DOUZIÈME JOURNÉE LE FRUIT ET LA FLEUR
Bargello,
A VEC le Palais Vieux le palais du Bargelio, situe dans une /\ petite rue écartée du centre, lutte de prestige. Plus petit, sa X V tour beaucoup moins fière, emblème de la rigueur gouvernementale et non pas, comme Tautre, des franchises municipales, le Bcirgello tient cependant dans l'esprit du voyageur une place au moins égale à celle occupée par le Palais Vieux, dans l'esprit et dans les souvenirs. Au Palais Vieux, on peut ne faire que passer. Les deux façades examinées, la cour étudiée, la visite sera courte, sans qu'on perde grand'chose, de l'intérieur défiguré où ne subsistent plus que les temps des grands-ducs. Le voyageur soucieux seulement de distractions et d'impressions généreJes, et non pas de quelques catégories historiques ou artistiques, regardera attentivement le Palais Vieux ; il ne l'étudiera pas pierre par pierre.
Au Bargello, au contraire, ce n'est pas une journée qu'il consacrera, mais plusieurs, deux heures par-ci, deux heures par-là, au hasard de l'imprévu, un imprévu qu'il aura soin de se ménager. Non pas tant au monument lui-même, sorte de forteresse élevée lorsque
BARGELLO
le gothique dominait exclusivement à Florence, qu'à ce qu'il contient. Commencé en 1250 pour servir de résidence au podestat, c'est-à-dire au pouvoir exécutif, le Bargello date en réalité de la seconde moitié du XIV» siècle, la grande inondation de TArno en 1 333 l'ayant menacé de ruine. Ce que fut cette inondation, nous le savons par de nombreux écrits contemporains. Nous le savons surtout par deux poèmes populaires d'Antonio Pucci récemment réédités et traduits en français par M. Morpurgo, directeur de la Bibliothèque nationale de Florence, et par M. Julien Luchaire, directeur de l'Institut français de Florence qui est le véritable consulat de l'intelligence et de la culture française en Italie. Tous les ponts de Florence, sauf un, furent détruits. Le Ponte Vecchio luimême fut emporté, et la statue de McU"s avec lui.
Parmi les gens ce fut alors grande pitié, qui pleurait, qui demeurait muet, tant de tristesse avait été au cœur apportée par ce jour.
Voyons-la donc un peu, au surplus, cette inondation de 1333. Ce sera pour nous un moyen pittoresque de nous rendre compte de Florence, de son aspect et de sa mentalité. Villani le premier et d'abord, ne craint pas d'en attribuer le fléau aux péchés des Florentins. Cependant on interrogea, dit Villani, les astrologues qui répondirent : la volonté de Dieu étant réservée, * ' le cours des cieux et les fortes rencontres de planètes " y ont une part importante. Ce que confirmèrent les moines et les théologiens, tout en insistant sur la volonté divine qui, pour le moins, '* a permis aux cieux de courir et aux planètes de se rencontrer". Aussi, jusque dans les papiers officiels, l'inondation est-elle qualifiée de divinum judicium. Mais Dieu, s'il juge, ne peut condamner tout le monde : il reste toujours des honnêtes gens. Quant aux autres, on les connaît, et le peuple ne tarde pas à les désigner comme responsables de la calamité. Et ce sont les prieurs, qui chargent les pauvres de taxes vexatoires ; ce sont, pour quelques-uns, les marchands de laine ; on précise enfin, et les Bardi, banquiers, les Rossi, les Frescobaldi sont longuement conspués. Ils le sont joyeusement aussi, car leurs palais situés dans le quartier d'Oltrarno se trouvent particulièrement endommagés par les eaux. On ne se fait pas faute de crier : C'est bien fait! Et ça n'a pas changé... Bientôt, les événements distraient la masse de ces petites querelles particulières. Florence était à peu
près sous l'eau. Une digue construite en cimont de Florence, du côté de Sein Salvi, fut d'abord emportée et le flot roule jusqu'à Santa Croce, ' mettant, dit Pucci, aussitôt les moines d'accord " pour se sauver, et de là se répand dans toute la ville. " Avec des mottes chaque boutiquier bien bouchait les trous ". Vainement ; car bientôt les maisons se remplissent, au point que tout le monde monte sur les toits. Mais certaines maisons s'écroulent, entre autres dans le quartier des pelletiers, sur la rive droite, entre le château d'Altafronte et le Ponte Vecchio. La pêcherie, au-dessous de celui-ci, est envahie. Une écluse près d'Ognissanti est rompue, et le ponte alla Carraia cède à son tour. Puis ce fut celui de Santa Trinita et enfin le Ponte Vecchio qui entraîne avec lui la statue de Mars, vieux vestige fésulan. Altaf rente, où se trouvait le dépôt du sel, tombe. Les palais des Bardi au delà du ponte aile Grazie disparaissent, puis ceux des Frescobaldi, au ponte Santa Trinita. Et le flot d'engloutir tous les trésors des ménages florentins. Les lits sillonnent le fleuve, des coffres, un berceau où hurle un enfant et que serre de près un tronc d'arbre, des métiers, des établis, des meules de bois, 'et le bétail. Florence affolée fuit de tous côtés. Le troisième jour enfin, les murs de la ville cédèrent près du Prato dei Ognissanti, brèche par laquelle l'eau s'écoule, " Iciissant la ville, dit Villani, toutes ses rues et maisons et boutiques, et ses caves, qui étaient nombreuses à Florence, plemes d'eau, de boue puante, dont on ne put se débarrasser en six mois ".
