‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 32 sur 36 · LIDO · texte numérisé non relu

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pas réclamer les cortèges de barques et de gondoles voguant vers la pointe septentrionale de la dune, devant San Niccolo et San Andréa pour assister à la cérémonie nuptiale. San Niccolo est encore à peu près abandonné, si les villas gagnent peu a peu, et, entre les derniers jardins du sud de l'île et Malamocco, il reste des sables sans autres fleurs que les ajoncs et les genêts. Byron ne mettrait plus sans doute ses chevaux à San Niccolo : les routes ferrées qui conduisent à cette solitude seraient trop dures a son Pégase. Il les mettrait, et voilà tout, au débarcadère des Quattro Fontane, vers le sud, et il partirait de là pour d'encore belles chevauchées.

Byron passa trois années de sa vie à Venise. On sait que c'est là qu'il rencontra Teresa Gamba, comtesse Giuccioh. Stendhal, qui étcùt, comme tous les passionnés, jaloux des bonnes fortunes des autres, a écrit d'elle : ' Grosse tétonnière blonde portant dans la rue des tétons blancs étalés et des souliers de satin rouge ". Et il ajoute que son mari l'avait vendue à Byron. Vendue? Il semble tout simplement que Giuccioli se résignait à Byron. Agé de plus de soixante années, il avait épousé Teresa qui comptait seize printemps. C'est à la fin de son séjour, au printemps de 1819, que Byron fut présenté au ménage, et y fit le troisième. Il était arrivé à Venise en novembre 1816, et y était aussitôt tombé amoureux de M arianna, "femme d'un marchand de Venise". Il passa l'été suivant dans une des villas de la Brenta, à Mira; en 1818 il va séjourner dans les monts euganéens, auprès de la tombe de Pétrarque. Mais, l'hiver, le printemps et l'automne, il reste à Venise, et y accomplit ses prouesses. On le vit un jour nager de Lido à Fusina, couvrant ainsi neuf kilomètres en quatre heures. Entre temps, il galopait sur les dunes du Lido : ' Je transporte, dit-il dans une lettre du 5 mars 1818, mes chevaux au Lido qui est au bord de l'Adriatique ; je fais donc tous les jours, quand je suis en bonne santé, un galop de plusieurs milles sur le morceau de plage qui s'étend jusqu'à Malamocco. Je préfère Venise à toute autre ville de l'Italie ; j'y ai planté mon étendard, et j'ai résolu d'y demeurer pour le restant de mes jours ".

L'amour de Teresa eJlait changer cette résolution. Rencontremt la "tétonnière" au bal du peJais Albrizzi, il oublie aussitôt Marianne, et suit Teresa à Ravenne, en mai 1818. En octobre 1819, il revient cependant à Venise, mais avec Teresa qui a quitté son mari. La famille s'interpose. Teresa dépérissait loin de son amant ; il serait inhumain de l'en séparer ; un arrangement est conclu. Et Byron quitte définitivement Venise pour Ravenne, pour Pise ensuite,

puis Gênes, d'où il s'embarquera vers Missolonghi. Quant à Teresa, veuve en 1840, elle épousa un Français, le marquis de Boissy, sénateur de l'Empire, qui mourut en 1867, Elle alla mourir à Florence, en 1873. Et j'aime appeler à moi, dans mes promenades du Lido, que je fais, moi aussi, souvent, hors des chemms civilisés, vers Maîamocco, au delà des dernières villas, sur la dune, j'aime appeler l'ombre du grand exalté dont la mort restera comme l'une des plus belles conquêtes du génie gréco-latin. Si on lit, en effet, ses lettres, traduites dernièrement en français, on reste stupéfait devant le bouleversement instantané produit dans cette âme par le baiser méditerranéen. La jeunesse à Londres et dans le château familial est celle d'un grand seigneur dont l'idéal est de bien manger et de bien boire. La vie extérieure est celle d'un Anglo-Saxon tout pur, grossière même, et assez basse. Le drame de son mariage et de l'enfant que l'on croit incestueux l'obligeant à quitter l'Angleterre, Byron s'embarque pour l'Orient, sans autre intention que de fuir. Et la première lettre écrite après qu'il a passé Gibraltar est un chant d'ivresse, spirituelle cette fois. En une seconde, cet homme s'est transformé. Il pourrait retourner en Angleterre, personne ne le reconnaîtrait plus. La Grèce 1 La Grèce ! L'Asie ! L'Orient ! Il soupire, bondit, chante, pousse des cris d'amour infini. Le premier baiser de la Méditerranée lui a créé une âme neuve. Le lord a disparu à jamais, et ce n'est plus qu'un humble enfant des rivages enchantés qui tend les bras vers une mère qu'il se découvre enfin ! Nous tous qui voyageons en Italie éprouvons ce sentiment d'une âme nouvelle, Byron nous le donne à son maximum de génie. Nous retrouvons en lui, sublimes, nos sentiments de ravissement et de défaite. Sur les sables du Lido, je poursuis l'ombre byronienne où j'aime reconnaître, magnifiées, mes sensations qui ne sont point, hélas ! d'un poète lyrique, et qui ne me mèneront pas, je le sais, mourir dans les murs de quelque Missolonghi d'une Grèce qui, aujourd'hui, n'aurait plus besoin, triomphante, du secours de Byron, du mien moins encore.,.. Je la poursuis, cette ombre, et je l'associe à toutes mes joies de Venise, au bonheur de vivre sur ce Lido fleuri, et lorsque je plonge dans l'Adriatique, j'aime à la voir qui fend les flots devant moi et se perd bientôt, là-bas, aux rives de la Dalmatie, sur le rivage béni où j'espère la retrouver un jour.

