‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 31 sur 31 · QUINZIEME JOURNEE LE MIEL DE PLATON · texte numérisé non relu

QUINZIEME JOURNEE LE MIEL DE PLATON

Careggt,

LE dernier jour est venu. Je crois bien n'avoir rien oublié d'essentiel. Des détails sans doute restent encore ; Florence est inépuisable. Je ne prétends pas au catalogue, mais à l'impression. Et si quelqu'un, conduit par moi dans quelque église ou musée, se trouve ne rien aimer de ce que je signale, et donne sa préférence à ce dont je neparle pas, c'est encore un service que je lui rendrai en l'ayant attiréen ce lieu-là... Dans les musées surtout, je suis gêné. Le goût personnel est tout, ici, à peu près. Et je ne puis matériellement pas tout nommer. Il me faut choisir ; c'est donc mon goût qui intervient, si fragile, comme tous les goûts! Les monuments sont des terrains plus solides que les tableaux. Y suis-je plus ferme ? Mais qu'ai-je à m'en soucier I Le lecteur me le dira par le moyen de sa faveur ou de son mépris. Je n'ai jamais cherché à lui plaire ; nous nous sommes simplement rencon-

très. Et, ce matin de notre dernière journée, les quatorze précédentes offrent leur choix de merveilles à revoir. Cela dépend de chacun, ou même de la saison. L'année dernière, je m'étais promis une visite à Novella, Il plut à torrents et j'allai aux Offices. Certaines fois ce sont ceux-ci qui tentent ou Santa Croce. D'autres, l'Académie ou le Bcirgello. Le grand intérêt de Florence, ce qui la rend si passionnante, c'est qu'elle n'est pas dispersée dans le temps. On peut passer brusquement d'une église à un musée, de la rue même à un couvent, sans aucun effort. Tout se tient, frère étroitement. Florence, c'est deux ou trois siècles au plus. Dès lors, ou que nous allions, nous sommes sûrs de la même atmosphère. Et c'est celle qui vibre autour des Medici ; il existait déjà de ceux-ci au temps de Dante et de Giotto. Ceux qui auront gardé, sous prétexte de revoir Michel Ange, la chapelle dite des Princes, à San Lorenzo, là où, tout près de Cosme, et de Pierre, et de Laurent, sont enterrés tous les ducs de Florence, les Medici dégénérés, ceux-là n'auront peut-être pas été les moins avisés. Ils s'en iront consolés un peu. Et, pour notre dernière après-midi, je voudrais vous conduire à Careggi, où vécurent heureux Cosme et Laurent, et où ils moururent, tous deux en philosophes.

Il n'est pas d'endroit plus suggestif d'où quitter Florence. Elle y est tout entière, par ses maîtres qui aimèrent celle-ci plus que toute autre de leurs maisons. Et c'est sous ses ombrages que nous pourrons esquisser, ainsi que faisait la cour de Laurent, une philosophie légère où tout ce que nous avons vu reparaîtra une dernière fois, d'ensemble et résumé, afin que nous emportions de Florence tout son parfum, de Florence " fleur de la terre".

Gardée précieusement, du moins à titre de souvenir, par la famille de Medici, la villa de Careggi devint propriété des cadets d'Autriche, lorsque ceux-ci héritèrent du grand-duché de Toscane. Quels souvenirs, si ce n'est déplaisants, Careggi pouvait-elle rappeler à ces Allemands ? En 1 779, le grand-duc Léopold vendit Careggi, moyennant trente et un mille scudi à Vincenzo Orsi. Celui-ci la légua à ses enfants qui, en 1848, la vendirent à un Anglais, Fr. Sloane, dont l'héritier fut le comte Bourtourline que nous avons déjà rencontré à la villa Aurora, sur la route de Fiesole, et qui la céda à M. Achille Segré, Français italianisé qui habite Rome où il dirige une petite revue littéraire, La Fanfulla délia domenica, et qui passe à Careggi quelques semaines du printemps et de l'automne.

a. Brogi

Careggî : Façade et jardixs.

Cl. Alinari.

Careggî. — Fresque ce la loggia,, par Watts.

Cl. Erogi.

Les Casctxe.

Cl. Brogi.

San Lorenzo. — Chapelle des Prixces : Tombes des Grands-Dlxs.

