PREMIERE JOURNEE DANS LE DONJON
Offices, Palais Vieux.
LES amoureux vont à Venise d'abord, et ils ont bien raison. On y est seul, dans un beau décor qui suffit aux yeux, sans jamais, lorsqu'on ne le désire point, solliciter l'esprit. Mais ceux à qui l'amour a donné vacances, ceux qu'un souci intellectuel attire avant tout en Italie, ceux-là, remettant Venise à leur second voyage, courent d'un trait vers Florence.
Ont-ils raison aussi ? Objectivement, ils ont tort, puisque Florence est un sommet, et que, même en aéroplane, il faut toujours partir d'en bas. Un voyage rationnel en Italie devrait commencer par la Sicile, " sans laquelle, a dit Goethe, l'Italie ne laisse aucune image dans l'esprit : c'est là qu'est la clef de tout ". Puis, après s'être arrêté à Naples, à Pompei, dans les Champs Phlégréens, on irait à Rome, et alors seulement on entrerait dans Florence qui eut la gloire de couronner, par l'offrande qu'elle fit au monde de la Renaissance, la culture perpétuée dans l'île sœur
de la Grèce, accrue sur la terre latine, et brusquement synthétisée peur la ville des fleurs.
Rationnel, certes, serait ce mode de voyage. Il éviterait bien des retours de l'esprit, bien des corrections d'idées, bien des repentirs de conception. Rationnel, mais d'abord moins amusant, puisque, si l'on voyage, c'est en fin de compte pour se distraire, et rien n'est plus récréatif que de changer d'avis ; cela flatte si agréablement notre fierté d'être souple ! Rationnel, mais aussi moins prudent.
Si nous voulons, en effet, rendre à Florence tout ce qu'elle a droit de recueillir en fait d'hommages fervents, il ne serait pas juste de l'aborder la tête pleine de souvenirs grecs et romciins. Ceux-ci nous aideront à la comprendre, mais comprendre c'est souvent aime? moins, et Florence est digne de tout amour. Forcément, la pénétration de l'antiquité nous rendra plus sévères. Je l'ai ressenti moimême, ce sentiment trompeur, lorsque je revins à Florence après avoir vu Rome et la Sicile. Il est trompeur, et sacrilège aussi. Et la première chose a faire, en arrivant à Florence, est de toujours penser à l'antiquité sans en parler jamais : la stricte justice le demande. Tout de même, un trouble persiste qu'il est sage d'éviter.
Moins amusant et moins prudent, ai-je dit, serait le voyage rationnel. Il serait encore moins raisonnable infiniment. La royauté moderne de Florence, toute l'Italie a contribué à la former, à l'établir, à la maintenir, et Florence prêta son prestige à toute l'Italie. Et il est bien dommage qu'il n'y ait pas un mot moins vilain que microcosme pour dëRnir exactement ce que fut Florence, digne d'un plus gracieux. Depuis Dante jusqu'à Michel Ange, Florence a rassemblé et cultivé tout ce qui fut grand et beau, en même temps que chez elle, dans la péninsule ; de Florence est | parti tout ce qui fut grand et beau, après elle, en Italie et dan» le monde entier. E:le recréa véritablement les arts plastiques ; l'immense effort gothique de Niccola Pisano restait stérile lorsque parurent Brunellesco et Donatello ; Bramante suça le lait d'Alberti, et lorsque Raphaël, âgé de vingt ans à peine, vint à Florence, il tomba sur Léonard et Michel Ange. Ce fut elle encore qui, dans le domaine des lettres et des sciences, remit en honneur l'héritage romano-grec et inventa les lois physiques de l'univers : Dante et Pétrarque sont ses enfants, Pallas Strozzi appela Chrysaloras qui enseigna le grec à Pogge et à Guarini, à côté desquels se dresse
OFFICES PALAIS VIEUX
Galilée. Qui connaît Florence, possède son manuel. Je sais bien que c'est là céder à la manie française des idées générales. Il ne paraît pas, à regarder la France au milieu du monde, que cette manie soit si pernicieuse. Et puis ennn, c'est la nôtre! Ne nous gendarmons pas contre nous-mêmes. Nous laisserions à ce jeu toute notre vertu. Il n'y a pas de notre faute si nous comprenons plus vite que les autres. Florence offre toutes les garanties à notre impatience. Nous aimons résumer; jamais abrégé aussi copieux ne s'est offert à quiconque. Bien assis dans notre selle, les genoux descendus, nous chevaucherons dans la prairie florentine que nous couvrirons toute d'un regard clairvoyant.
Nous y voici donc : par où commencer ? ici encore il ne servirait à rien de bouder. Rationnel de nouveau il serait de commencer par l'Académie des Beaux-Arts et par le Baptistère, voire par Fiesole. Cette banlieue-ci est la mère de Florence, le Baptistère est le plus ancien monument de la ville, l'Académie contient les tableaux des premiers maîtres florentins. Mais pourquoi nous refuser à notre plaisir? Du moment que l'on inaugure la visite de l'Italie par Florence, on inaugurera la visite de Florence, c'est fatal, par les Oflîces. Droit au monstre ! Et c'est de même ordre. Ce musée contient, en effet, la fleur de Florence, comme Florence est elle-même la fleur de l'Italie. Courir aux Oflices, c'est pénétrer au cœur de la place, pour la posséder d'ensemble et d'un coup, c'est s'emparer du château, du donjon. On y prend une idée générale, directrice, que l'on approfondit ensuite. Et nous voici, nous tous Français, bien résolus à garder le musée archéologique, c'està-dire étrusque, pour la fin. Soyons heureux d'abord. Nous travaillerons de meilleur cœur après.
