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les cités et de tous les individus. Je ne fais qu'arriver, et je suis trop saisi par le spectacle pour ne pas, tout de suite, l'entreprendre. Or, ce spectacle, qui est le trait saisissant de Venise, deux éléments, l'un né de l'autre, contribuent à me le fournir.
Le premier est le décor incomparable que Venise déroule. Entendez ce mot au sens le plus trompeur, au sens théâtral. Tandis que la gondole descend le Grand Canal, j'examine les deux rives qui plongent dans les eaux leurs marbres mouillés. Elles vont en une courbe lente, molle et légère, vers le tournant plus brusque qui limite l'horizon là où l'œil se perdrait. Elles vont, diversifiant assez leurs aspects pour amuser le regard, sans cependant le déconcerter par trop de contrastes. Les styles qui peuplèrent les rives de leurs caprices ou de leur raison sont divers, depuis le roman jusqu'au baroque ; la décoration des façades va du simple détail architectural a la fresque, en passant par la mosaïque et le placage à la manière de Cosma ; les pieux entre lesquels s'alignent les gondoles affectent toutes les couleurs ; les portes s'ouvrent larges ou entr'ouvrent des lèvres étroites ; les fenêtres serrent un petit arc, élargissent des rectangles, fleurissent les uns et les autres, souvent, de roses menues; des balcons lourds, des balcons légers et fins ; des corniches piquées de pots à feu, de statues ou de pinacles; des toits aux vieilles tuiles rougeâtres, a moins qu'ils ne restent invisibles ; un clocher, un dôme, un porche fouillé comme un ivoire ; un belvédère entre deux cheminées en forme de panier ; des murs nus de pauvres maisons subsistant pour le seul contraste, dirait-on; tout cela patiné, cuit, mangé de sel, gratté, respecté, refait, restauré, dédaigné ou trop soigné, éventé parfois de quelques arbres placés en retrait mais qui cherchent le miroir de l'eau noire, taché de formes blanches ou tabac, sali d'enseignes, réjoui de fleurs en jardinière, enveloppé de vapeurs, trouant celles-ci de son éclat ou en cachant ses plaies, tout cela qui chcuite, brille, se combat et s'embrasse en une unité disparate mais inséparable, parce que tout cela, si les formes visent à la personnalité, procède du même fond glorieux et que la lumière conditionna.
Cette lumière de Venise, second élément, je la vois déjà, avant même qu'elle ne m'aveugle. Je n'ai pas encore franchi le Rialto qu'elle s'accroche aux Scalzi, au Vendramin, au Grimani, au Corner, au Pesaro, à la Cà d'Oro, au Michiel et à la Pescheria. Et voici le fond du Rialto dont le jet puissant semble peser si peu aux rivages d'où il s'élance. La courbe reprend, un peu plus serrée cette fois, je veux dire de développement plus court si elle s'élargit d'un 5 __ — — --.
bord à l'autre. Et Manin, Dandolo, Loredan, Grimani, Barbarigo, Mocenigo, Contarini, de dresser leurs murs capricieux, plus riches encore, plus solennels, plus pressés en raison même de la distance qui sépare leurs faces.
Entre le Rialto et le Campo du musée, toute la flore vénitienne a jailli des eaux ; tous les âges s'y inscrivent, jusqu au noire qui jeta le Icunentable pont de fer qu'une coupable nonchalance laisse subsister. A côté ou en face du sévère Loredan voici les roses Tiepolo et Barbarigo, les blancs Manin et Rezzonico ; la colonnade des premiers, si élancée et si simple, regarde sans décKcir et sans lui faire honte l'arabesque et les guillochages des seconds, tandis que les colonnes accouplées et l'entablement droit renaissance des autres relèvent hardiment une tête au front pur.
