‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 29 sur 36 · IL. 02. PACiE · texte numérisé non relu

IL. 02. PACiE

GRAND CANAL. MURANO

dissipera jamais. Stendhal à Venise, tandis que sa maîtresse, qu'il aimait, restait à Padoue pour y filer l'amour, et il le savait, Stendhal se téùsait pour n'éclater point. Taisons-nous aussi pour n'offenser pas.

La raison principale qui, dès mon premier séjour k Venise, me fit choisir le Lido pour habitat, fut le tapage ennemi de tout repos qu'on mène en la ville. Les nuits furent nombreuses où le lyrisme de Boileau me gagnait. La légende du silence de Venise, si plaisante qu elle soit, résiste encore moins que toutes les autres légendes à l'expérience directe. Et d'abord je ne connais pas une seule ville italienne qui ne soit bruyante. Ce peuple a le génie de l'expansion en plein «lir. Venise entre toutes résonne. L'eau décuple l'acuité des sons qu'elle porte à des distances où, partout ailleurs, ils ne pourraient jamais parvenir. Sur les calli et les campi, le peuple se montre, de plus, aussi tapageur qu'en toute autre ville. Seule la qualité de la résonnancea pu donner carrière à la légende. On dit Venise silencieuse parce que ses bruits ne proviennent pas d'une même origine que les bruits de Florence ou de Padoue, et parce que leur répercussion se produit en d'autres échos. Mais au total on peut cuber autant, et peut-être même plus d'air frappé. Pour moi, lorsque je logeais dans Venise, j'avais renoncé au sommeil. Dès le petit matin, les cloches tintent de partout pour toutes les messes. Entre les lancinantes sonneries, les cris des maraîchers sur leurs barques retentissent. Et ce sont bientôt les sifflets des vaporetti. Le soir venu, au Grand Canal, éclatent alors les chants, les fameux chants des gondoliers qui me teneiient en éveil jusqu'à une heure ou deux du matin. Je le jure péir ma lassitude de voyageur, il n'est pas de ville plus bruyante que Veni»e.

Aujourd'hui, cependant, une amélioration au régime de veille a été apportée. Les bcu-ques musiciennes ne viennent plus stationner devant les hôtels du Grand Canal pour assourdir de leurs aigres cris les oreilles fatiguées. La municipalité, soucieuse de ses intérêts, les a reléguées à la pointe de la Dogana qu'elles ne dépassent pas. On entend bien toujours quelques cris aigus d'une malheureuse qui se dit transpercée d'un glaive acéré, entre des lampions, sous l'accompagnement «ourd de quelques boîtes à cordes ; on n'en est plus importuné. Libre à chacun de fréter une gondole, s'il aime

entendre hurler dans la nuit. Et les gondoles tou/'nent autour des barques vociférantes qui mêlent leurs gémissements discords.

Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil derrière Venise, ayant dîné dans la paix sereine d'une lagune enflammée et que rien ne ride plus, lorsque s'allument au loin les fanaux des passes et les files des réverbères de la ville, alors je monte sur le vaporetto et, assis à la proue, je file vers Venise nocturne, je regarde s'avancer peu a peu ses lumières et ses ombres. Autour de moirègnela sombre nuit sur le flot immobile. Seule, la lanterne d'avant y trace une raie dorée qui s'éteint vite. A droite, la masse noire des Giardini ; à gauche, de grands fantômes s'élèvent vers le ciel étoile qui découpe quelques pointes de clocher, quelque toit. Et ces fantômes que je frôle, ce sont eux qui bougent — fuyant les barques chantantes peut-être, ou se dressant du fond du canal Orfano pour demander a la mer prochaine le calme et le repos qu'ils ont mérité? Le silence de Venise, c'est ici qu'il faut venir le chercher, hors de la ville. Et je m'en repais chaque soir avec d'autant plus d'ivresse que déjà, là-bas, au large de la Dogana, quelque plainte aux lampions retentit. Peu à peu, ainsi, Venise vient vers moi. A droite, la ligne piquée de lampes des Schiavoni, et finissant au môle où le palais ducal se distingue nettement. Cette ligne reprend après l'intervalle du jardin royal et brusquement se perd dans le tournant du Grand Canal. Mais là, aussitôt, une autre ligne de feux lui répond, à gauche, celle de l'autre rive, de la rive de la Salute, plus espacée sans doute, les hôtels restant tous sur la rive septentrioneJe, mais stncte encore, bien Hmitée. Entre les deux, un grand vide noir, le canal. Puis, à gauche, un autre vide encore, plus grand celui-ci, la Giudecca que délimitent les feux de la Dogana et ceux de l'île. Plus à gauche, enfin, San Giorgio, autre fantôme, accrochant les dernières lueurs des candélabres du môle. La lagune a commencé à recevoir tous ces reflets. La voilà maintenant jalonnée de piquets lumineux, comme rayée de galons d'or sur sa soie grise.