Deux longs reings de portiques se font face le long d'une sorte de cour étroite qui, du côté de la place de la Seigneurie, communique avec celle-ci librement : la cour est ouverte. A l'autre bout, côté de TArno, elle est fermée par la continuation des portiques qui, au rez-de-chaussée, sont percés en guichets donnant sur le quai. Audessus des colonnes à entablement droit s'élève d'abord un entresol à fenêtres rectangulaires et équilatérales, puis un étage à hautes fenêtres surmontées de frontons alternés, triangulaires ou arrondis, enfin un troisième étage, ajouté depuis la construction primitive, tout en vitres, sans aucune prétention à paraître une œuvre. Tel est le palais des Offices, autrefois siège de l'administration grandducale, aujourd'hui bibliothèque, archives, poste, et pour nous, pour
le monde, musée. Regardons-le vite, ce palais. Le XVII® siècle n'en a guère produit de plus simple, de lignes aussi nettes, répondant aussi exactement à sa destination pratique. L'occasion est d'autant meilleure qu'elle sera rare de louer Vasari, architecte cette fois. Cet exécrable peintre dont on peut voir les affligeantes " machines " à Florence et à Naples, les effarants tableaux à Arezzo, fut un bon maçon. Il fut surtout un homme d'esprit et, lorsqu'il ne peignait pas du moins, il fut un grand artiste. Nous le maudirons copieusement à Santa Croce, où il commit de véritables meurtres. Hâtons-nous de le bénir pour ses bienfaits, je veux dire les Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes de V Italie. C'est en 1550 qu'il publia la première édition de ce célèbre ouvrage, considérablement augmenté pendant dix-huit années, jusqu'à la seconde édition parue en 1568, grâce à un labeur persévércuit. Si nous savons quelque chose aujourd'hui sur l'Italie, si l'histoire de l'art existe, c'est à Vasari que nous le devons. Ceux mêmes qui le dénigrent le plus, s'acharnent à le prendre en défaut, et y réussissent, n'existeraient pas sans lui. Il est la base. Il fourmille d'erreurs, certes. On ne doit user de lui qu'avec précaution. La connaissance directe des archives a permis d'apporter à ses renseignements une quantité importante de rectifications. Rien n'est plus vrai. L'œuvre subsiste néanmoins, première du genre, colossale par sa conception, considérable dans son accomplissement et infinie dans ses conséquences. Oui, Vasari s'est trompé, mais non pas aussi souvent que voudraient le faire croire ses rectificateurs. Autant que cela était possible en son temps, il s'est entouré de toutes les garanties. Il eut sous les yeux, en dehors d'oeuvres disparues depuis et sur lesquelles on a beau jeu d'épiloguer, bien des ouvrages tels que les Commentaires de Ghiberti, les notes fournies par Ghirlandajo et celles laissées par Raphaël, les traités et les mémoires d' Albert!, de Philarète, de Cellini entre autres. Il a consulté le plus qu'il a pu les archives de la Toscane, et, si l'ordre n'y régnait pas, ce n'est pas une raison de le mépriser. Il a enfin entretenu avec les cours étrangères une correspondance assidue qui lui a permis de suivre hors de l'Italie bien des œuvres que l'on put, grâce à lui et plus tard, identifier. Mais Vasari commit un grand crime : il n'a pas cité ses références. Voilà qui est impardonnable. On ne voit aucune note au bas de ses pages ; il ne reproduit pas les actes de baptême, — on lui a même reproché de ne pas citer l'état civil " ; — il n'indique pas ses "sources " ; bref, il a dédaigné tout l'appareil moderne et qui est destiné à suppléer au goût et au jugement. De
Cl. Brogi. Cl. Brogt.
Le Palais Viex^x.
Verrocchio : l'Exfaxt au roissox. Doxatello : le Marzocco.
Le Palais Vieux : la Cour.
OFFICES. PALAIS VIEUX
ceux-ci il jouissait extrêmement, et ses erreurs sont bien plus de dates, les moins graves, que d'attributions. Nous devons toujours lire Vasari en nous méfiant un peu pour le détciil, mais avec confiance sur l'essentiel, qui est l'œuvre elle-même, et en retenant les charmantes et édifiantes anecdotes qui font revivre sous nos yeux la merveilleuse époque de Florence, ce Quattrocento miraculeux qui palpite devant nous dans son ardeur, sa naïveté et sa grâce.
Nous le voyons aux Offices dans son épanouissement, dans son achèvement. L'un des trois corridors contient sans doute nombre d'œuvres remarquables et instructives des élèves ou des émules de Giotto, c'est-à-dire de la génération qui a précédé celle du Quattrocento. Regardons ces documents, mais seulement comme tels, et nous les utiliserons demain, lorsque nous visiterons les églises où l'école de Giotto a fleuri magistralement. La besogne serait mauvaise qui consisterait à établir des rapprochements entre des peintres qu'un siècle sépare. Un siècle ? Un infini de sentiments et d'idées.
Un peintre du temps des Medici et un du temps de Dante n'ont rien qui les unisse, sauf la formule générale de la représentation linéaire. C'est le même art, ce n'est plus le même métier, encore moins la même âme. Entre la chapelle des Espagnols et le chœur de Novella, tout un monde s'interpose, le monde jailli de la tombe à l'appel de Pétrarque, travaillant sourdement les cœurs et les consciences pendant tout le Trecento, et se formulant définitivement lorsque Medici fonde sa dynastie.
A Constance, de 1414 à 1418, les Eglises se réunissent et rétablissent l'unité catholique. Ce n'est rien pour l'art qu'un concile, semble-t-il. Et c'est tout. Parce que, avec les évêques, vont à Constance des jeunes hommes que Poggio et /Eneas Sylvius synthétisent. Ces jeunes hommes ont été nourris des enthousiasmes de Pétrarque que Bocca ce leur a transmis. Pétrarque moureiit en caressant un manuscrit d'Homère qu'il ne pouvait Hre. Ses enfants l'ont lu, et avec lui les quelques auteurs latins alors connus. Florence nourrit sourdement le germe dans ses profondeurs. Les jeunes hommes partis pour Constance, pleins de nervosité et d'ardeur, se souviennent là-bas de ce que leur ont dit Guarini et Chrysaloras, et ils font tinter dans leurs poches les ducats à eux remis par Giovanni Medici, le banquier du concile. Riches d'amour et d'écu», tandis que les pères discutent, ils se répandent dans les couvents d'Allemagne et de France, arrachent aux moines leurs trésors de parchemins.
QUINZE JOVRS a FLORENCE
et lorsqu'ils reviennent à Florence l'humanisme répand ses flots sur la terre qui en vit encore.