Passé le pont de fer, le canal alors étend ses bras fatigués, et sur les poignets retombent les bracelets scintillants du Corner, du Fasan, du Desdémone, et la perle ronde de la Salute montée sur griffes. La lagune s'étale, eau lasse d'avoir été pressée et d'avoir, peut-être aussi, reflété tant de bijoux en feu. Douce lagune d'une m^er épuisée qui se repose de toujours monter et descendre, paresseuse s'étirant sur les sables dociles a sa caresse. A droite, elle tourne dans la Giudecca que San Giorgio protège ; en face, elle se cache sous les sables du Lido qui se sont accumulés là pour la garder de toute colère. Mais à gauche, voici les fleurs suprêmes, la Libreria et le palais des Doges, qui se regardent fraternellement puisque tous deux sont toute Venise, le gothique et la Renaissance réconciliés; la Piazzetta avec la foule dormante des gondoles attachées au môle ; les colonnes d où le lion de saint Marc et le crocodile de saint Théodore nous épient ; les pans roses coiffés d'un bonnet vert du campanile; au fond la fuite des Procuraties, le trou de la tour de l'Horloge ; de profil, les dômes de Saint Marc et les tympans qui rayonnent; les pigeons familiers. Puis les Schiavoni qui tendent à rejoindre le Lido, la tache sombre des Giardini, la malheureuse Santa Elena saccagée et, là-bas, sur la gauche, l'eau plus verte, plus tendre, qu'une brise fait friser, l'eau de la passe par où la mer s'insinue en tapinois pour venir, elle aussi, demander au lit de la facile Venise la caresse des doigts, la flamme des yeux et le baiser des lèvres.
Le spectacle est inoubliable pour qui ne le verrait même qu en un rapide éclair. Oui, décor, pur décor, car si nous passions derrière, nous verrions, ainsi que nous l'avons entrevu au passage, 1 mfàme envers fait de pièces et morceaux, de loques et de toiles d'araignées,
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aux trous bouchés de papier, branlant sur quelque pieu ou des câbles sont noués, penché, croulant à faire se tendre le dos, mais prodigieux décor de féerie, insoupçonnable pour qui n'a pas vu, en dépit des plus chaudes descriptions. Il s'est trouvé une fois au monde un peuple dont la mission esthétique fut de réaliser a travers les siècles la plus parfaite, la plus enivrante des tromperies. Ce peuple chercha et trouva le moyen de donner au monde une mensongère fête des yeux, la plus complète et la plus brillante. Il mit sur ses épaules tout ce qu'il possédait, décharné sous son manteau, mais ce manteau tissé d'or et semé de rubis et de perles. Il eut le vertige de la pompe. Orgueil ? Peut-être. Mais l'orgueil ne vint qu'après, lorsque fut remplie la garde-robe où il n'y avait guère de linge, mais seulement des chausses de damas et des pourpoints de velours bordé de dentelles. Tout en façade. Tout en bijoux. Après, dessous, une pauvre vieille ridée — • et que l'on aime parce que, tout de même, elle fut jeune, et qu'on la plaint, et qu'elle garde la douceur de ses prunelles, et qu'elle sait toujours les troublants secrets.
D'où lui vint donc cette folie de paraître, à Venise ? Pourquoi ne conçut-elle jamais la vie que comme une scène où déployer des étoffes rutilantes et des toiles enluminées ? Parce qu'elle ne pouvait échapper à l'inévitable loi de sa lumière.