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De toutes les villas médicéennes, Careggi est la plus proche de Florence. Lorsque Ton s'y rend en voiture, on n*a même pas la sensation de quitter la ville ; Careggi n*est guère qu'un faubourg de Florence. Aussi est-il préférable de l'aborder par le chemin des écoliers, par le nord. La première fois que j'y allai — et j'y trouvai porte dose, ayant négligé de demander un laisser-passer au propriétaire absent, — ce fut à pied, en sortant de Petraia. Les deux villas se font pendant de chaque coté de la vallée du Terzolle, affluent du Mugnone, et qui descend les pentes du Morello vers l'Arno. Des jardins de Petraia, Careggi apparaît un grand bois touffu, bien clos de murs, au milieu duquel n'émerge que la fameuse courtine qui la surmonte. Elle semble ainsi soupçonneuse et prudente, bien gardée des importuns comme la voulaient le bourgeois Cosme et le magnifique Laurent, ici le simple Laurent. L'effet de ces frondaisons coiffées de créneaux où vint expirer par deux fois la gloire de Florence, l'effet est presque poignant. Et tandis que l'on descend vers le ruisseau, qu'on passe celui-ci et que l'on remonte vers la villa, pas un instsuit n'échappe aux yeux la courtine attentive, au milieu de ses chênes et de ses pins. L'aborder directement de Florence, entre deux murs, ce n'est que prolonger le palais Riccardi; y airiver par la campagne, c'est mieux comprendre ce que Cosme et ses descendants demandaient à Careggi, la retraite et le silence. Et rien n'est édifiant déjà comme la vision extérieure du petit domaine oR^breuxel: caché, resté d'un bourgeois, riche sans doute, maisnon " trop riche", lorsqu'on a vu les ostentatoires demeures de Castelloet de Petraia. Careggi est une maison de campagne sans aucun décor, sans aucun faste, où les goûts les plus simples, poun-'U qu'ils fussent Éirtistes, se satisferaient. Et cependant l'habitèrent Cosme et Laurent dont la puissance fut sans seconde, bien plus grande en tout cas que celle des grands-ducs de Castello et de Petraia. Cosme et Laurent n'eussent pas acheté le Pitti ; Careggi était la maison simple et médiocre, concordante à leurs goûts raffinés, ennemis du brillant ; ils n'avaient pas besoin d'éblouir pour régner.

La grille franchie, on traverse un bois épais et l'on arrive au pied de la maison. Les murs en sont hauts et les fenêires rares, mais les assises énormes, infléchies comme si elles portaient des bastions et des tours, et plongeaient dans des fossés. La courtine supérieure contribue, d'ailleurs, à leur donner le caractère de forteresse. Et il est probable que, lorsque Cosme acquit Careggi, il dut trouver la maison ainsi bâtie, reste féodal du siècle qui venait de finir ;

A. MAUREL. QUINZE JOURS A FLORENCE. i6

Michelozzo dut se contenter de l'approprier aux mœurs du vieux Cosme. L'autre face, cependant, celle qui regarde Petraia, est souriante. Sur des petfterres que deux ailes enserrent elle ouvre de nombreuses fenêtres au couchant, vers la vallée, par-dessus le parc touffu qui descend rapidement le long de la colline. C'est dans l'aile de gauche que se tenaient les fameuses assises platoniciennes, l'Académie de Laurent et de Poli tien. La loggia qui en occupe le rezde- -chaussée est fermée par de grandes vitres, seul changement opéré et qui ne la défigure pas. Le mur du fond est couvert d'une grande fresque moderne, par Georges Watts, dans le style de Pontormo, et qui relate le meurtre du médecin de Laurent, précipité dans le puits du cortile parce qu'on le soupçonnait d'avoir voulu empoisonner son maître. Derrière la loggia s'étendent les salons et les chambres, modestes, sans décors à peu près. Au XVI» siècle, Pontormo et son élève Bronzino répandirent un peu partout leur manière. 11 n'en reste que de vagues traces. Faut-il le regretter ? Non, puisque nous voyons ainsi Careggi telle que Gjsme et Laurent l'habitèrent, dans sa simplicité mille fois plus émouvante que tous les décors de Caiano. Et si Laurent, qui construisit celle-ci, préféra Careggi pour y tenir sa cour de poésie et de philosophie, et voulut y mourir, ne devons-nous pas rendre grâce au temps qui détruisit tout ce qu'on ajouta, tout ce dont on défigura la simple demeure ?

Des murs donc, quelques meubles aussi, entre autres un lit à colonnes que l'on dit celui cli moururent Cosme et son petit-fils, voilà tout ce qui reste de Careggi. J'ai vu ce lit, j'ai vu aussi le charmant cabinet attenant à la chambre, sorte de tourelle au décor pompéien, d'autres salles encore, larges et hautes, nues, gardées avec un goût parfait dans la note sévère qui rappelle au souvenir les seuls maîtres dignes de mémoire. Puis, ayant fait le tour de la courtine, je suis descendu dans les jardins, parmi les plates-bandes, les eaux chantantes et sous la pergola couverte de roses. Ceu^eggi n'a rien qui puisse retenir longtemps celui qui y vient bras ballants et tête vide. Pour celui qui, comme son propriétaire actuel, jouit d'une culture étendue et profonde, elle respire un charme infini. On voudrait y vivre en rêvant tout le jour — et chaque pas que l'on fait, chaque banc où l'on s'assied, chaque fleur que l'on regarde évoquent à l'esprit les plus pures et nobles pensées. On parle bas pour ne pas réveiller les ombres qui se lèvent de partout. On craint de fouler ce gazon où Laurent posait ses pas, et de pénétrer dans ces bosquets profonds qui retentirent des discours de Ficin.