Depuis cinquante ans il atiendait : Pétrarque a pu mourir, son œuvre est née et a pris conscience. Et l'humanisme transforme l'âme des foules, bouleverse la mentalité, les mœurs, les croyances, jusqu'à l'organisation sociale et politique; le triste Savonarole en gémira de toute son aveugle ingratitude. Une cité qui se cherchait trouve une expression harmonieuse à ses aspirations dans toutes les formes de l'art, et elle enfante la Renaissance pour tous les modes humains. La différence que nous constatons, par exemple, entre un saint Louis et un François I®^, est celle qui sépare un Giotto d'un Botticelli. Des rois et des peintres, mais pas même des cousins ! Combien le résultat est évident ! Pétrarque et ses disciples enfaritent le premier Quattrocento qui, comme Pétrarque, s'essaie, tâtonne, touche péu-fois, mais par hasard, à la formule nouvelle ; et qu'il reste gêné encore dans ses mouvements, non libéré, manquant de points d'appui ! Poggio revient de Constance, et l'humanisme resplendit, et tous ceux du premier Quattrocento qui sont encore assez jeunes ou qui, vieux, ne craignent pas la nouveauté, de rejeter leurs lisières, les entraves du passé, comme les rejeta Giotto, tous les enfants répandus dans les ateliers d'orfèvres de s'enivrer de la vie dont Masaccio, Filippo Lippi leur avaient enseigné les rudiments. Je crois bien l'effort de ceux-ci plus méritoire et plus touchant. Eux qui avaient si peu, ne possédant de secours que leur génie ! Mais, malheureusement pour eux, le résultat en art prime tout. Celui atteint par Benozzo, Ghirlandajo, Rosselli, Filippino, Léonard, et paî' toutes les écoles italiennes sorties de Florence nous interdit de nous attendrir. Aimons ! mais jugeons. La gloire des Offices est un sommet. Tout sommet suppose une base ; mais qu'il est enivrant de dominer ! Nous voyons peu à peu tout cela se détailler sous nos yeux. Nous voyons surtout ce qu'il faut rendre de part, dans cet essor intellectuel, aux autres arts que celui de la peinture, à l'architecture et à la sculpture que nous aborderons plus tard.
Les Omces sont une table magnifique, toute servie, sous laquelle on ne vous montre pas la cuisine, à l'arrangement de laquelle on ne vous a même pas convié à assister. Les trésors d'argent et d'or, les porcelaines et les cristaux précieux, les fleurs les plus éclatantes sur le linge le plus fin et le plus éblouissant attendent vos gestes qui se soucient peu de la fabrique. Quelle pièce montée
OFFICES, PALAIS VIEUX
que cette Tribune, et croit-on qu'il n'ait pas fidlu des générations de bons ouvriers pour y aboutir ! Florence peut sans crainte donner la première place dans son musée à ceux qui sont a peine ses enfants. Raphaël, Titien, Francia, Sebastiano del Piombo, Pérugin, sont des noms dont Florence ne peut revendiquer la paternité ni la carrière. Mais Florence sait bien que sans elle, sans son effort, si elle n'avait pas enseigné le monde, aucun de ceux-là n'aurait été ce qu'il fut. Titien, élève de Bellini, doit beaucoup par celui-ci aux P lorentins, et il doit à Florence plus encore sa culture générale et celle, bien nécessaire à son art, de tous ceux qui l'apprécièrent et participèrent à son épanouissement. Du jour où Florence commença de briller, on peut dire qu'il n'y eut pas un artiste qui pût échapper à son rayonnement. Et on sait où, avant l'éclat de Florence, l'Italie en était ! La Tribune, par ses choix, ne dit rien qui soit expressément florentin, sauf le Fra Bartolommeo, mais elle dit ce qu'il y a de florentin dans toute l'Italie. Et ce bel orgueil qui consiste à tenir ses légitimes à l'écart pour ne montrer que ses bâtards, ce bel orgueil est bien digne d'une ville où le maître signait : " Laurent, citoyen de Florence ".
Titien, pour être bien compris, demande d'être étudié à Venise, parmi la lumière des lagunes, parmi la somptuosité du grand canaj, entre l'exubérance de Tintoret et la virtuosité de Véronèse. Florence possède l'honneur, dans cette Tribune, de faire naître l'amour de Titien. Chaque homme se souvient toujours du moment de sa vie où il a frémi du plus pur sentiment exailé devant une œuvre d'art soudain apparue. Les uns à Paris, devant quelque Joconde. Les autres à Rome, devant un antique. Ceux-ci à Naples, en présence du portrait de Paul III. Ceux-là à Venise, en présence du Triomphe de Venise par Véronèse. Ou bien à Londres, à Anvers, voire dans quelque modeste ville de son pays. Ces rencontres sont soumises à bien des hasards et même à des instants : le choc de ce jour-là ne se produirait pas le lendemain. Je le reçus, pour ma part, la première fois que je vins à Florence et que je me trouvai, dans cette Tribune, devant la Vénus d'Urbin, Chaque année, je suis revenu nous éprouver tous deux, et jamais, jusqu'ici, nous n'avons démérité l'un devant l'autre.
Quelqu'un me disait, une fois :
— Il y a deux peintres : Titien et Rubens. Après, on cause.
Lorsque je vais en Flandre, je me rappelle toujours cet aphorisme sévère, et j'en reconnais la justesse. A Florence je le trouve
indulgent. La Vénus d'Urbin est plus exclusive encore que les Croix d'Anvers, qui admettent un souvenir auprès d'elles. L'œuvre de Titien chasse tout. Pourquoi ? Ah î qui pourra jamais analyser ces sentiments-là ! Titien et cette Vénus cependant, et d'abord, m'ont fait sentir instantanément avec quelle précaution nous devons éviter de nous laisser entraîner au charme du Trecento. Certes, jamais assez nous ne rendrons à celui-ci nos devoirs émus et admiratifs ; nous le ferons bientôt. Mais l'émotion n'est pas la seule qualité de la peinture, non pas même l'âme que Giotto traduit si profonde et si tendre. La peinture consiste avant tout dans le dessin et dans la couleur. Véronèse alors serait donc le plus grand? Eh non ! îl n'a pas assez d'âme, tandis que Titien, aussi impeccable peintre aue son concitoyen, ouvre les cœurs en plus, jusqu'aux dernières fibres. Les portraits de Paris, de Madrid, de Munich, et le Paul III de Naples le prouvent. La Vénus d'Urbin jouit de la même qualité psychologique, et elle possède, en outre, la chaleur picturale, l'amour même de l'œuvre entreprise, caressée, fouillée, vibrante de passion et de conscience. Il ne me parait pas que jamais aucun nu fut accompli avec une telle sévérité, dans une telle tension de sincérité. Les yeux fascinent, vous suivent dans toute la salle, vous rappellent lorsque vous tournez le dos, vous importunent de leur fixité implacable. Que je voudrais posséder leur froideur, leur faculté d'examen ! Cette femme est terrible. Le corps qu'elle nous montre, n'en cachant qu'une partie, d'une main nonchalante, par un geste indicateur que les yeux démentent avec tant de rigueur, le corps nous bouleverse par sa fraîcheur épanouie, ses formes harmonieuses et justes, et les yeux proclament son indifférence à coté de sa tentation. Le génie de Titien fut sans second ici pour avoir rendu chaste cette femme impudique, dont le geste devient une simple pose innocente, grâce aux yeux glacés. Dans la même Vénus de Giorgione et Titien, au musée de Dresde, ces yeux sont fermés, et la femme nous trouble davantage ; ici elle reste très loin de nous, respectée, et dont le regard seul nous émeut, mais de désespoir. Inutile ! disent les yeux. Vaine main ! disent-ils aussi.