L'éblouissement du môle passé, le vaporetto s'enfonce vers Riauto. Plus d'hôtels bientôt, et se présente le Grand Canal dans la nuit, nuit profonde, aux eaux lourdes dont on ne distingue pas le baiser sur les marches de marbre. Les palais se dressent à droite et à gauche, endormis, à peine veillés, çà et là, d'un petit fanal. Les fenêtres pointues ouvrent de longs yeux sans prunelle. Lorsque le vaporetto s'incline un peu, ces palais se penchent, modifiant sur les étoiles leur silhouette qui va tantôt se relevant, tantôt s'inclinant, se bercent à

GRAND CANAL. MURANO

la brise fraîche venue des Alpes pour les caresser. De temps en temps, quelque décor scintille sous un jet lumineux, marbre rouge, figurine dore'e, et un arbre grandit démesure'ment au-dessus du mur qui l'enferme au milieu de son parterre. Le Rialto est atteint, qui barre encore plus sombrement la nuit, cache les étoiles : il va tomber sur nos têtes. Au delà, c'est plus de nuit encore, une opacité angoissante un peu. De temps en temps quelque chose remue, là, devant moi, une forme balancée, aplatie sur l'eau et qu'un mât sans voile semble dominer. Le gondolier et la gondole éprise de mystère. Mais une autre vient au-devant de moi. et dont je ne vois qu'un petit point de veilleuse, la lanterne de l'avant, touchante dans sa modestie traditionnelle, et qui a résisté par miracle au pogrès.

Ainsi je vais jusqu'à la station du chemin de fer, presque chaque soir. Sur la proue du vaporetto, je goûte vraiment de Venise le silence et la nuit. Les vaporetti que je croise et le mien n'abusent pas de leur petit sifflet. Seul le ronronnement du moteur, vite inentendu, trouble le mystère. Et c'est le soir aussi, que je comprends la grandeur gothique des palais. Si imprévues que soient les lignes, elles montent assez à ma vue vers le ciel pour m'imposer leur logique. Le Manin et le Vendramin semblent tomber au fond des eaux de tout leur poids trop lourd à l'atmosphère impalpable. Le Pisani, la Cà d'Oro lancent leurs petits jets libérés vers la voûte du ciel piquée, elle aussi, de fanaux, autre lagune pleine d'inconnu : ce que recèlent les fonds de l'une et de l'autre n'est-il pas pour nous aussi caché ?

A la gare alors, je descends, et je reviens vers le môle en gondole. Mais j'ai dit au gondolier : " Per gli rii Marin, San Polo e San Lucca ". Lentement, par les petits canaux, je reviens vers le môle. Ma gondole s'enfonce dans la nuit entre les murs suintants et noirs, passe devant des voûtes profondes, cavernes hostiles et puantes. De temps en temps un réverbère sert de fanal ; l'un d'eux est à feu intermittent comme un phare. Un pont se présente, sous lequel instinctivement je m'incline. Le cri du gondolier : Staï ! Premi ! éclate derrière moi, mais fatigué, comme honteux ou conscient de sa superfluité. Parfois un jet brusque de lumière m'éclaire, et, avec lui, sortent, de la bottega, des chants, une ritournelle de piano mécanique, ou le chevrotement d'un phonographe. Mon gondolier, offensé, donne un coup de rame plus sec, et déjà je suis loin de Tabominable. Les hauts murs de puits m'accablent de nouveau.

