QUATORZIÈME JOURNÉE RUSKIN JUSTIFIÉ
Grand Canal, Murano.
AU cours de ces deux semaines, j'ai remonté et descendu le Grand Canal, d'un bout à l'autre, une douzaine de fois. J'en ai parcouru quelques parties, du môle à l'Académie, du Rialto au môle, du musée Correr au Rialto, d'ici à là, ou de là à ici, sans compter les traghetti et les stations sur les pontons du vaporetto, une cinquantaine de fois au moins. Le Grand Canal joue la grand rue de la cité provinciale, où l'on revient toujours, quoi qu'on fasse ou qu'on veuille ; et je le cherchais. Chaque fois, je l'ai examiné avec soin, j'en ai dénombré les palais dans leur effet autant qu,e dans . ig3
leur style, c'est-à-dire que, après en avoir subi l'impression, j'ai cherché la raison de celle-ci. J'ai vérifié, j'ai groupé, je me suis battu avec moi-même a leur propos.,. Et, peu a peu, je me suis formé une opinion, mon petit système a moi qu'il me faut mettre au clair maintenant. Vous vous rappelez Numa Roumestan qui ne pensait pas lorsqu'il ne parlait pas ? Son génie était de parole. Et je crois bien que l'écrivain, dans le même sens que Numa, ne pense pas lorsqu'il n'écrit pas, c'est-à-dire que ses idées ne deviennent nettes, logiques et harmonieuses entre elles, ne méritent enfin le nom d'idées qui sont choses précises et non rêveries, que lorsqu'il tient la plume.... C'est alors qu'il pèse. Hors de là, impression, sensation, mais idée non pas. En causant avec le compagnon de voyage, on peut se laisser aller à des demi-pensées, à des à peu près confus auxquels la plume se refuse. Celle-ci oblige à formuler et force ainsi la pensée à se concréter, à se préciser : il n'est d'idée que si on la rédige. Numa Roumestan rédigeait en parlant — mais je ne suis pas orateur, en mes hvres surtout. . . .
Et donc, ce matin, j'ai refait une dernière fois le voyage, du môle à Santa Chiara et retour, sans arrêt autre qu'à la Salute pour revoir les Titien et pour entrer au séminaire patriarcal qui se vante d'un petit Giorgione, tout ruiné, Apollon et Daphné, et qui n'est qu'un Meldolla. J'ai bien regardé une dernière fois tous ces palais, j'en ai noté la physionomie semblable ou différente, et j'ai laissé une dernière fois se former en moi le flot trouble de l'impression quil faut maintenant clarifier. Le problème n'est pas des plus simples. La première nécessité est donc de le bien poser. La question ne consiste pas, d'abord, à me demander ce que je préfère ; je ne doute pas que la réponse ne soit très intéressante, mais la belle avance pour le lecteur qui peut toujours me répliquer par un goût autre, aussi légitime que le mien! Il ne s'agit pas non plus déjuger ces palais dans l'espace et le temps, en eux-mêmes enfin ; ils ne se dressent pas en concours, aucun prix de Rome ne les attend. Le problème réside dans Venise elle-même, pour qui les palais ont été bâtis dans des conditions spéciales de climat et de situation géographique particulière, unique même, et de développement social. Les palais de Venise, il faudrait écrire ces quatre mots en un seul. Si je veux me prononcer équitablement, je dois les prendre avec Venise tout entière, non pas seulement la Venise qu'ils composent, ce qui serciit une sorte de pétition de principe, mais aussi la Venise matérielle et morale des lagunes sur laquelle ils ont poussé.
GRAND CANAL. MURANO
Etant donné une ville bâtie sur l'eau, une ville, qui plus est, dont le ciel est aussi souvent brumeux qu'ensoleillé, et toujours noyé de vapeurs, quel style architectural lui convenait le mieux ? Or, au Grand Canal, on distingue trois styles. Nous les admirons tous les trois, c'est entendu. Encore dois-je savoir celui qui me paraît le plus approprié aux conditions premières de la ville, de cette ville aquatique, de cette ville de castors, comme dit Montesquieu, de cette ville septentrionale que son développement a rendu onentale en plus, où les Alpes tendent la main aux Karpathes, et la Brenta au Borysthène. Quel est, en un mot, le style logique des palais de Venise ? Et c'est encore ici le principe de l'architecture géographique, climatérique, dont je me suis si souvent réclamé en Italie, qu'il faut invoquer, si l'on veut répondre sans risquer une erreur trop grande.