Jules II, du moins, ne nous regarde pas. Il n'y eut guère que Michel Ange à ne pas avoir peur de lui. Si Raphaël a évité son regard, c'est qu'il devait le craindre, avec tous les autres. Voilà bien le pape "terrible" devant qui toute l'Italie, Florence elle-même, tremblèrent. Les lèvres serrées pour l'injure, ce front frémissant
OFFICES, PALAIS VIEUX
d'ambition, ces mains qui tiennent le bois de la chaise comme on tient une épée ou un trésor, ce corps entier courbé pour le bond sur la proie, impatient de ce repos, levé déjà pour ses tâches écrasantes, voilà Jules II tout entier, non plus dans son apparence mais dans sa substance. Le génie de Raphaël, s*il n'en é':ait tant de preuves, éclate dans ce portrait, précisément grâce aux autres témoignages dont nous nous souvenons devant Jules IL A Rome, dans les Stanze et â la Farnésine, nous pourrions encore réserver, même devant le Parnasse, la faculté de pénétration. Les portraits de Raphaël nous font aussitôt rougir de cette méfiance. Sans doute, Raphaël n'a pas la vigueur un peu farouche de Titien. Pensez au Paul III de Naples, et demandez-vous ce que Titien aurait fait de Jules. Mais, dans le dramatique intense du Paul III, je ne vois qu'une supériorité du pinceau, non pas de l'œil. Jules II par Titien eût été plus impressionnant, il n'eût pas été plus lui-même. Raphaël a peint avec sérénité ce que Titien eût peint avec fougue, mais la même chose. Et peut-être, après tout, la supériorité d'effet du Paul III tient-elle au sujet lui-même. Rovere était pétri d'une pâte moins aigre que Farnese. Plus violent, mais moins rusé, il était plus honnête homme. Et ses desseins s'imprégnaient souvent de désintéressement. Raphaël a deviné dans les traits qui s'offraient à lui la noblesse foncière de l'âme, avide sans doute, mais non pour elle-même, peu scrupuleuse sur les moyens, mais pure dans ses intentions. Cet homme peut être odieux, se dit Raphaël, il n'est jamais bas.
Je m'attarde bien ? Je ne prétends pas au catalogue, m.ais à l'impression. Ces deux œuvres restent celles qui procurent la plus forte, en ces Offices. Que d'autres aussi vives ! Elles sont moins puissantes ; aucune ne révèle avec tant d'évidence le génie. Léonard de Vinci, c'est à Paris qu'il faut le voir, si son Annonciation et son Adoration des mages des Offices annoncent déjà tout son charme profond. Fra Angelico, par sa Vierge et son Incoronata, fait trompeîter par ses anges toute sa grâce d'enfant perdu du Trecento. Tant qu'il y aura des cœurs où subsistera un peu de la candeur juvénile, le retable des Offices réjouira le monde : sans nous lasser, avec autant d'assiduité que nous en donnerons à la Vénus d'Urbin, caressons du regard cette œuvre ingénue, d'une tendresse que personne n'eut et ne possédera jamais. Est-ce pour celle-ci que nous aimons Angelico, pour cette fraîcheur que la vie nous fait perdre si vite, et que nous sommes heureux de
reconnaître toujours vivante, si ce n'est vivace, hélas ? A San Marco nous en jugerons.
Ailleurs aussi, à l'Académie, nous réunirons, autour du Printemps, l'œuvre de Botticelli, dont le Magnificat et Y Adoration des mages des Offices ne sont pas les plus célèbres, si, et c'est pour cela qu'il faut les réserver, elles nous prouvent, à côté de l'universel Printemps, l'aisance et la diversité du troublant Sandro.
Andréa del Sarto, représenté aux Offices par la Vierge aux harpies, nous le retrouverons aussi à l'Annunziata, à San Salvi, Filippino à Santa Trinita, Gentile da Fabriano à l'Académie, tant d'autres que nous avons vus à Rome et dans les petites villes, dont les œuvres des Offices nous rappellent nos émotions, ou que nous verrons bientôt à Venise. Je l'ai dit en commençant. Si nous avons couru tout d'abord aux Offices, c'est pour nous jeter dès le premier matin dans latmosphère florentine, nous initier, par un coup d'œil rapide, à un état d'esprit, à des manières que nous étudierons à loisir. Nous sommes un peu l'enfant qui apprend à nager et qui pique une tête sans savoir comment il en sortira. C'est la meilleure méthode de natation, disent les spécialistes. Et je les crois. Il en est de l'art comme de la rivière. Jetons-nous dans les eaux profondes et caressantes ! Peu à peu elles se rangeront sous nos bras cadencés et nous porteront aisémer.t. Permis, dès lors, de nous arrêter où il nous convient, au hasard des rencontres, devant un Giorgione, par exemple, que nous mettrons soigneusement de côté, en vue de Venise ; devant la Flora de Titien, plus voluptueuse celle-là, grâce à ses voiles et aux £eurs qu'elle nous tend ; devant la Vénus de Lorenzo di Credi ; devant les Rosselli qui nous font souvenir de Rome ; devant les Signorelli qui évoquent Rome et Orvieto ; devant Fra Bartolommeo que nous retrouverons aussi ; devant le prodige jamais lassant des nus de Sodoma, dont ce Saint Sébastien est aussi radieux que le Christ à la colonne de Sienne ; et Mantegna, et Corrège, et Costa. Flânons aussi dans les salles des écoles étrangères. Nous y verrons des Français qui n'ont point à rougir, des Rubens dignes d'Anvers, la célèbre Adoration de Hugo van der Goes, bien curieuse, en dehors de son mérite intrinsèque, à mettre en opposition avec la beauté idéale des Toscans ; et usons notre temps enfin dans les salles de dessins où nous étudierons plus spécialement le métier de ceux que nous verrons demciin, dans la salle des antiques, si touchants lorsque nous savons qu'ils servirent de modèles d'étude à tous ceux dont le génie est rassemblé autour
OFFICES, PALAIS VIEUX
d'eux, dans la salle des gemmes où nous prendrons conscience de l'aristocratique, riche et délicate Florence. Attardons-nous donc et revenons. Autrefois, à Rome, je me plaisais à descendre chaque soir au Forum pour le bon ordre de mes sensations. Les Offices peuvent jouer à Florence le même rôle de classement. Leurs salles quittées, nous reviendrons toujours, k chaque instant, passer une heure, vingt minutes quelquefois, et qui seront plus profitables qu'un long et fastidieux examen. Nous les parcourrons comme on regarde une carie où Ion rassemble tout le voyage d'un jour, où Ton relie les incidents les uns aux autres, où l'on donne un seiis général aux émotions fragmentées par les heures.
