DEUXIÈME JOURNÉE SUR LES MARCHES DU CIMETIÈRE
Chartreuse, San Miniato.
MONTONS à San Miniato. Déjà ? C'est que nous y monterons plus d'une fois, sans le dire. Et même, hier soir, après notre visite aux Ofl&ces et au Palais Vieux il m'a bien semblé vous voir. Madame, héler le tramway du viale dei Colli. Et vous avez eu bien raison. Je ne me permettrai jamais de vous accompagner plus d'une fois par jour. Ce matin, je vous ai laissée retourner aux Offices sans vous importuner. Votre goût très sûr vous conduit où il faut et comme il faut. Et votre fantaisie a autant de droits, si ce n'est plus, que votre goût. Qu'il est raisonnable, d'ailleurs, après une matinée passée à courir les églises et un commencement d'aprèsmidi employé à une visite d'une heure dans un musée, qu'il est raisonnable de choisir, pour le thé, cette place Michel Ange, devant Florence à vos pieds, et ses collines devant vos yeux ! Du haut de cette raontafgne qui sépare l'Eraa de l'Arno, Florence se découvre mieux que de tout autre sommet, même plus glorieux : c'est à Fiesole que je pense. Si elle possède une renommée légitime grâce à son site paiîiculier et à ses agréments intrinsèques, Fiesole, en tant
que voisine curieuse, a un peu usurpe', à la faveur de son nom aussi harmonieux que célèbre, les mérites qui reviennent plus légitimement à San Mmiato. Fiesole, en réalité, est trop loin et trop en arrière de Florence pour qu'on puisse, de ses fenêtres, bien embrasser la ville. Florence dessine un triangle dont la rive droite de l'Arno est la base. San Miniato se dresse à pic au-dessus de la rive gauche. On tient donc, de ses hauteurs, Florence socs sa main, tout entière, ainsi que nous laiions faire aujourd'hui où nous semblons ne commencer notre journée, déjà si pleine pourtant, qu'en cet instcint où grincent, le long de Santa Maria del Fiore, les fils du trolley dont la force cachée nous entraine.
Bien subtile aussi cette force qui dirige des voitures sur rails dans les vieilles rues de Florence. Il semble que les murs ne s'écarteront jamais assez pom* livrer le passage. Via del Proconsolo, via Ghibellina et les entours de Santa Croce que nous traversons, peuvent passer pour non pas les plus anciennes voies peut-être, les plus caractéristiques du moins, depuis la destruction du Mercato Vecchio, de la vieille Florence. Hauts palais, d'autant plus hauts qu'ils peuvent se donner la main, avec leurs toits proéminents comme des marquises, le toit toscan si caractéristique qui fait reconnaître la maison florentine où qu'elle se cache, le toit toscan, " souvenir étrusque sans doute, fruit de la tradition, et dont les urnes trouvées dans les tombeaux de Chiusi et de Volterra nous ont donné le modèle. Eglises comptant parmi les premières de Florence, comme cette respectable Badia qu'Arnolfo construisit gothique, et que le XVII" siècle saccagea. Et voici les quais de l'Arno, le pont deiie Grazie que l'on traverse pour longer la rive gauche jusqu'à la barrière San Niccolo où commence le circuit grâce auquel on va gravir la montagne. Ce fut lorsque Florence devint capitale de l'Italie unifiée à laquelle il ne manquait plus que Rome, que cette promenade du viale fut tracée. Depuis, les villas se sont élevées, du côté de la vallée principalement, l'aspect de la ville jouissant d'un irrésistible charme. Ceux qui roulent ne voient pas celle-ci ; les jardins la leur cachent, jardins enchanteurs, quelquerois somptueux. Les verdures touffues de l'Italie septentrionale se retrouvent su: ces pentes, unies à la débauche florale des villas romaines et napolitaines. La grasse Toscane, et la rictie, se résument le long du viale comme autrefois à Careggi. Sous une véritable voûte de verdure, le long des roches revêtues de Herre, le tramv/ay monte toujours, regardant les bosquets de camélias et les maisons claires.
