‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 2 sur 36 · PREMIERE JOURNEE LA FLEUR DES MERS · texte numérisé non relu

PREMIERE JOURNEE LA FLEUR DES MERS

L'arrivée.

DANS un ménage modeste, un billet de mille francs, un jour, tomba du ciel, comme on dit. Le mari, aussitôt, proposa un voyage a Venise. Plus raisonnable, la femme fit valoir des besoins domestiques restés depuis longtemps en souffrance. Elle céda pourtant, tentée elle aussi, peut-être, par le démon des folies, à moins qu'elle ne se trouvât hésitante ou incapable de choisir entre les muUipIes nécessités également impérieuses. Et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, depuis le moment ou le facchino avait jeté

les valises dans la gondole, qu'elle prenait la main de son mari :

— Tu as eu raison, dit-elle.

On en peut varier a l'infini l'occasion, le vertige spontané qui saisit le voyageur débarquant à Venise reste toujours de cette qualité-là. Instantanément tout a disparu. Plus de souvenirs, plus de soucis, plus rien de la vie qui s'interpose. L'ivresse est immédiate, totale et profonde. On est pris, entraîné, arraché à la terre, enlevé sur des ailes — on a soi-même des eiiles ; les coussins si doux de la gondole semblent des nuages sur lesquels on repose. Demain? Nous verrons bien, il sera temps encore. Mais soyons heureux, grisons-nous, glissons comme on court dans les rêves, balançons-nous dans la souple barque noire comme on se berce au son des valses. Et les palais défilent le long du canal, ainsi qu'au théâtre la toile roulée, et qui simule un paysage traversé par un héros en marche. Un monde irréel s'offre à nous ; pour la première fois, l'impossible est arrivé. Tendons les mains pour le saisir! Et il ne s'enfuit pas, il ne s'évanouit pas en fumée ; notre étreinte le serre ; nous le tenons, le touchons, le caressons, il est à nous enfin.

Venise, unique au monde, se trouve seule capable de procurer un tel plaisir. Seule ville flottante, elle peut seule donner à l'homme rivé à la terre la sensation légère de la délivrance. Comment croire à une cité qui n'a pas de chaussée, où aucun chien ne flâne, où aucune voiture ne roule, qu'aucun bruit familier ne fait résonner ? Le beau jouet pour nos sens monotones ! Voici donc du nouveau en ce monde où il n'y en a plus, nous dit-on, depuis longtemps. Notre chance est grande de le connaître. Lorsque les souvenirs reviendront en troupe, celui de Venise, mêlé à tous les autres, adoucira ceux-ci. Les nécessités de la vie paraîtront moins amères ; puisque la vie est capable de nous donner Venise, nous la maudirons moins ; la vie peut être bonne qui procure des minutes où elle n'intervient plus.

Voilà bien, je crois, ce que ressent tout être humain qui s'embarque à Venise, du plus petit au plus grand, du plus artiste au plus ignorant, pourvu qu'il soit sensible un peu. Peut-on s'étonner, dès lors, que l'exceptionnelle Venise soit le meilleur cadre pour l'amour, ou du moins paraisse l'être aux amoureux ? Qui aime se croit l'objet d'une prédilection, s'estime unique dans l'univers, personne n'ayant jamais pu éprouver aussi totalement et absolument les sentiments absolus et totaux qu'il éprouve. Deux êtres choisis se sont trouvés pour sentir, comme il n'en exista jamais. 11 leur faut un lieu aussi rare qu'eux-mêmes pour achever le chef-d'œuvre. La rencontre

L ARRIVEE

au long des canaux d'exceptions pareilles ne calme pas leur délire. Ils prennent en pitié les autres qui croient savoir, mais ne savent pas.

Et si Venise, d'autre part, attire les curieux d'un âge plus rassis, c'est encore par la même rareté, grâce au besoin qui tourmente tout homme de se fuir lui-même, infatigable pèlerin à la recherche d'un plaisir où il oubliera la vie. Ce que les pauvres diables demandent au verre, les fortunés l'implorent de Venise. Et ils l'obtiennent toujours : l'arrachement à soi-même, le souvenir enchanté. De même que l'amour y cherche ce qui convient à sa vanité, la lassitude y trouve le repos.