Les Offices quittés, nous voici jetés sur la place de la Seigneurie cù battit le cœur héroïque de Florence, où continue de briller sa grandeur. Non point toute celle-ci ; nous verrons même que la véritable réside dans l'art de la Renaissance que la loggia dei Lanzi et le Palais Vieux ne connaissent pas. Du moins sa grandeur civique, politique aussi : le p:ilai3 où le gouvernement de la ville délibérait, la loggia d'où il parlait au peuple, puis ici, sous nos pieds, la plaque de bronze marquant l'endroit où s'élevait le bûcher de Savonarole, puis là des statues mémorables, le Marzocco, le lion terrible dont Florence épouvantait les faibles, le David de Michel Ange, symbole magnifique de l'éternel renouveau de la cité. Tout proclame la haute fortune de Florence et nous raconte ses principales vicissitudes.
Nous pouvons choisir, tout en nous laissant conduire, cependant, par les œuvres elles-mêmes. Et la loggia dei Lanzi, après l'hommage rendu aux Offices, à l'art du Quattrocento, la loggia et avec elle le Palais Vieux nous invitent à un retour au Trecento. Ayant pris notion de l'un, nous prendrons notion de l'autre afin de pouvoir, demain, circuler, délestés tout à fait.
La loggia est la dernière œuvre gothique de Florence, comme les OfHces contiennent la fleur du Quattrocento. Il semble que cet art septentrional, avant de mourir, ait voulu justifier ses efforts d'un siècle pour s'introduire sur la terre saturée d'esprit antique. Il vint en Italie avec les Gibelins, et il eut la fortune de rencontrer en Toscane des interprètes comme les Pisani, Arnolfo et Orcagna. Giotto lui-même en tenait. Son œuvre architecturale est aussi
étrangère qu'est nationale son œuvre picturale. Et cependant, si Ton regarde de plus près, on remarque aussitôt que superficielle est, au fond, cette emprise gothique. Cet art est florissant parce que Florence, — et cela peut s'appliquer à toute l'Italie, — est encore trop jeune pour penser par elle-même; elle nourrit aussi d'autres soucis que la \'ictoire de Monte Aperto contre Sienne symbolise. Avant de songer à bâlir selon son cœur, il lui faut affermir celui-ci, établir son hégémonie sur la Toscane avant de dicter sa loi morale. Mais il suffit de regarder ce gothique pour voir qu'il n'est pas solide. Sa timidité est grande. Même dans les églises, comme Santa Croce et Novella, que nous verrons, il hésite, sans franchise, tâtonnant. Giotto seul sera loyal au campanile. Et, cette loggia dei Lanzi, on doit la détailler pour trouver ce gothique. Elle est charmante et pleine de cette noblesse que la main de Florence donnait à tout ce qu'elle touchait. Ce ne sont pas pourtant ses membres qui sont gothiques, mais simplement ses décors. Elle est bâtie selon une géométrie inconnue à l'art du moyen âge qui ne savait pas calculer. Michelet, dans la préface de sa Renaissance, a fortement marqué la {olie du gothique qui montait, montait toujours sans se préoccuper des lois physiques, puis éîayait de contreforts ce qui devait fatalement tomber. J'ai dit ailleurs comment cette conception ascensionnelle se justifiait aux bords du Rhin et de la Seine. J'ai dit aussi, k propos de ce filandreux et incompréhensif bavard de Ruskin, que ce mode de bâtir, tout septentrional, ne pouvait convenir sur les rives ensoleillées du Tibre et de l'Arno. Les Lanzi me donnent une fois de plus raison. La loggia vient à une heure où aucun monument selon l'esprit que Bruneîîesco portera à sa perfection n'est en vue. L'art des Pisani règne en maître. Et la loggia résiste cependant, dans son plan équilatéral d'abord, dans son entablement et dans sa corniche, enfin. Elle a ses arcs et ses piliers qui sont le détail, et non pas la structure qui ne doit rien au gothique. Certains y voient une amorce de la Renaissance. J'y vois plutôt un dernier effort du gothique, le dernier soupir des Gibelins si l'on veut. Pour constituer une prédiction, il faudrait qu'elle ne soit pas seule. Tandis que si l'on admet sa filiation, on lui trouve des sœurs, les églises aussi hésitantes qu'elle, comme impatientes des formes nouvelles qu'elles portent en puissance, et que leurs membres vont puiser aux sources mêmes de la latinité et de la grécité.
Aussi eut-on bien raison de faire de la loggia un musée en plein
Cl. Brogi.
MrsKE DES Offices. — Léox vrd de Vi.xci et Verkocchio : Annonciation.
Cl. Brogi.
Musée des Offices. — Fra Ange:lico : Couronnement de la Vierge.
Cl. Brogi.
Musée des Offices. — Botticelli : le Magnificat.
Cl. Brogi.
Musée des Offices. — Botticelli : l'Adoratiox des Mages.