CHARTREUSE, SAN MINIATO
Ainsi, sur les pentes de Fiesole et du Morello, les humanistes Politien, Poggio et tant d'autres, recherchaient la fraîcheur et la tendresse. Pourquoi dédaignèrent-ils San Miniato aux aspects plus frais et plus complets ? C'est que, au point culminant, encore fermé de murs, s'élevait la forteresse, celle que Michel Ange arma, Buonarotti s'étant fait ingénieur militaire après avoir été sculpteur, peintre, architecte.
Les abords de San Miniato n'étaient pas sûrs. Ils étaient destinés aux assauts et non pas au repos. Et les grands-ducs avaient intérêt à conserver leur terreur. Si San Miniato voit bien Florence, Florence voit de partout San Miniato. Il forme, au printemps, le charme de ses yeux par le socle de îilas en fleur qu'il présente à toutes les fenêtres de la ville. Et les murs des jardins Boboli, ces jardins du palais Pitti, escaladent la montagne au couchant. Le désert, pour la sécurité et la prudence, dura jusqu'aux jours pacifiques de l'unité.
Cette beauté des parterres et des quinconces est telle que, arrivé à la place Michel Ange, je n'ai pas eu le courage de descendre. Cette place est au centre de la colline, au sommet où trône l'église, où tournent les restes des vieux remparts. Le viale montait à droite, il descend maintenant à gauche, le long de la même fertililé. Et j'ai continué, résolu à épuiser ce charme au bout duquel le grand palais de Poggio- Impériale, à l'extrémité d'une avenue solennelle, marque l'arrêt. Je continue encore et cependant; à vingt minutes de là, en effet, dans un paysage plus resserré, au confluent de deux vallées, celle de l'Ema et celle du Grève, sur un pic haut de plus de cent mètres, la chartreuse d'Ema surveille les chemins. Le cloître en est célèbre. Il n'y a pas une devanture florentine qui n'offre à admirer ses arcades autour de son jardin, et son puits central où s'accoude l'obligatoire moine à longue barbe. Et l'on va vers la chartreuse, l'esprit plein de grâces et de douces paresses. Une véritable citadelle vous accueille. Murs roux et sans fenêtres, presque, de hausser encore le pic qui les supporte et qu'ils terminent. On entre par une vraie poterne, bientôt doublée d'une autre. Le couvent du moyen âge était un château fort dont l'abbé était le seigneur très laïque. Le moine devait se défendre tout comme un baron ou un comte, qu'il était strictement. Le Florentin Niccoîo Acciaioli, qui fonda la chartreuse, était fort riche. Il faisait fortune auprès de Jeanne de Naples. Prudent, craignant la confiscaticn, il " plaçait " ses bénéfices en terre
toscane, et, pour plus de sûreté, il en confiait la garde aux religieux. Ceux-ci vivaient grassement du grand marchand dont les descendants, passés en Orient, accrurent l'héritage, et continuèrent les libéralités prévoyantes. Leur fortune, cependant, sombra lors de la prise de la Grèce par les Turcs. Et les moines restèrent au couvent, veillant par reconnaissance sur les cendres de la famille Acciaioli qu'ils montrent encore aujourd'hui. Ils y vivent toujours, quelquesuns du moins, grâce à la souplesse des lois qui interdisent les congrégations et laissent subsister les congréganistes. Ceux-ci, prudents, vivotent clairsemés dans d'immenses casernes, et y exercent l'industrie de ciceroni et, particulièrement ici, le commerce de la parfumerie. La pharmacie, charmante avec ses vieux pots aux senteurs fanées, aux décors vivaces, débite des eaux de toilette et des savons. Et le moine obséquieux et brave homme, après avoir vendu ses flacons, nous invite à le suivre dans l'église.