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Sur la terrasse extrême enfin, un regard sur Florence achève de vous enivrer. Dans la loggia, aux heures chaudes, TAcadéniie agitait ses problèmes, puis, le soir venu, ces poètes, ces savants et ces citoyens sortaient lentement des portiques, se répandaient autour des fontaines, parmi les bois, et, comme je le fais à présent, regardaient Florence s'envelopper dans l'or du couchant. Dans la cour enfin, étroite et fraîche, où la main de Michelozzo se devine au premier regard, autour du puits où le médecin Pietro Leari fut jeté, dans la cour à portiques, les nuits d'été passaient à évoquer Platon. Heureux sommes-nous de ces joutes et de ces accords ! Ici la Renaissance se synthétisa dans toutes ses manifestations qui composent aujourd'hui, grâce à Cosme et à Laurent leurs galvanisateurs, notre patrimoine. Toute la culture latine et grecque, tous les arts plastiques eurent ici leur centre, y aboutirent. Visiter Ceu^eggi, pour un fervent de la raison et de la beauté, c'est s'agenouiller, chrétien, au Saint-Sépulcre.

Quoi qu'il en soit des greuids-ducs, même médicéens, Careggi est la villa des Medici qui comptent, Cosme et Laurent. Cosme venait à Careggi ainsi que nous allons, le dimanche, à la Ccimpagne, le Parisien à Saint-Cloud, le Marseillais à sa bastide, pour jouer aux échecs, tailler la vigne, en un mot se détendre. Cosme fuyait les affaires à Careggi. Laurent y tenait une cour véritable. Le grand-père était un bourgeois qui se reposait, le petit-fils un prince qui se délassait. Toutes proportions gardées, et la délicatesse du milieu mise à part, Careggi n'était guère qu'un Mariy pour Laurent, où le suivait sa coquetterie, comme Louis XIV sa pompe. L'humanisme fleurit à Careggi sous Cosme, mais là comme partout. Et, au contraire, on peut dire que, sous Laurent, c'est à peu près exclusivement à Careggi qu'il fructifie. Fleurs et fruits, nous pouvons, de toutes façons, les cueillir ici, sous ces bosquets qui les protégèrent de leur ombre salutaire. Chaque fois que vous songerez à l'essor intellectuel du Quattrocento, à cette poussée grécolatine qui engendra tout le mouvement artistique du XV*" siècle, vous pouvez les situer à Careggi. Ici se concentre toute la philosophie génératrice du Quattrocento, i^neas Sylvius dit de Cosme qu'il était prince sans le titre ni la pompe ". On peut en dire autant de l'humanisme. Et en tracer, si légèrement que ce soit, les traits, c'est nous expliquer le pourquoi et le comment de ce que nous avons vu.

Pétrarque, au commencement du XIV» siècle, en avait lancé le

signal. On peut dire de lui qu'il donna à Tltalie conscience d'ellemême. Dante aussi sans doute, mais le génie fait ici toute l'affaire. Le poète de la Divine Comédie posséda, au sens éducatif du mot, une influence moins fertile que Pétrarque. Les visées de Dante sont plus restreintes que celles de Pétrarque. Le premier est Florentin, le second est Italien. Dante, même dans le De Monarchia, n'a guère que Florence en vue. Pétrarque va plus loin. L'horizon de Dante est restreint, si celui de Pétrarque est presque universel. Dante est civique, Pétréirque est national. L*un voit la grandeur de Florence, l'autre rêve le retour à la grandeur romaine. Et Pétrarque cherche avant tout à reconstituer une nation digne de ce qu'elle fut. Le poème de Dante donnera conÊance en le génie de la race. Les actes de Pétrarque donneront un but à ce génie. Dante est un des trois ou quatre poètes de l'humanité, alors qu'il voulut être unrtou citoyen. Et le citoyen Pétrarque a effacé le poète. Lui seul, se sont temps, conçut l'avenir politique et social de l'Italie, eut un idéal précis et général h la fois. Et son action universelle, sa divination de la nécessité italienne le jetèrent aussitôt vers l'antiquité mère de /'Italie qu'il désirait refaire. Il comprit qu'il fallait avant tout reprendre le fil, retrouver l'âme romaine. Son amour des lettres n'était qu'une forme de sa philosophie sociale. En inspirant la passion latine et grecque, il façonnait à nouveau l'âme émiettée de l'Italie. Dante galvanisa celle-ci en lui donnant son verbe, mais c'est Pétrarque qui l'aîira modelée ■ — d'après l'antique.