OFFICES, PALAIS VIEUX
air, elle-même pièce du musée, spécimen parfait et instructif de ce que pouvait de mieux un £irt sans consistance ethnique ni locale. Il était juste d'y faire triompher Benvenuto Cellini et Jean Bologne. Le Persée est universel ; ses tribulations le sont aussi, grâce aux Mémoires de Benvenuto. Il reste si peu d'oeuvres de Cellini, et dont les Mémoires sont encore la meilleure, que nous sommes bien obligés d'en croire l'auteur. Persée ne nous met pas trop en défiance. Œuvre d'orfèvre sans doute, mais surtout dans le piédestal. Le héros est d'une fierté et d'une aisance remarquables. Un peu " bombé " sans doute, en lutteur, mais bien ferme et d'une ligne impeccable. Et puis, le temps et les orages l'ont revêtu d'une patine si chatoyante, aux ombres de jade ! Jean Bologne aspire toujours, lui aussi, à grimper ; ce n'est pas pour rien qu'il vient des Flandres. Descendu à Rome, il s'en retournait, lorsqu'il rencontra, en passant à Florence, un patricien, Vecchietti, qui lui donna à travailler et le présenta au grand-duc. Il avait tant de charme qu'on le garda. Son talent est tout en éclat, en une vigueur qui n'effraie pas, qui fait illusion et ne trouble pas. On éprouve juste ce qu'il faut d'émoi sans trembler. Son Enlèvement des Sabines, cependant, mérite mieux que des réserves. On y trouve plus de vigueur que partout ailleurs :il est la première œuvre après les visitesà Michel Ange et à l'antiquité. Sur la place, la statue du grand-duc Cosme F^ nous dit clairement ce que dix années d'une Florence sans vertu avaient fait de Jean. C'est au pays où furent conçus le Gattamelata et le Colleone que se dressa ce palefrenier.
Au Trecento, vingt-quatre familles seulement jouissaient à Florence du privilège d'ouvrir une loggia au faîte de leur palais. La cité pouvait s'offrir la plus belle. Elle voulut aussi posséder le plus beau palais et la plus haute tour. En 1 298, Amolfo fut chargé de construire le Palais Vieux. Amolfo était né dans la gibeline Pise. Il avait travaillé dans la gibeline et si entièrement gothique Sienne. II avait aussi servi, à Naples, sous les Angevins. Ayant remanié l'église San Giovanni, devenue le Baptistère, ayant tracé les plans et commencé les travaux de la cathédrale aux frais de l'art de la laine, ayant tracé ces plans dans l'esprit de sa jeunesse pisane et de ses travaux siennois et napolitains, et ayant enfin commencé la gothique Santa Croce, Amolfo reçut la mission de dresser le symbole de la liberté communale, et son siège. Cette masse du Palais Vieux, sa posture dans un coin de la place et non au centre, la place en deux parties qui dispersent ainsi l'effort de la foule enragée, les murs
revêches et hargneux, les créneaux en mâchoire pour broyer les révoltés, et la tour assise au bord du toit, prête à se jeter en avant, à sauter à terre pour un pugilat, ce Palais Vieux, qui a tout vu, abrité et caché de l'histoire sanguinaire et merveilleuse de Florence, fera toujours sur tout voyageur l'impression la plus forte, et, instantanément, donnera de ses maîtres l'idée la plus terrible. On n'y bargui= gnait pas, en effet. La fureur populaire y battit, dehors et dedans. On y pendit souvent. Jamais monument plus formidable ne s'est dressé sur place publique. Bien plus effrayant qu'un château fort, son art ne fait qu'ajouter à sa menace. C'est que l'art dit la richesse et la puisseuice de la ville, à côté de son intrépidité et de sa rigueur. Sa noblesse rude est celle que nous prêtons à quelque roi solennel et au poing solide, quelque Charlemagne irrésistible et magnifique. Puissant, il l'était tant, que la Toscane voudra l'imiter pour faire croire à la même vitalité.
Si nous le détaillons pourtant, ou, plutôt, très simplement, si, au lieu de le voir, nous le regardons, l'architecte Arnolfo nous apparaît bien vaincu, c'est-à-dire l'art gothique. Les arcs des Lanzi, nous pouvons encore leur attribuer une importance. Le moyen, ici, de donner aux mâchicoulis une valeur qui ne soie pas purement défensive ? Et les fenêtres sont bien pauvres pour consoler Ruskin ! Aussi est-ce dans cette perspicacité d'Arnolfo que je vois surtout la grandeur de celui-ci ; à moins qu'il ne faille voir dans sa résignation la puissance de l'idée, de la race, de Florence enfin. Le Palais Vieux est né gothique, comme on naît allemand en Alsace... Dès qu'on commence à vivre, on se trouve où le cœur vous met. •Aucune tricherie dans les membres pleins et droits, forts de leur seul poids. Et les rudes bossages de nous annoncer déjà les plus purement florentines oeuvres de la Renaissance. Arnolfo, rien que pour s'être mis au service de l'âme florentine, après tant de travaux où il devait servilement suivre l'idéal du septentrion, se libère aussitôt, et grandit à nos yeux émerveillés. Monument parfait du Guelfisme, c'est-à-dire de l'indépendance communale, le Palais Vieux, avant tout autre, sonne le ralliement florentin, à l'heure même où Giotto, à Assise, trace les ogives de ses fresques entre les ogives de l'église basse, où Dante rêve d'un Guelfisme mitigé qui le conduira à l'exil.
Si nous entrons dans le palais, y trouverons-nous quelque trace de ces sentiments ? Une reproduction du David de Michel Ange, placée dernièrement à l endroit même où la république
OFFICES, PALAIS VIEUX
avait dressé Tœ-avre de son enfant, commande la porte, et lui fait pendant YHercale et Cacus de Bandinelli. Cette antithèse est tout le palais lui-même. Florence juvénile et puissante, Florerce décrépite et dévoyée. Les murs du palais, c'est elle ; ses salles ne le sont plus. Oh ! qu'elles sont riches ! Elles n'avaient pas besoin de l'être lorsque, lors des Pazzi, on pendait, aux fenêtres, l'archevêque de Pise. Quand les grands-ducs, délaissant le palais Medici de Cosme et de Laurent, et même d'Alexandre et de Lorenzaccio, quand les grands-ducs vinrent l'habiter, il fallut bien le rendre somptueux. Que du moins il ne fît plus peur, dedans ! Et Bandinelli agit-il sans y être incité, lorsqu'il lacéra et détruisit complètement la Guerre de Pise dont Michel Ange avait reçu la commande de la république de Soderini et de Machiavel ? Pv'îichel Ange devait disparaître comme tout autre souvenir d'indépendance, il n'y a plus trace, dans le Palais Vieux, des temps heureux, je veux dire des temps de liberté. Il regorge, certes, d'œuvres curieuses, belles aussi ; il est plein d'enseignements, et ses appartements de Léon X et d'Eléonore de Tolède; ses chapelles; la salle du trésor de Cosme F^; ce précieux studio de François, tout récemment retrouvé avec son décor de Poppi, ses panneaux et ses bronzes, d'un effet extraordinaire de fastueux caveau, sans fenêtre aucune qui l'écîaire ; ses fresques diverses que celle de Ghir'.-indajo a peu de peine à éliminer de notre mémoire ; sa salle des Cinq cents qui est riche déjà, mais reste noble et hautaine un peu, tout cela demande à être vu avec soin, retours et regrets. Mais tout cela est si peu lui, lui le redoutable palais dont toutes les pierres parlent d'un âge où la république connut son apogée, l'âge des exils implacables, des haines farouches, l'âge du Marzocco patte levée et grinçant, l'âge de Dante enfin ! Le temps de Benvenuto et de Bianca Capello reste honteux derrière ces pierres-là. Il nous faut, en sortant, toute la grâce de X Enfant au poisson de Verrocchio pour nous réconcilier.