C'est elle qui, ce dernier soir, avant que je revienne m'asseoir au spectacle du soleil couchant, c'est elle qui me prend par la main, et, hélant une gondole,me conduit à l'île de San Lazzaro, où vivaient dans

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l'ëtude et la prière les descendants d'une race persécute'e, décimée, égorgée, et en faveur de laquelle Byron combattit aussi, lorsque la Grèce l'appela pour la défendre contre les Turcs odieux à quiconque nourrit un cœur sensible à la raison et à la beauté.

En guise de divertissement, écrit-il en 1816, j'étudie tous les jours la langue arménienne dans un monastère arménien. J'ai trouvé que mon esprit avait besoin de s'attaquer à quelque chose d'aride ". Et quelques jours plus tard : ' Le matin je vais, en gondole, babiller l'arménien avec les moines du couvent de San Lazzaro, et aider l'un deux à corriger l'anglais d'une grammaire anglo-arménienne qu'il est en train de publier ". Byron pourrait encore aujourd'hui se rendre à San Lazzaro pour une même tâche. Le couvent est toujours là qui continue la même patiente et patriotique mission. Au milieu de jardins tout en treilles, le couvent rouge reçoit avec une complaisance inlassable les visiteurs qui se présentent. Un père mékhitariste vous conduit à travers les salles, de la bibliothèque à l'imprimerie, sous le cloître frais, et vous montre les glorieux souvenirs, le portrait de Byron dans la salle où il travaillait, les portraits des souverains et personnaiges notables venus à San Lazzaro, des tableaux et des bibelots. Mais ce que nous venons chercher ici, n'est-ce pas plutôt ce que Byron demandait, le parfum de l'Orient, cette Arménie tragique dont nous devinons la douleur dans le son de la voix qui nous explique ce que nous regardons ? Les pères mékhitaristes de San Lazzaro nous semblent échappés du massacre, rescapés miraculeux des horreurs sans nom dont une politique servile souilla la générosité et la grandeur morale et mtellectuelle de la France. Rien qu'à coudoyer ce prêtre aimable, nous frémissons de sympathie. Sur la lagune de nos plaisirs, il est une tache sanglante, éternel reproche à l'Europe complice, à l'Italie et à la France oublieuses. Chaque soir, quand le soleil se couche et que la lagune rougit, il me semble toujours que San Lazzaro laisse couler le sang de ses veines.

San Lazzaro, pourtant, ne doit rien aux derniers drames arméniens. Le couvent occupe cet îlot depuis le commencement du XVlll" siècle. Lorsque Venise dut abandonner la Morée aux Turcs, Mékhitar de Sébaste, prieur d'un couvent de Bénédictins arméniens, refusa, comme les Grecs de nos jours, de rester sous le joug ottoman, et il demanda l'hospitalité à Venise. La république lui assigna pour refuge l'île San Lazzaro, et, depuis ce temps, les mékhitaristes y ont prospéré. Ils y ont réuni tout ce qui peut contribuer à per- __ 2i5

pétuer la gloire, la mentalité et les traditions de l'Arménie chrétienne. La bibliothèque, riche de trente mille volumes, sert aux travaux des pères. Son imprimerie répand les œuvres nationales traduites en toutes langues, et imprime pour l'Arménie les œuvres que l'Europe produit. Si la culture moderne, si la civilisation contemporaine vont soutenir là-bas, au pied du Caucase, enflammer, pour la résistance à l'abominable égorgement que l'Europe toléra trop longtemps, les Arméniens qui ne veulent pas mourir, c'est au petit îlot de la lagune vénitienne qu'on le doit. L'âme moderne où l'Arménie puise sa force et son espoir, San Lazzaro de Venise la recueille et la distille pour ses frères courageux. Enfin', dans Venise, un collège de jeunes gens crée des forces et des intelligences pour l'heure prochaine de la délivrance.

C'est sur cette vision d'Orient libéré, d'Orient enfin arraché à la barbarie, sur Byron mort en 1 824 pour une Grèce qui ne sera que quatre-vingt-dix ans plus tard ce qu'il voulait la voir, mais que du moins nous voyons, en pensant à lui, reprendre place au rang des grandes nations, sur l'Arménie dont le sauvetage va maintenant s'imposer à l'Europe, c'est sur cette vision, sur Byron et sur cet espoir que je veux quitter Venise. Quelle ville occidentale fut plus orienteJe que celle-là ? Je l'ai dit cent fois, au cours de tous mes livres, à mesure que l'on pénètre plus avant dans l'Italie on se sent chaque jour invinciblement entraîné vers les rivages d'Homère et de Platon. Au promontoire d'Ancône, à Brindes, à Tarente, à Naples, à Syracuse, que de fois j'ai dû fermer les yeux pour ne pas céder à la tentation de sauter dans la balancelle qui mettait à la voile ! Le jour prochain ou je céderai à mon tour aux voix des sirènes homériques, quel que soit le port où j'aborderai, toujours Venise, reine des mers orientales, apparaîtra à ma mémoire reconnaissante, Venise qui réalisa à sa façon le rêve de Rome, la conquête de l'Orient, qui s'y perdit comme Rome, mais qui, avec Rome, nous transmit le divin vertige, le seul encore aujourd'hui qui justifie de vivre, puisque nous lui devons d'aimer la beauté et de cultiver la raison.

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