VILLA PALMIER
Tous ceux qui ont écrit sur Florence se sont adresses à Boccace autant qu'à Dante. L'histoire de Florence est un polyptyque dont Dante occupe les volets politiques, sociaux et épiques, et dont Boccace couvre les volets moraux. Sa gaîté et sa grâce, je la retrouve dans ces jardins et sur ces terrasses de la Palmieri, sur cette lerrasse qui s'étend devant la maison où nous pénétrons enfin.
Une sorte de loggia, portique ouvert d'un côté sur les platesbandes, de l'autre sur la cour centrale, en forme le vestibule. A gauche s'étendent les salons du Quattrocento aux frises peintes, à droite les salles du XYII*^ siècle aux décors surchargés. Je ne puis en dire l'arrangement : Guilloutet me l'interdit. Le propriétaire actuel a rassemblé, cependant, dans la partie droite, une collection de tapis de Perse qui est bien, si peu florentin que ce soit, ce que ]e connais de plus admirable en ce genre. Au surplus, nous ne venons pas ici chercher des beautés précises. L'atmosphère du Décaméron seule nous attire. Et nous nous plaisons à faire circuler dans ces salles Fiammetta et Pcimpilea, Philomena et Emilia, et Mme Lauretta, puis les galants Pamphile, Philostrate et Dionco : " tous trois polis, affables et bien faits ". Les voici sur la colline fésulane, éloignée des grands chemins, couverte de tendres arbrisseaux. Ils entrent dans la cour en péristyle. Les appartements sont pratiques, riants et ornés de peintures charmantes. Au-dessus de la terrasse, les jardins s'étendent arrosés de belles eaux et parsemés de toutes les fleurs. Les meilleurs vins garnissent les caves. Et Boccace ne manque pas de nous avertir que ces vins s'adressent surtout aux jeunes hommes, et non pas aux dames qui doivent d'être sobres à leur bonne éducation. On dîne, cependant, se servant de ses propres mains, dans une salle toute garnie de fleurs. Puis on danse au son de la viole de Fiammetta ; on chante aussi. Et l'on va se coucher sur des lits parfumés de roses. On dort jusqu'à une heure de l'après-midi, heure à laquelle on est réveillé parce qu'il n'est pas bon de dormir trop longtemps.... On se lève et l'on se rend au jardin, dans un coin où le feuillage intercepte tout soleil, où la terre est couverte de gazon, où l'air est frais et joyeux, un coin que le zéphyr a élu pour séjour. Des jeux d'échec sont proposés par les uns. Les autres, suivant le conseil de Pampinea, se racontent des histoires.
Que de réflexions tout cela suggère ! Chacun les a faites au fil des lignes, et les fera au fil du Décaméron. Il en est une à laquelle on s'arrête tout d'abord et à laquelle je me tiendrai parce qu*eUe est l'unique dont le seul jugement de chacun ne puisse obtenir la justifica-
tion. Et c'est de savoir la raison qui engageait ces jeunes femmes et ces jeunes hommes aux libres propos parmi les ombrages de la Palmieri. Non point la rigueur de la saison, ni les orages civiques. Ces jeunes gens fuyaient Florence que la peste décimait. Ils veulent se garder joyeux pour rester bien portants. Quelle force d'âme déjà ! Vous en doutez ? Jugez plutôt.
Une série de mauvaises récoltes avait rendu la vie pénible h. Florence. Le peuple souffrait de la faim depuis plusieurs années, les denrées nécessaires à la subsistance se faisaient rares et chères. Dès 1 329, la famine avait régné, et Ton vendait, à Or San Michèle, un pain mêlé d'orge, en présence des magistrats armés d'une hache qui coupait immédiatement la main aux impatients. En 1 340, en 1 345, en 1 346, même disette causée par des pluies d'automne qui empêchent les semailles, de printemps les récoltes. Le blé pourrit en terre, la vigne ne fleurit pas, les oliviers ne fructifient pas non plus. Les légumes pourrissent dans les champs. Ils sont hors de prix, et même le son. Les basses-cours se vident vile. Et les spéculateurs d'intervenir,'affolant le peuple. La Seigneurie accomplit tout son devoir. Elle fait venir du blé de Sicile et d'Afrique, tout comme Rome autrefois. Elle fait même plus. Elle laisse le paysan de la cemipagne entrer en ville où il achète de quoi manger, ce blé que la Seigneurie vend sans bénéfice. Elle finit même par cuire elle-même les pains et par les distribuer, au signal de la cloche du Palais Vieux, aux boulangers d'abord, puis aux citoyens à la porte des églises ou aux portes mêmes de la ville pour les paysans, dans les maisons directement enfin, deux par tête d'habitant. Eln avril 1 349, quatre-vingtquatorze mille individus recevaient ainsi le pain public. Ce n'est point assez : les dettes sont abolies, les créances suspendues, des hôpitaux sont fondés pour recevoir les malades dont tant de misère accroît le nombre, les pauvres meurent dans la proportion de 20 pour 1 00. On ne sonne même plus les cloches pour les morts.
Dans une ville ainsi affaiblie, déprimée, admirablement préparée pour les microbes, la peste, au printemps de 1348, éclata. Elle venait, comme elle en était toujours venue, de l'Asie. Elle avait dévasté la Syrie, la Chaldée, la Crète, l'île de Rhodes et tout l'archipel. Huit galères génoises embossées dans la Mer Noire se sauvèrent à toutes voiles. Trop tard. Elles emportaient dans leurs flancs le mal dévastateur. Quatre d'entre elles, dont l'équipage avait péri en route, restent abandonnées sur les côtes de Sicile. Les quatre autres poursuivent leur chemin. La peste paraît.