Trois styles, cii-je dit. Le roman, le gothique, le renaissance. Le premier et le dernier sont représentés par un nombre d'unités que l'on compterait facilement, une douzaine environ ; le second offre des modèles innombrables : voilà la première constatation qui a son importance. Le roman, dès que Venise entre dans sa période de prospénté, d'éclat, de succès, le roman cède aussitôt la place au gothique qui ne cède jamais la sienne, même lorsque la Renaissance fait son entrée dans la lagune. Nous avons vu en effet, pourles églises, que la Renaissance ne s'implante pas, si elle se manifeste. Il en est de même pour les paleiis. Certauns patriciens, épris du style nouveau, élèvent les palais Dario, Rezzonico, Contarini-delle-figure, Corner-Spinelli, Cornerdella-Cà-grande, Grimani, Manin, Pesaro, Vendramin. C'est à peu près tout. Le style de la Renaissance, on peut le dire exceptionnel sur le Grand Canal, ainsi que le roman, si nous pouvons admettre, en partie, que ce dernier comptait des exemplaires plus nombreux au début, remplacés et transformés par les patriciens enrichis, entre le XII' et le XVi' siècle.
Voilà le premier fait, et capital. Le Grand Canal de Venise est a base gothique. Le roman a été supprimé, si l'on veut, et c'est bien la même chose ; le renaissance n'a pas prospéré — il n a pas fait éprouver au gothique le sort du roman. Ce gothique est d'ailleurs le style du premier palais de Venise, le palais ducal. Et dire qu'on a copié, n'est pas répondre ; c'est seulement poser la question à un autre. Mais, ce gothique, est-ce le nôtre, celui des pays qui lui donnèrent naissance, le vrai enfin ? Non. Il en prend l'essence, sans doute, l'ogive et la rose, mais il la transforme aussitôt, isolant ses colonnes à l'extérieur pour en former des loggie, multipliant les roses
au-dessus des colonnes, ogivant les fenêtres d'une pointe plus orientale que septentrionale, plaçant des colonnes torses aux angles, aux fenêtres des pignons, au toit des créneaux moresques, égayant les surfaces planes de pierres de diverses couleurs, jetant sur tout cela les caprices du marbre vert, rouge ou blanc, de la brique, de l'or aussi. Gothique, je le veux, mais un gothique tel qu'on sera bien obligé de le distinguer, de lui faire une place à part. Et quand on dira gothique vénitien, on saura bien ce qu'on veut dire, c'est-à-dire un gothique fortement mâtiné d'arabe et de byzantin. La Cà d'Oro est le plus célèbre palais gothique, le plus célèbre et le plus joli ; si l'on préfère cependant la tenue un peu sévère aux fioritures, je dirai, par comparaison, le gothique simple au flamboyant, on sera plus ému par le Contarini- Fasan, par le Foscari aux longues loggie et d'un équilibre parfait, le Pisani, le Camerlinghi, ou même le petit Volkof à côté du Dario. Puis le Da Mula, le Franchetti, les Giustiniani d'un ensemble magnifique, le Dandolo, le Bernardo, le Bembo, le Sagredo, le Morosini, et tant d'autres que l'on choisira à son fruit.