Derrière Pétrarque et après lui vient Boccace qui partetgeait sa passion, et dont l'œuvre littéraire continua l'action de Dante si son enthousiasme entretint l'action de Pétrarque. Et pendant tout le cours du Xîv siècle, le latinisme de prendre influence et renommée. De même que, avec les giottesques, les arts plastiques cherchent leur formule, de même, avec Boccace et ses émules, les arts littéraires cherchent leur expression. Et c'est, autour de Marsigîi et de Salutati, toute une cohorte avide qui voulait apprendre et savoir, ne pouvait, hélas ! faute de matières, que pressentir, mais qui entretenait la flamme jaillie sous les doigts de Pétrarque et de Dante. Florence cependant n'y tient plus. Si msuffisants que soient les moyens, elle en use, s'instruit autant qu'elle peut, achète des manuscrits, élève une bibliothèque, enterre solennellement Salutati, appelle Guarini de Vérone pour qu'il enseigne le grec, et fait venir enfin Chrysaloras. Mais combien est-on pauvre! Des professeurs, c'esL très bien. Mais il faut des livres. Et on n'en a pas, ou si peu. Fîo-

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rence est riche de désirs, encore plus d'intelligence. Cosme naît au milieu de cette fièvre et il y participe, lorsque s'ouvre le concile de Constance. Alors, c'est une ruée. Voilà l'occasion, l'incident qui va permettre d'alimenter enfin le foyer si maigre oh. de pauvres sarments patiemment jetés un à un entretiennent le feu humaniste. A ce moment, autour de Giovanni, le père de Gjsme, dans Florence frémissante, vivent Niccolo Niccoli, autre marchand, qui possède huit cents manuscrits anciens, des médailles et des statues, ne boit que dans des calices orientaux, et ne porte que des robes roses traînsuit jusqu'à terre : le grec pour Florence, c'est encore Byzance, — on est loin du but, msiis quel désir de l'atteindre ! — Léoneirdo Bruni, poète, historien, philosophe, fastueux comme Niccolo, toujours drapé d'écarlate ; Gianozzo Manetti qui a appris péir cœur les livres saints et X Ethique d'Aristote ; Marsuppini, collectionneur enragé ; Vespasiano, simple libraire dont la boutique est le rendez-vous général, comme le sera plus tard celle de Vieusseux ; Filelfo qui enseigne à l'université appelée le Studio ; Cosme qui réunit tout ce monde à sa table, et le lieu commun consiste à dire que, entre un homme instruit et un qui ne sait rien, il y a autant de différence qu'entre un homme vivant et sa peinture, et que le gentilhomme, s'il ignore les lettres, n'est qu'un manant.

Le concile de Constance met tout ce monde en branle. Giovanni Medici ouvre sa bourse à ceux qui partent, à charge par eux de lui rapporter des manuscrits. En tête de la bande est Poggio Bracciolini que nous appelons Pogge. Au service de la Curie, il part pour Constance, et, du premier coup, il découvre Quintilien. Ce fut comme une volée de moineaux qui s'abattirent sur tous les couvents d'alentour, en Germanie. Là, pendant des siècles, des moines patients avaient recopié sans le comprendre touc ce que les empereurs et leurs soldats avciient pillé, et dont ils avaient fait cadeau aux moines pour se faire pardonner leurs autres larcins. Toute la littérature grecque et latine se trouvait ainsi précieusement enfouie dans les couvents germaniques où elle attendait patiemment | qu'on fût à même de l'entendre. L'heure était venue, grâce à Pétrarque, et puisque Dante avait donné le moyen de s'exprimer originalement. Cent ans avaient passé où les forces s'étaient affermies ; elles s'employèrent avec délire. Tandis que le concile pérorait et regardait le nombril de l'Eglise, tous les petits secrétaires d'évêque ou de prince couraient les couvents, chacun achetant, copiant, faisant copier, pour son compte, pour celui de son maître,

pour celui de Giovanni Medici, de Gjsme et de tant d'autres. Ils étaient fous de bonheur. La bonne fortune de Tua enrageait l'autre, et l'un injuriait l'autre lorsque l'autre rapportait quelque morceau de choix. " Tu n'es, disait Filelfo à Poggio, qu'un ivrogne dont le ventre laisse traîner ses hernies sur la table ! — Et toi, répliquait Poggio, tu n'es qu'un bouc infect, un cornard fétide ; tu es couvert de poux, digne fils de ta mère la marchande de tripes de Rimini ! " Et ils s'embrassaient au-dessus d'un Virgile rapporté par Marsuppini.

A cette verdeur, on s'étonne et on s'inquiète. N'y avait-il pas, chez ces hommes, un génie naturel que Dante avait excité, et que la culture suscitée par Pétrarque avait dévoyé ? On se l'est demandé, et justement à propos de Poggio, le plus enragé des chercheurs de manuscrits, et qui les synthétise. Pogge, tout en s'excitant sur les anciens, cultivait la muse la plus moderne. Il écrivait, sous le titre de Facéties, des contes populaires d'une saveur délicieuse. Une femme traite son mari de " pouilleux ".Il lui impose silence. Pouilleux! " répîique-t-eile. Il la bat. " Pouilleux! " de plus belle. Il la saisit et, nouant une corde autoiu* des reins, il la plonge dans le puits. " Pouilleux !" Il descend la corde peu à peu. '* Pouilleux ! Pouilleux ! " le cri monte des profondeurs. La femme a de l'eau jusqu'au ventre: ''Pouilleux !" crie-t-elle encore. La corde descend toujours. L'eau arrive au menton : ' Pouilleux ! " La corde enfonce tout à fait et la femme, levant ses deux bras hors de l'eau, fait le geste d'écraser des poux entre ses ongles.