Il avait été rapporté ici de Careggi, cet enfant; les grandsducs ne pouvaient s'en séparer. Et son exil, loin des jardins où fleurit Platon, nous dit d'un seul mot la misère de Florence que gouvernent désormais non plus les prieurs, mais les délégués de Charles-Quint. Il enfouit avec lui, au fond de ce puits qu'est la cour dont on décore en vain les voûtes de grotesques, et les piliers de stucs délicats, il enfouit avec lui tout le Quattrocento; la chanson de l'eau qu'il jette est triste comme le lamento des morts.
Revenu sur la place, je revois alors les murs formidables. La Florence de Dante reparaît, et je me demande comment l'autre, celle de la dynastie médicéenne, put s'accommoder de ces meubleslà. Elle ne craignit pas de se montrer dans le cadre de la liberté communale, sur la scène des factions. Tant de souvenirs ne lui faisaient pas peur, pas même l'ombre errante de Machiavel. Et c'est donc, il faut bien le reconnaître, si douloureusement que l'on ressente l'anéantissement des franchises florentines, l'affaiblissement du peuple des Buondeimonti dans la servitude gibeline, c'est donc que les temps glorieux de Florence étaient révolus. Florence dut sa puissance à sa prospérité, celle-ci à sa finesse et à son adresse. Toutes trois la perdirent. Malheur aux riches ! Convaincus que tout s'achète, ils finissent par se vendre eux-mêmes. Si Florence avait pu être sauvée, ne l'aurait-elle pas été le jour où Machiavel se dévoua à son salut ? J'ai pensé à lui, tout à l'heure, dans ce grand palais, coffre de bois grossier et qui, quand on l'ouvre, se trouve gar-^i d'or et de satin, cercueil de millionnaire où Florence se coucha." J'ai pensé à Machiavel dans cette salle des Cinq cents qui fut bâtie pour abriter le gouvernement dont il élait l'âme. J'ai cherché son ombre dans les mille chambres que les grands-ducs se contenteront d'arranger, tous les remaniements importants ayant été opérés ^^u temps où le Christ était roi de Florence, avec Savonarole pour premier ministre. De ces modifications nous voyons encore aujourd'hui l'essentiel dans les fresques de Vasari, sur les murs de cette salle des Cinq cents, là où Machiavel et son chef nominal Soderini rêvaient de fresques de Michel Ange et de Léonard, la Bataille de Pise lacérée par Bandinelli faisant sa cour et satisfaisant en même temps sa jalousie, la Bataille d'Anghiari disparue probablement dans la même tourmente, à moins que Vasari, car Léonard avait commencé de peindre, n'ait travaillé par-dessus : il en était bien capable, conscient de ses droits à l'inépuisable indulgence de la postérité.
Machiavel et Soderini passèrent ici douze années à essayer de rendre à Florence le goût de la liberté. Et j'aime à voir dans leurs efforts pour réapprendre à Florence le chemin du grand art, de l'art florentin par excellence, celui qui dérivait de la Renaissance, j'aime a y voir l'un de ces mille moyens que les hauts esprits, comme était Machiavel, savent employer pour réveiller la vertu. Le perspicace secrétaire florentin se disait justement que le peupîe de Florence, grâce aux fastes représentés par ces peintures, se retrou-
OFFICES, PALAIS VIEUX
veraittout entier lorsqu'il serait remis dans la voie de Donatello, de Brunellesco et de Ghirlandajo. L'art pervers, si charmant qu'il fût, d'un Botticelli, ne sonnerait, auprès de celui-là, que des heures de décadence. Michel Ange et Léonard vinrent, travaillèrent et partirent. Ce que la flamme ardente du combat quotidien cachait à Machiavel, ils l'avaient vu. Us désespérèrent de Florence. Bandinelli leur donna raison.
Nous avons l'habitude de juger Machiavel exclusivement comme un écrivain de génie. Son Prince nous a toujours trompés sur lui. Et nous n'avons même pas voulu, ébloui par le chef-d'œuvre, remarquer son Discours sur Tite-Live. En des hommes comme celui-là, l'œuvre littéraire n'est pas le principal. Lorsque l'homme d'action prend la plume, c'est bien plus pour lui-même que pour les générations. C'est afin de faire son bilan, celui de ses contemporains, et d'éclairer soi-même ou ses enfants sur l'avenir. Si l'on veut comprendre le Prince, il faut de toute nécessité savoir à quel moment de la vie de Machiavel il fut écrit. Pendant douze ans, derrière Soderini dont il tirait les ficelles, Machiavel a été le véritable maître de Florence. Il a réalisé ce miracle, au lendemain de Savonarole, pendant l'invasion étrangère, après l'expulsion des prestigieux Medici, alors que l'Espagne guette la proie, que les Medici sont aux portes, forts de leur nom et de leur gloire autant que de leur richesse, il a réussi à maintenir la liberté communale des ancêtres. Ah ! que Dante eût été fier de lui ! Son activité est sans seconde. Il est partout, au Palais Vieux où il rédige et inspire ; aux cours étrangères, auprès des dieux du jour, comme Borgia, où il négocie ; il est même aux armées, où il dirige le siège de Pise qu'il réussit à prendre enfin, et à laquelle il rend ses franchises, comme si cette guerre de quinze ans n'avait pas duré ! Et comment arrive-t-il à cela ? En obtenant de cette république de bourgeois riches qu'était Florence, ce que les riches bourgeois aiment le moins à donner, non pas leur argent peut-être, mais leur sang. Machiavel obtint de Florence non pas des ducats pour payer une armée, mais cette armée elle-même. Il demanda la levée des citoyens, c'est-à-dire ce qui avait fait la force de la Rome de Tite- Live qu'il étudiait. De tous les tours de force de Machiavel, voilà le plus prodigieux ; lui seul prouverait son génie.