Parmi les palais de style roman, si peu nombreux, ne sont notables que la restauration du Fondaco dei Turchi, aujourd'hui le musée Correr si défiguré, si froidement refait a l'image de quelque palais du Bosphore qu'on n'en peut rien dire qui vaille, et les deux pcJais Loredan et Farsetti qui, aussi bien, résument tous les autres. Quel aspect présentent-ils ? Celui des palais gothiques, en plus simple : au lieu d'ogives, des arcs en plein cintre surélevé ; aucun décor que des disques de couleurs ; les balcons sans figures sur le rebord ; pas de corniches enfin. Leur seul luxe réside dans les colonnettes accouplées au lieu delà colonne unique. Ils sont sobres, presque secs, de lignes belles mais froides, sévères dans la fête vénitienne. Et le plus frappant est ce que je viens de dire : l'essai des formes que le gothique prendra pour base de ses transformations.
Le style renaissance est beaucoup plus personnel. Il a franchement rejeté toute parenté romane ou gothique. S'il se réclame de quelque autre, c'est du florentin. Il l'enrichit seulement quelque peu, y ajoutant ses disques, ses ordres de colonnes substitués aux pilastres, et agrandissant les loggie. Nous pouvons voir, d'ailleurs, deux types très distincts d" palais renaissance, le type du Corner-della-Càgrande, auquel appartiennent le Grimani et le Manin, le type du Rezzonico, auquel appartient le Pesaro ; le Vendramin sert de transition, je veux dire participe des deux. Le premier type est au second ce que le roman est au gothique. Il est sévère auprès de l'autre, ig6
Cl. Mjrtiii cl MichU'Ii Palais Pesaro.
Palais Griman:
(.7. Martin et Michieli.
Palais gothiques du Grand Canal.
PL. ->). PAU.E I<j6.
Cl. Martin et Muhidi.
Palais de Desdémone au Grand (3anal.
CL Marlin el Michit'li.
Ca d'Oro.
Cl. \Uiilin cl Michn-ii Palais Gii'stimani et Foscari.
Cl. Marlin l! Mi.i
Rio San Ltca.
QUINZE JOURS A VENISK.
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les bases à bossage comme au Corner, un cintre tout simple formant les fenêtres, tandis que le type Rezzonico fleurit de toute la Libreria deSansovino. Mais tous nous donnent une Renaissance très pure, sans qu on hésite une mmute, sans qu'on ait a chercher sa part, comme on fait pour le gothique que l'on pêche comme on peut parmi le roman, le byzantin et le moresque.
Et voilà les trois styles bien établis sous nos yeux. Lequel donc choisir? Toute mon œuvre italienne n'est qu'un hymne à la gloire de la Renaissance. Partout j'en ai constaté la légitimité ethnique, climatérique, et le succès contingent. Je lui ai voué toute ma foi, et Ruskin, le chantre de Venise, a éprouvé ma mauvaise humeur pour son incompréhension du vrai style italien.... Ruskin vint en Italie pour y trouver la confirmation de ses théories septentrionales, et, ne les trouvant pas dans l'art méridional, il se hâta de condamner celui-ci. Saint Paul de Londres et la cathédrale d'Amiens ne se montrant pas sous les vocables de San Giminiano ou de San Paolo, il renia ceux-ci. Et Venise lui apparut alors la ville unique, la ville prodigieuse et raisonnable à la fois, a peu près seule digne de compter comme ville d'art en Italie, Venise gothique — qu'il faisait plus gothique, d'ailleurs, qu'elle n'était, tirant sur Saint Marc tant qu'il pouvait, et même assez comiquement. Eh bien ! à Venise, après avoir longtemps lutté, après m'être demandé cent fois, en parcourant ses eaux, aussi bien qu'en réfléchissant au retour, en dépit de mon goût, de mes tendresses qui demeurent, c'est Ruskin qui, à Venise, a raison. Le renaissance n'est pas l'arc qui convient à Venise, voilà la vérité qui m'apparait enfin.
