P'ILLA PALMIER
Florence est l'une des premières atteintes, puisqu'elle est moins susceptible que d'autres de résistance. Ce fut terrible. En trois jours on est emporté. Des plaies saignantes se forment aux aines et aux aisselles, sortes de bubons charbonneux de la grosseur d'un œuf et même d'une pomme. Frappé, pouvait-on guérir? Bien par hasard. Car personne ne s'occupe du malade. Dès que l'un est attaqué, les autres s'enfuient. On ne songe même pas à appeler le médecin, impuissant d'ailleurs et encore plus débordé. Le pestiféré reste seul avec son chien ou son chat, qui est frappé bientôt aussi. Les plus compatissants se contentent de laisser à côté du malade juste ce qu'il lui faut de nourriture pour s'alimenter pendant les trois jours 'que dure, au plus, la maladie. Et l'on meurt souvent de faim plus que de la peste. Alors le patient affolé court à la fenêtre d'où il appelle au secours. La rue, aussitôt, se vide. Et le malheureux retombe sur sa couche où il attend la mort ou le salut improbable.
Des gens se trouvaient pourtant pour le secourir. Et c'était bien pis. A l'angoisse de la mort fatale, se joint la douleur de l'exploitation féroce. Avant de tâter le pouls, le médecin exige son salaire, et quel salaire ! Le paysan avide, accouru de ses montagnes, se fait serviteur, mais pour voler. Le pestiféré meurt cependant. On ne l'apprend qu'à l'odeur qu'exhale sa maison. Alors les voisins, non par piété mais pas peur, prennent le cadavre sur leurs épaules et le déposent sur le seuil, où le ramasse la brigade enrôlée moyennant un florin par dépouille. Un petit clerc portant cierge court devant, le plus loin qu'il peut du corps. Et l'on prend la file des autres cortèges pareils. Au cimetière, après quelques coups de goupillon, on jette bien vite les cadavres pêle-mêle, par centaines bien rangées et sur lesquelles on appuie pour en faire rentrer dans la terre le plus possible.
Dans la ville cependant, la vie reste suspendue. Hors celle de l'apothicaire, nulle boutique ouverte. Personne ne sillonne les rues, sauf les cortèges funèbres. Et par les portes battantes des maisons abandonnées, les voleurs entrent faire leur main. Le gouvernement de Florence se démène de son mieux ; mais que peut-il ? Toutes les mesures susceptibles d'enrayer le fléau, il les prend, mais avec quelle vanité ! 11 écoute tous les conseils et les suit, sans résultat. Défense d'entrer en ville aux malades comme aux denrées dites malsaines : prunes vertes, amandes et fèves fraîches. Défense de porter le deuil, de sonner les cloches, d'allumer des cierges.
Remèdes moraux ou physiques, il n épargne rien. Son impuissance ne fait qu'aggraver la démoralisation. Et chacun de se défendre selon ses petites idées, selon son ignorance, selon son tempérament, comme font nos amis de la Palmieri, et qui semblent avoir trouvé le meilleur préservatif. Tenons-nous en joie ! Certains exagèrent même cette joie. Il y eut des beuveries mémorables — inoubliables souvent par leur ordonnance bouleversée lorsqu'un convive tombait frappé en pleine orgie.
Combien le fléau tua-t-il de Florentins? La statistique de ces temps n*est pas très bien tenue.... On oscille entre cinquante et cent mille; mais il faut tenir compte des contadini qui avaient fui les champs sans bétail et sans récolte. Et que croire de tel chroniqueur qui nous dit que la ville entière périt, si nous savons qu'il dût ensevelir ses cinq fils de ses propres mains ? La douleur personnelle augmente ici le désastre général. Mais à prendre le plus bas chiffre, il est assez fort encore pour nous remplir d'horreur. Et l'on s'imagine facilement comment peuvent vivre ceux qui attendent la mort à tout instant, et dont beaucoup, même des moins grossiers, voulaient jouir de la vie avant la fin. Pampinea et ses hôtes, si délicats, ne pensaient au fond qu'à mourir de plaisir, et s'amuser pour se détendre mieux n'était au fond qu'un prétexte pour ne pas se voir mourir.
Cela finit cependant. Le fléau, ayant tué tous ceux qui étaient susceptibles de son atteinte, le fléau s'atténua, puis cessa. Florence se reprit à vivre. Et ce fut alors une Florence regorgeant de richesse qui apparut. On n'y voyait plus, dit un chroniqueur, que des héritiers. L'homme qui avait " liquidé " trois ou quatre oncles n'était pas rare, sans compter les médecins, les apothicaires, les gardes-malades et les croque-morts. On voulait d'autant plus jouir qu'on avait eu peur davantage. Les couvents et les corporations auxquels les malades, afin d'attirer sur eux la clémence du ciel, avaient fait don de leurs biens, eurent de l'or à ne savoir qu'en faire. Nous avons vu que Or San Michèle doit son resplendissement actuel à ces largesses testamenteûres des pestiférés. Dans une comédie française, le Testament de César Girodot, un héritier s'écrie : " Je ferai ceci, je ferai cela, je prendrai une voiture au mois.... pendant quinze jours! " A Florence chacun posséda cent mille livres de rente pendant quelques semaines. Puis, le flot débordé s'écoula, l'étalé se fit ; les prudents et les parcimonieux, lorsque les eaux eurent baissé, émergèrent, et les riches recommencèrent à faire vivre les pauvres, comme on dit. 184 -™™..^