LIDO
tomne à Lido, au temps oîi celui-ci n'était qu'une dune, et qui se déroulaient chaque lundi, M. Molmenti s'écrie : ' Les femmes se masquaient pour échapper à la surveillance de leur mère ou de leur mari ; mamtenant elles n'ont plus besoin de ce recours, et sur la terrasse du Lido elles peuvent librement ourdir leurs intrigues légères auxquelles le large ciel et la mer libre prêtent une manière de poésie. Ah I cette vieille mer qui a vu tant d'héroïsme et d'adversité, à combien de spectacles comiques assiste-t-elle aujourd'hui, combien de vies inutiles elle berce de son murmure cadencé, quelles affligeantes nudités de petits-neveux dégénérés elle accueille dans ses ondes qui portaient la vaillance des pères ! On fait au Lido, à présent, ce qu'on fait ailleurs, à Rimini, à Viareggio, en tous lieux pareils, rendez-vous annuel des chroniqueurs mondains, objet des descriptions de la ' petite presse " littéraire et féminine. De vraiment poétique, il n'est plus que la mer éternelle où l'âme se plonge plus avidement que le corps et oîi elle ne craint pas de se perdre ni de se noyer . Et je trouve M. Molmenti bien sévère. Oui, sans doute, Goethe et Byron ne retrouveraient plus le Lido qu'ils ont aimé, et les curieux du passé, dont je suis, peuvent regretter certains aspects. Mais je n'ai pas la manie des vieilles choses, si j'en ai le goût. La question est d'évaluer le sacrifice et la compensation. Qu'a-t-on sacrifié, au Lido ? Rien que du sable, que la dune — il en reste, d'ailleurs ! Et quelle est la compensation ? D'abord, ce que j'ai dit des logements secourables au voyageur, inappréciables pour qui aime la paix, les brises, répugne au bruit et aux mauvaises odeurs ; ce que j'cù dit aussi du spectacle crépusculaire, le plus magnifique, chaque jour différent, que l'on puisse contempler, et qui restera toujours inconnu à l'habitant de Venise. Enfin, le Lido lui-même, tel qu il est, transformé en jardin ombreux, plein de fleurs qui embaument jusque sur la mer à l'heure réconfortante du bain, couvert de chalets cachés dans les taillis, des corbeilles diaprées, des allées ombreuses, le plus frais et doux bain-de-mer auquel on puisse aspirer. Le Lido, aujourd'hui, en sa partie centraJe, n'est plus qu'un greuid parc aux vertes pelouses, aux rosiers grimpants, aux fleurs éclatantes ; pourquoi se gendarmer ? Le Lido est devenu une "plage" mondaine où, pendant les trois mois d'été, toute l'aristocratie vénitienne et l'allemande se donnent rendez-vous. Je sais bien que, nous autres voyageurs français, ceci est plutôt pour nous éloigner.... Mais comme nous n'avons pas encore pris l'habitude des villégiatures estivales au bord de l'Adriatique, le Lido est double-
ment précieux pour nous, puisqu'il nous offre la profusion de son bien-être et même de son luxe au printemps et à l'automne, alors que nous y sommes seuls, ou à peu près. Le Lido, en mai, est merveilleux d'expansion et de grâce. Les jardins débordent de fleurs au parfum violent que le vent disperse ; la plage immense s'abandonne à nous qui foulons son sable d'or ; la mer est notre piscine — hier, tandis que je nageais, seul, songeant à lord Byron plus hardi que moi pourtant ! un hydroaéroplane est venu se poser auprès de moi, m'a salué amicalement et est reparti... J'aime ces bains de cinq heures sur la plage vide, après les courses dans Venise surchauffée. La détente est salutaire et voluptueuse sous les vagues «ans vjolence de ce rivage à pente insensible. Puis, je monte à la terrasse du casino où, en prenant le thé, je regarde voguer les voiles pourpre et safran qui regagnent Chioggia, les majestueux navires qui franchissent la passe, et l'horizon infini, tout bleu, mer et ciel. Alors je regagne doucement mon logis, par les chemins bien taillés, où joue une brise embaumée, et, de ma fenêtre sur la lagune, je me livre au spectacle quotidien qui, chaque soir, m'enivre davantage.
Oui, bain de mer, mais avec Venise à l'horizon ! Campagne de banlieue aussi, si l'on veut, mais dont Venise est la ville, et qui, du contraste et de la proximité tire une saveur grisante. Je me dis que Venise est là, toute proche, qu'en un quart d'heure je puis être au môle; que je suis a. cent lieues de son air pesant, et cependant que, tout à l'heure, je pourrai la respirer. Grâce à Lido, je possède tout, Venise, les fleurs, la mer à la fois, le repos du corps las, et la divine fatigue de l'esprit impatient de beauté ! Son espoir ne me fait que mieux supporter les heures lourdes des journées où je tourne dans la ville, où les canaux pèsent à mes nerfs tirés. Sa banalité mondciine me rend encore plus enflammé pour Venise qui, peut-être, sans lui, m' épuiserait. J'ai dit, l'autre jour, que la municipalité de Venise favorisait le Lido. Il est certain que la saison des bains de mer est une source de richesse pour Venise. J'ai dit aussi que la ville, pensant à mettre une borne discrète à l'envahissement des négoces qui auront bientôt détruit tout ce qui fait la beauté de Venise, y attire les voyeigeurs. Diriger le peuple des forestieri vers le Lido, c'est travailler au salut de Venise. J'y travaille avec d'autant plus de joie que ma pauvre humanité, trop souvent harassée, y goûte pleinement une bienfaisance que Venise se refuse à me verser.
Si le Lido restait désert, il n'y aurait pas davantage de Bucentaure ni d'épousailles du doge et de la mer ; nous ne pouvons même