Rappelons-nous ce que je disais de Venise dès notre arrivée. Venise, ville de riches marchands. Venise ostentatoire. Venise ou chacun lutte à qui éblouira le voisin afin de montrer la supériorité de ses affaires". Venise où la maison est une réclame. Venise femme de négociant qui se pare, aux béils et réceptions, de tous ses bijoux, pour prouver que le négoce prospère. Et où siège-t-elle, cette Venise ? Sur une terre à nulle autre pareille, mangée des eaux qui la reflètent et la minent. Dans un marécage situé au pied des Alpes, de l'autre côté desquelles un art anti-italique domine et grandit. Sous un ciel, enfin, souvent voilé, sous un climat pluvieux, où la brume règne pendant des mois, climat peireil au transalpin. Je me souviendrai toujours de mon premier voyage à Venise : sur les huit jours que j'y passai, il plut pendant sept. Et, ce marécage, quelles surfaces offre-t-il aux bâtiment ? Exiguës, serrées, étroites, où le palais est
obligé de gagner en hauteur le logement que la largeur lui refuse. Tout, donc, de Venise, repousse l'art de la Renaissance, cet art d'ampleur, à qui il faut l'étendue des bras ouverts ; cet cirt de colonnes ou de pilastres cannelés où le soleil s'accroche, de chapiteaux fouillés pour les ombres qui s'y traînent, de corniches ombrageantes, de bases lourdes : — voyez le Vendramin qui a voulu, logiquement au point de vue lagune, éviter cette base pesante ; il est suspendu, et son rez-dechaussée est évasé ; — cet art discret s'il est opulent, mais non pas riche ; cet art d'artiste délicat enfin. Ici, on n'en sent que la froideur. Sa noblesse semble pauvreté, sa force lourdeur, sa clarté insuffisance. Ah ! si je les tenais, ces Vendramin et Grimani, si je les tendais en terre ferme, à Vicence, dans la Vicence de Palladio, quelle admiration je leur donnerais ! En lagune, je ne peux pas. Us me glacent, ils me semblent hostiles. Mais qu'ai-je besoin d'aller en terre ferme ? On les peut voir sur les campi, au coin de certaines calli. Aussitôt ils entonnent une hymne de victoire. Ils ont du champ, et les voilà aussitôt triomphants, aHgnant majestueusement leurs ordres, projetant l'ombre utile de leur corniche sur les dalles, harmonieux en un mot, l'eau disparue. Mieux encore ! quels sont donc les peJais renaissance, sur le Grand Canal, qui procurent à l'esprit le plus vif contentement, laissent sans trouble l'œil qui les regarde ? Ceux du type Rezzonico, c'est-à-dire les plus fleuris, les plus travaillés, ceux qui ressemblent à la Libreria, ceux qui ont cherché des décors qui pussent lutter avec le décor gothique. Et le Corner, et même le Grimani, restent étrangers; la lagune ne les reconnaît pas.
Et donc, le roman n'étant qu'un premier essai assez timide, il n'est à Venise qu'un style. Tout ce qui s'oppose à la Renaissance vient au contraire en aide au gothique, le justifie. Le climat d'abord, très semblable à celui de l'autre côté des Alpes, climat de brume et de pluie où les regards montent implorer la lumière. Puis l'histoire, le développement social d'un peuple aux appétits assez vulgaires, sans idéal autre que de faire de bonnes affaires : l'indépendance ne fut que le moyen de ces affaires, et non pas un besoin direct; peuple qui lutte entre soi à qui étalera les plus pompeux trésors, élève des palais comme il achèterait des Watteau ou des La Tour aujourd'hui. Puis encore la disposition spéciale de la lagune, l'espace étroit laissé à chacun et qui oblige à monter ; l'ogive favorisait les lignes ascendantes. Enfin cette ogive et ces roses, les voici qui se prêtent miraculeusement à se combiner avec l'idéal de beauté que le Vénitien nourrit pour l'art byzantin et pour l'art arabe. Au premier il offre ses
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surfaces planes, tympans ou autres : au second il n'a qu'à prendre le décor même, fleuri de'jà sur les manières d'ogive qu'il possède. Union facile de deux arts au confluent desquels Venise se trouvait, et dont la parade convenait encore mieux a sa mentalité.