D'autres lumières italiennes sont plus éclatantes. Rome est nette, Naples transparente, Florence est vive, et chaque petite ville possède son atmosphère propre qui offre aux jeux du soleil un terrain différent. Dans toutes, cependant, se trouve une caractéristique commune, et qui est la franchise absolue. On voit tant de choses en Itahe ! Peu d'ombres qui nous gênent, ou de l'ombre si claire encore que, souvent, le cliché photographique s'en accommode mieux que du soleil. La lumière de Venise augmente encore sa particularité de ce qu'elle ne possède même pas le trait commun à toutes les autres. Il n'y a pas de franchise chez elle, mais au contraire une subtilité, une finesse, une sorte de piperie continuelle, aux formes multiples et incessamment variées, où l'ombre devient brutale, où les rayons du soleil vous giflent pour disparaître aussitôt, où la nuit des calli est plus accablante que l'aveuglement des fondam.ente. Sur la lagune un poudroiement scintille et s'interpose. Dans les canaux, les blancs supérieurs laissent tomber par coulées, sur les noirs des bases, leurs reflets. Les arbres ne font que tas, là où, à Naples par exemple, on en compterait les feuilles. Les fleurs pâlissent auprès de
certaines murailles. Sur la place Saint Marc, que peut faire, si ce n'est tout manger, et il en laisse encore, le soleil ! Dans ces détours, sur ces pierres dorées, sur ces murs roses, autour de ces colonnes, entre les feuilles des chapiteaux, par les trous des ogives, âleuit entre deux palais avec la gondole sur le no, mourant sur une marche plutôt que d'entrer dans l'infamie de cette porte encombrée d'immondices, renaissant au détour d'une riva, puis, revenue au Grand Canal, reprenant toute sa vigueur natale, la lumière de Venise est bien le plus insaisissable élément qui concourt à sa beauté. Elle s'insinue dans les plus improbables enfers et se refuse aux plus larges ciels. Elle va chercher derrière une armée de colonnes un détail imprévu, stupéfait lui-même qu'on le découvre. Elle vous jette à la figure une cheminée ou un balcon caché, comme si on allait les toucher. Et puis, brusquement, on ne sait pourquoi, en un clin d'œil, tout a disparu, et c'est le grand palais inaperçu tout à l'heure qui vient sur vous, vous tend sa façade où vous comptez aussitôt les pierres. La gondole cependant, la gondole et son rameur noirs jaillissent immenses de l'eau glauque.
C'est une surprise continuelle, un incessant changement d'aspect. Le Grand Canal, à quelque heure du jour que vous le preniez, et rien qu'à le suivre d'un bout à l'autre en une demi-heure de vaporetto, a pris mille apparences qu'il bouleverse encore, chacune à son tour. On dirait le jeu d'orgue d'un théâtre qu'un machiniste un peu fou s'amuse à tripoter. Et cela n'est pas dû aux palais, cela a précédé ceux-ci ; il n'y a qu'à voir la lagune, non seulement celle qui s'étend devant Venise, mais tout autour, pour le comprendre. De ces eaux qui semblent stagner, mais qui se renouvellent pourtant, on le devine aux larges bancs de sable, de ces eaux se dégage incessamment une vapeur invisible, vapeur à qui le soleil ne permet pas de se condenser, mais qui est abondante si elle est aussitôt absorbée. Elle monte par longues nappes, variant, avec la marée, d'intensité et de profondeur, variant par conséquent chaque jour et chaque heure. Et Venise est ainsi perpétuellement enveloppée d'un voile invisible, subtil et changeant, capricieux et tendre, et qui imposa, donc, aussitôt, à ses fondateurs, cet aspect de décor, ces trucs et ces éblouissements, ces façades sur des masures, ces pinacles surplombants, ces retraits et ces balcons, ces ors et ces marbres, bref, cette Venise brillante, ondoyante, joyeuse, bannière immense éployant au soleil toutes les gammes de toutes les couleurs ; jamais la nature n'avait offert aux hommes une telle occasion de jouer la comédie
(J. Mjrliii it MichicU.
Angle de la Libreria N'ecchia.
l'L. i, i'AGE S.
Cl. Mailin et Michifli Angle du Palais des Doges.
C7. Martin et Michieli.
Cour du Palais des Doges.
Cl. Martin et Michieli.
La PlAZZETÏA PRISE DU PaI.AIS DES DOGES
QUIN/.K JOUHS A VENISE.
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avec la lumière I Mais comédie, théâtre sans dessous autres que de noirceur et de misère, des bas troués sous l'escarpin.
Cette lagune, qui imposa a Venise son factice et ses scintillements, montons a la tour pour la voir.
Du haut du campanile reconstruit, le regard tout de suite se baisse vers la ville où pointent les clochers, où les toits ondulent. Aucun canal, pas même le grand, ne se peut voir. Une ville bien tassée flotte au milieu des eaux, île large et ronde où les hommes n'ont laissé place à rien qui ne soit de la pierre. Seul le canal de la Giudecca, parmi les monuments, trace un vert sentier. Hors cela, Venise paraît une terre ferme, bien solide, rocher solitaire rasé pour en bâtir des maisons, comme on prend les moellons dans le terrain même où l'on construit. Pourquoi a-t-on choisi celte île ? Nous le verrons tout a l'heure. A cet instant, Venise semble un bloc détaché des montagnes voisines et descendu jusqu'ici où il s'est fixé, quelque chose comme le Circeo campanien, mais un Çirceo nivelé, habité et dispersé en mille palais, en cent églises, au point qu'il ne lui reste plus d'autres sommets que les fabriques dont il a fourni la matière.
