‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 30 sur 31 · VALLOMBROSA · texte numérisé non relu

VALLOMBROSA

opposés. Lorsque ces intérêts sont antinomiques, il est logique qu'ils y échouent. Malgré sa grande habileté et son honnêteté incontestable, Pierre Damien échoua. Pour apaiser le peuple, i\ se hâta de condamner la simonie : " Ah ! Ah ! " crièrent les moines. " Mais!... " Il fut hué. Il reprit : " Mais vous, moines, vous dévastez le pré de l'Eglise comme des sauterelles. " Il faillit être écharpé. Alors, il revint sur ses pas : " J'admets que Mezzobarba soit simoniaque ! — Ah! Ah ! — Mais où est le procès qui l'a convaincu de simonie ? A-t-il été entendu, jugé ? Jusque-là il faut vous taire. — Oh ! Oh ! — N'oubliez jamais qu'il vaut mieux absoudre un coupable que de condamner un innocent. " Admirable parole, digne de Damien. Mais il ne s'agissait pas de cela ; il s'agissait de la libre élection, de la liberté. Il s'agissait des passions municipales de Florence. Damien eut beau demander du temps pour instruire le procès, il dut repartir sans avoir rien obtenu.

Mezzobarba, fort des paroles de Damien, disait partout qu'on ne pouvait le condamner sans procès. Malins, les moines répondent : " Qu'à cela ne tienne, allons à Rome. " Ils croient que le pape, désireux au fond de se débarrasser de la tutelle impériale, sera enchanté de convaincre d'indignité une créature impériale. Mais Rome aussi est créature impériale ; elle doit être prudente, si le pape ne veut pas être déposé sans façon. Et le pape s'en tire en réunissant un concile. Tant qu'il n'y est question que de la simonie, tout va bien ; tout le monde est d'accord. C'est une autre affaire quand il s'agit de savoir si Mezzobarba est simoniaque. Les évêques gibelins disent non, les guelfes disent oui. Le schisme est menaçant. Cadalous est à Parme qui n'attend que des partisans pour se prétendre pape contre Alexandre. Déclarer Mezzobarba innocent, c'est soulever la révolte guelfe et Cadalous ; le déclarer coupable, c'est soulever tous les évêques qui doivent leur siège à l'empereur. L'affaire de Florence devient tout simplement celle de l'Italie entière. Damien, au nom de son maître le pape Alexandre, défendait Mezzobarba. Le champion était bon. Les moines perdaient pied. Ils jouèrent leur va-tout, ils proposèrent l'épreuve du feu. Hélas ! Le concile leur rit au nez. Depuis longtemps cette épreuve avait perdu tout son prestige. Elle était devenue une comédie à laquelle personne ne se laissait plus prendre. Il y avait des trucs que tout le monde connaissait, au point que le patient lui-même prenait la chose '* à la blague ". On en vit un qui, sortant du bûcher, s'écria :

J'ai perdu mon mouchoir ! " Et il rentra dans la fournaise pour ^ 23 1

le ramsisser. Le concile allait finir dans le sccindale, lorsque Hildebrand prit la parole. Son autorité était déjà grande. Depuis longtemps on lui offrait la tiare qu'il refusait, ne jugeant pas son heure venue. Mais le pape n'était guère nommé que sur ses conseils, et il en était l'organe. Et Hildebrand, qui préparait déjà Grégoire VII, défendit les moines ; non pas qu'il condamnât expressément Mezzobarba, mais il se porta garant de la bonne foi des moines, ce qui voulciit dire : ' Comment voulez-vous que ces saintes personnes ne se révoltent pas lorsqu'elles voient ce qui se passent ? Peut-être vont-elles trop loin, mais elles ont bien des excuses. "Puis se tournant vers les moines, il leur dit ces paroles sensées : " Rentrez chez vous, et, au lieu de courir le monde pour donner votre avis, attendez en paix qu'on vienne vous le demander. " Le concile acclama Hildebrand, et les moines, apsiisés par la semorxce et par la demi-justification de leur conduite, regagnèrent Florence.