Et voilà la question. La verve réaliste, la veine florentine du Décaméron n'ont-elles pas été étouffées par l'humanisme? L'historien du Quattrocento, Philippe Monnier, le dit expressément. Je ne le crois pas. Dante et Boccace, c'est très bien. Mais c'est Dante et Boccace, et ça ne prouve rien, le génie n'ayemt jamais rien prouvé que soi-même, c'est-à-dire un phénomène dont on ne peut escompter le renouvellement. La preuve en est dans la stérilité qui les entoure, il y a fièvre, quête, inquiétude, il n'y a pas production. Que le baiser latin ait tari les forces vives de ceux mêmes qui l'ont reçu, oui. Mais encore était-il nécessaire qu'ils le reçussent pour qu'ils possédassent la conscience de leur génie propre, et surtout donnassent aux autres celle du leur. Et je ne crois pas que Poggio se fût risqué à ses Facéties s'il n'y avait été encouragé par ses découvertes. Sa moisson lui donna courage et confiance. On a cédé trop complètement, et on a été entraîné par le délire antique, et bientôt le culte de l'antiquité aboutira, comme dit Philippe Monnier, au mépris de la vie. Mais

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cette rév^ation de la littérature latine, si elle a dévoré les premiers enfants, était nécesseiire pour susciter les énergies créatrices de toute la génération.

L'esprit humain abêti par le moyen âge, timide et craintif, se ressaisit, se retrouve et ose. Si nos pères ont pu tout cela, pourquoi serions-nous impuissants ? "Et, dès lors, s'explique que Florence fut la première. Nulle ville italienne n'est plus purement latine que la Toscane des Etrusques, plus purement grecque encore plus. Il est bien frappant que le grec surtout ait enivré Florence. Pétrarque pleurait en caressant son Homère qu'il ne pouvait lire, et le premier geste de Florence fut d'appeler Guarino pour lui enseigner le grec. Le sang étrusque bouillonnait. Il se passa en somme, à Florence, ce qui s'était passé à Rome lorsque celle-ci découvrit la Sicile. L'Italie fit un bond prodigieux vers sa source. Florence éteiit la plus proche de celle-ci, elle avait reçu moins que les autres ruisseaux le mélange des eaux étrangères. Ou du moins son propre flot était assez puissant pour qu'il dominât toujours, en dépit des allu viens. L'humanisme ne dessécha donc pas Florence. Au contraire. Il lui donna la force de s'épandre ; Dante lui présentait seulement son instrument original, encourageant lui aussi. D'ailleurs il faut voir au delà des lettres. Le mouvement humaniste put paralyser ses initiateurs. Non seulement il éveilla ses continuateurs littéraires, mais surtout il suscita un émoi général qui est le Quattrocento tout entier.

Voilà le milieu surchauffé où naît le Magnifique, petit-fils de Cosme, fils de Pierre de Medici. Et son enfance est consacrée au grec avant tout. Il est élevé au palais Riccardi sous la direction de son grand-père qui le voue au grec, lui latiniste — entre les deux il y a Poggio. A Florence, comme dans un fort bien abrité, s'est réfugié tout ce qui subsistait de savant, après le naufrage de la Grèce. " Constantinople a été prise par les Turcs en 1 453, et la Grèce émigré en Etrurie, où grandit Laurent âgé de cinq ans. Et Laurent, comme tous les enfants de la noblesse ", parle couramment le grec : l'Académie platonicienne, fondée par Cosme gagné à la foi nouvelle, va fleurir sous Laurent de son plus vif éclat.

A la mort de Cosme, en 1 464, Florence essaie bien de se ressaisir. A la tê.e des libertaires, se trouve Lucca Pitti qui est en train de construire son palais jaloux. L'occasion peut être bonne, les Medici ne jouissant d'aucun appui étranger : leur meilleur ami, Francesco Si:rza, est mourant. Pierre, le fils de Cosme, dépêclie Laurent à Naples demander un appui qui est accordé. Pierre