Le regard s'étend autour du bloc, au delà des flots qui le battent. D'autres îles alors apparaissent, innombrables. A peine affleurent-elles la surface liquide. Seule une teinte un peu plus noire, souvent, indique que des herbes trempent là où vous croiriez à l'immensité des eaux. Au milieu de ces roseaux, cependant, des arbres quelquefois ont poussé. Auprès de ces derniers des maisons aussi ; un clocher a grandi davantage ; et c'est la multitude des petits îlots, depuis Chioggia jusqu'à Torcello, qui voguent battus de la marée menaçant leur instabilité, leur inconsistance. Petits îlots détachés du noyau central que paraît Venise, blocs tombés trop tard pour jamais rattraper le premier, poussins courant en vain depuis des siècles vers les ailes maternelles ; ou bien petites personnes indépendantes qui ont préféré vivre dans leur coin bien à elles ? De Grado à Comacchio voici l'empire de la lagune, le peuple des îles autour de la cité royale, montant bonne garde autour de celle-ci qui les protège et les emploie à sa grandeur.
Et puis, c'est l'eau, l'eau partout, tranquille et infinie, jamais ridée par d'autres sillages que ceux des bateaux qui semblent l'ofîenser de leur brutalité, l'eau plate, si plate qu'elle semble se
creuser même, à force de ne jamais bondir. La mer lui est insensible, du moins pour la troubler. Car c'est à elle que la lagune doit son existence. Les courants que forme l'Adriatique refoulée de la côte septentrionale viennent s'opposer a l'écoulement des ruisseaux tombés des Alpes prochaines, avant même qu'ils aient eu le temps de déposer leur limon qui s'accumule, répandu avec les fleuves sur ce fond bas, terre détrempée l'emportant ici, fleuve triomphant là ; et la lagune s'étend à perte de vue, le Lido l'arrêtant au levant, au nord et au couchant les Alpes formant de leur chaîne un fond d'ombre, tandis que, vers le sud, les monts Euganéens nous rappellent enfin l'héroïque mémoire de Pétrarque qui chérissait Venise, et qui peut encore, sous la pierre de son tombeau, en voir la gloire et l'éclat, et en jouir. De cent vingt îlots environ se compose aujourd'hui Venise ; le plus grand, au centre, celui de Rialto, fut le premier peuplé. Combien d'autres compte la lagune de Venise, soumis a elle, colonisés par elle, ses sujets ? On ne les dénombre plus. Quelques-uns seulement se signalent entre Torcello et Chioggia, asiles verdoyants ou couverts de bâtisses ; et là-bas Fusina, à l'embouchure de la Brenta, établit le lien entre la ville et la terre ferme, tandis que le viaduc du chemin de fer tend la chaîne, de Mestre au premier îlot, et semble retenir la ville pour qu'elle ne s'enfuie pas par la passe du Lido.
Voilà l'aspect et ses raisons premières. Il reste à trouver la raison suprême : pourquoi des hommes vinrent-ils occuper ces boues à peine émergées des eaux qui les détrempent ? Comment y prospérèrent-ils au point d'y fonder une république qui porta ses enfants aux limites du monde connu, et fit souvent trembler les rois au fond de leur palais ?