Mais que d'autres témoignages encore ! Pise réduite, Florence croit tout gagné. Sa vanité satisfaite, elle s'admire et ne bouge plus. En vain Machiavel la supplie de prendre parti entre Jules II et
les adversaires de celui-ci. Qu'elle choisisse, Jules ou Louis, mais qu'elle marche ! Machiavel est pour Louis, mais n'importe ! Si on est pour Jules, cela vaudra encore mieux que de n'être pour personne. Florence crut pouvoir jouer encore son jeu du temps de Charles Viîl; Jules ne lui pardonna pas sa réserve. Le cardinal Jean de Medici, le futur Léon X, et son frère Julien, duc de Nemours, celui qui doit son immortalité à Michel Ange, sous le nom de Pensicro, résident auprès de Jules, et ils demandent au pape de leur faire rendre ' leur bien ". Jules encourage contre Soderini un complot d'assassinat, qui échoue. Alors Louis XII demande à F lorence d'envahir avec lui les Etats de l'Eglise. Florence, piquée au vif par le complot, va-t-elle se décider ? Machiavel l'espère et y pousse. En vain. La bataille de Ravenne donne raison à Machiavel, qui essaie encore de galvaniser Florence. Tout ce que Soderini sait faire, c'est d'ofirir sa démission. Florence, ce jour-là, se réveille un peu. Elle repousse la démission, et Machiavel se met à la tête des troupes. Il était trop tard. L'Espagne est là, maintenant. Et Jean et Julien rentrent à Florence, comm*; Louis XVIII à Paris, dans les fourgons de l'étranger.
Soderini parti en exil, Machiavel se retira paisiblement aux environs de Florence, et on le respectait tant, qu'il venait à la ville vaquer librement à ses affaires. Cependant, un complot ayaiit été ourdi contre les Medici, il y fut impliqué. Mis à la torture, il n'avoua rien. " La chaîne aux pieds, six tours de corde aux épaules, mangé de vermine ", Machiavel faiblit cependant : il supplia Medici qui, satisfait de l'avoir humilié, lui rendit la liberté. Il se retira dans sa petite maison de San Casciano où il s'abandonnait avec rage à une vie turpide, faisant sa partie au cabaret avec le boucher et le meunier, et criant : " Je me vautre dans la fange pour voir si la boue, à force d'être foulée aux pieds, ne se sentira pas un peu de honte ! ". Pauvre grand cœur désespéré ! La belle colère contre soi-même ! Et c'est alors qu'il écrit cet admirable Discours sur Tite- Live, si serein et si noble, d'une clairvoyance politique jamais égalée.
Un jour pourtant, un rayon luit dans le cabaret où Machiavel aimait à se rabaisser pour se donner du cœur. Son ami Vettori, ambassadeur de Florence auprès du Saint-Siège, lui écrit pour lui demander son avis sur les événements. D'après la lettre, impossible de s'y tromper, Léon X est derrière Vettori. Machiavel sait la préférence du Medici, c'est-à-dire l'alliance espagnole qui a valu à sa famille Florence, et à lui la tiare. Et quel réconfort
OFFICES, PALAIS VIEUX
pour son âme si blessée de voir qu'on vient chercher sa lumière ! Qu'il parle selon le cœur de Léon et le voilà qui rentre dans la vie, qui reprend ses postes, exerce son esprit au profit de la patrie pour laquelle il s'est tant dépensé. L'homme d'action va rentrer dans la lutte... Un mot de sa plume complaisante, une fois, et il triomphe. Et il répond : " Prenez garde au Catholique! Ce qu'il faut à l'Italie, c'est l'appui de la France ". En vain Vettori et Léon insistent. Comme Caton, Machiavel répète inlassablement son Delendus. Et, si Léon, ne pouvant le convaincre, essaie de se faire conseiller la chère neutralité, Machiavel n'a pas assez de fouets pour le cingler. Il termine en prédisant que l'Eglise sera la première victime des haines qu'elle aura suscitées, en prédisant la lulte et l'exil d'un pape futur :1e sort de Clément VII des Medici prouve à la postérité qu'il eut raison.
La grande honnêteté de Machiavel éclate ici tout autant que sa perspicacité. Or le Prince est de ce moment-là. Et dès lors, nous devons y ^^oir non pas un traité, mais de l'histoire. Sous couleur de nous dire ce qu'il faut feiire, Machiavel nous dit bien plutôt ce qu'on fait. Il ne donne pas des conseils, mais consigne des faits accomplis. La forme didactique n'est qu'un procédé littéraire de précaution. Et sa dédicace aux Medici n'est pas la platitude qu'on a voulu voir, mais au contraire l'hommage le plus vert que l'on puisse asséner. Voilà, dit-il, ce que vous avez fait, vous qui par deux fois avez étouffé la république. En me lisant, la postérité ne devinera pas l'avenir ; en maudissant mon Prince elle ne vouera pas à l'exécration l'homme de génie improbable de demain ; mais elle se retournera vers vous, que je nomme afin qu'elle ne s'y trompe, afin de jeter enfin à votre face toute sa mcJédiction.
De quelle époque date ce buste de Machiavel que l'on voit au Bargello, tête lippue et lasse, yeux dévorants, front lourd et sillonné, visage terrifiant de soucis et de puissemce? Je l'aimerais, plutôt que du temps du Prince, du temps de la guerre de Pise. Cet homme sortait de voir le bûcher de Savonarole, il avait traversé l'hystérie mystique où Florence perdait tout ce qui faisait sa gloire : la raison et le sens de la beauté. Un sinistre fou la conduisait à l'abîme. La peur d'Alexandre VI la sauva, et Machiavel, pendant douze ans, tient la barre de la barque florentine en perdition. Combien ces murs du Palais Vieux conviennent à cet infrangible génie ! Ils sont l'enveloppe même de son âme, et ce sont des pierres de ces murs que semble ré le buste du Bargello.
Ayant forcé, dès ce premier jour, le cœur même de Florence, ayant pris conscience, aux Offices de sa floraison, au Palais Vieux de son éclosion et de sa force, ayant aperçu, grâce à Machiavel, son âme subtilement ardente, nous pouvons maintenant l'analyser et essayer de la peindre.