s'arrange pour que les créanciers de Lucca Pitti, qui se ruine en constructions, se montrent exigecuits, et Pierre ofïre de les désintéresser. Florence alors se résigne, facilement d'éiilleurs ; le prestige des Medici est si grand ! Et Pierre dirige les destinées de Florence avec sagesse et prudence, gardant pour lui la peine, laissant à ses fils les pompes, et les fêtes, et les arts. En 1 468, il marie Laurent à Clarice Orsini, et meurt en 1469. Deux jours après, le 5 décembre, les principaux citoyens viennent supplier Laurent, âgé de vingt et un ans, de " prendre le souci de la cité ". Et Laurent de répondre qu'il le veut bien, mais uniquement " pour protéger ses amis et ses biens, parce que, à Florence, il est dirncile de vivre sans l'Etat ". C'était de la candeur, mais sans conséquence. Laurent n'est pas seul, d'ailleurs. Scn irère, le beau Julien, le seconde, et les Pazii, et Soderini. Ceux-ci étaient là pour rassurer Florence contre là tyiannie d'une famille. Ils réussissent à faire maintenir tout l'appareil extérieur de la Seigneurie : la balie et les bourses continuent à fonciionner, comme sous Cosme sans doute, c'est-à-dire illusoirement, mais enfin suivant certaines appéirences qui ne vont jamais sans quelque garantie. IVir.is danô tout ce qui ne regard-3 pas strictement la ville, Laurent ei Julien s'affranchissent de toute tutelle. Ils en arrivent même à chercher des appuis sans se soucier si Florence y trouvera avantage. C'est ainsi qu'ils s'allient à Louis XI, à Naples, à Milan, à Venise.

Cosme restait scrupuleusement citoyen — égoïste citoyen, mais respectueux de la cité. Ses enfants ont des préoccupations purement dynastiques. Lorsqu'ils négocient, ils pensent à eux-mêmes et non pas à la ville, à l'Etat ; l'Etat, c'est eux. Leurs agraires d'argent vont mal d'ailleurs, en ce sens que les bénéfices restent au-dessous de leurs besoins infinis. Alors, ils puisent deuis les caisses publiques, ou du moins ils ne font aucune différence entre les deux bourses. De là un vif mécontentement dans la noblesse florentine. Et Laurent se montrant inquiet de l'accroissement en Romagne des Riarii, les neveux de Sixte î V, les Florentins, conduits par les Pazzi, se tournent vers le pape. Il réussissent aussi à inquiéter le roi de Naples. Salviati, évêque de Pise, seconde leurs vues. Et c'est la conjuration des Pazzi, qui aboutit à la mort de Julien tué dans la cathédrale même aux côtés de son frère qui dut son salut à la présence d'esprit de Politien. Le peuple, ému à la vue du cadavre du beau Julien, prend la défense des Medici. Soixante citoyens sont égorgés, dont Salviati qui se balance bientôt pendu aux fenêtres du Palais Vieux-

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L'autorité de Laurent ne fait que grandir de ce coup. Mais le pape n*a pas désarmé. Ferdinand de Naples seconde Sixte IV. Et Florence se demande, l'enthousiasme passé, si le temps ne viendra pas où elle devra abcmdonner Medici et réserver ses forces pour sa propre défense. Laurent comprend le péril. Il se rappelle l'accueil qui lui avait été réservé à Naples, lorsque son père l'y avait envoyé. Il a con&ance en son esprit, en sa sé<f.i:ction. Et il court au loup pour en braver la gueule ; il débarque à Naples un beau matin. Fn un tournemain il a tout conquis. Un traité est signé où Ferdinand et Laurent se garantissent mutuellement leurs Etats. Leurs Etats! C'est Laurent proclamé prince. Et il agit en cette qualité. Les apparences ne sont même plus gardées. Entouré d'un sénat, d'un conseil et de commissions, noms nouveaux qui indiquent la transformation, il dispose à son gré des intérêts et des destinées. Oh ! il est admirable d'adresse et de vigilance, mais personnelles. Et, Sixte IV étant mort, il se hâte de marier sa fille au fils du pape Cibo-Innocent VllI et de faire nommer son fils Jean, âgé de treize ans, cardinal : ce sera Léon X. Florence à ce moment, 1480-1492, affiche une prospérité sans seconde, d'un éclat même supérieur à sa prospérité. Le luxe dévore le plus clair de ses produits. Et Florence paie en plus peur Medici. Elle finit par faire faillite, peur avoir soldé les dettes de Laurent qui meurt à temps pour ne pas voir l'invasion des Français.

Aurait-il, en cette circonstance, été supérieur à son fils Pierre ? Ce sont spéculations bien vaines, et la philosophie des événements est déjà assez compliquée sans qu'on vienne y mêler la gratuité de la spéculation. Voilà donc l'atmosphère politique et sociale où l'humanisme se développe, et que souvent il contribue à créer. Laurent a été élevé en véritable prince, littératures et sports mêlés. Il a voyagé, fréquenté les gymnases. Jeune, il est le bel éphèbe représenté par Ghirlandajo dans Y Adoration des Mages — et qui sera bientôt, sous les soucis ou par l'abus des plaisirs, le petit vieux précoce, ressemblant à Voltaire, du portrait de Vasari, ou de la médaille de Fiorentino. Aucune morgue pourtant. Il reste simple, familier avec tous. " Gros père réjoui, le coude prompt et la claque facile ". Et s'il a pour maître Argyropoulos, Landino et Marsile l- icin, il n'en continue pas moins, plus avisé que les humanistes, à se servir de la langue italienne pour les poésies qu'il compose. Car il se pique d'art, de tous les arts. Lors du concours pour la façade du Dôme, l'année qui précède sa motr, il y prend part. Il exécute un dessin