Et ça ne fit que commencer ! Agités du feu civique, acclamés par le peuple qui s'appuie sur eux, les moines restent à Florence et se refusent à regrimper sur le Protomagno. Vallombrosa n'avait plus de douceurs pour eux, depuis que Florence luttait pour la liberté. On dut les menacer de la corde pour les faire partir. Et encore quelquesuns restèrent, qui coururent se réfugier à l'oratoire San Pietro, asile inviolable. Et de là ils répandirent le bruit que Mezzobcurba avait reculé deveuit l'épreuve du feu. Le peuple court à Tévêché et somme Mezzobarba de s'y prêter. Nul doute que Mezzobeirba s'y fût soumis allègrement, puisqu'il devait en connaître les trucs, s'il ne s'était agi de bien davantage, de l'autorité impériale dont il dépendait. Fort de la décision du concile, il refuse l'épreuve, et il fait enlever de San Pietro les moines récalcitrants. Florence tout entière se soulève, trop heureuse du prétexte. Les rues sont pleines d'énergumènes ; à tous les carrefours des orateurs appellent la vengeance divine. Et les moines se mettent en grève de moineries. Florence alors délira. Toutes les femmes hystériques écumèrent. Elles se roulaient dans la boue. Les plus rassises ne sortaient plus que les cheveux épars, un long voile noir les enveloppant. Et la foule criait : " Christ, on te chasse, Simon le magicien ne te permet pas de demeurer parmi nous ! " Les partisans de l'épreuve du feu reprochaient la méigie à celui qui n'en voulait pas... Ils se contredisaient sans doute, mais comme ils avaient raison ! Et, forts de leur raison, ils en arrivèrent naturellement à cette démence : ils

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proposèrent d'incendier Florence plutôt que de la laisser aux mains des hérétiques.

Le sentiment libertaire est ici évident, si on le dégage de toutes ses scories fanatiques ou intéressées. Florence veut profiter de l'occasion, fournie par Gualbert et ses moines, pour reconquérir la libre élection des évêques, donc l'indépendance municipale. Et ce mouvement ne lui est pas particulier, il s'étend à toute l'Italie guelfe. La preuve en est dans sa persistance : jamais un sentiment factice n'aurait pu durer cinq ans. Et il dura cinq ans, sans répit. Il fallut bien lui céder. Le 1 2 février 1 069, après qucU"ante-huit heures de jeûne et de prières, les Florentins se rendirent en longues files au couvent de San Salvi où le bûcher était préparé. Là Pietro Aldobrandini, moine et vacher, entra dans le bûcher et en sortit sain et sauf. On dit même que, complaisant, il demanda au peuple s'il y était resté assez longtemps. Le peuple ayant obtenu gain de cause, n'eut garde de risquer la contre-épreuve. I lorence triomphait. Alexandre déposa Mezzobarba qui se retira au couvent de San Salvi, pour un certain temps seulement, car il reprit bientôt son siège, mais cette fois au nom du pape et du peuple, et non plus de l'empereur. Quant au vacher Aldobrandini, il partit pour Rome. On lui donna bientôt l'évêché d'Albano et on le nomma cardinal. Toute sa famille le suivit ; ses frères firent fortune et leur descendant, cinq cents ans plus tard, sera pape.

Gualbert regagna Vallombrosa et y mourut, au milieu de ses frères, dans la joie du triomphe. La canonisation fut la récompense de son action. Les papes ne pouvaient faire moins pour celui qui avait, l'un des premiers, secoué le joug impérial, combattu pour la liberté des communes et préparé les voies à Hildebrand. Plus tard, un beau monastère remplaça sa cabane, et le champion de l'indépendance fut adoré par les champions de l'absolutisme pontifical. Ces déformations des héros historiques, Jeanne d'Arc par exemple devenue une sainte après avoir été condamnée comme hérétique, sont fréquentes. Elles ne peuvent surprendre ; il faut même les approuver puisqu'elles démontrent que le jour vient immanquablement où la raison a raison. Tirer à soi ceux qu'on a reniés, c'est leur rendre hommage en somme. Et comme on ne peut pas supprimer ce qu'ils ont fait, tout le bénéfice en revient à la cause. Nous ne pouvons pcis oublier, nous les pieux visiteurs de Florence, que, de ces bois de Vallombrosa où nous errons aujourd hui, où nous nous promenons le long des ruisseaux sur le bord

desquels Gualbert rêvait de délivrer sa patrie, de ces bois descendit un saint homme et hardi citoyen qui entama la guerre contre la puissance étrangère, conduisit, lui ou ses frères inspirés par lui, le peuple cinq années durant à l'assaut et, finalement, chassa Mezzobarba, évêque concubinaire, simoniaque et gibelin.

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