La misère fut grande dans Florence ainsi saccagée. Tout le monde souffrit plus ou moins. Les monuments ne furent pas épargnés. Le Bargello compta parmi les plus endommagés. On le reconstruisit donc, sans le défigurer toutefois. Et sa cour date de cette reconstruction. Elle est célèbre parmi les plus suggestives d'Italie, profonde cour à larges piliers ogivaux, au portique solennel et à l'escalier raide bien fait pour décourager.
A quoi servait donc ce haut palais rébarbatif et majestueux, si riche dans ses décors intérieurs et si revêche dans son aspect extérieur ? Dans la vie florentine son rôle fut considérable. 11 en marque une étape sociale efficace. Tandis que, avant d'entrer dans les salles qui contiennent les trésors de la sculpture florentine, nous nous promenons dans la cour, essayons de nous rendre un compte rapide de ce que celle-ci contient de trésors de mémoire.
La victoire de la ligue lombarde sur l'empereur germanique, victoire sanctionnée par le traité de Constance, permet aux cités de
CL Brosi.
Bargello.
(7. Brogi.
CovR DU Barglllo.
lUINZE JOURS A FLORENCE
BARGELLO
SL développer en toute indépendance. Mais un obstacle s'oppose à l'expansion de la commune. Dans ses murs, elle est bien libre. Mais dès qu'elle veut en sortir, c'est-à-dire trouver dans la campagne de quoi subsister et opérer les achats nécessciires au commerce et à l'industrie, la ville se heurte aux châteaux et aux forteresses des nobles que les invasions ont laissés. La première nécessité qui se présente est donc de se rendre maître des châteaux, d'absorber les nobles dans la cité. Et les villes se disputent les châteaux contre lesquels elles marchent ; d'accord pour les détruire, elles ne le sont plus pour en peirtager les terres. Les nobles profitent de la dispute. Du moins ils croient en profiter. Car, pour éviter de tomber, par exemple, sous le joug de Sienne, l'un se donne à Florence, l'autre à Sienne pour échapper à Florence. Ils se mettent donc au service des villes et leur conquièrent des territoires, les châteaux de leurs ennemis — et se greffe tout l'enchevêtrement des passions personnelles mêlées aux besoins vitaux. La lutte aboutit à l'absorption de la noblesse pai' la ville qui défend à ses champions de reprendre la campagne, et met son appui au prix du civisme. Les nobles se résignent, mais mal. Peu à peu, oisifs en plus, ils cherchent à devenir les maîtres de la ville qu'ils habitent. D'ailleurs, plus cultivés, habitués aux affaires et au commandement, n'est-il pas légitime qu'ils soient chargés du gouvernement ? Au surplus ne sont-ils pas citoyens comme les autres ? Ils entrent dans les conseils, et voilà les villes entraînées à leur suite dans leurs vieilles querelles. Ils reprennent la campagne, se battent ; les uns gagnent, les autres perdent. Et finalement les villes, soit qu'elles se soumettent à la noblesse, soit qu'elles l'écrasent, disent à leurs défenseurs ou ennemis : " Vous avez les terres, nous avons les bras ; unissons-nous. " Et on s'entend. Puis, afin d'éviter toute querelle, on confie d'un commun accord le gouvernement à un troisième élément, l'élément étranger, un " exécutif " impartial, parce que temporaire et sans intérêts dans le pays, dépendant des consuls élus par le peuple, et qui le nomment. C'est le podestat.