pour la façade de San Spirito. La collection d'antiques que son grand-père a commencée, il la développe au point d'être obligé de l'installer hors de son palais, à Ssin Marco, il s'habille comme tout le monde, le manteau et le capuchon violets pendant l'hiver, l'été la robe classique que nous voyons dans toutes les fresques. Sa vie intime est d'un bourgeois modeste. Et il donne à son fils ce principe : Sois honnête avec tes égaux, car, si tu es mon fils, tu n'es cependant qu'un citoyen de Florence comme les autres. " Comme moi-même, pourrait-il ajouter. Car sa puissance discrétionnaire n'est pour/ue d'aucun titre. Louis XI peut lui écrire : " mon cousin ", il peut traiter directement avec les pays étrangers, et recevoir chez lui les visites princières, il ne signe pas moins : Laurent, citoyen de Florence.

On s'accorde à le dire plein de séduction. Il l'a prouvé à Naples qu'il a conquise deux fois par son charme. Politien lui chante :

Tout ce que Nature et Fortune possèdent, elles te le donnèrent. Et cependant tu ajoutes à leurs dons la prudence. *' Etait-ce une critique ? Car ce n'est pas par la prudence qu'il brille. Il est retors, adroit, mais il s'embcirque souvent en des affaires hasardeuses. Il se ruine, d'ailleurs. De l'esprit, du goût, de la grâce, capable de dessiner et de composer des musiques, de monter à cheval tout en causant de Platon, et sortant de la basse-cour pour négocier avec l'empereur. Et si les lettres sont sa nature même, les arts en sont la coquetterie. Il fciit des commandes à tout venant. Un jour que l'on comptait devant lui ce que, de 1 434, date du retour de Cosme, à 1 47 1 , les Medici avaient dépensé pour les arts, et que l'on trouve : 663,755 florins d'or, c'est-à-dire plus de trois millions de francs, à une époque où l'artiste se contentait d'un prix de manœuvre, quelque chose comme les cent sous par jour d'aujourd'hui, il conclut : " Voilà de l'argent bien placé ! " Sa maison est ouverte à tout venant. Après le dîner, on joue tous ensemble aux échecs ou autres jeux. L'été on va en bande à la campagne où l'on pratique la paume, la danse, où l'on s'étend sur l'herbe pour discuter de Platon.

Jusqu'en 1469, c'est sa mère Lucrezia Tomabuoni, une forte tête, qui gouverne sa maison et tient les assises littérciires dont il ne fera que continuer la tradition. Parmi les familiers de Lucrezia on remarque surtout le poète bouffon Luigi Pulci dont Laurent aime au delà de tout la verve burlesque. Car il reste peuple délicieusement, peuple affiné, peuple idéal, mais peuple. Et son œuvre principale

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est le Morganie, qu*il mit treize ans à écrire et dont on a dit que c'était un mélange bizarre de Rabelais, d'Arioste, de Tasse et de tous les poètes du moyen âge. Et Morgante est un Gargantua qui va à la croisade, comme Roland, qui récite des fables à l'Esope et prononce des sermons. Sur ce fond hétéroclite, Laurent greffe alors la culture latine et grecque. Il entretient l'Académie platonicienne, réunion de beaux esprits qui a entrepris la ruine d'Aristote dont l'Eglise durant tout le moyen âge avait fait le maître de toute pensée. L'Académie platonicienne tient ses assises un peu partout, au Riccardi, à Fiesole, à Ccureggi principalement. Nul programme défini, un sentiment commun seulement, sur lequel on brode éperdument. Et cette guerre à Aristote, car on prêche toujours mieux contre que pour quelqu'un, devient une belle revendication païenne — dont les arts plastiques sont les premiers à profiter, nous l'avons vu avec Botticelli. Et c'est, en somme, pour ces gens délicats, amis du prince" Laurent, la mise en pratique du mot de Pétrarque qu'Aristote est le philosophe du peuple, tandis que Platon est celui des princes. Parmi ces platonisants, on compte Politien d'abord que Laurent a distingué enfant et qu'il " pousse " de toute sa puissance : Politien paiera en sauvant la vie de son bienfaiteur; Cristoforo Landino qui professe la rhétorique ; Bernardo Rucellai, gros bourgeois ami de Machiavel, historien qu'Erasme compare à Salluste ; Pietro Crinito, élève de PoKtien ; Pic de la Mirandole qui, à vingt-trois ans, s'offre à soutenir neuf cent thèses !" Le comte de la Mirandole, écrit Laurent à Innocent VIII qui le poursuit, s'est fixé près de nous, où il vit en véritable moine. On peut le donner en exemple aux autres hommes ". Landino, Alberti Parenti, Rinuccini, Marsuppini, Cavalcanti, mais surtout Marsile Ficin, le maître de Laurent. Celui-là est l'âme de l'Académie. Personne au monde ne peut se vanter de connaître comme lui Platon dont le buste, dans sa demeure, est honoré, comme la Vierge, d'une lampe allumée. Il institue la religion de Platon, dans laquelle il entraîne jusqu'à des moines de San Marco.