Exilé en 1815, Daru songea à tant d'autres bannis de l'histoire, et Venise lui parut d'autant plus digne de remarque, en tant qu'implacable exilante, qu'elle expiait de sa mort politique ses bannissements, grande leçon pour les gouvernements rigoureux ! Il entreprit, pour se consoler et pour l'édification de la royauté, l'iiistoire de Venise : Une république fameuse, longtemps puissante, remarquable par la singularité de son origine, de son site et de ses institutions, a disparu de nos jours, sous nos yeux, en un moment. Contemporaine de la plus ancienne monarchie de l'Europe, isolée par système et par sa position, elle a péri par cette grande révolution qui a renversé tant d'autres Etats. Un caprice de la fortune a renversé les trônes abattus ; Venise a disparu sans retour ; son peuple est effacé de la
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liste des nations; et lorsque, après ces longues tempêtes, tant d'anciens possesseurs se sont ressaisis de leurs droits, il ne s'est point trouvé d'he'ritiers pour un si riche he'ritage ".
Napoléon avait donc légitimement supprimé Venise de la liste des nations. Et Daru se demande " comment avait pu se dissoudre un gouvernement réputé jusqu'alors inébranlable... comment un tel Etat a pu se fonder, subsister et dominer dans le monde ". Voilà bien posée la question dernière. Si nous savons, par un regard géographique, pourquoi Venise fleurit de ses palais et monuments, et mena une vie si particulière dans le monde qu'elle seule, tombée, ne se releva pas, il ne nous reste plus qu'à savoir les circonstances qui la fondèrent. Il n'est point étonnant que, ainsi placée sur la terre, elle fût inattaquable, se répandît à travers les mers, et possédât un gouvernement aussi personnel que sa posture, gouvernement monarchique et républicain à la fois. Mais comment devint-il?
Venise, ou ville des Venètes. D'où venaient les Venètes ? On en dispute encore. Le seul point sur lequel on s'entende, simplement parce qu'il serait difficile d'ergoter là-dessus, est que ces Venètes étaient un peuple maritime. A moins qu'il ne le soit devenu par nécessité ? Les uns, en tout cas, le disent celte, venant de l'Armorique, rameau des tribus qui peuplèrent Milan et s étendirent Jusqu'à l'Adriatique. C'est l'avis de Strabon.
Tite-Live, plus poétique, donne à Venise une origine troyenne. Anténor ne la fonda pas, non, mais ses enfants. Tite-Live en veut pour preuve les tribus paphlagoniennes qui s'appelaient Henètes. C'est aussi l'avis d'Hérodote et de Virgile.
Celtes ou Henètes, ils n'eurent pas, d'abord, l'idée d'occuper les ilôts de la lagune. Padoue fut leur dernière étape, et les plaines bien arrosées du Pô et de la Brenta nourrirent leurs troupeaux de chevaux. Ces Venètes étaient forts et riches. Rome les employa lors de l'invasion gauloise, et contre Annibal. Jusqu'à vingt mille Venètes prirent les armes pour la république romaine dont la Vénétie formait une province. Et Padoue serait peut-être devenue le centre d'un puissant royaume si la décadence de l'Empire n'avait appelé en Italie les hordes barbares.
Dès la première invasion, celle des Goths, la Vénétie voit ses rnoissons foulées au pied, ses hommes égorgés, ses femmes enlevées. Epouvantés, quelques malheureux s'enfuient vers la mer, rencontrent la lagune, aperçoivent les îlots, nagent vers eux, et Rialto reçoit son premier colon. Cela se passait en 421. Une église, vouée à saint
Jacques, s'y élève bientôt pour le réconfort de ces apeurés, mais Padoue reste toujours mère de la petite colonie . A la descente d'Attila, l'exemple donné par les premiers fugitifs est suivi, et les îles entourant Rialto reçoivent d'autres émigrants. Un essai de vie particulière est tenté. Chaque île élit un tribun qui administre et juge, mais dépend de 1 assemblée générale des colons. Plus rapidement que les autres villes, cellesde terre ferme, Venise, grâceà sa position géographique, prenait, dès ses débuts, allure indépendante et démocratique. Cassiodore lui écrit de Ravenne où les Goths la regardent avec une sympathie un peu inquiète : Comme des oiseaux aquatiques, vous avez disposé vos habitations sur la surface de la mer... Chez vous règne l'égalité, la maison du riche est semblable à celle du pauvre... Vos salines vous tiennent lieu de champs... La mer est votre patrie... Vos barques défient les tempêtes... Vous attachez vos navires aux murs de vos demeures... ".