Il devait, à Florence, être noble, guelfe et catholique. Il ne devait pas compter de parents dans la ville, n'accepter aucun cadeau, n'avoir aucun ami, manger toujours seul. Ses appointement, s'élevaient à quinze mille francs environ, et à la fin de son annés il devait rendre ses comptes. ' Comme il était noble, dit Perrense les nobles saluaient en lui le défenseur naturel de leurs intérêts.... Comme il était étranger, les popolani espéraient qu'il n'aurait pas les passions de parti, les intérêts personnels qui rendaient si injuste 189 ^
A. MAUREL. QUINZE JOURS A FLORENCE, jj
la justice des consuls. Comme ^1 était unique, on se flattait de ne plus voir dcins les conseils du gouvernement la discorde qui rendait si difficile et si lente lexpédition des affaires. On sentait bien que les consuls ne pouvaient être volontiers acceptés pour juges, par les châtelains qu'ils avaient soumis. Les questions à vider étaient, en effet, aussi abstraites que délicates : elles supposziient la connaissance du droit féodal et du droit romain. Il s'agissait de savoir jusqu'où pouvait aller l'influence de la caste guerrière, dans quelle mesure étaient légitimes les défieinces du peuple, les accusations d'insolence ou de rapacité, les motifs que, de part et d'autre, on avait pu avoir de tuer. Assurés de mécontenter quelqu'un pcir leurs sentences, restant dans la ville après l'expiration de leur charge, les juges-consuls étaient exposés aux vengeances des mécontents, et, pétf cette crainte, arrêtés souvent dcins l'accomplissement de leur austère devoir. Il fallait un magistrat tout ensemble civique et féodal, qui ne vînt à Florence qu'au moment d'y remplir sa charge, qui en repartît aussitôt après l'avoir remplie, et qui, durant son séjour, ne frayât point avec les habitants qu'il serait chargé d'administrer et de juger. "
Florence fut, de toutes les villes de l'Italie, celle qui garda le moins longtemps ses podestats. Dès 1250, elle supprimait leur institution» C'est que les nobles, tentés par la prospérité de la cité, se donnèrent sans réserve à celle-ci bien plus tôt ' qu'ciilleurs. Le podestat, chargé de maintenir l'équilibre, y fut inutile rapidement. Et encore, au cours de son exercice, fut-il très ballotté. Souvent un podestat dont on est content voit renouveler ses pouvoirs pour une seconde année. Quelquefois la place reste vacante pendant quelque temps. Dans le premier cas, le podestat est docile envers les consuls. Dans le second cas, et cela revient au même, on essaie de s'en peisser. Et dès que la cité, Florence plus vite que les autres, est assez forte pour imposer ses lois, bref lorsque tout le monde est d'accord, les consuls ou prieurs se chargent eux-mêmes de l'exécutif. Un simple préfet de police le remplace. Le Bargello fut construit pour le podestat; il passa à la police. Quant aux prieurs qui assistaient le podestat, leur sort n'était guère plus enviable que celui de ce magistrat. Pendant les deux mois que durait leur charge, qui était d'administrer la cité et de la gouverner, les prieurs restaient enfermés dans le Palais Vieux. Pour toute promenade, ils avaient le toit. Nourris aux frais dé la république, ils recevaient un salaire de dix florins par jour. Il leur était défendu de converser à moins de trois ensemble. Ils mangeaient en commu».
igO 1 —
BARGELLO
autour d'une table ronde et sur des escabeaux de bois. Ils couchaient en dortoir dans des lits garnis de courtines bicinches à bande bleue et à étoiles rouges. A côté du lit, un fauteuil et une toilette pourvue d'une aiguière d*or. Seul, le gonfalonier, ou président du conseil, aveiit sa chambre, luxueuse du moins, tout ornée de bannières et du gonfalon de justice à la croix rouge sur fond blanc. Il ne sortait, pour exécuter les décisions des prieurs, qu'escorté de vingt fantassins, de vingt archers et de vingt lances ; et, lorsqu'il passait dans les rues, les nobles devaient éviter de se présenter à sa vue, tandis que les metfchands devaient fermer leurs boutiques. L'admirable, et cela nous dit tout de suite, et intensément, la fierté jalouse de Florence, l'admirable n'est-il pas que, tous les deux mois, il se trouvât douze citoyens, si ce n'est heureux d'accepter cette charge de prieur, du moins résignés à ne pas s'y dérober ? Mais encore ils étaient douze, et ils travaillaient pour eux-mêmes ! Le podestat, lui, restait seul pendant un an, exposé à toutes les suspicions, véritable prisonnier. S'étonnera-t-on, après cela, que tant de podestats, comme Malatesta par exemple, se soient emparés de vive force du pouvoir et se soient faits seigneurs de la ville ? .. Florence échappa à ce sort du moins, grâce à sa puissance et à sa richesse, et le Bargello, en conséquence, échappa à la ruine, lors de la fin des seigneurs. Les maîtres de Florence, les Medici, devaient sortir du Palais Vieux et non pas du Bargello qui devint simple prison, jusqu'à la monarchie de Savoie fondatrice du musée où nous allons entrer maintenant.
Dans les salles du rez-de-chaussée triomphe le jeune Michel Ange. Deux œuvres, X Adonis mourant qui ressemble trop au Gladiateur mourant du Capitole, et une Victoire se rencontrent sous les portiques. Elles sont douteuses, bien molles pour être nées de ce ciseau énergique dès le premier jour, réaliste encore plus. De cette dernière qualité témoigne, dans les salles oli l'on pénètre, après un regard rapide aux armures, la première œuvre de Michel Ange, la première de toutes, le Masque de Satyre qu'il était en train de copier sur un éuitique lorsque Laurent lui toucha l'épaule. Il nous faudrait, sans doute, posséder le modèle pour bien juger du génie de l'enfant. Ce sourire édenté nous en dit assez cependant. Laurent fit, as8ure-t-on, la remcU'qUe ironique qu'un si vieux satyre devait avoir perdu quelques dents, et Michel Ange de casser aussitôt les pointes. Mais s'il les cassa si promptement, fut-ce exclusivement par servilité ? Laurent avait touché juste ; sa critique était fi^e.