Et c'est ainsi que Venise prête à tant de littérature. De quelque façon qu'on la prenne, en amoureux, en artiste, en promeneur, pour tous elle est pareille, à tous elle tend une coupe tournée pour chacun. Musset et Sand, ces amants qui n'aimèrent jamais et qui soutinrent à leurs propres dépens le plus extraordinaire défi que la vanité littéraire ait jamais lancé, demandèrent à Venise d'exalter l'orgueil de chacun d'eux, et son génie, afin de paraître à l'autre plus génial encore. Maurice Barrés, tout jeune homme, courut y chercher son " moi " qu'il estimait, souvent non sans raison, différent de tous les "moi ". La jovialité du président de Brosses, la tristesse de Jean-Jacques Rousseau, y trouvaient leur compte de satisfaction. Théophile Gautier y rencontra le sujet le plus convenable à son art de peindre. Chacun, au bref, y mit et y met ce qu'il veut, Venise souple toujours prête à tout recevoir, puisqu'elle ne ressemble à rien de ce qui nous est habituellement offert pour nous réfugier. Complaisante, elle accepte tous les hommages, quelle que soit leur nature. Pour tous, elle sera toujours belle, puisque chacun peut la plier à son image, puisque personne ne s'y heurte à une résistance quelconque. Le besoin d'amitié, d'admiration, de puissance ou de prospérité rencontre toujours un obstacle fait des mêmes besoins; Venise n'a pas de besoins, de ceux, j'entends, qui soient pareils aux nôtres. Nous pouvons donc tout déposer dans son sein.

Et la grande difficulté, pour moi, aujourd'hui, consiste à ne pas m y installer moi-même. Le rôle que joua Venise resta toujours à part de la comédie universelle. Ses vicissitudes furent strictement personnelles. Aucun ne s'y retrouve, si tout le monde s'y met. Et lorsque, moi-même, un souci plus terre à terre m'y ramène, je sens vivement la nécessité de la prendre en soi, je veux dire en évitant d'y apporter mon bagage italien. Je dois y entrer jetant à la lagune tout ce

que j'ai appris, afin de la voir comme il faut, toute seule, éclose par ses propres moyens, presque sans aucune culture, et, si elle en reçut une, se hâtant si bien de transformer les quelques sels de'posés qu'on ne peut, en toute justice, inscrire a son carnet d'autre mot que celui des chimistes en regard de certains articles de leur analyse : ' Traces " .

J'y viens seul, oui. Mais j'y rencontrerai tant d'amis ! Je ne les fuirai point, et nous échangerons des mots ; à l'heure du moins où nous nous assoirons ensemble sous les Procuraties, au pied de saint Théodore à la Piazzetta, sur les bancs du vaporetto. Si je commettais l'imprudence de les convier a monter en gondole avec moi, de visiter ensemble les lieux mémorables, je ne tarderais point à me raconter moi-même dans Venise maîtresse de tout le monde, qui ne refuse jamais un baiser, pas même au mendiant. Sa générosité sublime, qui ferait de sainte Marie l'Egyptienne sa patronne, m'entraînerait dans le cortège de ses amants. Je me perdrais dans une innombrable foule où, je le sais bien, aucun panache ne permettrait que l'on me distinguât. Non pas que je veuille me distinguer ! J'ai simplement assumé une tâche. Et m'atteler a la besogne commune, si cela serait plus facile, sinon, hélas ! plus réussi, n'aboutirait qu'à une échappatoire, au fond.

Je ne veux devoir mes sentiments qu'à elle-même, qu'à sa personne et non pas aux beaux vêtements, tissés par moi, dont je la couvrirais. Je ne lui apporte rien de mon passé, pas même du présent. J'y viens, le cerveau lisse comme le marbre de ses colonnes. Et de ce qui s'y reflétera ou y fleurira, elle seule sera responsable. Mon séjour doit être tout objectif, étroitement soumis à Venise. Je n'y veux faire en un mot d'autre littérature que la sienne. Venise doit être traitée, par le voyageur que je ne puis qu'être, en elle-même, pour elle-même, à l'encontre de ce que font les amants et les poètes. Et ce sera ma seule façon de retrouver ceux-ci, de me rapprocher d'eux quelquefois pour les mieux comprendre, mais au retour seulement.

De quoi donc se compose ce trait si souple et ferme de Venise ? Comment l'a-t-on obtenu, par quel artifice a-t-on réalisé cette originalité que personne ne put jamais pas même copier ? Sa lagune d'abord, et nous la regarderons tout à l'heure. Elle est le fond géographique et que l'on trouve à la base de tous les peuples, de toutes

Cl. Martin et MiLiueli.

Traghetto au Grand Canal.

Palais Rezzonico.

\rjrtin et Michieli.

Sortie du Grand Canal.

PL. I, page 4.

Cl. Mnrtin et Michieli.

Grand Canal.

Le Môle.

Grand Canal.

(.1. M.uln: cl Michieli.

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