Les églises, de vrais- je dire. C'est un dédale de chapelles où l'on tourne sans onction. Le XVîP siècle est le seul coupable. Le monument, du XIV^ siècle, n'est pas responsable des outrages qu'on lui fit subir ; le voyageur ne l'est pas davantage de l'injure que lui inflige le contraste des choses. Le couvent est noble et hardi, rude, guerrier, ascétique aussi dans ses abords et dans sa construction. Dans son décor intérieur, le primitif ou le surajouté, celui que je vois enfin, il est mignard, voluptueux et mondain à l'extrême. Jamais comme ici, je n'ai éprouvé la sensation de frivolité que procure une église du XVII' siècle. Entre ces chapelles et des salons il n'y a guère de différence, d'autant moins marquée que les chapelles, au lieu d'être réunies à la nef principale, en sont complètement séparées par des murs pleins. On n'y pénètre que par des portes basses, comme dans des chambres flanquant la galerie des fêtes. Elles sont proprement les petits salons du grand. Et quelle discrétion dans l'appareil religieux ! Autels et insignes de la foi se voient à peine. Les tableaux désordonnés, ces oeuvres du xvil« siècle tant vues à Rome et à Naples, aident à l'effet salonnier. Cela manque de canapés, mais c'est tout. Murs recouverts de marbres mulricolores, voûtes rondes et percées au centre pour la lumière, œils-de-bœuf, réduits discrets, pavements historiés, portes sculptées à plein bois, le vieux moine montre tout cela sans tristesse. Les abbés de Niccolo Acciaioli et de ses enfants pouvaient défendre leurs maîtres qui les traitaient en gentilshommes.
ici encore, comme au Palais Vieux, le gothique florentin a dû
La Chartreuse d'Em.
Cl. Brogi.
La Chartreuse d'Ema : le Cloître.
UINZE JOURS A FLORENXE.
La Chartreuse d'Ema : les Stalles
Cl. Brogi.
La Chartreuse d'Ema : Maître- Autel.
Cl. Brosi.
QUINZr JOURS A FLORENCE.
CHARTREUSE, SAN MINIATO
céder la place. Hélas ! la Renaissance ne le remplaça pas comme elle fit au Dôme d' Arnolfo. Et, du temps d'Orcagna que l'on croit le constructeur primitif, ne subsiste guère d'intacte que la crypte où les Acciaioli gisent sous la pierre, de belles dalles où l'image des riches négociants est tracée. Peut-on dire : ci-gît l'aube florentine ? Mais l'aube c'est déjà le jour qu'elle annonce semblable à elle. Et le jour florentin, son soleil radieux s'appellent le Quattrocento. Rendons aujourd'hui, hâtons-nous de rendre ce qui leur est dû à ces vieux marchands du temps de Giotlo et de Dante, des premiers Medici, le grand-père et le père de Cosme, qui tous ensemble préparèrent la miraculeuse fortune de Florence en fondant celle de leur famille. Ces Acciaioli, on les trouve dans les fastes florentins, lorsque, rageusement guelfe, après la leçon sans autre efficace que l'acharnement à la résistance, après la leçon de Monte Aperto, Florence se développe et assied sa primauté. Niccolo s'en alla à Naples chercher fortune, exilé à son tour de bête. Il avait pressenti le nouvel idéal. Et s'il se coucha dans un tombeau gibelin, il laissa du moins sa ville suivre sa destinée guelfe. Lui aussi pourtant, par un obscur instinct, remontait à la source florentine, lorsqu'il dirigeait ses enfants vers les rives d'Achaïe. Lui aussi, le descendant des Etrusques, grimpait le long de la chaîne pour ressaisir le premier anneau. La Grèce, Florence la possédait dans son sein. Elle n'avait qu'à creuser le sol et à réveiller son cœur pour la faire renaître. Aux stériles efforts d' Arnolfo et d'Orcagna, si admirables qu'ils soient, elle va opposer bientôt le renouveau de Brunellesco et de Donatello, auquel Ghiberti lui-même participera, en dépit de ses attaches avec ce gothique impuissant. A la loggia dei Lanzi, je voyais le gothique bien faible et superficiel. Ici je le vois à peine né et déjà couché au tombeau. Sous la pierre d' Acciaioli dort éternellement la Florence que connut Giotto et que Dante emporte dans son exil, la Florence gibeline et gothique enfin. Elle était belle à sa façon, elle était touchante surtout, comme tout ce qui se cherche, travaille et s'exprime sincèrement. Le poids sur ces Acciaioli de l'art des grands-ducs, est outrageux. Ils ne méritaient pas tant. Le gothique non plus, auquel sont dues certaines œuvres comme le campanile et le tabernacle d'Orcagna. Aussi devons-nous être frappés davantage de son échec final. Il a fleuri autour de Monte Aperto et il a disparu dès que les Guelfes redevinrent les maîtres à Florence. Nous n'avons plus qu'à savoir si, avant lui,
existait un art plus purement florentin, ethnique pour ainsi dire, donnant une main au passé latin et tendant l'autre à la Renaissance, un art que le gothique étouffa et qui reparut triomphant avec Brunellesco. C'est à San Miniato que nous le saurons.