Ils me menacent, et semblent accourir. Un arbre étend ses brémches. Puis un grand vide. C'est le Grand Canal que je traverse obliquement, cinq minutes à le suivre dans la lourdeur du silence, dans la fausse lueur de ses fenêtres parfois allumées, clarté traîtresse et plus triste que la nuit. Rasant un pignon, la gondole a replongé dans le rio San Lucca. Alors je la fais tourner en tous sens. On la voit à tous les coins, à la place Mani, à la Fenice close, à San Fantino, aux Barattieri, elle va, revient, cherchant plus d'épais mystère, voulant pénétrer un peu de cette Venise si jalouse de ses nuits. Et c'est l'angoisse délicieuse de ces soirs aux rii, fleuves d'encre que le lyrisme le plus abondant n'épuisera jamais !

Que Venise apparaisse si terrible dans l'histoire, si chargée de crimes inconnus, enveloppée d'horreurs que personne ne peut connaître, n'est-ce pas à la terreur de ses nuits qu'elle le doit ? Qui ciime le retranchement doit errer comme je le fais. On est seul, bien seul, tout seul, et le gondolier ne fait qu'ajouter à l'angoisse. Cet inconnu, embauché étourdiment là-bas, parmi les hommes, d'un coup de rame peut vous précipiter, et le en qu'on jettera ne paraîtra que le " Premi ! " familier au passant qui vous croiserait par hasard. Un air moite flotte autour de vous, de caveau qui suinte toutes les nausées de la vie et de la mort. Il monte, à cette heure nocturne, il monte de l'eau que la gondole froisse des odeurs immondes. L'écœurement vous gagne, et on s'alanguit sur les coussins moelleux, dans un état étrange, fait de volupté et de malaise, une volupté qui égratigne les nerfs, un malaise qui vous endort dans un commencement de cauchemar. C'est pénible et doux à la fois, insupportable sans qu'on ait le courage de s'arrêter ; on se soumet à la fatalité qui vous entraîne ; on ne peut se décider à dire le mot: " Molo, diretto ! " qui vous délivrera, tout en aspirant à sa délivrance. Venise, les canaux de Venise, la nuit, spectacle inoubliable, sensation unique par sa misère, son frisson et sa liberté enchaînée.

Au retour de ces équipées, le débarquer au môle et la courte station au Florian est une joie. On se rejette avec passion dans la lumière et le bruit, et parmi les hommes. Au centre de la place Saint Mztfc la musique militaire sonne de tous ses cuivres. Une foule dense a envahi les tables des cafés qui débordent jusqu'au milieu de la place. Une autre foule se presse autour de l'estrade, va et vient. Sous les portiques des Procuraties un public plus tranquille se promène, et les boutiques illuminées projettent leur kaléidoscope sur les dalles. Les pigeons sont couchés derrière les dentelles de Saint Marc, les mo- '— 208

GRAND CANAL. MURAN O

saïques luisent dans l'ombre, et les murs roses du campanile et du palais ducal caressent tendrement le regard.

Alors, lentement, laissant les airs martiaux se perdre peu à peu, je quitte la Piazzetta, passe le pont de la Paille et regagne le vaporetto qui va me ramener au Lido. Les feux de l'île brillent à l'horizon, ramasse's presque sur un seul point, le débarcadère. Le bateau vient de s'enfoncer dans la nuit, pointant vers les lumière». D'autres feux sont allumés en avant, ceux des passes immobiles tandis que nous Êlons, le cap sur eux. Mais tout d'un coup, l'un de ces feux a bougé, il s'incline sur sa droite. Serait-ce un bateau ? Non, c'est nous qui inclinons notre route un peu. Et sous les méandres tracés par le bateau, toute l'île se met à se balancer. La nuit autour de nous est intense, nuit pacifique, sans la terreur de la nuit aux rii, si douce et molle, d'un silence profond, mais qui n'est que le sommeil, non la mort des canaux. Des jardins des villas les parfums viennent nous effleurer. Voici Lido et ses grèves où, après la belle nuit paisible et fraîche, je veux me promener demain, pour mon dernier jour.

Page 1