La lagune avait rapidement transformé en marins ces pasteurs de chevaux dont ceux dressés sur Saint Marc ne sont peut-être que l'hommage aux autochtones... Venise, cependant, suivit la loi fatale du développement municipal. Prospérant, elle suscita l'envie ; elle dut se défendre ; il lui fallut un chef. Nous avons vu, en Italie, les villes appeler le podestat, le condottiere, puis passer au seigneur. Venise inventa son système propre d'où toute sa destinée allait sortir. Les tribuns, d'abord, détinrent le pouvoir, qui regardèrent bientôt vers l'Orient, demandant à l'empereur latin de les protéger contre les Barbares. La descente des Lombards ayant accru le peuple des lagunes, le pouvoir jaloux des tribuns ne suffit plus. Et de cet ensemble d'îlots serrés les uns contre les autres sortit, en 697, la magistrature, caractéristique et unique au monde en ce temps, du doge élu par les douze tribuns des douze îles alors peuplées.
Ce premier doge, c'est Paul-Luc Anafeste d'Héraclée, l'une des îles, l'une des plus récentes, occupée seulement lors de l'invasion lombarde. Lisons les noms conservés de ces tribuns électeurs : Badoaro, Tiepolo, Michieli, Sanudo, Gradenigo, Memmi, Falieri, Dandolo, Polani et Barozzi, — ce sont les noms des grandes familles futures, liées aux fastes delà magnifique république.
Tout de suite, ainsi constituée sous un gouvernement solide, Venise joue dans l'histoire un rôle important. Dès 735. elle se sent assez forte pour faire la guerre aux Lombards. Et le doge Urso en tire tant d'orgueil qu'il se croit tout permis. En 737 il est égorgé, le premier d'une longue lignée.
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Le dogat est aboli. Puis sa nécessité s'impose à nouveau, mais on le confine à Malamocco, là-bas, à la pointe du Lido, loin des îles où les tribuns entendent au moins admmistrer librement. Les Barbares profitent de ces dissensions, et Pépin vient assiéger Malamocco. Un nouveau Thémistocle se lève, AngeloParticipaccio, qui crie : Réfugions-nous sur Rialto ! " Et Pépm trouva Malamocco déserte, abandonnée.
Du coup, Participaccio est nommé doge, avec deux tribuns auprès de lui, pourtant, pour le surveiller. En dix-Kuit années de dogat, il relève Venise, la fortifie, la fait, peut-on dire, puisqu'il réunit par des ponts, les uns aux autres, les soixante îlots dont Venise se composait alors, et, déjà, bâtit une église et un palais dans l'île d'Olivolo où ils sont encore, et nomme le tout : Venezia.
Tout comme un podestat, Participaccio voulut fonder une dynastie. En mourant, 827, il laisse le dogat à son fils Justinien qui justifie ce premier accroc donné à la démocratie vénitienne par le don du corps de saint Marc, rapporté d'Alexandrie. ' Le roi d'Alexandrie, dit Sabellicus, pour un palais qu'il faisait bâtir, faisait rechercher tous les marbres précieux, même des églises. On dépouilla ainsi celle dédiée à san Marco, et qui contenait ses cendres. Deux Vénitiens, Buon de Malamocco et Rustico de Torcello, assistant à cela, persuadèrent le prêtre Théodore de leur donner le corps du saint pour le mettre à l'abri des profanations. Il le leur donna. Ils l'emportèrent avec mystère à bord de leur navire, dans un panier entassé d'herbes et couvert de salaisons. On hissa le panier à une antenne afin de le dérober à toute visite indiscrète, et l'on partit pour Venise ".
Venise existe désormais. Ses îles reliées forment une ville unique. Son doge la gouverne, ses citoyens sillonnent la mer d'Egypte et d'Orient, et voici saint Marc qui débarque sur la Piazzetta.
Histoire, géographie, institutions et mœurs, tout est neuf ici, neuf et personnel, et va concourir à créer un art et à former un peuple dont tout sera original et singulier, jusqu'à sa mort même, bien que Daru, le fidèle serviteur de Napoléon, se refuse à y voir de la beauté.
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