J'ai repris le trolley qui m'a porté au pied même des vieux murs de la citadelle où l'église de San Miniato est enfermée. Un jardin serpente jusqu'à la poterne. On pénètre sous la voûte, on passe, et une large esplanade s'étend, que borne d'un côté le noble et gracieux édihce, la vieille basilique chrétienne dont la façade brille comme la façade du Dôme de Prato ou celle de Novella. Incrustée de marbres blancs et noirs eJternés, son joli fronton léger au-dessus de la porte, elle rit, joyeuse de sa vie nouvelle, de sa trouvciille si purement personnelle à laquelle on a donné le nom de roman bien plus pour sa date concordante que pour sa ressemblance. Elle est d'un éclat charmant, qui n'a d'égal à Florence même que San Giovanni ou le Baptistère. Nous verrons celui-ci demain, nous n'y verrons pas davantage qu'à San Miniato où Florence, au XI« siècle, bien avant le gothique par conséquent, avait trouvé une expression particulière de son âme propre. Lorsque la Renaissance voudra faire revivre le génie des ancê-res, c'est naturellement vers San Miniato qu'elle lèvera les yeux ; elle pourra s'y mirer avec complaisance et s'y reconnaître. Et combien mieux encore devait-elle tressaillir lorsqu'elle pénétrait dans l'église, la pure basilique des âges les plus lointains ! Lorsqu'on songe que cette façade et cette nef datent du XI» siècle, on ne peut pas ne pas déplorer l'invasion gibeline qui faussa pour des siècles le génie florentin. Celui-ci était là, sous cette charpente, entre ces colonnes, le long de ces murs pleins, qui ressuscitaient la Rome des ancêtres et peut-être aussi cette Etrurie plus proche encore. Il est impossible de dire l'émotion qui se dégage de cette basilique, si harmonieuse dans la nature où l'Arno roule ses eaux jaunes, face à ces collines arrondies, molles et douces qui contemplent sa simplicité : le génie latin dure ici avec toute sa fermeté. Dès qu'elle peut parler, Florence se sert des mots de ses pères, et elle le fait tout de suite dans ce tour élégant et ferme qui sera toujours le sien.
La Renaissance, à San Miniato, se trouvera donc tout de suite chez elle. Michelozzo y élèvera uiiC chapelle en l'honneur de Pierre de isîédicis, et qui sera elle-même une petite basilique voûtée, charmeuite d'effet et de convenance. Antonio RosselKno enfin y dressera son tombeau du cardinal de Portugal, le chef-d'œuvre du genre, et
CHARTREUSE, SAN MINIATO
copié tant de fois, par Rossellino lui-mêiïîe entre autres, à Naples, pour le tombeau de Marie d'Aragon. Desiderio sans doute avait fourni le modèle, en dressant à Santa Crcce le tombeau de Marzuppini. Mais Rossellino y ajoute un charme de plus par la tendresse souriante et frcdche de ses angelots. Desiderio, nous l'en estimerons peut-être davantage, et nous lui devons une émotion plus haute, Desiderio gardait encore un peu du hautain Donatelio. Rossellino dépouille toute morgue en laveur des grâces seules, et qui nous enchantent. Le brillant gracieux de ce décor incomparable, la vénusté des figures et jusqu'aux caresses des draperies vibrent d'innocence et de jeunesse. Je n'ai pas à décrire ce tombeau. Son détail n'est pas ce qui importe ici, mais son ensemble, la chapelle tout entière, et qui vient dans cette basilique antique l'épouser si étroitement. Jamais lemot '* convenance "n'a pu être employé plus strictement qu'ici où la mort reprend, que dis-je ! conserve toute la sérénité antique. Et le prodige fut qu'elle put ainsi retrouver ce caractère après l'invasion gothique, après les terreurs farouches de Savonarole.
