreur de fille innocente? Je crois plutôt que la tentation de Florence fut trop forte pour ce cœur sans grandeur. Il m'aimciit, je le sais. Et il ne pensait à rien de plus. Un matin comme je sortais de chez lui, je trouvai fermée la porte que j'avais laissée ouverte. Un passant, paraît-il, avait cru bien faire en la tirant.
— Vous aviez eu tort de ne pas compter sur les gens, nombreux, qui se mêlent toujours, par zèle désintéressé mais calamiteux, de ce qui ne les regarde pas.
— Je revins sur mes pas. " Fuyons, Piero ! — Bianca, fuyons ! " Nous partîmes, et Florence bientôt nous reçut fugitifs. Le père de Piero, ser Bonaventuri, me traita comme son enfant. Ce furent les mois les plus heureux de ma vie. J*£iimais, j'étais aimée. Et le soleil de Toscane illuminait mes jours. Une inquiétude, cependant, nous tourmentait. Ma famille me cherchait. II n'était pas difficile de deviner que Piero et moi étions partis ensemble, puisque, voisins, nous avions disparu en même temps. Les Capelli étaient puissants. Si la Seigneurie de Venise me réclamait
au grand-duc, j'étais perdue. Et un jour que je vis passer le duc François sous ma fenêtre j'eus l'idée de me confier à lui. On le disait chevaleresque. 11 me semblait bon. Mais comment en approcher ? Je fus coquette un peu, à ma fenêtre. 11 me remarqua. Il s'informa, et je tombai bientôt à ses pieds. Sa protection me fut promise, mais je devinai bientôt qu'il en voulait le prix. Je vous rappelais tout à l'heure votre Montespan. Moi aussi, je suppliai Piero de me sauver. Comme Monsieur de Montespan, il me traita de folle. Horreur ! il me fit bientôt comprendre que sa fortune était entre mes mains. Longtemps, je luttai» Je ne voulais pas aimer ce prince qui disait m'aimer, qui était humble devant moi, respectueux, qui attendait. Alors, autour de moi, les conseils empoisonné* retentirent. Tout conspirait pour me jeter dans des bras que je commençais à trouver aimables. François était respectueux, doux, inébranlable. Sa constance me touchait, et le dégoût de Piero fit le reste. Cinq ans durant, Piero jouit de mon déshonneur : il le paya de son sang.
— On pût dire toutefois qu'il paya pour vous, puisqu'il paraît qu'il conspira contre Jeanne d'Autriche.
— Croyez- vous que François me fût resté, si j'eusse été complice? J'aurais pu, je vous l'assure, empêcher le mariage de François avec l'Autrichienne. Jy poussai au contraire. Aujourd'hui que, ombre errante sur ces bords où le bonheur me combla, je réveille en ma mémoire, chaque jour, ma vie entière, je ne me reconnais coupable que d'une faute, expiée de ma mort : je voulus ramener au foyer familial le frère dénaturé qui l'avait abandonné. Ferdinand me haïssait. Je crus qu'il se laisserait attendrir. Aimant mon mari, je voulais aimer tout ce qui le touchait, et en être aimée. Je rêvais d'affection fraternelle. Je voulais entourer les vieux jours de François de toutes les tendresses. Je voulais qu'il goûtât à toutes les douceurs, qu'il connût le bonheur du pardon. Et, durant des années, je ne cessai de supplier François de rappeler son frère qui était parti pour Rome où il ne cessait de desservir Florence. François enfin céda. Il convia Ferdinand à lui prendre la main, et a déposer sur ma joue un baiser de paix. Judas ! Il vint ici, le dix octobre 1587, par un de ces beaux soirs florentins où le ciel sans ardeur verse les ors d'un nouveau printemps. On se mit à table pour fêter la réunion. Et Ferdinand, dans nos coupes, fit verser le poison. François, du moins, mourut avcint moi. La consolation ne me fut pas refusée de souffrir la dernière.
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— Et Ferdinand fut grand-duc.
— Quand vous rentrerez chez vous, montez à Montmartre où se réfugia un jour Louise d'Orléans, Tépouse déréglée de l'arrièrepetit-fils de Ferdinand, le cardinal défroqué. Cette fille de Gaston régna aussi sur Florence. Cette villa de Caiano connut ses colères contre un indigne époux. Et c'est d'ici qu'elle partit pour la France, cîi elle vécut trop longtemps pour sa mémoire. Portezlui, avec ces roses que voici, mon souvenir.
— Vous dites vrai, madame. Vous avez su attendre pour être reine. Et vous avez su mourir à temps pour ne pas l'être trop longtemps, ni pour trop souffrir. Je ferai cependant votre commission. J'aime les ombres, et je me flatte qu'elles recherchent ma confidence. C'est que je leur suis indulgent. Et la faiblesse humaine veut que l'on se préoccupe, aux enfers, de l'avis des vivants. L'homme est glorieux jusque dans la mort. Et c'est bien heureux, car, sans ce vice, il ne ferait rien de bon.
— Justifiez-moi donc, monsieur.
— J'y tâcherai, madame. Soyez assurée que je vous plains de toute mon âme. Et j'imagine que si Dante vous avait connue, il ne vous aurait pas mise en enfer.
— Je ne suis pas digne, pourtant et je le sais, de m'asseoir auprès de Béatrice.
— Eh ! madame, elle eut des enfants, et qui n'étaient pas de Dante, tout comme le vôtre n'était pas de François. Dante ne vous mettrait pas, néanmoins, au paradis.
— Où donc ?
— Avec la Pia, madame; au purgatoire. "