Or, qu'est donc cette religion platonicienne ? Tout au juste, et rien de plus le retour à la Grèce, à ses principes de beauté, à la suprématie de la beauté. Le moyen âge, l'âge gothique se réclamait d' Aristote. La Renaissance revendique Platon. Aristote était grec aussi ? Mais le gothique s'était servi de lui pour étouffer l'esprit des ancêtres. Teint pis pour Aristote ! On va l'écraser au nom de Platon I Et l'Aristote au surplus aue l'on abomine, ce n'est pas le vrai, mais ^ 247

TAristote déformé en faveur de la cause étrangère. Le paganisme n*est pour rien dans l'affaire. Il y a des excès sans doute, il y en a toujours et partout. On fait la part, et, ce qu'on revendique, au moyen de Platon, c'est la libération d'un état d'esprit qui étouffait le génie gréco-lûtin, le génie étrusque, le génie florentin. Ah ! oui. Renaissance ! Au sens le plus strict du mot. Florence renaît vraiment à la vie morale de sa race. En dépit de toutes les invasions, de tous les mélanges, le fond est resté, et c'est lui qui émerge enfin après le concile de Constance, Pétrarque et Dante lui ayant préparé son assiette.

Et dès lors, pour nous, de Fiesole et du musée archéologique à Careggi en passant par San Miniato, le Palais Vieux, San Marco, Riccardi et tant d'autres lieux, la chaîne se forme ininterrompue et solide. La Florence du Quattrocento que nous venons de visiter est fille de la Grèce ; lorsqu'elle découvre celle-ci., elle se reconnaît. Pas une minute elle n'hésite, et eV.e court droit à Platon dont elle est folle, Platon, l'expression la plus complète et la plus parfaite du génie grec. Si nous cherchions dans les membres de l'Académie platonicienne une philosophie, même platonicienne, nous risquerions bien des déboires. Ce n'est pas une doctrine, c'est un do^me. Ce n'est pas une philosophie, c'est une religion. On adore Platon non pas pour lui-même, mais pour ce qu'il représente, pour la Grèce qu'il symbolise. Et Platon est, tout autant que dans les œuvres littéraires, dans les œuvres plastiques. Platon est un principe que l'on retrouve chez Botticelli, cù il s'allie très bien, preuve indéniable, au fanatisme religieux, tout aussi bien que chez Politien qui ne croyait à rien. Platon se voit chez Filippino, Rosselli, Robbia, Mino, Verrocchio, Benedetto da Maiano, Alberti, Signorelli, San Gallo. II est partout en puissance, c'est-à-dire que c'est au nom de la Grèce qu'il représente que Florence se réveille, renaît.

Est-il dans l'histoire de la pensée humaine pareille renaissance, au sens littéral du mot ? Je n'en vois pas. Nous étonnerons-nous, dès lors, de l'émerveillement qui, aujourd'hui encore, nous saisit à son aspect ? J'entends bien que nous admirons surtout l'effet. Mais c'est un peu comme pour Platon, la cause est derrière qui nous éblouit aussi. Connaissant trop peu le peuple étrusque, les savants sont prudents et ils ont bien raison. Mais se vérifie encore une fois ce que Rome nous apprend, et c'est que pour être bon archéologue il faut être psychologue aussi. Nous qui nous flattons de n'être ni l'un ni l'autre, rêvons, et ne craignons pas de voir dans la Florence du

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Quattrocento, qui est celle d'aujourd^hui encore, la vieille Fésule descendue dans la plaine. Et alors que les Français doivent leur reconnaissance, eux aussi, à cette Florence quattrocentiste, qu'ils doivent à son contact d'avoir retrouvé leur gréco-latinité, seronsnous surpris qu'ils accordent à Florence la première place dans leur cœur de voyageurs ? Aimons Florence de toute notre âme. Rome, oui Rome par-dessus tout. Mais sans Florence qui la galvanisa, que serait-elle devenue? Toute l'Italie au signal de Florence partit pour des destinées nouvelles. Littérature, histoire, arts, elle a tout régénéré; elle en a tout semé de ses entours. Le lis rouge est ensanglanté de son sang inépuisablement répandu sur l'Italie et sur nousmêmes. Son activité, son allégresse fécondèrent le monde qui se mourait sous l'éteignoir gothique. Elle donna le courage de penser, de travailler, de vivre enfin. Le gothique, esprit et art, qui pesait sur l'Europe entière, Florence eut l'audace de le proscrire, de le ruiner. Et tout le reste suivit. Je ne crois pas que nous puissions jamais rendre à Florence assez de devoirs. Devoirs bien faciles en présence des témoignages de son génie qu'elle a laissés. Et je n'ai qu'une crainte, que je jure non feinte, c'est d'en avoir, par mes pauvres phrases, trop afiPaibli le rayonnement et l'éclat.

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