Combien Florence se sent renaître sur son chemin un instant quitté ! Dans la basilique latine, la Renaissance proclame sa joie d'être chez elle, la joie de l'enfant qui reprend la tradition paternelle. Lorsque le Gibelin, sous les espèces de Charles-Quint, redeviendra le maître de Florence et y mettra ses agents les grands-ducs, ce seront les décors de la Chartreuse qui l'emporteront, et Florence ne comptera plus pour originale dans le monde. Elle ne comptera plus que comme une unité dans le néant pompeux du baroque qui, s'il ne la salit guère, l'empêche au moins de produire encore.
San Miniato connut la fortune d'être respectée par le baroque. Elle nous dit hautement que, avant le gothique, Florence savait parler, qu'elle retrouva sa voix un instant voilée et que, en fin de compte, le gothique, en dépit de ses savantes harmonies, ne fit qu'interrompre la chanson. Nous entendrons bientôt, dans Florence même, le plus beau couplet.
Et me voici donc, cette année encore, ainsi que je le fais à chacun de mes passages, assis sur les marches du petit cimetière qui descend la colline devant San Miniato. Et chaque fois je retrouve l'émotion première, celle que j'éprouvai lorsque je " découvris pour mon compte ce lieu éloquent. Les marches de la basilique julienne au Forum romain, et ces marches du cimetière de San Miniato sont pour moi les pierres sacrées où je viens chaque année chercher un peu d'idéal bonheur. Toutes deux sont sépulcrales,
mais un sépulcre si riche de vie, si plein de tout ce que j'aime et de ce qui donne, à un être pensant, quelque raison de vivre, que je ne puis me lasser de leur soutien funèbre et reviviscent. Les morts du Forum, je les connais tous et les appelle. Ils répondent, troupe héroïque de mes pères spirituels. De ceux-ci, je ne connais aucun nommément, et ils ne me parlent pas moins. Ils sont la foule cuionyme de Florence, celle qui créa la grande ville héritière véritable d'Athènes et de Rome. Il est récent, ce petit cimetière, je le sais, et si les tombes s'ouvraient, il n'en sortirait aucune ombre, bien plutôt des squelettes encore intacts. Mais si jamais la mort crée l'égalité, c'est bien ici où les plus récents cadavres plongent aussitôt dans le temps et y rejoignent leurs ancêtres. Jamais je n'ai déchiffré les inscriptions des pierres funéraires, j'y verrais, je le sais, tel ou tel nom d'étranger, mais d'un Français ou d'un Slave qui a voulu dormir en face de la ville qui lui donna les seuls bonheurs qu'il ait goûtés, et qui jouissait d'une âme égale, par son aspiration, à celle d'un contemporain d'Alberti et de Poîitien. Pour reposer ici, il faut être Florentin, et je veux ardemment, si ce n'est le même sommeil que trop d'attaches m'interdisent, du moins la communion d'un instcint avec ceux dont j'excuse si bien la volonté dernière. Gésir à San Miniato, quel hommage d'amour respectueux à rendre à Florence! Du pied de la basilique au décor Renaissémce, les fleurs des tombes plates, humbles comme il convient, tendent leurs gerbes pour fêler le culte professé par les morts qu'elles ombrent. Elles les tendent à Florence qui lève vers leur allégresse les bras de ses tours, et s'offre nuit et jour au souvenir fervent, immortel comme sa gloire.