Sur ce Grand Canal, il n'y a qu'à choisir, du plus petit au plus grand, du Contarmi au Foscari, du Volkof au Pisani ; tous jouissent du caractère essentiel à un monument que l'on veut approuver : la conformité au climat, au génie particulier de la cité et à son but. Venise brumeuse, commerçante, orgueilleuse et miorientale ne pouvait trouver mieux que le gothique pour ses palais. Elle ne le pouvait enfin, et c'est le principal, en raison même des canaux. Il n'y a, pour s'en rendre compte, qu'à regarder les palais gothiques sur les campi, comme nous venons d'y regarder les palais renaissance. C'est fini, plus de prestige, plus rien qui attire et retienne. Tout ce que le renaissance gagne en terre ferme le gothique le perd. Et c'est que Venise n'est Venise que sur l'eau. Sans doute, elle est toujours, aux campi, commerçante, et brumeuse, et porte de l'Orient. Mais elle n'est tout cela qu'en fonction de sa posture géographique, qu'à cause des lagunes. La raison première de son existence commande à toutes les autres. Au bord des canaux regardez ces palais reflétés. Voyez-en les pointes et les caprices de dentelles plongeant jusqu'aux abîmes de la mer, allant piquer la vase pour fixer le palais en dérive. Voyez toute cette dentelle de pierre tremblant à la surface, ces colonnes torses qui tournoient sur ellesmêmes, ces lions qui s'animent, ces roses qui rient. Mais voyez surtout ces marbres guillochés mirer dans les eaux leurs teintes capricieuses, leurs rouges et leurs ors. A certaines heures le canal n'est plus que fournaise où fondent toutes les gemmes, tandis que les rives plongées dans l'ombre, s'illuminent d'un doux éclat réflexe, les ogives accrochant les lueurs qui leur parviennent des murs ou des eaux, les roses épanouies dans un rose sourire. Regardez alors l'image au fond des eaux du palais renaissance : toute noire ; on ne voit qu un cercueil.
Dans sa monographie des îles de la lagune, M. Molmenli déplore que le voyageur limite généralement au Grand Canal et à la Giudecca, à la Venise brillante, sa connaissance de la ville. Si du bassin de Saint Marc on passe aux Fondamenta Nuove, à la partie sep-
tentrionale de la cité, quel contraste, quelle opposition d'impression ! Plus de soleil et plus d'architecture joyeuse : l'oeuvre des hommes disparaît à peu près de ce rivage aux eaux lentes sur lesquelles passent muettes les barques des morts : en face vogue l'île Saint Michel, l'île des trépassés ; plus loin se profile Murano, et, dans les vibrantes vapeurs de l'horizon, se dressent les Alpes azurées. Tout autour de nous règne le silence, non de paix mais d'abandon. Il court sur le paysage comme un frisson d'hiver... Les voyageurs qui ont décrit Venise ont évité presque tous de l'étudier dans ces parties moins éclatantes et moins fameuses. Ils se sont contentés des monuments splendides, sans s'apercevoir qu'il y a aussi de la, poésie là où la tradition artistique n*a pas marqué son empreinte, où manque ce que nous appellerons les éléments conventionnels de la beauté de Venise, mais où apparaissent les signes d'une autre vie plus intime ".
Les Fondamenta Nuove n'ont rien, en effet, qui puisse attirer le voyageur. Leur intimité, exclusivement vénitienne, d'usmes, de l'arsenal, de chantiers, n'est pas faite pour attirer le passant soumis au sentiment confus, aussi, qu'il n'a pas droit a cette discrétion, peut-être... Et cependant les Fondamenta Nuove sont connues, et il n'est guère de voyageur qui ne les voie. De là, en effet, partent les vaporetti ou les gondoles qui conduisent à Murano que personne ne saurait négliger. Pour se rendre à l'embarcadère on traverse ce quartier nord de Venise, où Titien habitait, très délaissé aujourd'hui, et où, cependant, en dehors de l'intimité chère à M. Molmenti, deux ou trois églises sont à voir.