En bas l'Arno trace sa ligne droite et jaune, bordant la ville sans la ceindre. Le Ponte Vecchio, au couchant, plie sous le poids de ses maisons, cabanes multicolores comme les parures qu'elles débitent. Au loin, les Cascine, basses, tirent leurs petites verdures, prolongeant la ville entre l'Arno et le Mugnone. En face, les collines diverses que le Morello commande. A droite Fiescle et ses villas semblables aux taches blanches et roses des fleurs qui trouent le feuillage d'un bouquet. Pourra-î-on jamais exprimer la richesse sobre et douce d'une telle vallée ? On peut chercher une trace quelconque de rudesse ou d'exubérance. En vain. V^ingt fois, j ai exploré ces cimes et ces croupes. Jamais je n'ai pu y trouver quoi que ce fût de sévère ou d'excessif. Le Morello lui-même est infléchi et sa pointe n'est qu'une bosse bien ronde. Un cirque ni
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Cl. Brogi.
San ^Iiniato : Tombeau du Cardinal de Portugal, par Ant. Rossellino.
Cl. Brogi.
San Miniato. — Cathédrale : la I'açade.
QUINZE JOIRS A FLORENCE.
CHARTREUSE. SAN MINIATO
trop large, ni trop resserré, à rhémicycle mollement étendu, qui monte avec tranquillité, et sans paresse aussi. Ou", et c'est le gréuid miracle, en vain aussi, après avoir cherché la violence et l'excès, on chercherait la fadeur. Le paysage est doux mais non alangui, étendu mais non couché, pacifique et non pas renonçant. D'une force calme, assurée, qui a confiance en soi sans jamais menacer. La même mesure se voit aussi dans les verdures, ni trop touffues, ni trop rares, dans les rochers ni trop revêtus de parasites, ni trop nus, ni trop roux ni trop verts, et les maisons des hommes eux-mêmes ont su garder entre elles les distances discrètes, propices à la gaieté et à l'harmonie. Sur cette terre d'Italie, j'éii déjà vu bien des paysages magnifiques. Les uns étaient cahotés, comme à San Gimignano, et inspiraient le sentiment de la nature dans toute sa puissance terrible. Les autres étaient ordonnés, comme à Naples, et donnaient le sentiment de la grandeur majestueuse et parfaite. D'autres encore, du haut de Bergame, opposaient merveilleusement la plaine mouvante et plantureuse aux montagnes immuables et infécondes. Et la mer des lagunes à Venise soupire toute la fatigue de la vieille terre. Du haut de San Miniato seulement, on peut jouir d'un spectacle aussi délicat dans l'aisance modérée et grande à la fois, le spectacle d'une éternelle maturité. Les lignes ne s'enchevêtrent pas, mais s'emboîtent. Hles se succèdent sans usurper. Chaque chose a pris sa place, et la meilleure pour elle et pour nous. Il n'est pas jusqu'à la plaine de l'Arno, au couchant, qui ne se perde vite au tournant du fleuve, juste assez longue pour satisfaire la plénitude, juste assez courte pour ne pas fatiguer par son prolongement. Je m'étonnais autrefois, à San Gimignano, que Dante ait pu monter ici sans en rapporter une joie ineffaçable. Il regardait trop son cœur, et écoutait trop battre celui de Béatrice et celui des factions. Et je suis bien sûr que les Arnolfo et les Orcagna ne vinrent pas à San Miniato. Giottoseul, peut-être, de son temps, grimpa jusqu'ici; il y prit la sérénité et la justesse de son sentiment. Mais toute la cohorte que conduisent Brunellesco, Donatello et Masaccio y passèrent leurs soirs comme nous y passons les nôtres. Et c'est ici, entre San Miniato etles collines mouvantes, qu'ils retrouvèrent le sentiment exact du génie florentin.