La première est Sant'Alvise que M. Maurice Barrés a rendue célèbre pour l'avoir chantée dans un petit livre où Venise est sentie comme jamais peut-être elle ne l'a été et ne le sera. Je ne crois pas autant que l'auteur de La Mort de Venise à cette mort-là : mais ne suffirait-il pas de nous entendre ? Et je vois bien que nous sommes d'accord sur ce qui, de Venise, est mort, si nous le sommes moins sur ce qui n'en mourra pas. Sant'Alvise est morte, et M. Maurice Barrés veut la ressusciter. Depuis son livre, les pèlerins courent à Sant'Alvise. Ils n'en voient généralement que la porte. Dès le matin, le gardien s'en va, clefs en poche, et, si on le réclame, une femme apparaît au balcon d'une maison voisine d'où elle gesticule ses regrets de ne posséder aucun passe-partout. Si peu ami des promiscuités que je connaisse Barrés, je ne crois pas qu'il ait choisi Sant'Alvise pour la bonne fortune exceptionnelle qui lui échut d'y entrer, et si ami qu'il soit des gentilles et inoffensives plaisanteries. Et si Tiepolo
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lui est apparu à Sant'AIvise, croyons que c'est pour le mérite du tableau, le plus magnifique de tous les Tiepolo peut-être, que cette église contient. Il ne faut pas manquer d'aller voir Sant'AIvise, ne fût-ce que sa porte, en souvenir de La Mort de Venise. En regardant la serrure nous n'oublierons pas que, derrière le Barrés un peu solennel d'aujourd'hui, prophète de la résurrection des morts — sauf Venise — d'une éloquence admirable, et d'une âme des plus fines et des plus rares, nous n'oublierons pas, ceux du moins qui l'ont toujours connu, et qui gardent de lui le souvenir charmant d'une personnalité pleine d'élan, de jeunesse, d'alacrité bon enfant, et d esprit au sens le plus parisien du mot, le plus plein, nous n'oublierons pas le Barrés toujours un peu pince-sans-rire, le Barres, comme on disait autrefois au Quartier Latin, ' fumiste " de Taches d'Encre de sa jeunesse, et du Greco de sa maturité.
Plus essentielle, indispensable est la Madonna dell'Orto, d'un gothique charmant, le même dans sa fîeur que celui des palais du Grand Canal, et qui contient deux Tintoret dont l'un, le Veau d'or, est aussi inoubliable que le Saint Marc de l'Académie. D'un ordre inférieur, mais tout aussi édifiant pour nous qui aimons a nous instruire, sont les Gesuili, église baroque d'une richesse dont je n'ai guère trouvé l'équivalent qu'à l'autre bout de l'Italie, dans la capitale du baroque, à Lecce. Le Saint Laurent de Titien et V Assomption de Tintoret suffiraient d'ailleurs à vous attirer vers cette église, ne seraitce que pour saluer une dernière fois, pénétrer un peu plus les deux grands maîtres de Venise, et pour rassembler autour d'eux la cohorte entière, tous ceux que nous voyons chaque jour, et que je ne puis noter, dans toutes les églises où nous pénétrons au hasard du passage.
Le vaporetto de Murano a sifflé, cependant. Sur la lagune nous voguons maintenant, la large lagune se perdant à droite vers les passes, à gauche vers la terre ferme si plate que les eaux semblent s'étendre à l'infini, mer morte sans rivage. Est-ce bien ici la Venise intime de M. Molmenti? Oui, c'est elle, si nous l'entendons dans son essence de ville invraisemblable, bâtie sur les eaux. Des Fondamenta Nuove et de leur lagune, se saisit nettement le caractère fantastique de Venise, la panique qui la fonda. Si intime veut dire le tréfonds, quelle terrifiemte intimité ! Jamais on ne descendra aussi profondément dans du coeur humain. Quelle rétive intimité, fermée, jalouse de sa solitude ! Lorsque le ciel est gris, qu'aucun vent ne ride les eaux lourdes, à l'heure tendre où le soleil décline, il faut fréter une gondole et se lancer vers Murano, puis en revenir au crépus-
cule, pour comprendre toute la poésie jalouse de Venise. Une tristesse d'angoisse vous envahit dans la frêle et trop souple barque qui glisse. Une appréhension vous étreint au spectacle de ces eaux répandues, qui semblent venir d'une inondation récente, sous lesquelles dorment des cadavres surpris hier par le flot, et qui ont remonté.... Ah ! que Venise autrefois vivait intimement, pour elle seule, d'elle seule, rassurée sur son sort ! Huns et Lombards, plus tard empereurs et papes ne pouvaient rien contre elle. Elle se garda, portes bien closes, trop closes peut-être puisqu'elle ne comprit jamais ce qui s'agitait derrière elle du monde moderne, et qu'elle mourut solitaire de sa farouche solitude. Entre Venise et Murano, encore plus' si l'on revient de Murano en remontant vers l'est pour enfiler Cannaregio et regagner par là le Grand Canal, on prend de la destinée de Venise la connaissance exacte et complète.
Après avoir touché à l'île San Michèle, le cimetière de Venise, oïl brille une charmante église de la Renaissance a laquelle est accolée une ravissante chapelle à coupole, la chapelle Emihana, le vaporetto vous dépose enfin à Murano. Tout comme Burano, Torcelloet toutes les autres îles de la lagune non agglomérées, Murano ne brille plus guère que de ses souvenirs. Et si l'industrie verrière n'y subsistait pas, comme subsiste à Burano la dentellière, Murano ne compterait guère plus d'habitants aujourd'hui que Torcello. Elle en compte quatre mille. Elle en portait autrefois trente mille. Et elle jouissait de la réputation d'un lieu délectable, couvert de palais somptueux, où les patriciens des lagunes et de la terre ferme se reposaient sous les bosquets de leurs villini. Trevisan, Mocenigo, Barbaroetson Péilladio, Grimani, Bembo, Navagero, Sansovino, Arétin, Titien, Bernardo Tasso, Aide Manuce, Catarina Cornaro, Sforza, Caravage, Pellegrini, grands seigneurs, artistes et joyeux compères, tous venaient à Murano se détendre des fêtes et des intrigues, et notre charmant Bernis, ambassadeur a Venise, si aimable et galant, ne manquait pas, c'est tout dire, d'aller a Murano quil avait choisie pour sa villégiature.
Aujourd'hui Murano n'est plus qu'un grand village ouvrier où subsistent çà et là quelques antiques débris de splendeur. S y voit pourtant un caractère qu'elle marque fortement, celui que M. Molmenti a très judicieusement noté : ' Elle ne semble, à qui la parcourt aujourd'hui, qu'un reste éloigné et dépeuplé de l'ancienne Venise : son canal des Vetrai voudrait, avec son pont, ressembler au Grand Canal avec son Rialto ; l'aspect des petits canaux et des
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calli n'est pas très différent de ceux de la Dominante. Murano est seulement plus silencieuse, plus désolée, plus verdoyante aussi, vieux herbages, maigres bosquets entre des taudis, herbes qui poussent entre les pierres et les chemms battus. Le souffle du temps, semblable à celui de la mort, a passé sur l'île où, çà et là, une ruine rappelle l'ancienne splendeur ; une précieuse relique de l'art gît oubliée parmi la pauvreté moderne. Venise attire à elle les nations, ne laissant rien aux îles que l'industrie qui les fait vivre, celte industrie du verre grâce à laquelle Murano est toujours renommée, si elle ne retentit plus des chants et ne brille plus d'oeuvres comme autrefois '*.