Le spectacle de Florence, vers laquelle nous baissons maintenant les yeux, suffirait à mciintenir leur cœur héroïque, plein d'orgueil fécond. Entre le fleuve qui la borde sans l'étreindre et les morts qui la veillent sans lui peser, la ville coupe les lignes nettes de
son triangle, nettes comme étaient son esprit et son âme. Solide sur la base du fleuve, elle lance sa pointe vers Fier.ole d'où un jour elle descendit. Et dans ce triangle s'inscrit la ville entière, sauf le quartier d'Oltrarno que les verdures des jardins Boboli cachent opportunément à nos yeux. Ce que nous voyons est moins fourni sans doute que ce qu'on voyait autrefois. Florence compta jusqu'à trois cents tours, dit-on. Elle en compte deux aujourd'hui, celle du Palais Vieux et celle de Bargello, qui nous sufi&sent pour redresser les autres. Ajoutons quelques clochers comme ceux de Santa Croce, de Novella, le campanile aussi ; et nous aurons toutes les flèches de Florence. Nous n'avons plus les aigres sommets des discordes. Mais nous avons toujours les savoureuses rondeurs des temps réconciliés. Voici la coupole du Baptistère roman et celle de San Lorenzo où reposent les Medici, où repose l'âme tout entière de Michel Ange, si Santa Croce relient ses cendres. Mais voici surtout, voici seule, peut-on dire à la leitre, car les autres on les voit et celle-ci on la regarde, voici seule la coupole du Dôme, la coupole de Brunellesco. N'y aurait-il qu'elle dans un paysage indiftérent, qu'elle suffirait à le passionner. Combien d'heures ai-je passé à la regaider, depuis tant d'années, sans jamais la quiLler qu a regret, toujours impatient de revenir la revoir ? Pendant ses séjours à Florence, Michel Ange s'asseyait chaque rois sur un banc, que l'on montre encore, place du Dôme, et restait en extase devant l'œuvre de Brunellesco. Lui seul pouvait essayer de la surpasser, et il y parvint. •' La coupole de Saint-Pierre jouit d'une plénitude majestueuse qu'il était donné au seul Michel Ange d'atteindre. Elle est non pas un chef-d'œuvre, mais le chef-d'œuvre. Le tambour qui la supporte signerait à lui seul le génie ; le concevoir pour porter le fléchissement des lignes, le jeter comme un défi tranquille, suffirait a zà maîtrise. Michel Ange a encore ajouté ces lignes elles-mêmes, différentes de celles inventées par Brunellesco et qui donnent plus de stabilité visuelle sans ajouter du poids. Oui, le dôme de Saint- Pierre est plus absolument beau, de la beauté achevée, complète, dont il atteint les limites. Mais il est plus beau comme est plus beau un Raphaël auprès d'un Léonard, comme est plus belle une fugue de Bach auprès d'une sonate de Mozart. Il est beau dans le temps et dans l'espace.
Le Dôme de Brunellesco est beau dans l'humanité. Il npus
charme et nous attendrit, il nous parle au cœur. Svelte, élancé, ses
arêtes de pierre coupant ses tuiles rougeâtres, sa lanterne si tran-
CHARTREUSE, SAN MINIATO
quille et légère, il tourne sur les nuages comme un jeune dieu qui se repose. Nous le voyons berçant ses formes rebondissantes et vives. Et surtout nous voyons ce petit jet resserré, cette contraction légère de la taille, aux deux tiers à peu près de sa montée, au moment où il se décide à s'incliner pour se rejoindre. Jusque-là, il monte et tourne, tendre, gai, calme pourtant. Ici, à ce point que Brunellesco devine si juste, il se brise un peu, tend les hanches et hausse les reins. Le mouvement est brusque, et il reste aisé. Il est sec, et il reste doux. Une telle cassure a pu être rêvée sans crainte ! Quelle jeunesse dans ce pli sec de la ligne, dans cette décision vers l'étreinte ! L'allégresse fraîche, nouvelle, presque gamine de ce coup de pouce respire tout le cœur du Quattrocento. Il en proclame la verdeur, la félicité impertinente de retrouver