Murano fut peuplée, comme les autres îles, parles fugitifs de la Vénétie. Vers l'an mil, elle était connue pour l'une des plus florissantes de la confédération lagunaire. Des tribuns la gouvernaient, et, au XIII* siècle, Venise lui donne un podestat. Elle possédait sa justice particulière et sa police indépendante. Elle payait même de sa monnaie. Peu à peu elle déchut, mais la fraîcheur de son site, de ses ombrages remplaça, par la prospérité matérielle, la liberté. Et aussi par la gloire qu'elle tira d'avoir engendré son école de peinture, mère de l'école vénitienne ; si Jacopo Bellmi étudiait l'art de Gentile dans Venise, à Murano Antonio Vivarini ouvrait son atelier d'où sortirent ses neveux Bartolomeo et Alvise. Enfin l'art de ses verriers qui, sans doute, émigrèrent de Rialto à la lin du XIII* siècle, mais qui, seulement à Murano, poussèrent leur art au point que l'on connaît. Venise était fière de ses verreries. Elle ne négligeait rien pour en accroître le commerce. Les plus sévères règlements en protégeaient l'exercice. Tout ouvrier qui abandonnait Murano était traité comme un déserteur. En revanche il jouissait, fidèle, de privilèges particuliers. Les patriciens pouvaient épouser les filles des verriers sans que les descendants perdissent leurs droits seigneuriaux. L'exportation des verres de Murano s'étend à toutes les contrées du globe. A Sainte-Sophie de Constantmople on suspend, d'un coup, neuf cents lampes de Murano. Colbert enlève à Murano, enfin, ses ouvriers les plus habiles. Puis, au XVII« siècle, l'industrie déclina. Elle a repris de nos jours où Antonio Salviati retrouva le secret perdu des pâtes anciennes. On refile aujourd'hui avec activité, et il n'est guère de voyageur qui n'entredans l'une des fabriques de Murano pour assister aux diverses opérations subies par le verre. Le musée de Murano est admirable. Des exemplaires de toute la verrerie muranaise, depuis les premiers timides essais jusqu'au 2o3
renouvellement contemporain, en passant par la grande époque. II faut s'y arrêter longuement, voir d'abord les salles supérieures où les vieux verres noircissent peu à peu avant de tomber en poussière, puis celles du rez-de-chaussée, musée moderne si éclatant et si intéressant à tous les points de vue.
Murano, cependant, ne contient pas que des souvenirs, des fabriques et un musée. Elle compte aussi plusieurs églises dont l'une, San Pietro Martire, se glorifie de deuxBellini : Y Assomption et Barbarigo aux pieds de la Vierge, tous deux magnifiques et des premières parmi les œuvres de Bellini dont une autre, Santi Maria et Donato, serait remarquable, l'une des plus caractéristiques de Venise, si des restaurations cnmmelles et des changements maladroits n'étaient venus en modifier profondément l'aspect primitif.
San Donato apparcût, à l'intérieur, la sœur du dôme deTorcello, et peut-être une sœur moins puissante, plus frêle un peu. A l'extérieur, en revanche, l'abside, avec ses deux étages d'arcades à plem cintre, doucement arrondies, se prélassant sur la large place, d'une grande noblesse de ligne, assied fermement un monument d'une force incomparable. Çà et là, enfin, quelques rii pittoresques, avec leurs vieilles maisons des temps splendides, et changées aujourd'hui en taudis de souffleurs de verre, un palais intact comme celui, tout rouge, aux fenêtres gothiques de décor arabe, celui Da Mula avec les admirables restes des murs, qui vous transportent à Palerme, de son jardin, les quais bordés de portiques plus nombreux qu'ils ne sont restés a Venise, et l'ampleur du canal Ponte lungo, et le champêtre San Martino, et le paisible San Matteo, choses poétiques, émouvantes même, mais par des raisons si ténues et si personnelles à chacun que ce serait déjà leur enlever toute leur délicatesse que de les scruter un peu. Stendhal, qui connaissent si bien toute l'Italie et en a tant parlé, ne dit à peu près rien, lui si bavard, sur Venise. M. Paul Arbelet qui a réuni en un volume tout ce que Stendhal a écrit, en dehors des ouvrages spéciaux, sur l'Italie, M. Paul Arbelet ne peut s'empêcher de s'étonner de cette discrétion, et il ajoute : "Il ne faut pas croire que Stendhal n'a rien à dire quand il ne dit rien; c'est proprement le contraire". Oui, sans doute. Mais alors qu'est-ce que ça peut bien nous faire ? Et c'est un peu mon cas, cependant, à Murano. Je ne veux rien dire, jamais, des petites choses, des menues émotions que chacun rencontre en ses promenades. Ce ne sont pas les moins vives ni les moins durables, mais à condition de rester cachées. Un souffle, suffit à les
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