l'expression même de la race hardie. Michel Ange est la fin de ce recommencement. Il est la maturité de cette seconde enfance. Et c'est celle-ci que nous adorons, comme nous l'adorons en la phalange des peintres, Lippi, Ghirlandajo, des sculpteurs, Donatello, Verrochio, et tous les autres. Une fraîcheur d'âme qui cédera la place à une raison dont l'épanouissement ne retrouvera pas l'innocence première. Nous aimons ce Dcme comme nous préférons le bouton à la rose ouverte. Et la brisure des arêtes blanches nous ravit comme un caprice d'adolescent. Elle donne à l'œuvre de Brunellesco ra signification la plus charmante, d'un défi naïf vraiment, l'œuvre du plus candide, ce qui ne l'empêchait pas d'être le plus fin et le plus subtil, des enfants de la divine cité. '^
Le soir tombe, et je suis encore là, parmi les lilas du cimetière, à me pénétrer de l'harmonie qui s'élance de tous les peints de l'horizon. Je ne sais, mais il me semble que, cette coupole de Brunellesco, aucune autre plus sereine, même celle de Saint-Pierre, ne se marierait aussi bien à ce paysage enchanté. Je ne puis me lasser, cette année encore comme les autres, de son spectacle plein de délices. Je la connais pourtant ! Vingt fois par jour je lève vers elle mon hommage, et mon premier soin, quand j'arrive, est de choisir, à l'hôtel, une chambre d'où on la voit.... '^''
En Vciin ce soir le Ponte Vecchio cache le soleil à l'Amo. En vain les collines s'enveloppent d'ombre. Je reste, et je rêve. Il faut venir ici rêver à Florence. Il n'est pas un voyageur qui ne connaisse celle-ci, je veux dire son âme et ses vicissitudes. J'ai aimé, dans chacun de mes voyages, à suivre les moments les plus marquants des villes, ceux auxquels elles devaient leur juste renommée, la
gloire de Florence me permet de revivre ses heures sans les détailler. Ce soir, c*est Dante que j'évoque, peut-être parce que, injustement, je le sens loin de moi, en dépit de son amour farouche pour sa patrie que voici sous mes pieds, en dépit du renom que cette patrie lui doit. Mais que dire de Dante que chacun ne sache mieux que moi ? Ainsi en est-il de toute Florence. Je n'ai rien à apprendre, à qui que ce soit, sur les fastes de la ville des fleurs. De même que, à Rome, j'ai couru entraînant avec moi des compagnons qui la connaissaient, ainsi nous courrons Florence ensemble, pleins de pensées communes qui éclaireront nos discours, sans que nous les proférions jamais. Dans des villes aussi universelles que Rome et Florence, il ne faut pas tout dire. On ne le peut d'abord, car il y a tout ! On ne le doit pas non plus, puisque d'avance Ton s'entend. L'histoire de Florence, chacun la possède assez pour deviner la pensée de ses voisins de pèlerinage. Et si parfois nous nous laissons aller, comme hier pour Machiavel, à quelque belle histoire, ce sera pour obéir à la nécessité de dégager quelque signification m.orale qui s'impose inéluctablement, ou peutêtre encore pour le plaisir ou pour le repos ; ce ne sera jamais de parti pris, par système. Que Dante soit toujours avec nous. Il nous conduira, nous aidera souvent de ses soupçons et de ses rancunes ; mais ne l'interrogeons jamais sans discrétion. Son livre est sur la table de notre chambre, et nous le feuilletterons chaque soir. Evitons de l'importuner. Qui sait ! Nous le ferions peut-être un peu souffrir, sans le savoir. Et ce Dcme de Brunellesco regardant San Miniato, son âme farouche de demi-Gibelin pourrait-elle l'admirer aussi pleinement que nous faisons ? Le soir tombé tout à fait, laissons les morts s'endormir du repos qu'ils ont choisi. Dans la nuit, le dôme et sa lanterne éclaireront les pensées et réjouiront les cœurs des morts de San Miniato, conune nos pensées et notre cœur s*en illumineront pour toute notre vie.
Nuova,.